Vestiges

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512 pages

Description

Dans mes rêves, je les appelle les Bâtisseurs. Les Bâtisseurs. Une ancienne civilisation qui a visité Gemma – la plus lointaine colonie humaine – il y a douze mille ans, en y laissant des vestiges et un gigantesque artefact en orbite. Qu’ont-ils bâti en vérité, si ce n’est une machine? Une machine qui détraque la réalité, altère les constantes fondamentales de l’Univers. Qu’y puis-je? Pourquoi ai-je été choisie? Pourquoi suis-je la seule à entendre cette voix qui surgit des profondeurs? Cette voix qui me pousse à abandonner mon corps au rythme et à la danse. La voix de Ioun-ké-da. Celui que, dans leurs mythes, les Bâtisseurs nomment le Dévoreur de réalité... Un planet opera somptueux, une plongée archéologique envoûtante.

La trilogie «QuanTika» est le premier roman de Laurence Suhner.


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Date de parution 12 novembre 2012
Nombre de visites sur la page 66
EAN13 9782367930381
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

 

Laurence Suhner

VESTIGES

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1

Dentelle_du_Cygne

 

 

L’ATALANTE

Nantes

 

 

 

 

 

 

 

À mes deux moitiés, Jo et Jean…

 

 

 

 

 

 

 

« Que deviendrait l’Univers sans les trépidations de l’électron ? »

Stanislas STANFORD.

 

 

 

« Non seulement l’Univers est plus étrange que nous ne l’imaginons, mais il est plus étrange que nous ne pouvons l’imaginer. »

Sir Arthur EDDINGTON.

 

 

 

 

L’univers de la trilogie QuanTika

musique, lectures, informations scientifiques, teaser…

www.quantika-sf.com

 

PROLOGUE

IM’SHĀ

Une branche qui craque. Le long cri d’un silsil aux ailes transparentes chassé de son abri pour la nuit.

Puis le silence retombe, oppressant.

La silhouette agile de Tékélam se glisse entre lianes et racines. Il se veut aussi invisible que les esprits qui hantent la forêt. Là-haut, dans le ciel sans étoile, Doïyna, la lune des heures profondes, éclaire le faîte des arbres d’une lumière fauve. Dans la confusion végétale, son éclat peine à se faufiler jusqu’au sol, recouvert d’un tapis de feuillage. Une fragrance de mousse s’en dégage. Tékélam aimerait s’y rouler, goûter à l’humidité de la terre. Oublier le déchaînement de violence auquel il vient de participer.

Il a tué.

Mêlée à son corps, l’odeur du sang l’enivre et le fait trembler de rage autant que d’excitation. Il gémit, lèche ses membres souillés. Ses doigts s’insinuent dans ses vêtements encroûtés à la recherche de blessures, effleurent ses parures de cérémonie. Du sang, du sang partout.

Le sien et celui de ses semblables. Celui qu’il a répandu.

La célébration des Veilleurs s’est muée en frénésie sauvage, en jeu de guerre qu’aucun rituel n’a suffi à apaiser. Au lever du soleil, il était déjà trop tard. La folie avait envahi le village et ses habitants. Elle les posséderait jusqu’au matin suivant.

Tékélam se rappelle chacun des coups de griffes qu’il a portés, chacune de ses morsures. D’abord victime puis prédateur, il a laissé derrière lui son lot de morts et de souffrance.

Il songe à Amin’Tadjé. Aura-t-elle gardé l’espoir de le retrouver vivant ?

Du plat de la main, il écarte les fougères grimpantes. Le sol se fait de plus en plus escarpé. Le Temple n’est plus très loin. D’ailleurs, il perçoit le murmure de l’océan, d’ordinaire si familier qui, aujourd’hui, se charge de menaces. Un craquement, tout proche, et il tressaille. L’ont-ils suivi jusqu’ici ? Sa vision nocturne pourfend l’obscurité. Ses muscles sont tendus, sa peau frémit, se couvre de zébrures sombres. Il est hérissé, prêt à se battre. Du cœur de la frondaison, des yeux froids le scrutent. Ils cillent une fois, puis la forêt les avale. Tékélam discerne le martèlement d’une galopade, des couinements, le chuintement des feuilles que l’on agite. Trouant la canopée, Numdjat – la lune qui préside à l’aurore – s’accorde une brève apparition. La nature se nimbe d’une aura bleu pâle. De longues ombres roulent sur le tronc des arbres. À travers l’écheveau serré des lianes, Tékélam distingue les façades blanches du Temple, ses murs effondrés habillés de gravures, ses statues aux postures intrigantes mimant la danse. De tout temps, elles n’ont cessé de l’appeler, de lui murmurer à l’oreille des secrets. Ceux que recèle le langage paran, le langage de la mémoire, le langage interdit. Un jour, celui-ci lui sera intelligible. Mais, pour cela, il doit partir. QuitterIm’shā, son île de naissance, à jamais. Devenir un Détaché.

Tékélam grimpe jusqu’à en perdre haleine, se fraie un chemin entre les ruines. Jadis, le Temple était son refuge, son terrain de jeu, mais, désormais, il n’en ressent que la sourde malédiction. Ce lieu possède une âme. Une âme maudite. Celle du dieu ancien pour lequel le sang a coulé.

Son ascension touche à son terme. Il la voit enfin, là-haut, dans le sanctuaire tapissé de lianes.

Amin’Tadjé.

Frêle silhouette accroupie à même la roche, penchée au-dessus du bassin sacré. Son chagrin a la profondeur des abîmes. Sur le sol, un panier a déversé son contenu de fleurs séchées. Elle craint d’avoir perdu à jamais le compagnon de ses jeunes années, massacré comme tant d’autres lors de la commémoration.

Elle lève la tête et, à son tour, elle l’aperçoit. Elle n’ose y croire et, pourtant, c’est bien lui qui accourt au-devant d’elle, ensanglanté, mais vivant.

Ils s’étreignent. Le reflet de leurs membres enlacés s’agite à la surface des eaux. La parole est inutile. Amin’Tadjé enfouit son visage dans les vêtements en lambeaux de Tékélam, dont le corps meurtri et frémissant lui raconte les épreuves. Elle revit ses combats, gémit à chacun des coups reçus et donnés. Sa carnation s’assombrit jusqu’à se confondre avec la sienne. Elle se sent hérissée, frénétique, excitée. Et affolée à la pensée de ce qu’il s’apprête à lui confier.

Il n’est revenu que pour lui dire adieu.

Jamais il ne trouvera la paix. Depuis sa sortie de l’œuf, il est différent : son attachement particulier, les choses mystérieuses dont il a la prescience, ses rêves de créatures et de lieux inconnus, si effrayants… Et puis il porte la marque. La marque du Dévoreur. Celle qui a enflammé le courroux des siens et l’a obligé à tuer pour assurer sa survie. C’est certain, il va se rendre là-bas, à Naha’netché, la Conque du Sud. Plus rien ni personne ne le retiendra. Et de là… Il est un univers qu’Amin’Tadjé ne connaîtra jamais.

Elle sent les doigts de Tékélam qui se desserrent, la délaissent. Déjà, son regard se perd dans l’horizon, cherche la figure effilée de la Conque, tout juste visible. Depuis la nuit des temps, elle se dresse sur l’océan, face au Temple de la Forêt. Elles sont quatre, à l’image des points cardinaux. Elles conduisent les pas du voyageur vers les mondes lointains : Pawani’Nyan, les Archipels Célestes.

La peau d’Amin’Tadjé tressaille, son odeur se fait plus acide, ses yeux prennent une teinte carmin. Sa main effleure le torse de Tékélam et il éprouve la morsure de ses griffes. Elle est en colère. Comme elle le déteste en cet instant ! Lui reste impavide. Le souffle de sa respiration est brûlant. Il rejette avec violence les vagues de souvenirs qui l’assaillent.

Amin’Tadjé.

Jamais unTimhkānn’aura été aussi attaché à un autreTimhkān. Comme s’ils étaient nés du même œuf. Pourtant, bientôt il deviendra aussi étrange qu’eux, les habitants de la Conque, les Détachés.

La rage d’Amin’Tadjé, stérile, reflue. Ses doigts se glissent dans son cou et dénouent le cordon de son pendentif. Sur sa surface polie, des glyphes délicats, pareils à ceux du Temple. C’est un talisman, un porte-bonheur, l’unique présent qu’elle lui fait. Ainsi, même au-delà des océans et des frontières plus inaccessibles, elle restera à ses côtés. Tôt ou tard, il le lui rendra et ils évoqueront les souvenirs de leurs vies écoulées.

Tékélam le lui promet : il reviendra surIm’shāavec la mémoire, la connaissance oubliée de son peuple. Il lui traduira les paroles mystérieuses gravées sur son collier et les parois du Temple de la Forêt. Promesse qu’il devine impossible. Jamais les Détachés ne regagnentTimhkā. Jamais il ne reverra Amin’Tadjé.

Maintenant, il doit fuir. Avant que la folie furieuse des siens ne le rattrape. Il s’enfonce dans la nuit, une pointe de douleur dans la poitrine, juste à l’endroit où la marque du Dévoreur se dessine. Ses pieds martèlent le sol, déchirent rageusement les fougères. Il ne prend plus attention aux branches qui le lacèrent, infligent de nouvelles blessures à sa chair. Il ne se retournera pas. Ce moment est réservé à la souffrance. Alors, qu’elle soit parfaite.

Le grondement de l’océan se fait omniprésent. Il a les accents d’une terrible vengeance prête à se déverser surIm’shā. Comme cela s’est produit par le passé et comme cela se reproduira. Une vengeance qui pourrait déferler plus loin encore, bien au-delà des Archipels du Ciel. Le Dévoreur est insatiable.

Dans le sanctuaire, Amin’Tadjé demeure seule, prostrée sur les eaux du bassin. À ses pieds, des monceaux de guirlandes et des fragments de souvenirs sonnent le glas de son jeune âge.

PREMIÈRE PARTIE

GEMMA

« Ne comprends-tu pas ?

Il est inutile de courir,

Éternellement, il te rattrapera.

Agile, renaissant du fond des âges.

Sans cesse grandissant, ténébreux.

Perspicace, menaçant, enclin au jeu.

Un et multiple à la fois.

Il te séduit.

Le temps de la fuite est révolu.

Déjà, tu lui appartiens. »

 

Le Mythe, premier portique, quadrant supérieur gauche du battant central, traduction approximative du professeur Seth Tranktak, chef de projet de la mission Archéa, année 2310 (datation terrestre).

1

CARCASSES

Une secousse plus violente projeta Haziel Delaurier contre la vitre.

Dans la précipitation, il avait oublié d’attacher sa ceinture. Il se sangla, tant bien que mal, tandis qu’il continuait à manœuvrer le snowcat d’une seule main. L’engin tout-terrain fonçait à tombeau ouvert sur ses larges chenilles. Il vérifia au passage que sa bouteille de scotch n’avait pas pâti de sa conduite. Elle tressautait dans la boîte à gants à chaque cahot, agitant son contenu ambré. Encore à moitié pleine. Bien. Il en aurait besoin très bientôt.

Radio Alabina crachotait son flot d’informations matinal. Machinalement, Haziel glissa sa main droite dans la poche intérieure de sa veste, tâtonna un instant avant d’en extirper l’enregistrement laissé à son intention par Kya, la veille. Il fit tournoyer le jeton entre ses doigts, l’inséra dans le lecteur. Il ne couperait pas au drame s’il ne l’écoutait pas avant leur prochaine rencontre. Déjà qu’il venait de lui poser un lapin…

Interrompue au milieu d’une phrase, la voix du présentateur des cosmonews céda la place à une explosion de batterie, aussitôt talonnée par des salves de guitare. Le volume s’amplifia jusqu’à atteindre des proportions de cataclysme, tandis qu’une basse ravageuse secouait la carlingue du véhicule tel un tremblement de terre.

Haziel eut l’impression de recevoir une série de coups de poing en plein plexus solaire. Les notes vibraient dans son estomac, retournant sans égard ce qu’il avait avalé à la hâte avant de partir pour le Glacier. Un véritable chamboulement intérieur, parfaitement adapté aux circonstances : tout ce qui pouvait l’empêcher de gamberger ne serait-ce qu’un instant était bon à prendre.

Merci, Kya, tu tombes à pic !

Le son évolua encore jusqu’à s’apparenter à une mélodie. Kya grattait sa guitare comme si elle voulait l’écorcher vive. Un son primaire, viscéral. Rien de comparable avec ce qu’il tentait de lui enseigner pendant les rares cours où elle ne disparaissait pas, prétextant une mission à accomplir, urgente et toujours ultrasecrète. La batterie reproduisait le rythme des trépans forant la glace ; la guitare, celui du sifflement des machines refroidissant ou des geysers de matière première. Quant à la basse… peut-être la plainte lancinante de la nature exploitée – allez savoir ! Et la voix – car il y avait une voix maintenant, et quelle voix ! –, les vociférations des travailleurs en colère. Pas difficile de deviner où Kya trouvait l’inspiration pour ses compositions.

Haziel finit par éclater de rire.

Il força encore un peu sur le volume, dans le seul but de voir jusqu’où ses tripes toléreraient l’agression.

« Rébellion pour une planète », rugissait la jeune fille de son timbre éraillé, aussi discordant que les gémissements de sa gratte. Seuls ces quatre mots répétés en boucle, hurlés plus que chantés. Elle avait vraiment fait fort ce coup-ci.

Le snowcat s’engagea dans un goulet plus étroit. Des deux côtés, des falaises noires dont les sommets se perdaient dans la brume. Haziel freina un peu, juste ce qu’il faut. Sous ses fesses, le siège, malmené depuis des décennies par le terrain accidenté, se remit à couiner avec insistance. Il se rappelait pourtant avoir huilé les mécanismes une semaine auparavant. Pas à dire, Chinook, sa bécane, avait fait son temps, à l’instar de toute la panoplie des équipements de la base Tétra. À croire qu’elle datait de l’époque des premiers colons, ce qui n’était pas impossible. Un vieux mineur la lui avait revendue, qui lui-même la détenait de son paternel. C’étaient toujours les carrioles antédiluviennes qui résistaient le mieux. Plus le matériel s’avérait sophistiqué et plus il tendait à se déglinguer. Le froid grippait les machines et les articulations des hommes. Tout finissait irrémédiablement raide et pétri de craquements. Il était préférable de s’en accommoder au plus vite. Gemma était le royaume du système D.

 

Le véhicule prit un virage à la corde et changea de cap. Pas de route ici-bas, juste un réseau de vallées et de goulets plus ou moins étroits, bordés de nunataks, ces noires éminences granitiques jaillissant de la glace. Il fallait en prime se débrouiller avec les cols, les éboulements, les crevasses, les congères, les avalanches, le brouillard, les radiations, les vents du nord, du sud, de l’est, de l’ouest : aléas incontournables qui constituaient le quotidien de Delaurier.

Une bourrasque heurta la carlingue du snowcat de plein fouet, charriant son lot de neige soufflée. En cet endroit, la vallée rejoignait la grande plaine du Glacier. Des milliers de kilomètres de glace sans un rocher pour briser les assauts du blast, une variété de tornade catabatique à la sauce locale, née du contraste entre les températures de l’air au sol et en altitude.

En quelques secondes, le tout-terrain disparut dans un tourbillon de flocons en folie. Des rafales horizontales le frappaient de tous les côtés à la fois, comme si deux mains gigantesques le pétrissaient avec un plaisir sournois. Haziel freina, rien d’autre à faire. Les deux larges essuie-glace se mirent à labourer le pare-brise. Les phares se frayèrent un chemin à travers la tempête.

Le blast.

Ses attaques redoublaient depuis quelques mois. Normalement, il ne forcissait d’une manière notoire qu’au début de l’hiver. Cela n’augurait rien de bon.

La musique perdit d’un coup son rôle prophylactique, ramenant Haziel à ses idées noires et à ses angoisses. Il se rapprochait de l’endroit. L’endroit exact où il avait vécu son… expérience. Il ne savait trop comment la nommer. Il n’avait pas trouvé le courage d’en parler à quiconque, ni à Alexis, ni à Youri, ni même à Stanislas. Quant à Kya… elle lui aurait éclaté de rire au nez. C’est du moins ce qu’il s’imaginait, à tort ou à raison.

Il avait cru défaillir ce matin, lorsque les services sanitaires l’avaient appelé à la rescousse. Un accident s’était produit. Encore un de ces incompréhensibles accidents, le troisième en moins de trente jours… Il avait eu lieu à six heures trente précises, non loin de la bordure est du Glacier. En plein milieu de la route des transpondeurs reliant les plus grands sites d’extraction de gaz liquéfié et de pétrole de l’hémisphère nord à l’astroport d’Alabina, la principale cité de Gemma. L’explosion avait été terrifiante. Une onde magistrale ressentie jusqu’à l’intérieur de la base Tétra, qui l’avait rendu nauséeux, inquiet. Et c’était bien pire depuis qu’il avait relevé les coordonnées exactes du crash…

Trop tard pour battre en retraite. Il grossirait à nouveau les rangs des auxiliaires. Ils avaient besoin de son aide pour piloter l’un des Hercule, Bob étant soi-disant malade. Malade ! La bonne excuse… La trouille, oui ! Ça commençait à jaser parmi les mineurs – les « extracteurs » comme on les appelait. Cette profusion d’accidents inexplicables. Un convoi entier y était passé cette fois. Des débris sur plus de trois kilomètres, un cratère creusé dans la glace, à croire qu’une météorite était tombée là, en plein dans le mille ! Il avait vérifié à deux reprises les coordonnées. Aucun doute ne subsistait. Il s’était pourtant juré de ne plus jamais remettre les pieds dans ce secteur. Le Glacier était vaste. Il disposait de toute la place nécessaire pour installer ses instruments de mesure. Il suffisait de ne pas en parler aux autres. D’ailleurs, il se sentait encore trop ébranlé pour se confier. Peut-être avait-il forcé sur la bouteille ce jour-là. Peut-être n’avait-il fait que rêver.

Et voilà qu’il s’y collait de nouveau, un mois à peine après son traumatisme. Comme si cet endroit – cet infime endroit – l’attirait avec la force de l’aimant. Lazone d’influence Epsilon 47.

Les riffs de Kya se déformèrent jusqu’à devenir inaudibles, pour une oreille humaine tout au moins. Haziel passa sur la radio, juste pour vérifier… Elle émettait un bruit blanc, haché par des ondes sifflantes saccadées. Une sueur glacée lui dégoulina le long du dos.

Putain, ça recommence. Je ne peux pas croire que je suis en train de remettre ça.

Le son augmenta, disparut, revint, altéré. Inutile d’insister. Il subissait déjà l’effet d’une perturbation, même s’il se trouvait encore à plus d’un kilomètre de sa cible. C’était comme ça. Les manifestations du Point ne suivaient aucune logique, il en avait fait les frais. Elles se déployaient en de vastes cercles concentriques, les zones d’influence, comme les avait baptisées Stanislas Stanford. Ces maudites zones d’influence. Aussi imprévisibles qu’une bonne diarrhée !

Il était temps de passer à la tactique de défense numéro deux.

D’une main, il attrapa la bouteille dans la boîte à gants, se débarrassa du bouchon, qui gicla quelque part sur le sol de l’habitacle. Il but une grande goulée de whisky, un malt épicé et discrètement fumé, qui lui enflamma les boyaux. Puis une deuxième. Il s’arrêta à la troisième, rangea le flacon ouvert dans le vide-poche, bien droit. Le bouchon avait roulé à l’arrière et rejoint une multitude de détritus et autres broutilles : sandwichs à moitié mangés, papiers, canettes de bière, câbles multiusage, pièces de rechange, foreuse miniature, tronçonneuse, clous, vis, perceuse, couvertures chauffantes, respirateurs, équipement scientifique et, pour finir, parties hétéroclites d’un vieux groupe électrogène rafistolé par ses soins. En bref, le bric-à-brac normal de n’importe quel véhicule gemmien qui se respecte.

Il émergea enfin de la vallée. Des rafales plus violentes l’accueillirent, mais pas de neige, Dieu soit loué !

Devant lui, la fameuse route des transpondeurs. Un vrai billard pour le blast. Une croûte de neige et de glace atteignant par endroits quatre mille mètres d’épaisseur, des millions de kilomètres d’une surface lisse en apparence. En vérité, une succession de crevasses et de pièges, engendrés par les effets de marée résultant de l’orbite de Marie-Antoinette, l’unique lune de la planète. Une superficie trois fois équivalente à celle de l’Antarctique terrestre, reliant directement le pôle Nord à l’équateur. Une autoroute créée de toutes pièces par dame Nature. Rien que pour eux, les explorateurs humains.

En deux mots, le Glacier.

Haziel s’était toujours demandé pourquoi les premiers colons l’avaient baptisé de la sorte. Tout sur Gemma n’était que glace. La planète entière n’était rien d’autre qu’un gigantesque inlandsis.

 

Haziel roula encore une vingtaine de minutes avant de s’engager sur la bordure est. Rapidement, sous l’effet du vent, la couverture nuageuse se déchirait. Elle se retirait de la vallée en une marée silencieuse, dévoilant des bribes éblouissantes de paysage arctique. Le pare-brise de Chinook se teinta automatiquement. Dans les haut-parleurs, les balises électroniques pépiaient comme des souris.

Malgré l’heure matinale, Alta – étoile de 1,4 masse solaire, âgée de deux milliards d’années – était haute sur l’horizon. De son éclat jaune pâle, elle léchait la roche noire des falaises et criblait de diamants la surface irisée du Glacier. Mira, sa compagne stellaire – plus chétive et plus orangée – la suivait de près. La paire de soleils – de magnitude élevée – figurait l’une des plus brillantes du ciel terrestre. Du fait de leur proximité, les deux astres évoluaient généralement de concert dans le firmament, et il était courant de les voir s’éclipser mutuellement durant quelques heures. En sus de générer baisse de luminosité et chute de température, le phénomène entraînait de violentes, mais prédictibles, attaques de blast.

Mis à part les inconvénients qui muaient le Glacier en une soufflerie réfrigérante, l’endroit était apprécié. En son centre, les arêtes montagneuses, qui culminaient souvent au-delà de sept mille mètres, étaient assez éloignées pour que l’on puisse profiter à longueur d’année de l’action conjuguée des deux étoiles. Ce qui n’était pas le cas dans les vallées encastrées s’échelonnant de part et d’autre. À la base Tétra, durant la phase la plus aiguë de l’hiver, on se rappelait tout juste ce que l’apparition d’un soleil signifiait.

Et sur Gemma l’hiver était long. Diablement long.

L’orbite elliptique de la planète la plongeait les trois quarts de l’année dans la zone dite « non habitable », située entre 1,8 et 2,7 unités astronomiques du barycentre binaire. En conséquence, l’hiver durait plus de trois ans terrestres, une année gemmienne équivalant à mille six cent quarante-deux jours, près de quatre ans et demi terrestres. Il n’en fallait pas moins à Gemma pour accomplir un tour complet de son couple d’étoiles. La distance conséquente qui la séparait du barycentre constituait l’un des garants de sa stabilité.

Quant aux températures, elles demeuraient très basses tout au long de l’année. En plein cœur de l’hiver, elles franchissaient fréquemment la barre des –60 °C, et, aux pôles, elles pouvaient même dépasser les –102 °C.

Le court été, durant lequel on assistait aux chutes de neige les plus fortes, s’accordait parfois des records de douceur. L’année précédente, on avait frisé les –9 °C, événement à marquer d’une pierre blanche.

 

Le snowcat atteignit les premiers débris.

Une armada de véhicules criblait l’étendue gelée. Des hommes courbaient l’échine sous les assauts du blast et mettaient en place des panneaux de signalisation et des balises. Haziel se gara à côté des pelleteuses articulées de type Hercule – trois au total – et des camions de déblaiement. Il se prépara à la hâte pour éviter de trop réfléchir. Une solide parka sur sa veste d’aviateur, un masque antifroid par-dessus sa barbe de deux jours, une paire de gants, des lunettes de protection contre les UV. Ses vêtements thermorégulateurs se chargeraient du reste.

La portière du snowcat coulissa en grinçant – encore un évident manque de maintenance – et il descendit de son engin. L’air sec et glacé le frappa de plein fouet et faillit le projeter en arrière contre les chenilles. Malgré les rafales, il perçut le rayonnement timide d’Alta sur la peau de son visage, entre les pans de sa cagoule. Quelques secondes de bien-être avant que le vent ne s’engouffre dans son capuchon fourré. Il en resserra les attaches et se mit en route. Un coup d’œil jeté en passant au thermomètre qui pendait, à moitié arraché, sur le flanc de son véhicule lui apprit qu’il faisait un bon moins quinze. Une partie de plaisir ! Malheureusement, le blast avait pour effet connu d’abaisser la température subjective d’une dizaine de degrés. Moins vingt-cinq au final. C’est du moins ce qu’il estima.

Penché en avant pour lutter contre la tourmente, il rejoignit les auxiliaires qui bavardaient sous l’avant-toit de l’un des Hercule. Ces bécanes étaient terriblement bien conçues, au-dedans comme dehors. À croire que leurs constructeurs avaient réellement prévu un auvent pour permettre aux ouvriers de s’en fumer tranquillement une. Belle lurette qu’on n’en faisait plus des comme ça !

Tout en se mêlant aux autres, Haziel jeta un œil aux alentours. La surface habituellement lisse du Glacier était jonchée de fragments à l’aspect déchiqueté et noir. Les carcasses des tankers finissaient de se consumer sur la pente, à une centaine de mètres, sur les rebords d’un cratère obscur, qui avait dû abriter tous les feux de l’enfer peu de temps auparavant. Sur le ventre de l’un des mastodontes éventrés, là où la texture d’origine avait été préservée par miracle, Haziel déchiffra le sigle de la TechCom, une importante compagnie d’extraction qui exploitait les gisements de gaz liquéfié et de pétrole de l’hémisphère nord.

Protégé des bourrasques, il sortit une cigarette, fouilla ses poches à la recherche d’un briquet. Un gars s’empressa de lui tendre le sien.

Le bout de la cigarette grésilla. Un nuage de fumée bleue monta en volutes dans l’atmosphère givrée.

— Merci, dit Delaurier.

— Pas de quoi.

Ils fumaient en silence, la mine sombre. Sept solides gaillards.

Haziel en connaissait la plupart. Des pilotes, des conducteurs de pelleteuse, de gros transporteur. Tous arrachés de bon matin à leurs activités coutumières. Autour d’eux, voletant comme des essaims de mouches à merde, les ouvriers sanitaires débarrassaient les tankers de leurs cadavres. L’air empestait les matériaux composites fondus et la mort.

Au bout d’un instant, un petit type basané qu’Haziel avait fréquemment rencontré lors de ses expéditions de sauvetage – Benji, si sa mémoire ne le trahissait pas – engagea le dialogue.

— Forcit tôt cette saison.

L’ensemble de la troupe approuva, Haziel inclus.

Le travailleur parlait bien évidemment du blast.

— C’est moche, lâcha un deuxième gars, dont on n’apercevait que les yeux bleus à travers sa cagoule.

— Très moche, fit Haziel en hochant la tête.

On était passé sans transition au sujet de l’accident.

— Les journaleux viennent de partir, ajouta le dénommé Benji en reniflant grassement. Toujours à foutre leur nez où ça pue !

— Il paraît qu’il y a des trucs bizarres… sur les tankers, chuchota laconiquement celui qui avait pris la parole le deuxième, un certain Hansen.

— Des trucs bizarres, ouais, répétèrent d’une même voix les mineurs.

Tu ne crois pas si bien dire, acquiesça Delaurier en son for intérieur. Il repensait à son expérience du mois dernier et à tout le reste. Il tira sur sa cigarette, qui émit le ronronnement d’un poêle à bois.

— Et pourquoi qu’ils sont pas là, hein ? rugit soudain Benji en envoyant une pluie de postillons sur l’équipe.

La colère montait au sein du groupe, chassant l’apathie matinale.

— Jamais présents quand on a besoin d’eux ! Sont juste utiles à nous mettre des bâtons dans les roues.

Haziel, qui était accoutumé à ce genre de discussions, décrypta aussitôt. Cette fois-ci, ils parlaient des miliciens. Le prochain sujet ne manquerait pas d’être les indépendantistes. C’était le déroulement habituel des conversations ici-bas.

— Ils avaient pourtant promis de doubler la sécurité des convois, renchérit Hansen avec lourdeur.

De l’endroit où il se trouvait, Haziel pouvait sentir sa forte haleine teintée à l’aquavit. Un gars du Nord, comme lui. Un gars qui carburait aux tord-boyaux pour tenir le coup : aquavit, scotch, vodka et autres bistouilles locales que lui-même n’avait pas encore expérimentées.

— C’est sûrement une action des indépendantistes, suggéra un troisième extracteur – plus épais que haut, la mine couperosée – qui répondait au nom de Frank.

Ça y est ! Les indépendantistes ! pensa Delaurier. On est repartis pour un tour.

Les langues se déliaient, l’atmosphère s’échauffait. Tous y allaient de leurs hypothèses personnelles. Haziel fit un pas en arrière, écrasa son mégot dans la neige piétinée. Il ne voulait pas participer au lynchage.

— Ils en ont après les compagnies minières, à ce qu’il paraît, poursuivait le gars rubicond avec le doigté d’un bulldozer. La TechCom aujourd’hui, la GemmaCorp le mois dernier. Je vous le dis, ils s’organisent.

— Ouais, ouais, clamèrent les travailleurs.