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Une vie de sébile

De
196 pages
On dit de la Mauritanie qu'elle est un pays charnière entre l'Afrique subsaharienne et le Maghreb. Pourtant, ses populations, noires et blanches, n'ont toujours pas trouvé l'équilibre rêvé. Et pour cause. Les évènements d'avril 1989, qui ont opposé la Mauritanie à son voisin, le Sénégal, ont conduit à la déportation de milliers de Négro-Mauritaniens. Ceux qui sont restés sont marginalisés, stigmatisés. Une vie de Sébile montre la difficulté de cohabiter entre les citoyens d'une nation en crise.
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Une vie de sébile










Du même auteur


Poésie

Les Pleurs de l’Arc-en-ciel, Editions L’Harmattan,
2002
Les Os de la Terre, Editions L’Harmattan, 2009


Essai

De la naissance au mariage chez les Peuls de
Mauritanie, Préface de Cheikh Hamidou Kane,
Editions Karthala, 2004
Les Paris des Africains (Collectif), Editions Cauris,
2002
Césaire et Nous (Collectif), Editions Cauris, 2003


Bios Diallo




Une vie de sébile

Roman




















































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11864-5
EAN : 9782296118645











À la mémoire de
Mamadou, mon père. Sosie de Nimsa.
Mato, ma soeur. Confidente de Bayel.



On a beau peindre blanc le pied de l’arbre,
l’écorce en dessous crie
Aimé Césaire
Le livre est un lien vivant de rage, de haine
ou d’amour entre ceux qui l’ont produit et
ceux qui le reçoivent
Sartre
Une nuit qui ne ressemble à aucune autre. Elle com-
mence au coucher du soleil, avec des soldats positionnés
sur toutes les artères de la ville.
Des coups de feu retentissent. On tire : un mort et des
blessés. Un long filet de larmes traverse les maisons, les
unes après les autres. Aucune concession n’est épargnée.
Ce visage, Kidye, village autrefois prospère, le vit pour la
première fois de son histoire.
Un homme, habillé en treillis sombre, marche à pas
feutrés. Ruelle après ruelle, quartier après quartier. Il s’agit
d’une ronde au milieu des concessions.
Trois silhouettes le suivent. Les quatre compagnons
arrivent devant une maison qui attire leur attention. Rien
ne bouge. Ils poussent une haie qui ne leur oppose aucune
résistance.
7Une vie de sébile
Ils s’avancent dans la cour. Poussent des voix qui
vrombissent dans le noir.
- Est-ce bien cette maison ? lâche Gon, le Gour-
mand des Noirs. C’est par ce curieux prénom qu’on ap-
pelle le chef de file de ces opérateurs de nuit. Mais si
cette dénomination ressemble à une quelconque ab-
surdité pour les âmes saines, le chef lui en est tout fier.
- Je n’en sais rien. Je ne vois pas trop, murmure le
premier agent.
- C’est la maison qui nous a été indiquée, croit savoir
le deuxième agent.
- Oui, je reconnais la clôture des voisins qui fait par-
tie des indications, rassure le troisième.
- Regardez, il y a un arbre là-bas !
- Si tel est le cas, dit Gon, alors plus de doute. Fou-
tez-les dehors. Embarquez tout le monde !
La famille visitée se réveille en sursaut. Les enfants
sont pris de peur, sous les voix écrasantes. Pendant ce
temps, le père, lui, garde son sang-froid.
Presque taciturne, comme si de rien n’était. Il scrute
religieusement le plafond de sa chambre.
- Hé, hé toi ! Lève-toi. Tu ne vois donc pas que nous
sommes encerclés ? dit son épouse qui réunit son cou-
rage pour renvoyer l’insulte aux indésirables visiteurs.
8Une vie de sébile
Au milieu d’un battement de cœur, les sourcils remon-
tés, la voilà qui secoue avec mépris son époux.
Aucun geste. Les enfants viennent chercher refuge
dans ses bras. Ils se blottissent du mieux qu’ils peuvent.
Seul le plus petit se dirige vers le père qui, une fois de
plus, montre de quoi il a toujours été capable, selon les
dires de sa femme : dormir. Alors qu’ils vont être tués, lui
reste allongé. N’esquisse aucun geste. Pas même ce
geste paternel qui les aurait rassurés.
C’est là que la mort viendra le chercher, continue à
penser son épouse. Cette léthargie la peine, mais que
faire ? Le temps n’est pas aux interrogations. La pau-
vre femme le sait.
Le pied appuyé contre le mur, Gon crie son impa-
tience. Déverse même sa colère, sans ménagement,
sur ses subordonnés.
- Allez ouste, vers le car !
En pleine promulgation des ordres, Gon lève le bras
en sifflotant. Sa joie, il sait rarement la dissimuler. Sur-
tout lorsqu’il s’agit d’humilier.
- Attendez, attendez une minute !
Sous son braillement, tout s’arrête. Comme si l’on
répondait à une voix du ciel. Il rit à gorge déployée. Tré-
pigne, pour faire ressentir son exaltation à des milliers
9Une vie de sébile
de kilomètres. L’homme de l’heure c’est lui. La force lui
appartient.
- N’avez-vous pas remarqué que quelqu’un n’a pas
encore entendu chanter les coqs ?
Gon se dirige vers le père de famille, toujours cloî-
tré dans sa peur. Il lui assène un coup de crosse sur les
reins. Un deuxième sur la tête. Rien. Il lui en faudra un
troisième pour remettre la loque d’aplomb sur ses
jambes.
- De quoi s’agit-il ? lance la mère à Gon et à sa
bande. Répondez-moi, démons !
Gon, moqueur comme toujours, lui assène :
- Il y a que vous nous foutez la merde. L’heure est
venue, pour nous, de vivre en paix. Cela commence
par vous envoyer au diable.
- Mon Dieu ! Au diable, vous-mêmes…
- Quel Dieu ? As-tu jamais su qui est Dieu ? Si oui,
tu te tromperais si tu n’attribuais pas cette force à moi...
- C’est non. Ce ne pourrait être toi. Un visage de
Satan, oui Satan, voilà ce que tu es !
- Tant mieux…
Gon pousse un second rire de mépris. Se tourne
vers ses hommes qui saluent ses prouesses hé-
roïques. Il continue à faire les cent pas du chef heu-
reux et ivre de ses victoires.
- C’est moi, Dieu. Ou le petit Dieu, si tu veux !
10Ce que la nuit ne contient pas ruisselle sur les pas
du petit matin. Pour brûler les paupières du jour. Mettre
les épines sous les lisses pattes. Les sandales que rien
n’exorcise. Tout ce que le destin répugne, repousse du
bout des pieds.
Sur un espace vide, au milieu de pneus calcinés, je
marche. Lentement. Du haut de mes vingt ans, l’air du-
bitatif, je lève la tête. Scrute le soleil pendant de longues
minutes, avant d’apercevoir au bout d’une demi-heure
Bayel. Le pas lent, presque incapable de marcher, elle
avance avec beaucoup de peine.
- Bonjour ! lui dis-je. Une entorse à la tradition, qui
veut que celui qui arrive soit celui qui adresse les salu-
tations d’usage. Mais, en ces jours d’inquiétude, tous
11Une vie de sébile
les rôles sont inversés. De l’autre côté de l’horizon, le
soleil affiche des rayons argentés. Comme pour offrir un
brin d’espoir.
- Tu es en retard ce matin, continuais-je en consta-
tant son attitude d’affligée. Je suis venu une première
fois. J’ai attendu et, comme je commençais à m’ennuyer,
je suis reparti. Tu n’es pas malade ? Tu as l’air si lasse.
- Pas malade, Haame, mais ce n’est pas la grande
forme.
- Des insomnies ? Je sais que tu as toujours du mal
à dormir. Au fait, on m’a dit que les cachets que tu
prends en ce moment sont fortement déconseillés aux
jeunes de ton âge. C’est ma tante infirmière qui me l’a
dit, quand je lui ai montré un bout de la notice.
- Peut-être, mais il s’agit d’autre chose.
- De quoi souffres-tu alors ?
Une femme, de l’âge de nos grand-mères, passe.
Une calebasse sur la tête. Puis, brusquement, elle s’ar-
rête sur la pointe des pieds :
- Vous, les enfants, on ne sait jamais de quoi vous
parlez ! Ni ce que vous préparez. Je suis sûre que vous
ne parlez pas de ce qui pourrait occuper les enfants de
votre âge.
Bayel et moi, sourds à son discours, continuons à
12Une vie de sébile
nous fixer.
- Dis-moi, de quoi souffres-tu ?
- Je t’en parlerai.
La femme, l’allure désinvolte, poursuit son mono-
logue :
- Je l’ai dit, si quelque chose devait arriver, vous n’y
serez pas étrangers. Dieu me sera témoin !
Elle hésite à s’éloigner, va et revient. Voûtée sur sa
canne, elle finit par nous quitter.
Bayel va sur ses dix-huit ans. Et cela fait déjà trois
ans qu’elle et moi nous fréquentons. Sortons ensemble,
pour les curieux de la précision. Toute la ville connaît
notre liaison. Une des plus solides dans un espace si
frivole que les jeunes tourtereaux n’ont même pas le
temps de découvrir leurs familles respectives. Aucune
chance de laisser aux épices le temps de livrer les ron-
deurs de leurs graines. Pourtant, c’est dans cette ber-
gerie des chèvres infidèles que Bayel et moi nous
sommes jurés de ne jamais nous trahir. Nous envisa-
geons de nous marier. Fonder un foyer, avoir des en-
fants.
C’est au coin d’un mur en ruine que nous venons
tous les matins observer les premières lueurs du jour
naissant. Nous nous parlons, nous murmurons, avant
13Une vie de sébile
que chacun ne vaque aux occupations quotidiennes de
sa famille.
Aujourd’hui, il y a comme une voix étouffée entre
nous. Nous restons un long moment sans parler. Les
mains l’une dans l’autre et les regards suspendus.
Presque défaillants devant le pacte que nous nous
sommes imposés depuis de nombreuses années : nous
tenir chaque matin la main pendant deux minutes. Ce
gage de notre amour, nous le sentons vaciller.
Voilà plus de dix minutes que nous sommes figés
dans la même posture. Les bras ballants, sans aucune
envie de nous confier l’un à l’autre. Aucun de nous deux
ne parle. Mais nos doigts ne se lâchent pas. Les choses
semblent se détériorer.
Tout frissonne. Le vent se tasse. Subitement, un
bruit de voitures. Des cris au loin. Le retour des confi-
dences du souffle.
- Explique-toi, que je comprenne. Je sens mon sang
se glacer…
- Non ! Tu es innocent.
- Peut-être, quand tu me diras clairement les choses.
- Mes parents, il s’agit d’eux.
- Malades ?
- Non, mais rongés. Ils ont parlé toute la nuit. Ma
14Une vie de sébile
mère ne cessait d’aller et venir. Comme prise dans une
hystérie de tourbillons. Cela semble être pour bientôt.
- Qu’est-ce qui est pour bientôt ?
Toute la nuit, Bayel avait écouté parler sa mère dont
elle observait les gestes dans des mouvements méca-
niques. Elle ouvrait des malles auxquelles elle n’avait
pas touché depuis plus de vingt ans ! La voir faire cela,
en pleine nuit, alors qu’il ne s’agit pas de voler au se-
cours d’un proche en difficulté ou d’assister une sœur ou
un frère qui se marie, c’est que la situation est grave.
Tragique même.
- Continue… je te suis
- Ma mère a répété à plusieurs reprises qu’elle s’in-
quiétait surtout pour ma sœur et moi.
Bayel arrête de parler. L’image des valises et des
ballots d’habits se fige devant elle. Tout un désordre. Sa
mère attachait et détachait des choses dans des gestes
répétés sans cesse. Sa voix lui revient, plus forte. Elle
l’écoute.
Dépenaillée, le boubou crasseux et déchiré jusqu’à
la plante des pieds, elle vociférait : “Quelle merde ! Tout
ça sur ma tête”. Elle se tournait, comme vers un public
imaginaire, qu’elle prenait à témoin : “On ne peut plus
vivre en sécurité dans son propre pays. D’ailleurs, il est
15Une vie de sébile
dit que nous n’avons pas de pays, nous les Peuls. Nous
resterons des étrangers, partout où nous serons. On ne
nous reconnaît que des haltes. Des îlots à la merci de
pouvoirs politiques. Des huttes sur lesquelles on pour-
rait mettre le feu à tout moment. Pourtant nous sommes
venus d’Égypte, comme beaucoup d’autres, avant d’as-
sister au peuplement de l’Afrique sur tous ses flancs.
On oublie que l’humanité n’est faite que de mouve-
ments migratoires. S’il faut le dire, aucun peuple ne sait
d’où il vient réellement. Et que dire du maître du bovidé, qui
a de tout temps dormi à côté des bouses de sa vache, qui
poursuit inlassablement le pâturage ? Depuis des siècles,
les peuples se sont constitués en nationalités. Les Peuls
ont pris la nationalité de la terre où ils se trouvaient avec
leur bétail. N’est-ce pas juste ? Ironie de l’Histoire, ils n’ont
droit à aucune nationalité”.
Puis, d’une voix cassée, elle marmonna :
Les maîtres ont limé leurs couteaux
Sur nos fils
Tanné leurs peaux
Les vampires ont bu leur sang
Les loups ont fait la fête avec leurs os
Infiniment nous souffrons à les voir naître
Impuissantes nous les voyons mourir
16Une vie de sébile
Aussitôt après, elle se perdît en sanglots. Défît son
pagne qu’elle plia en quatre, dans le sens de la lon-
gueur. Elle l’attacha à sa poitrine, en soulevant son bou-
bou. Il ne lui restait plus que son petit pagne blanc, que
toutes les femmes portent en dessous, et qui pourrait
être taché. De sperme, et non du sang de la virginité.
Elle le sait, on est vierge une fois dans sa vie. Elle se
coucha sur le dos. Écarta les jambes, face à l’Est, et vo-
ciféra de toutes ses forces :
À moi toutes les souffrances.
J’attends le phallus qui me détruira
Ou me fécondera.
La mère de Bayel resta silencieuse, pendant de
longues minutes. L’angoisse se ressentait sur les tôles
de la véranda. Dehors, les chats arrêtèrent de courir
pendant que les chevaux agitaient et retournaient leurs
queues, pour chasser les moustiques.
17La voix de la nuit, c’est celle de Kesnido, la veuve.
Bayel est encore en train de repasser le film de ces
images lorsque sa mère surgit devant nous. Furieuse,
elle la tire par l’épaule et lui assène du plat de la main
un violent coup dans le dos. La jeune fille manque de
tomber. Tousse, pousse un cri et avance sur près de
cinq mètres.
- Ne t’ai-je pas interdit, Bayel, d’aller avec celui-là ? Il
faut toujours qu’on te répète cinquante mille fois les
mêmes interdits. Ses oncles ne veulent pas de nous dans
ce pays. Ne m’as-tu pas entendue, hier soir ? Je suis per-
suadée que tu ne dormais pas. Mais têtue comme tu es…
Un vent frais souffle sur la ville. Peu de personnes se
hasardent à traîner dans les rues. En venant à notre ha-
18Une vie de sébile
bituel rendez-vous, Bayel et moi avons bravé les
risques. Mais il fallait que nous le fassions, au nom de
notre pacte d’amour.
Alors que la mère et la fille s’apprêtent à partir, arrive
Mete, ma mère. Remarquant l’état de choc dans lequel
je me trouve, elle comprend que son fils a été bafoué.
Elle court rattraper Bayel qui s’éloigne au bras d’une
mère remontée.
- Reviens, tu ne partiras pas ! Tu vas rester avec ton
Haame.
- Vous ne voulez plus de nous ici, alors notre fille
n’ira plus jamais avec votre fils, rétorque Kesnido.
- Ravale ta mauvaise langue ! Nous ne pouvons rien
contre l’histoire qui nous unit sur cette terre. Et nous de-
vons épargner aux enfants nos haines inouïes. Cet ins-
tant de confusion est l’œuvre d’opportunistes politiques
qui seront bien ridicules, un jour.
Kesnido jeta un regard méprisant sur Mete qu’elle
n’a jamais portée dans son cœur :
- Coumba, ton maître, est l’instigateur de ce que tu
sembles pointer du doigt. Commence par t’adresser à
cette ordure que tu protèges.
- Tu l’as dit, Coumba est le maître que je n’ai pas
choisi. Je le sais, vous murmurez tous que Coumba est
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