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Vers le bleu

De
121 pages
"D'une route à l'autre, tenir un fil tracé dans le paysage par la main de l'homme et continuer jusqu'à... ". Partir. Sans destination. Suivre une route jusqu'au bout. Parce que les routes n'ont pas de bout. Elles se déversent comme les rivières les unes dans les autres sur la peau de la terre. Chercher à quitter aussi. Le quotidien, la fidélité, les habitudes, le prémâché. Lâcher prise face à la volonté de décider, d'organiser, de planifier, pour se laisser surprendre par un voyage improvisé. Voyage pour se devenir...
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Vers le bleu
À Ridha
Elisabeth Celle
Vers le bleu
Roman
L’Harmattan
ChapitreI
Terre
ès que la voiture pénètre sur la route, je respire. A pleine D goulée. J’aime le film qui s’imprime sur mes pupilles. Le ruban gris éclairé par les phares. Ma mobilité dans cette boîte à roulettes. C’est un temps en lisière et je rêve de ne faire que ça. Voyager, sans but, sans destination. Juste se laisser aller aux hasards de l’instant. Voir défiler le monde à travers le cadre protecteur. A bonne distance. Laisser les images couler sur la rétine, goûter l’air par la peau. La fraîcheur au sortir d’une plaine chaude. Les odeurs d’humus, de terre, de champignons.
Je voudrais fondre dans ce temps, l’étirer, le boire à lentes gorgées. Ce temps libre, sans rien à faire ou à penser. Juste se laisser dériver en suivant la route. Car je rêve de suivre la route. De la suivre jusqu’au bout. Parce que les routes n’ont pas de bout. Elles se déversent les unes dans les autres avec leur propre cohérence. Et logiquement en les suivant sans intention précise, je devrais pouvoir continuer longtemps. D’une route à l’autre, tenir un fil tracé dans le paysage par la main de l’homme et continuer jusqu’à… Sans savoir vraiment quoi.
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Je me rêve rivière traversant au petit trot un vallon frais au lever du jour, puis toute en accélération et rebonds, suivre les méandres d’une gorge encaissée avec le bleu du ciel en écho haut. En attendant la mue, je partirai par voie de terre. Le départ est fixé de cette route familière, un soir de printemps. Un 31 mars. J’ai préparé mon paquetage de nomade. Posé certaines règles du jeu pour les carrefours et les situations qui demanderont un choix. Comment décider ceci plus que cela sans destination ? Le fil conducteur se tendra entre les sollicitations du dehors et mon intuition.
Je pars à la tombée du soir. Entre chien, loup et corbeau. C’est mon heure, elle ne m’a jamais semblé triste. J’aime la nuit et ses mirages. Le court passage où la terre respire, l’étirement des ombres avant la fonte, la douceur de l’entre quand l’énergie se transforme. Ce moment détaché qui incite le regard à se poser plus librement sur les choses. Je me laisse flotter sur la rousseur des champs. La plaine déroule ses rondeurs d’un côté tandis que le rideau noir encre les bois de l’autre. La route trace une ligne frontière. Je roule des heures durant. Concentrée sur le tracé des phares où surgit l’ombre craintive de petits animaux. Parfois je distingue furtivement deux pupilles en éclair. Dans le calme enveloppant, les sons percent la nuit : cris de chouette, craquement d’arbres, bruissement du vent…
Je traverse des villages endormis agglutinés autour d’une rue principale déserte. Portes et volets bien clos sous de faibles éclairages. Je me sens dense. Seule éveillée comme un souffle qui passe. Le moteur ronflote léger, berceur de
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pensées. Dans les plis sombres des bois, je vois surgir des géants ailés, des trous noirs galactiques, des trolls farceurs.
Bientôt un halo gris cerne l’horizon. Le jour hésite à s’étirer. Je regrette déjà le manteau noir et ses silences. Les longues heures du matin vont étaler leur platitude, écraser les reliefs jusqu’au zénith. Retour d’un quotidien morne qui transforme les citadins en fourmis laborieuses sur les escalators des grandes villes. Avalés par les trous de boyaux souterrains. Puis recrachés à proximité de leurs lieux d’esclavage. Se réveiller encore tout fripé de sommeil jeté au monde par un rythme étranger à soi m’a toujours paru d’une violence inouïe. Plus l’énergie ambiante se déplie plus la mienne se tasse. Je décide d’une pause et roulée en boule à l’arrière glisse vers le sommeil.
Un visage étranger se penche sur moi. Je le vois à travers la ligne des cils mi-clos, son ombre grandit sur mes paupières, sa bouche devient énorme. Je sens son souffle tout contre, me redresse et ouvre franchement les yeux. Nous marchons très près l’un de l’autre en silence tendu, vers la mer, où nos corps se confondent sur des draps salés. Le sable farine la chair mouillée. La nuit se retire et ses loupes de rosée roulent sur les galets. Yeux embrumés, le matin goutte à goutte. Je tends la langue sur les froides loupes accrochées à ses joues. Ses doigts étalent le frais, dessinent des arabesques d’humide. Nos peaux s’apprennent. La lumière fibre les corps. Ses paumes pressent mes paupières pour en récolter les images. Les mains remontent le long de la colonne
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vertébrale, pierre à pierre. Explorent des reliefs. Parfois au fond d’un pli, nos doigts s’emmêlent. Fête de chair, blanche, liquide. Fête de sons de peaux. Flotter, frotter, en fruition de désirs qui se trouvent. Immédiat. Simple. Eclat de présence touchée pour ce qu’elle est. Le vide se remplit de tous les bleus. Nos ventres tambours résonnent. Lèvres ouvertes, langues qui laquent. Les corps restent là, si longuement qu’une confusion s’installe entre les peaux. La rencontre encore verte force la concentration. Le monde se cueille entre deux peaux tendues de désir frais. Le temps pèse léger.
Mais un son répété de plus en plus net déchire l’image. J’ouvre une paupière en sursaut. Deux gros visages collés aux vitres barrent l’horizon. Ils me regardent d’un œil suspicieux. Je les regarde d’un air hébété.
— Gendarmerie nationale. Vous vous sentez bien ? Vous avez un malaise ?
Brusque rappel à l’ordre du réel. Mes explications embrouillées ne semblent pas satisfaisantes. Je me sens toujours vaguement coupable dès qu’un uniforme m’interpelle et j’en perds le peu de clarté que j’ai laborieusement dégagé. Ils m’embarquent dans leur camionnette pour vérifier mon identité. Je comprends mal la situation à travers les brumes du réveil. Le plus jeune est en apprentissage. Ses gestes sont mal assurés et guettent sans cesse l’approbation. Son regard va et vient entre son chef et moi sans se poser jamais longtemps. Tout son être se concentre sur la procédure. Il a oublié de fermer un bouton