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Un père naufragé du temps

De
147 pages
Cinquante-huit heures pour être père. Une vie tiraillée entre deux versants, entre champs de ruines et plage de sable fin. La volonté d'un homme de stopper l'effilochage de sa vie. Sa lutte sans merci contre son pire ennemi, cet autre lui, qui lui extirpe toute envie de devenir.
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Un père naufragé du temps

Jérémie MOREAU

Un père naufragé du temps
Rotnan

Préface de Monique Sordet

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(QL'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-7692-2 EAN: 9782747576925

PREFACE

Mais la vie, c'est aussi et surtout, p Une vie d'adulte brisée par un divorce et l'arrachement des enfants dont l'éloignement provoque une blessure sans cesse ravivée. Ce phénomène sociétal, pour employer un néologisme à la mode, est l'apanage d'un si grand nombre de nos contemporains, qu'il pourrait sembler banal. C'est l'histoire d'un de ces pères du divorce que nous raconte Jérémie Moreau. Ce Géniteur de mots, projetés, accolés, bousculés, écroulés, nous livre ici une véritable œuvre littéraire où s'expriment, au fil des pages, des sentiments âpres et brûlants dans un style tragique et heurté dont il syncope la douleur de l'absence. Ses mots sont des flèches saigner, suinter. qui transpercent, taraudent, qui font

C'est du sang, des sanies qui s'écoulent de plaies infectées qu'il laboure inlassablement de ses ongles. Le ciel est bas, plombé. L'orage s'apprête à gronder. La vie n'est plus que rage et désolation.

Pour ce père, ses enfants. C'est l'amour et l'espoir. Et les moments qu'il partage avec ses deux petites filles sont, évidemment, relatés par Jérémie Moreau dans un tout autre registre. Avec un humour tendre et pudique, il nous raconte les petits faits de la vie quotidienne, les impossibilités de ce père à résoudre la quadrature du cercle, c'est-à-dire à imposer à ses petites, le minimum de discipline sans lequel 7

un individu ne saurait se structurer et son besoin éperdu de ne leur laisser que des souvenirs de bonheur joyeux et de gaieté qui les accompagneront pendant les quinze jours où ils seront séparés.
De nouveau, les démons reviennent.

L'existence de ce père bascule dans un manichéisme où lesforces obscures l'emportent sur la lumière. Son destin s'écrit fatalité. Sait-il aimer? Peut-on l'aimer? Dans ce noir absolu, une étincelle, une lueur, une aurore. La poésie, comme un baume dont on effleure la solitude. La nature qui émerveille. La mer dont ce père se fait une alliée, une amante. Après le halètement, la pause. L'horizon s'éclaircit. On s'achemine vers le dénouement. Le bonheur pourra-t-il être au rendez-vous? L'épilogue nous donne la réponse. Et maintenant, entrez dans l'univers de Jérémie Moreau et dans les brumes qui enveloppent son écriture.

Dans sa vision de la joie et de la souffrance.

Monique SORDET Journaliste

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Dans l'espoir, s'insinue parfois le doute. Tant de routes s'offrent à nous, parfois séparées, parfois unies. Importance de lutter contre son vague à l'homme pour sans cesse admirer et faire tourbillonner la Vie.

CHAPITRE I

Le manège de Marcelle a plié ses lumières. Plus de cri d'enfants ni de bousculade le long du port. Comme quelques privilégiés, je m'approprie le charme et l'histoire de cette île de Noirmoutier. Encore pour l'espace d"un week-end. Encore un peu entouré par la mer, pour bénéficier de ce cocon protecteur que peut être une île.

Entrer encore un cliché, une photographie, dans ma mémoire, d'un lieu tant parcouru mais qui cache encore tant de secrets et de beautés. Je ne compte plus les fois où, soit par le pont, soit par le Gois, j'ai franchi les portes de l'île. J'aime me retrouver là, face à la mer, à l'extrémité de la Pointe de l' Herbaudière, face à l'îlot du Pilier, parcourir le port et marquer de mes pas le sable de la plage de la Linière. Souvent, il m'arrive de me retourner pour vous appeler.
« Allez les enfants, on y va ! » Mais il n'y a que l'absence. parties. C'est vrai que vous êtes à nouveau

Il y a encore quelques jours, vous étiez encore avec moi.

Les lieux ne changent pas. Les cris des mouettes, le bruit des moteurs, le sifflement des haubans et les claquements des drisses résonnent toujours dans le port. Le Bois de la Chaise garde encore l'écho des cris et des rires de vos jeux, et les pierres des ruelles du Vieil et de la Madeleine, l'empreinte de vos mains. C'est là que vous aussi vous aimez Il

me retrouver. C'est là que nous pouvons enfin prendre le temps de nous connaître, de nous apprivoiser.
Entre pêche et promenade, entre dune grise et sable blanc, entre marais salants et champs de pomme de terre, nous apprenons tous les trois à harmoniser, entre calme et tempête, notre vie en alternance. Qu'elles passent vite ces trois semaines de grandes vacances! On les attend avec beaucoup d'amour à donner et on les quitte avec encore autant d'amour que l'on doit mettre en réserve jusqu'à la prochaine fois. Garder des joies, taire des sentiments et vite projeter d'autres vacances pour ne pas laisser la tristesse nous envahir.

Garder le maximum de souvenirs, dans des laps de temps très courts, profiter de chaque minute car, tout le reste du temps, nous n'avons, vous et moi, qu'un petit samedi et qu'un bref dimanche, une fois tous les quinze jours, pour nous tenir la main et parcourir notre chemin ensemble. J'avance sur les rochers et j'ai parfois l'impression de vous voir à travers l'attitude et la gestuelle d'un autre enfant qui, comme vous, soulève les petites roches à la recherche de petits crabes, rit d'échapper une fois de plus à une vague plus forte que les autres, mais qui finira sans aucun doute par se mouiller les chaussures malgré les recommandations de papa et maman, et d'un autre qui se sent tout fier d'avoir reconnu, comme les pêcheurs à pied, les deux petits trous que fait la palourde quand elle s'enfonce dans le sable dès que la marée basse la surprend et qui, après avoir creusé, l'attrape et la brandit, heureux dans un éclat de rire. Ma mémoire vous transpose et dans la vôtre bouillonne encore sans doute toute la magie de ce lieu et celle du temps passé ensemble.
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Je gonfle mes poumons de l'oxygène du vent du large et laisse cette vision d'enfants qui finit par me faire mal.

Chaque départ est ainsi et entraîne ensuite une longue période d'isolement, de repli presque monacal.
Les vacances, comme les week-ends passés avec vous, sont des moments privilégiés, que l'on attend, presque des rituels.

Comme tous les pères dans cette situation, pendant quinze jours, j'attends ce samedi 14 heures où, enfin, je pourrai être papa l'espace de deux courtes journées, et les vacances scolaires où là, pendant plusieurs jours, je pourrai enfin me sentir vivant, comblé, sans avoir l'impression de n'être qu'une partie de moi-même. Entendre un« Papa, je t'aime !» à mon réveil, tenir une main dans la mienne et essayer, en quelques heures, de vivre toute la richesse des plaisirs quotidiens, tout simples mais pleins de sérénité, à côté de mes enfants. Comme après chacune de nos séparations, je vais refaire un à un tous les chemins que nous avons parcourus ensemble durant ces vacances passées. Seule différence, ma main restera dans ma poche et mon pèlerinage ne sera que silence et nostalgie. Je retournerai à l'Epine dont il y a encore quelques jours nous parcourions les marais sauvages, près de la dune de Luzéronde, moi sur la bicyclette et vous blotties et riant dans sa petite remorque orange surplombée d'un drapeau.
Je vous entendrai me demandant de pédaler plus vite.

Puis la route m'emmènera vers la Guérinière, capitale de l'ostréiculture, le port du Bonhomme, pour finir à la Plage des Dames, l'Anse Rouge, les Souzeaux et le Phare des Dames. A 13

mon retour, je ferai une halte à Barbâtre, j'admirerai encore une fois la mer en franchissant le pont et sans prononcer le moindre mot, je prendrai une fois de plus, moi aussi, le chemin du retour. Retrouver ma maison, votre chambre, toucher vos affaires, sourire devant vos dessins, m'étendre sur vos lits, saisir vos peluches, ranger vos jouets, et essayer, malgré votre absence, de continuer à vous rendre vivantes durant ces longues journées de vide et d'absence. En attendant de découvrir toutes les photos que j'ai à nouveau prises de vous, je vais musarder dans les dédales de ma mémoire, en parcourir à chaque instant tous les sentiers et petits chemins à la recherche de votre rire et, de pincements au cœur en bouffées d'amour, attendre votre retour, avec toujours cette impression étrange de vivre deux vies parallèles. Un jour peut être, un jour certainement, puisque beaucoup de gens me le disent, je n'aurai plus les yeux rougis par votre absence, mais j'en doute. Comment se résigner, comment accepter l'inacceptable?
Comment partager tant et tant de si beaux instants et vivre votre silence pendant deux, voire trois semaines?

Comment rentrer dans une chambre d'enfants muette et sans vie?
Bon nombre de gens disent que, dans une séparation, les enfants ont plus besoin de leur mère que de leur père et qu'enlever des enfants à une mère pose bien des problèmes à notre société. Mais personne ne se soucie du mal que l'on peut faire à un père. Lui, il doit être fort, prendre sur lui, et pour beaucoup de moralistes, ne doit avoir aucun mal à continuer son chemin en leur absence. 14