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Trois jours charnègues

De
166 pages
Le père Saint-Max meurt salement dans la cuisine de son appartement de la petite ZUP de Bayonne. C’est un séisme personnel pour le commandant Cortes qui découvre le cadavre encore tiède de Bertrand, le père qui a remplacé le sien. Le retour de Victor Saint-Max, le frère choisi et de Christian, l’aîné devenu un soldat inquiétant, lui font craindre le pire.
Malgré les circonstances, la magie des retrouvailles opère entre ces natifs des pays de l’Adour, ni basques, ni béarnais, ni landais, ni espagnols, qui portent génétiquement la joie de vivre, l’odeur des embruns, la fraternité parfumée au jambon et au pinard, bref entre ceux que dans ce coin, on nomme les charnègues.
Les frangins Saint-Max et Cortes foncent dans le tas. En trois jours surréalistes de baston et d’errements diététiques, au fil de rencontres aussi perchées qu’attachantes et en traversant mille deux cents ans d’histoire, ils vont disséquer les mobiles des assassins et remonter jusqu’à leurs commanditaires.
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© Éditions Amalthée, 2016

Pour tout contact :Éditions Amalthée — 2 rue Crucy — 44005 Nantes Cedex 1
www.editions-amalthee.comPRÉFACE 1
Cette fiction s’inscrit dans un contexte. Les premières pages ont été écrites début juin
2014. Dans la mesure où même les livres de cul et de cuisine s’inscrivent dans un
contexte, toute ressemblance avec certains faits réels n’est donc pas une coïncidence.
De plus, le cadre est marqué géographiquement et l’auteur, moi en l’occurrence, a
traversé certains endroits qui existent ou qui n’existent plus. Là encore, toute
ressemblance n’est pas fortuite. Pour finir, je vis avec des gens, j’utilise les transports, je
fais mes courses, je sors, j’ai la télé, internet, je lis des journaux, je travaille aussi, ne
suis ni sourd, ni muet, ni aveugle. Bref, toute ressemblance avec des individus, des
animaux, des végétaux, des calamars, n’est pas complétement fortuite, même si les
personnages que vous allez rencontrer au fil de cette histoire sont totalement issus de
mon imagination altérée par l’air marin et certains errements diététiques que je partage
avec eux. En résumé, si vous pensez reconnaître quelqu’un, vous avez peut-être raison,
mais il est peu probable que ce soit le même que celui décrit dans l’histoire, parce que ce
dernier n’existe nulle part ailleurs que dans ces pages et mon imagination. Néanmoins,
certaines références historiques, pour peu qu’elles soient datées, peuvent se révéler
exactes.

PRÉFACE 2
Avec le temps, les « habitants des berges de l’Adour » qui faisaient la jonction entre les
populations installées et le reste du pays furent nommés « Charnègues ». Des
1 2associations revendiquent, non sans sérieux, leur joyeuse « charnèguitude » . Il n’est
pas certain qu’elles cautionnent cette définition.
Cependant, le pays charnègue existe : il correspond vaguement aux rives de l’Adour
entre Bidache et l’embouchure du fleuve. L’appellation fut longtemps péjorative et
qualifiait ceux qui n’appartenaient pas aux franches catégories de Basques, Landais,
Béarnais et plus généralement tous les étrangers au village qui ont fini par coloniser
paisiblement cette belle région au nom du droit à leur part de bonheur terrestre.


1. http://www.lejpb.com/paperezkoa/20130801/415938/fr/Bienvenue-chez-les-Charnegues: par
exemple
2. À la date d’impression, ce mot n’existe dans aucun dictionnaire. Il ne fera pas l’objet d’un
dépôt et vous pouvez l’utiliser librement si vous ne craignez pas le ridicule.
À Jeanne, épouse du premier Jules Donat, Hélène et Floriane


« Bonjour à tous,
Nous vous remercions d’être venus accompagner, Bertrand, notre père, pour son
dernier départ.
Comme vous, nous aimons à penser que notre présence lui est sensible et lui amène
un réconfort.
Maintenant, ses remords, ses regrets, ses satisfactions n’appartiennent définitivement
qu’à lui.
Je témoigne qu’il a fait face, jusqu’au bout, dans la fierté et la dignité. C’était un
exemple de modestie et de générosité. Aux pires jours de sa vie, il n’a exprimé qu’une
curiosité naïve et étonnée. C’est pourquoi il nous était proche et pourquoi il nous manque
déjà. Aux pires souffrances qui lui ont été infligées dans ses derniers instants, il a
employé ses forces à nous faire passer un message de fierté, de liberté, de courage.
Je peux témoigner qu’il n’a pas assez profité de ses satisfactions qui sont nombreuses
et qui sont décisives au jour du dernier jugement : toujours il a accueilli nos enfants
comme les siens, toujours il en a fait des amis, toujours il a contribué à leur faire
entrevoir une lumière sans ombre, une lumière sans tache, en accord avec l’innocence
que nous voudrions tous préserver. Nos enfants lui témoignent cette reconnaissance et
cet attachement. Je ne l’ai jamais vu exprimer de l’envie, de la jalousie ou de la haine
vis-à-vis de son prochain. Toujours il a supporté la querelle sans générer de
ressentiment en retour et jamais, jamais je ne l’ai vu manifester de sentiment négatif
visà-vis des autres.
J’espère que la porte du paradis des justifiés lui sera ouverte. C’est pour cela que je
prie, afin qu’il puisse accéder à la paix éternelle et qu’il soit bien accueilli par ceux qu’il
aimait et qui l’ont précédé.
Enfin, c’était aussi un bon compagnon, et nous étions amis. Et c’est pour cela que je le
pleure.
Au revoir Papa »
Et voilà qui est dit. Je suis là à chialer avec eux qui sont ma famille, celle qui
accompagne l’enfance, celle sur laquelle on sait pouvoir s’appuyer, celle expurgée des
faux-jetons et des faux-frères, bref la famille que l’on se choisit.
L’histoire pourrait s’arrêter là mais les sanglots n’ont pas assourdi les deniers mots qui
ont claqué sur la pierre comme si la rage des derniers jours n’était pas éteinte, comme si
mon ami, mon frère Victor, n’en avait pas fini. Le frangin Christian, dont j’avais redouté
l’arrivée, n’en avait pas encore trop rajouté. Enfin, question de curseur !
Inhabituellement, l’histoire avait commencé par une sale journée…
MERCREDI 4 JUIN 2014
JOURNÉE 1 – BAYONNE CAPITALE BASQUE, CHARNÈGUE,
RASTAQUOUÈRE, PARPAILLOTE, YOUPINE, NIAKOUÉE,
MAURICOTE, ET SA BANLIEUE

SI LA BEAUTÉ EST LA PROMESSE DU BONHEUR, ELLE NE RESTE QU’UNE
PROMESSE
C’est une journée de fin de printemps comme je les aime parce qu’elle pourrait
annoncer son lot de bonnes choses qui rendent la vie agréable dans le Sud-Ouest de ce
beau pays. Le conditionnel est ennuyeux parce que cela signifie que le ciel est bas, qu’il
fait froid et humide et que le printemps fait la gueule pendant que l’été n’est pas là. Bref,
d’un point de vue météo, c’est une journée de merde qui s’annonce. Pour ma part, le
programme s’affiche lumineux, petit déj, jogging matinal, boulot, déj en terrasse, boulot,
Germaine, vagues, Germaine, encore Germaine… Le mercredi, il y a moins de boulot et
plus de Germaine. En plus, en juin, les journées sont longues et j’ai l’impression d’en
avoir davantage, de Germaine. Elle est instit, Germaine. Ça fait cliché, parce que je suis
flic. Genre baroudeur en début de fin de parcours. Début de fin, vous voyez le concept ?
J’ai bientôt quarante-six balais et je suis presque de retour au pays, alors les envieux y
voient comme un parfum de pré-retraite. Je ne vais pas raconter ma vie maintenant, pour
garder le rythme. Vous verrez plus tard.
J’avais trouvé un prétexte creux pour descendre à Bayonne pour la journée. On dit
descendre à Bayonne même quand on vient de Bordeaux où j’ai réussi à me faire
affecter. À Bayonne, le nord commence après le pont Saint-Esprit, dans le quartier du
même nom. À Bayonne, Perpignan c’est à l’Est. À Bayonne, on est à l’Ouest du méridien
de Greenwich. Forcément, on n’y fait pas les choses de la même façon qu’ailleurs.
La Direction Centrale, à Paris où l’on monte quand on est à Bayonne, voudrait me
récupérer pour des raisons évidentes que je refuse d’admettre et je m’accroche à l’idée
que c’est surtout pour m’emmerder. Jusqu’à cette laide journée du 4 juin, aucune
envie de refaire les égouts de la capitale ne me taraudait les perspectives.
Jusqu’à cette putain de journée, je n’avais pas trouvé de raisons d’aller chercher
davantage d’emmerdes sous des cieux moins cléments.
J’ai prévu de repasser me raser et de me doucher en début d’aprèm dans la seule
perspective d’une soirée soixante-neuf avec Germaine. J’ai bien couru, je me sens bien,
je suis au top pour une nocturne étoilée et feux d’artifice après trois jours de séparation
depuis le week-end précédent.
Comme je suis arrivé trop tard dans la nuit pour aller réveiller Germaine, je prends
l’appel sans réfléchir en réfrénant une érection matinale en harmonie avec mes réflexions
profondes. 7 h 14, le temps de me dire que c’est limite de la part de Germaine et je
plonge dans un merdier que j’aurais voulu éviter. Si j’avais regardé le numéro du
poulailler, j’aurais au moins économisé la déception d’entendre la voix du flicard de
service. Si tu commences à réfléchir au conditionnel passé, au mieux tu as déjà un pied
dans la merde. Je déteste le conditionnel passé. Je hais ce temps à la con, je hais les
regrets et le temps des regrets.
Tout ça pour dire que je décroche joyeux, m’attendant à Germaine :
— Alloo…
— Commandant Cortes ?
— C’est ça !…
— Bonjour, je suis le brigadier Rodolphe Schmitt.
— Bonjour quand même brigadier Schmitt.
— Heu, il y a eu une bataille à la petite ZUP, il y a des morts, la DR a dit que vous
pourriez y aller puisque vous êtes dans le coin.
— Tu veux dire que des mecs se sont flingués à 7 h 00 du matin, ici à Bayonne ?
— Bah oui, il y aurait au moins deux ou trois morts et peut-être des blessés… je dirais
7 h 10.
— Qui est sur place ?
— On a l’effectif du commissariat du quartier et une patrouille. J’arrive avec les
fourgons dès que l’on est équipé,— Les fourgons ?
— On envoie tout l’effectif disponible.
— Si vous voulez. Je vais où ?
— Ah oui ! Quarante-et-un avenue du Mounedé, ce sont les bâtiments…
— Je connais, c’est bon. J’y serai dans cinq minutes. Dites-leur de ne rien toucher, de
trouver un toubib et de récupérer tous les témoins y compris ceux qui glandent aux
fenêtres. Appelez Bordeaux et demandez de nous envoyer Jocelyne Durand en
Chronopost.
— Qui ?
— Le capitaine Durand de la scientifique. Fissa. Je la veux sur place en renfort des
gars de l’Identité de Bayonne. Merci.
Pas besoin de demi-tour, je viens de partir de chez moi, quai de Lesseps, cent
quatrevingts mètres carrés avec garage, face à l’Adour, presque plein sud, mais au nord de
l’Adour. Un ancien magasin-entrepôt dans lequel on vendait des sanitaires et des
robinets. Je l’ai acheté presque trois cent mille francs aux enchères, un jour de chance et
bien avant les euros. Il y a longtemps. En fait, c’est un plateau vide au-dessus de l’ancien
magasin dans lequel je n’ai gardé que le comptoir du fond. Bon d’accord, le plateau
audessus, c’était aussi l’entrepôt. Au-dessous, c’est toujours un entrepôt : il y a des
planches de surf, des vélos vieux et neufs, un flipper, une table de ping-pong, une tireuse
à bière sur le comptoir, des outils, de la peinture, un vieux canapé, un ampli, des
guitares, un gros bordel. Dans les cent quatre-vingts mètres carrés, je ne compte pas le
plateau du dessous. Je ne peux pas me plaindre de la déco, c’est moi qui fais les
travaux, quand j’ai le temps. L’appel de l’alsaco m’a chopé devant la gare. Le temps de
coller le gyrophare sur le toit de l’antique Mondeo et je coupe déjà le pont de fer au bout
du boulevard Alsace-Lorraine.
J’aurai mis moins de trois minutes. Je connais le quartier, j’ai été au collège à côté et le
père d’un ami habite dans le coin. Les petits immeubles sont réunis en U autour d’un
parking séparé en deux par une allée où les clébards peuvent pisser sur des arbres
« d’ornement ». Ce n’est plus une ZUP, mais on continue d’appeler ça la petite ZUP.
C’est le souk sur le parking, il y a la moitié des voisins sur le trottoir, la caisse de la
patrouille en travers, les pompiers… Tous ces cons m’obligent à laisser mon carrosse en
haut du U en baissant le pare-soleil sur lequel est écrit « Police » pour éviter qu’un
étourdi étiquette ou embarque mon vaisseau et je descends à pied.
À peine ai-je fait un pas que deux coups de flingue retentissent dans un lointain que
j’évalue entre la piscine municipale et le mur à gauche. Pas si lointain donc. Les deux
coups sont suivis d’une quinzaine qui devrait provenir du modèle réglementaire que je
laisse au bureau pour ne pas m’alourdir. J’ai l’oreille musicale, je suis un peu musicien.
Un jeune flic est déjà au pas de course, son flingue à la main. J’enquille le train en
gueulant aux autres de rester sur place et de ranger les voisins. L’autre court vite et je
me remercie d’être en forme. Si les méchants sont là-bas, on va se faire cueillir comme
des fruits de saison. En même temps, il semble que cela ne flingue plus. Pas plus mal
surtout pour un mec dont l’arme de service habite un tiroir au sud de l’Adour.
On trouve un autre flic qui est debout adossé à un mur du trinquet. Il a ramassé et n’est
plus étanche mais tient encore son flingue et presse son autre main sur le côté gauche
de son bide :
— Un Range noir avec le cul en écumoire ! hurle-t-il.
— Tu les as vus ?
— Un peu, mon gars. Je les reconnaîtrais… Ils sont immatriculés en France, avec le 64
sur la plaque.
Vive le téléphone portable :
— Oui ? Cortes. Passe-moi les fourgons du brigadier Rodolphe Schmitt et envoyez une
ambulance derrière la piscine de la ZUP. Un collègue est touché. Faut-il que je répète ?
— C’est bon, c’est bon, on a les pompiers à côté…— On recherche un Range noir avec des traces de balles à l’arrière, passez le
message à tout ce qui est sur la route, y compris la douane, la gendarmerie, la poste.
Vérifie si l’hélico de la protection civile est en l’air…
— Je vous passe le brigadier…
— …
— Commandant Cortes ?
— Ne venez pas avec vos fourgons. Bloquez-moi la route dans les deux sens, là où
vous êtes. On cherche un Range noir qui a pris du pl…
— On vient d’en croiser un qui roulait à fond.
— Coursez-le. Si vous le chopez, c’est ma tournée. Où êtes-vous ?
— On vient de passer le pont Saint-Ferdinand.
— Vous avez bien fait de prendre votre temps. Repassez-moi le standard.
— … commandant Cortes, on a l’hélico de la sécurité civile sur les plages d’Anglet.
— Envoie-le sur l’autoroute entre la Négresse et Bayonne Sud, au cul d’un Range noir.
Dis à tout le monde de faire gaffe, ils sont armés et dangereux. Je répète ?
— C’est bon, c’est bon.
— Merci d’avance.
J’ai oublié de lui demander son nom, il a l’air de se bouger. D’ailleurs tout le monde
bouge. 7 h 28, putain, c’est tôt, même pour une journée de merde.
Les pompiers déboulent déjà. Le responsable de l’entretien des jardins va se taper la
déprime de la semaine : ils font un joli tout droit avec leur camion depuis le parking
jusqu’à la piscine sur le gazon fraîchement tondu. Le flic plombé s’appelle Bob Skolenski
et c’est une armoire. D’ailleurs, il est normand. Il commence à ramollir pour cause de
pertes rouges, mais il va s’en tirer. Du moins, s’il résiste à la brigade du feu.
Je remonte vers l’immeuble avec le coureur à pied. Il s’appelle Kevin Bensahti. Il est
originaire d’Allonne dans les Deux-Sèvres. Je ne savais pas qu’il y avait en France un
bled qui s’appelle Allonne. Allone in the dark, mais pas dans les Deux-Sèvres. En y
réfléchissant, je ne suis pas certain de savoir où les Deux-Sèvres se planquent. Kevin a
une barbiche qui me donne bien envie de lui donner du « Mollah » Kevin. Je vais me
retenir d’autant que j’ai besoin qu’il me raconte un peu, mais mon portable vibre et sonne
la charge de la cavalerie légère. Faudrait que je trouve cinq secondes pour changer de
sonnerie et appeler Germaine avant 8 h 15. Je suis nul avec Germaine :
— Salut Jos. T’es en route ?
— Presque. J’ai trouvé une moto d’escorte et deux motards pour m’accompagner, mais
le complément du matos va arriver en voiture, un peu plus tard.
— Pas de problème, amène ton cul et sois prudente.
— C’est où ?
— Tu sors à Bayonne Nord. Je t’envoie la patrouille.
— Dans une heure max, ma poule.
— En un seul morceau, s’il te plaît !
— C’est ça. On dirait ma mère quand tu t’inquiètes.
Elle est en train de m’annoncer une heure pour deux cents bornes. Je suis certain
qu’elle se marre en enfilant son casque.
— Tu racontes, Kevin ?
— Il y a deux mecs par terre dans un petit appartement au rez-de-chaussée. Les
voisins ont entendu deux explosions. Nous aussi, c’est l’anniversaire de Bob, nous
prenions les croissants en terrasse devant le bureau. Il y a à peine cent mètres, nous
sommes arrivés au galop. Un mec venait de sauter par la fenêtre. Un voisin a gueulé et
Bob a fait le tour pendant que j’allais dans l’appart avec Yvette et Thierry.
— Il a quel âge Bob ?
— Vingt-deux ans, on était à l’école de police ensemble. Bon, on rentre en faisant un
peu gaffe, vu l’ambiance.
— Vingt-deux ! D’accord. La porte était ouverte ?— Non, mais pas verrouillée et personne n’a ouvert quand on a sonné. C’était dans la
cuisine à droite juste après la porte d’entrée. Du sang partout. Un des mecs a les pieds
attachés à la chaise avec du scotch gris. J’ai cru voir qu’il était bâillonné. L’autre a le bide
éclaté. On dirait qu’une grenade leur a pété à la gueule.
— Et la deuxième explosion ?
— Je dirais une deuxième grenade lancée par la fenêtre.
— Tu dis ça comment ?
— Quand j’ai entendu, la deuxième explosion était plus proche, moins étouffée. Elle a
pu éclater dehors.
— Ils sont morts ?
— Yvette est allée vérifier. Si vous voulez la trouver, suffit de suivre les traces.
— Merci Sherlock Kevin. On va voir ça…
En écoutant Kevin, un mauvais pressentiment est en train de s’installer. Certes je
connais le quartier, mais quelque chose cloche dans le beffroi. Sans m’être coutumier,
l’endroit m’est plus que familier. Rien de professionnel, sinon je m’en souviendrais mieux.
Les appartements du rez-de-chaussée ne sont pas au rez-de-chaussée. Les architectes,
ils s’y sont pris à plusieurs, c’est certain, n’ont pas complétement enterré les caves.
Comme ça les immeubles sont plus hauts et on les voit mieux de loin. C’est mieux parce
qu’ils sont très laids. Côté parking, il y a dix marches à monter pour arriver au
rez-dechaussée. De l’autre côté, le gars qui a choisi de passer par la fenêtre a sauté trois
mètres pour s’échapper. Cela me rappelle des trucs, et ça me pète au cerveau en lisant
le nom sur la porte : « Saint-Max ».
Finalement, j’aurais préféré une journée pourrie, genre neige et glace avec déraillement
de train et fuite de gaz moutarde.
Le téléphone beugle. Il doit être 7 h 40. Ce n’est toujours pas Germaine, mais
Rododolphe :
— Cortes.
— L’hélico a retrouvé le Range à la Négresse, sortie de l’autoroute.
— Et ?
— Il flambe, les occupants ont l’air d’être repartis dans une autre voiture… On les a
perdus…
— Trouvez-moi les vidéos du péage et le nom du proprio des cendres. Que le nom et
l’adresse. Pour le moment, vous n’allez pas le chercher. Si la bagnole n’est pas déclarée
volée, vous me prévenez dès qu’un zozo vient faire la déclaration et vous me le retenez
en attendant que je rapplique. Et tant que vous y êtes, prévenez tout le monde. Qui est
sur place ?
— Les collègues de…
— Qu’ils gardent la caisse quand elle sera éteinte. Et aussi tant qu’elle brûle.
— Combien de temps ?
— Tant que je ne dis pas que c’est fini. Merci brigadier Rodolphe.

ENDER VICTOR
Les flics ont appelé un médecin pour constater les décès. Je le croise en train de sortir
de l’appart. Il fait la gueule d’un mec qui a trouvé des crottes de chien dans son café.
C’est Bertrand Saint-Max père qui est étendu là. Il est bien bâillonné avec le même ruban
adhésif gris qui lui attache les pieds. Depuis la porte de la cuisine, je reconnais surtout sa
coupe d’œuf coque et son inséparable chandail bordeaux à la Marcel. Il est vaguement
en position de fœtus et on voit surtout le dos. On a aussi enroulé le même adhésif gris
autour de son poignet droit qui semble libre. Derrière la table renversée en formica, il y a
un mec qui joue mal les écumoires. Non seulement le sang est passé par les trous,
normal pour une écumoire, mais il y a aussi une partie de ses tripes qui jouent à snake
sur le carrelage. Kevin, qui a insisté pour me faire visiter, disparaît soudainement comme
un pet sur une toile cirée. Il a dû se rendre compte que la mort s’est aussi parfumée au
caca. Sur les portes du placard sous l’évier, Bertrand a écrit, avec le sang largement
disponible : « Ender Victor ». On sort de là, pour éviter de pourrir la scène du crime,
comme on dit. L’Identité Judiciaire de Bayonne ne gueulera pas en voyant Jos Durand
débarquer, c’est une légende vénérée capable de catégoriser des vermisseaux dans un
potage de vermicelles à la purée.
Il semble bien que ce soit une grenade, modèle défensif d’après-guerre quadrillée
comme du papier d’écolier, qui ait servi à ce qu’elle est supposée faire de mieux : péter.
Deux frangines grenadines baignent intactes dans la mare tiède et grenat.
« Ender Victor » !
Victor, c’est le prénom d’un des fils de Bertrand. Victor Saint-Max, je le connais mieux
que bien. Depuis trente-cinq ans. Les années ne comptent pas. Ce qui est important c’est
que c’est mon ami. Qu’est-ce que je raconte, c’est mon frangin, ce mec et son père vient
de lui laisser un message écrit avec son propre sang frais après avoir dégoupillé deux
grenades à fragmentation dans sa cuisine au risque avéré d’y laisser sa peau. Un dernier
message en lettres de sang. Son père, c’était comme le mien, celui qui a remplacé
doucement mon vieux quand il a débarrassé le plancher des vaches. Quand Victor est au
pays, on va tous s’envoyer des tapas, boire du pinard, regarder le coucher de soleil, faire
du surf. Il montait encore sur un longboard il y a trois ans le père Bertrand. Ouais, c’était
pour ses soixante-quinze balais. On avait fait une virée de trois jours avec toute la tribu.
Quand Victor n’est pas au pays, je prends le temps d’aller boire une mousse avec
Bertrand au café du théâtre. Aujourd’hui il avait donc dans les soixante-dix-huit printemps
et s’est éclaté la gueule avec une bande de jeunes, et des grenades. Je connais ces
gens et c’est ma famille. Putain de merde !
Je jette un œil rapide au reste de l’appart. Tout est sens dessus dessous. Ils ont
cherché quelque chose. Ont-ils trouvé ?
À croire que le téléphone n’attendait que ça pour sonner à nouveau à 7 h 58 alors que
je sors de l’immeuble avec une grosse fatigue et une envie de gerber : c’est le procureur
de la République, Louis-Herbert Crocjean, comme devant.
Je lui fais un topo sans les détails familiaux :
— Des grenades dans un appartement ! Un règlement de compte probablement. Un
gros 4X4. Des dealers ? Ça devrait avancer vite…
— Il avait soixante-dix-huit ans, monsieur. Il y a aussi le message écrit avec le sang…
— Probablement le coupable, genre « Omar m’a tuer »…
— On ne peut rien négliger…
— L’affaire me paraît facile, j’ai prévu une conférence de presse à 11 h 00. On devait
savoir que ce vieux avait des grenades, sa famille, ses enfants, sa femme de ménage. Il
y a des complices… C’est bien 11 h 00 pour une conférence. Tenez-moi au courant.
Et le con abrège sans autre forme. Toujours ça de gagné.
Depuis que je suis arrivé sur place, un mec traîne assis sur une vieille chaise de
cuisine à côté d’un écran plus vraiment plat sur lequel il ne pourra pas regarder la coupedu monde. Le pompier qui était là avec lui tout à l’heure n’y est plus. Le gonze, comme
on dit à Bordeaux, a un pantalon de survêt déchiré sur un bandage frais qui contraste
avec le reste. Je croise le regard d’Yvette au bout de traces de pas qui sont passés dans
la cuisine de Bertrand. Elle a l’air de redécouvrir l’incongru :
— Les pompiers l’ont oublié quand ils sont allés s’occuper de Bob. Il a cru qu’on venait
le saisir, alors il a sauté par la fenêtre avec sa télé.
— Que dire ?… et il habite haut, le cascadeur ?
— Au rez-de-chaussée. En fait, ça fait comme un premier étage, côté jardin.
Tant que j’y suis, je croise aussi le regard des autres flics qui lèvent les yeux au ciel.
4 juin 2014, vingt-cinq ans après Tienanmen, on fête ça avec un concours de conneries.
Il est 8 h 10, je suis largement fatigué de cette journée. Un ange passe sans insister.
J’envoie un gars de la patrouille attendre Jos à la sortie de l’autoroute.
Ils m’ont réservé les témoins qui peuvent avoir un intérêt. Schmitt ne rappelle pas. Je
vais prendre le temps de bigophoner à Germaine avant d’écouter les voisins. Je vais
pouvoir rester dans le coin et c’est une bonne nouvelle pour Germaine et moi. Ha, il me
faudrait un café ! Je suis nul avec Germaine. On est ensemble et je ne propose rien. Pas
de projet. On se fait du bien. Je suis trop con.
La voisine de palier, Bernadette Guérin, qui a tout vu, parce qu’elle ne dort pas, qu’elle
est insomniaque, que sa chatte l’a réveillée pour sortir – et oui, faudrait savoir si elle ne
dort pas ou si la chatte l’a réveillée – m’en propose, du café, mais je refuse parce qu’elle
tient son quart d’heure de gloire, me saoule de détails à tamiser, et parce que si elle
continue de grossir, son cul et sa chatte vont toucher le parquet.
Qu’est-ce qu’elle a vu la segro ? Elle A VU le Range noir se ranger avec trois jeunes
mecs bien sapés à l’intérieur. Elle s’est bien dit qu’ils n’étaient pas du quartier, gnagna…
Deux gars sont allés sonner chez monsieur Saint-Mââx. Il est très gentil monsieur
SaintMââx, vous comprenêez, et ragnagna… pendant que l’autre attendait, ragnagnalala, ils
sont bien restés trois quarts d’heure avant les esplosions, houlà là les esplosions,
comment elle a eu peuuur ! Houlà là les esplosions, houlà, houlà là ! Comme elle était à
la fenêtre du parking, elle n’a pas vu le gars sauter par la fenêtre. La fille du troisième,
celle qui s’habille mal avec des clous dans le nez, et qui doit se droguer ou pire coucher
avec le boulanger, venait juste de partir. La groosse voiture noire, et bien elle est repartie
très vite en tournant à droite.
Je résume, deux gars friqués sont venus sonner vers 6 h 30, chez Bertrand Saint-Max
qui a ouvert malgré l’heure agressive. Il est probable qu’il les connaissait ou que la visite
était planifiée. La rencontre ne s’est pas déroulée comme prévu par Bertrand parce qu’il
n’a pas que des grenades dans ces tiroirs et que c’est même pour ça qu’il ne m’invitait
pas chez lui. Sans être une annexe de l’ETA, il a hérité d’un surplus de la résistance, de
la Wehrmacht et de l’Algérie réunies, suffisant pour tenir un siège. S’il est passé
directement à la grenade, c’est parce que ses visiteurs ne lui ont pas laissé l’occasion de
sortir l’artillerie intermédiaire. Le troisième gars qui surveillait au cas où, a été appelé par
celui que Bob a coursé. Bizarre qu’ils n’aient pas refermé la porte de Bertrand en entrant.
Il était peut-être prévu que le conducteur les rejoigne. On verra. Ou pas.
Michel Petit, lui, regardait par la fenêtre depuis le troisième étage côté jardin. C’est le
père Michel, qui a gueulé par la fenêtre pour prévenir que quelqu’un s’esquivait sans
payer. Comme il est plus sympa et synthétique, j’accepte son café qui est bon. Il a fait ‐
l’Algérie et l’Indo, Michel, alors il s’y connaît en grenades. Il a entendu une explosion,
s’est précipité à la fenêtre, pour voir un mec bondir depuis le premier étage suivi de près
par une autre grenade qui lui a pété au cul. Comme elle – la grenade – a pris cinq
secondes pour s’exprimer, le gus avait commencé à courir. Ensuite, Michel s’est dit que
le mec avait ramassé un peu de ferrailles parce qu’il se traînait contrairement au flic qui
déboulé peu de temps après. Il avait de suite compris que c’était une grenade et qu’elle
venait de chez Bertrand puisqu’ils étaient potes de pêche à la truite. C’est sportif la
pêche à la truite mais ça n’a rien à voir avec les grenades. Ils étaient assez potes pouraller aussi claquer quelques cartouches. J’évitai de demander où pour ne pas apprendre
qu’ils ne fréquentaient pas les locaux de la fédération de tir. J’ai tort pour la fréquentation
des stands de tir : il y a une vitrine dans le couloir, avec un paquet de médailles gagnées
en compétitions officielles.
Les autres voisins avaient vu la même chose.
Les jeunes flics du commissariat local sont attentifs et discutent avec tout le monde.
J’aime bien les jeunes et ceux-là en particulier. Ils essaient de bien faire et réussissent
souvent. Personne n’a relevé la plaque. On s’en fout, on a la bagnole qui fume à une
sortie d’autoroute.
8 h 40. Jocelyne Durand rapplique avec deux autres motards en uniforme. Une heure
dix pour Bordeaux Bayonne. Ces cons se marrent : la vitesse, c’est dépassé !
Jojo se marre moins quand elle passe le nez dans la cuisine.
— Tu as lu Orson Scott Card ?
— Non.
— De la science-fiction. Ender’s games, la stratégie Ender… ?
— Que zob, ma chère !
— Ender est un gosse surdoué, un chef militaire qui termine, à son insu, une guerre
sans espoir contre un ennemi présumé sans pitié. Tu vois le genre ? Il pense qu’il
s’entraîne mais, en réalité, ils lui font commander les vraies batailles à distance, et
comme il ne voit pas les morts, il ne prend que les décisions qui s’imposent pour écraser
définitivement ses adversaires.
— Le contraire de Zun-Tsu.
— Exactement. Assez bavardé, ça refroidit. Reviens dans deux heures.
— Le procureur a une conférence à 11 h 00.
— Reviens dans trois heures alors. Je déconne. Je t’appelle quand j’ai compris. Et
trouve-moi un légiste correct.
— J’en ai deux.
— Ta femme doit être contente. Tu sais qui c’est, Victor ?
— Il y a une photo sur le bureau. C’est lui qui est accroché à une planche de surf jaune.
— Si c’est lui qui finit, ce n’est peut-être qu’un début…
— Merci de me le rappeler, j’avais noté l’éventualité. Tu veux que je te fasse porter un
café croissant ?
— T’es gentil, mais je vais éviter, avec cette petite odeur qui colle aux murs. Casse-toi
3maintenant, je vais enfiler ma combinaison de plongée.
Victor Saint-Max ! Je décide de téléphoner depuis la voiture. Quelqu’un a rangé le
gyrophare en le glissant par la fenêtre ouverte. Quand je pense que la bourgeoisie locale
stigmatise le quartier. Ils ne sont jamais sortis.
Il est 9 h 10 :
— Victor ?
— Salut Jes. Ça fait plaisir de t’entendre…
Merde !
Jes, c’est pour Jésus. Vous pouvez vous marrer. Cortes, Jésus Cortes… dites-le façon
Bond, James Bond, ça jette ! La réponse est oui, j’ai eu du mal à m’y habituer. Et oui, le
collège a été particulièrement pénible. Sauf qu’un jour, quelqu’un a dit « Jésus, Jésus
Cortes ? C’est mieux que Ducon, ducon ! ».
Le mec qui avait parlé, c’était Victor Saint-Max. Pour être honnête, il avait besoin d’un
prétexte pour coller une branlée à Ducon. Mais Jésus, c’est soudainement devenu mieux
que Ducon. Ça a changé ma vie et nous sommes devenus amis.
Quinze minutes après avoir raccroché, je n’arrive pas à m’arracher le cul de la Mondeo.
J’ai anéanti mon ami, mon frère et me suis anéanti avec. Avant de dire les mots, je ne
me rendais pas encore compte. Dire les mots, c’est parler, je sais, je sais ! On peut parler
sans dire les mots, ceux qu’il faut peser parce qu’ils sont douloureux, ceux qu’il faut
retenir pour blesser le moins possible. J’ai dit ces mots. Peu de mots. Des mots tristescomme des haricots verts, des mots de peine et de désolation. Des mots sans la
consolation d’un départ sans peine, des mots remplis de questions encore sans
réponses. J’ai l’air penaud comme un fumeur de vaporette. Oui, c’est penaud un fumeur
de vaporette, ça vous regarde avec des yeux de cocker, les fumeurs de vaporette. C’est
déjà con de tirer sur un tube de papier pour faire de la fumée, mais putain, souffler dans
une canule annale, je te demande ?
De l’humour à deux balles pour retarder le moment où je me dis que j’en ai ras le cul, et
que je demande le sens de la vie au flic qui fait la circulation. Vingt-deux ans, 22 voilà
Kevin et Bob, pour me rappeler que mon fils aussi a vingt-deux balais quelque part à la
surface de la terre. La dernière fois qu’il est venu me voir, c’était pour du fric et pour
acheter un chien ! Pour l’aider à se lancer dans le gardiennage ! J’te jure. Je sais que ni
les flics, ni les militaires n’en ont voulu. J’ai payé le clébard. En partant, il a parlé de sa
mère comme sujet de dispute habituel et pour éviter de dire merci. Je lui ai dit que j’avais
fini de me fâcher et que s’il ne voulait pas dire merci, il fallait qu’il commence à assumer
que ses géniteurs avaient fait leur possible. Alors, il s’est fâché tout seul et s’est cassé.
Sans dire merci. Cela fait dix-huit mois et il n’a pas donné de nouvelles, cet enfoiré.
Comme j’ai notamment des relations dans la police, j’ai de ses nouvelles et je sais où il
bosse et même ses horaires. Sympa de rentrer à six heures du mat depuis la Plaine
Saint-Deux avec un berger des Flandres pour seul pote vers une piaule naze à
Roissyen-France. Au moins, il n’a ni bu, ni sniffé le fric du clébard et j’espère qu’il l’aide à
penser à moi. Qu’est-ce que j’ai raté, putain ? Dites-moi, une fois, ce que j’ai raté. Sa
grande sœur va bien, elle a fait une des trois premières écoles de commerce du pays. Je
ne sais plus laquelle. Elle a à peine deux ans de plus. Elle s’est juste cassée en Australie
avec un australopithèque roux et deuxième ligne international de son état : aussi sympa
que le clébard, une fois lâché sur un terrain de rugby. Nous échangeons par skypee. La
réponse est oui, ça me manque de ne pas les serrer dans mes bras, au moins de temps
en temps.
Heureusement, Rododo Schmitt sonne et le téléphone annonce de bonnes nouvelles.
Je sais que c’est le contraire, mais là, je n’ai pas envie d’être emmerdé par des détails.
Le proprio du Range s’appelle Laurent Fortunao et viendra faire une déclaration de vol au
commissariat de Biarritz à 16 h 00. C’est ça ! Il a intérêt à rentrer de Sidney à l’instant s’il
veut éviter le grill, le toto. Rodolphe dit qu’il revient de Tel Aviv où il est allé rendre visite
à son beau-père. Il était dans l’avion de Paris qui arrive à 8 h 25. Ça va marcher aussi. Je
demande d’envoyer Martin le questionner à domicile. Ce con n’est pas là, je l’aime bien
Martin, mais il n’est pas là. Quel con ! Albin n’est pas là non plus. Lui je ne peux pas le
blairer et en plus il y met du sien. Comment s’appelle le jeune qui était au standard ce
matin. Georges Lucas ? Ben voyons ! Si on a les moyens de se le payer autant l’envoyer
chez Jérôme en uniforme avec un autre agent pour prendre sa déposition d’urgence. Et
le standard ? Passe le donc à Obi-Wan Kenobi…
Appelle aussi le bureau du proc pour voir s’il veut bien mettre Jérôme sur écoute. C’est
ça ! Et bien, il m’appellera. S’il y a encore un flic qui n’est pas en vacances, demande
aussi de vérifier que Fortunao était bien dans l’avion. Appelle aussi tous ceux capables
de rustiner un mec pour voir s’ils ont récupéré des bouts de ferraille avant les travaux de
couture.
Comme j’ai toujours le cul collé au skaï et que je reste paumé dans un état plus proche
du pâté pour psy que de celui du guerrier Ninja, c’est Kevin qui vient m’extraire à la
demande de Jojo. Je m’arrache de la morose terrine :
— Tu veux mes conclusions intermédiaires ?
— Non, je viens pour tes bocaux à cornichons.
— Laisse mes nichons en dehors de cette conversation, malotru ! Si tu bandes encore
dans dix minutes, il va falloir te trouver un psy ou écrire un livre.
— Raconte…
— Au fait, à côté du mec avec la planche de surf, il y en a un autre qui te ressemble enmoins rance…
— Ne change pas de vocabulaire, je ne voudrais pas te faire pitié.
— Tu peux crever ! Ils se sont bien éclatés à la grenade. Le mec collé au mur a dû
tomber à la renverse quand Papy a sorti l’atout grenade de dessous la table. Elle a pété
à trente centimètres de son bide. On voit bien la trace sur les carreaux. Les morceaux
juteux viennent de ses tripes et de ses burnes. S’il n’avait pas claqué il en aurait eu cher
pour refaire le tout à l’égout. Deux éclats lui ont changé les idées en traversant son
crâne. S’il n’est pas mort de trouille avant, il n’a pas survécu au boum.
— Et pour Bertrand ?
— Bertrand ? C’est plus compliqué. Ils ont dû commencer par l’attacher et le bâillonner.
Les pieds et les deux mains sur un fauteuil. Et puis, ils lui ont détaché la main gauche.
Son bras gauche était replié sous le corps. Ils lui ont écrasé les doigts avec un marteau
sur la planche à découper. Trois doigts. Ils l’ont torturé. De temps en temps, ils devaient
décoller le bâillon pour discuter poésie. À un moment, Bertrand a réussi à casser le bras
droit du fauteuil qui est bouffé par les vrillettes et a balancé une première grenade qu’il a
dégoupillée avec un des doigts libres. Je n’ai pas l’impression que l’autre gars était dans
la même pièce. Il était peut-être à côté en train de fouiller. Il a pris peur et a sauté par la
fenêtre. Ton pote Bertrand a pu capter le bruit du gars qui saute et a jeté la deuxième
grenade par la fenêtre. Il aurait pu en réchapper. Après la première grenade, il s’est
planqué derrière la table qu’il a renversée. C’est quand même passé au travers, il a pris
des morceaux dans le torse, au niveau du cœur. Il a eu le temps de balancer la
deuxième grenade et de laisser le petit mot à ton copain Victor. Il a probablement écrit
avec son propre sang ? Ils se sont vidés plus tard… Il y a un flingue, un Jericho, mais
pas de papier d’identité. On a aussi un PC portable qui traîne au milieu du bordel. Tu
veux y retourner avant que l’on repasse tout au tamis avec mes copains de l’Identité
locale ?
— Je vais te laisser la place, Jo. Je vais me concentrer sur la chasse.
— C’est ça, le ménage, c’est toujours pour les gonzesses ! Je t’appelle si je trouve
quelque chose d’autre.
— Tu me reparleras de l’ordi.
— Et Cortes ? Ça va ?
— Pas mieux, pas mieux.
— Je suis désolée…
— Merci Jocelyne Durand.


3. Combinaison, masque, gants, pour éviter de polluer avec des éléments externes