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VISAGES ET AUTRES PETITS PORTRAITS

176 pages
Ces visages ne sont que des portraits ; de petits portraits de voyages qui - de Marseille à Vigo ou de Rome à Ostende - ne répondent qu'au hasard, croisé, du regard et de la mémoire. Construits comme des tableaux, des horizons contradictoires, ce ne sont que des artifices - un art mineur du langage - mais qui nous laissent un instant, comme des pas sur le sable, l'empreinte marquée d'un passage.
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Collection Écritures dirigée par Maguy A/bet

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PANOFF Michel, En noir et en blanc, 1999. MAGNAN Jean-Marie, Avec armes et bagages, 1999. VIGOULETIE Daniel, Porta Verde, 1999. Alexandre MILLON, Le jeudi de Monsieur Alexandre CORRAZZA Dominique, Notes pour les archives secrètes de Tlov, 1999. RIGAUDIS Marc, La Statuette de pierre,1999. LIEHN Marie, Sîmos le Camus, 1999. MAURIES Bernard, Par plaies et par bosses, 1999. GA VARD-PERRET Jean-Paul, Troisfaces du nom, 1999. MORAZZINI Annand, Les nuits de la côte, 1999. GATARD Christian, L'île du serpent-coq, 1999. KLEMENTZ Mireille, La sentinelle aux yeux baissés, 1999. BIOULÈS Jacques, L'œil gramophone, 1999. M'FOUILLOU Dominique, L'inconnu de la rue Mongo, 1999. JAMET Michel, Le dernier mot, 1999. GUERRY Liliane, Le lait de tigre, 1999. HERB AUX Nathalie, Le nain, 1999. TEYSSIER Jean-Marie, Le retour à Saint-Pierre, 1999. VALLET François, Lesfeux grégeois, 1999. MERLIN Alexandra, Une facture détaillée, 1999. TEULON-NOUAILLES Bernard, Le prince et le boucher suivi de Le pays bleu et Les petites manies, 1999. BANJOUT Séverine, Lefils de ma mère, 1999. HERRY Loïc, Portrait de l'artiste en personnage de roman, 1999. WOLLBRECHT Sabine, Cœur au sud, 1999. ATLAN Liliane, Quelques pages arrachées au Grand Livre des Rêves, 1999. BALLÉ Miguel, Vox Dei, 1999. CHAIGNE-BELLAMY Jacqueline, Les hêtres, 1999. JULIER Claire, La pêcheuse d'eau, 1999.

Visages et autres petits portraits

@ L'Harmattan, 1999 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris- France L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques, L'Harmattan, Vian Bava 37 10124 Torino ISBN: Montréal (QC)

Italia s.r.1.

2-7384-8371-2

Péhéo

Visages

et autres petits portraits

à Alessandra,
et avec tous mes remerciements à Nicole Wauthier, Franca Borella et Marcel Chinonis qui sous la lecture ont su rester patients. Quid pro Baccho ?

L' Harmattan

Introduction Les Albusquiès

Ces "Visages" ne sont que des portraits; des clichés de photographies taillés au vif et au burin, à peine saisis sous le crayon ou le cyanure, pour répondre, par l'écriture, à l'exigence erratique d'un regard mécanique. Mais qui donc se traîne là-bas? Malgré leur inscription obligée dans ce temps, il faut les lire comme ils viendront - tous perdus au gré des lieux - comme si vous les aviez trouvés sans référence aucune, en vrac sur un marché entre des lettres de créance vieilles de dix ans et des cartes postales d'étudiants amoureux. Mais qui donc encore chante là-bas? Et surtout n'allez pas y chercher une vérité - aux Choses une transcendance- aux Etres - ce ne sont que des "artifices" inscrits sur du papier ...ils ne décriventpas le vivant.Mais qui donc - toujours - s'échappe là-bas à notre lumière? Alors et avant que vous vous en alliez fonder - c'est votre sort - tout un ordre dans ce discours, autant le dire tout de suite: ces "Visages" ne sont que des mots, précipités en chambres obscures avec du plomb, des sels et du mercure; des mots posés sur des choses pour en faire sortir des portraits et élargir sans cesse les termes de notre vertu. J'épiphère, c'est vrai, de vous à moi, là-bas sur mon Effroi. Et maintenant que vous savez - que vous avez quelques mots entre dom Juan et Orphée - débrouillez-vous.. et hâtez-vous . de ne pas sombrer.

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Le roi nègre Marseille

J'avais décidé d'attendre là sur les escaliers de la gare Saint-Charles que le temps passe un peu, sans descendre vers la ville, sans goûter au vieux port, sans même acheter un journal, tout dépité que j'étais de devoir compter les minutes et cela par la volonté d'une logique ferroviaire qui calcule ses horaires et ses correspondances sur des méridiens inconnus aux voyageurs. Une heure et quart pour une coïncidence, ce n'était pas du hasard. Alors au lieu de me disperser entre la brasserie de la gare et le tabac en traînant un magazine dont on ne sait plus quoi faire, je m'installai sur ces marches qui surplombent la ville comme un amphithéâtre. Bien renfrogné entre deux ruminements, ce fut son visage qui m'apparut en premier: "gigantesque, calme et noir", la peau incisée en lignes géométriques continues. Comme un sanglier l'échine tendue, il fouillait le sol de son regard asphalté, cherchant l'échancrure du pavé, la déchirure du goudron, pour le soulever, le retourner et retrouver l'empreinte d'un passage. La sereine férocité de son visage contrastait avec la légèreté de son corps de géant. Il flottait comme une partition de musique, la tête en lignes courbes entre les croches et les clés de sol. En temps régulier de trois notes, il frappait le bitume du bout d'un vieux parapluie anglais. À l'anicroche, il levait la tête, dans une lenteur de colosse, palpant des signes aériens dans le sillage des oiseaux. Aux silences des entre-temps, il s'emplissait les poumons jusqu'à la gorge pour y trouver l'étuve familière. Quand il s'arrêtait, les yeux figés, il se raidissait, la tête, le cou, le torse et
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les bras, pour s'étirer en arrière, vers le ciel, et avaler la nuit. L'instant passé, il retombait lavait-il vraiment volé ?I sur ses talons, les jambes pliées, et d'un bond, il se glissait à nouveau dans sa démarche comme un fauve sur le pavé. Et s'il n'était pas nu, aucun de ses muscles ne se cachait sous ses vêtements ; ils étaient là saillants à le tirer tout en entier, l'arc-bouter dedans son corps... et de sa peau, noire, cousue comme un tambour, ils la faisaient vibrer sous le feu de leurs efforts. Alors, il reprenait sa marche dans ce rythme sans musique, pour déchirer - encore - l'asphalte de son regard, fouiller le sol et retrouver l'insigne présence d'une piste "incognita", celle qu'il suivait depuis l'Afrique et sur la mer, jusqu'à Marseille. Il passa ainsi devant moi, de gauche à droite, ce chasseur sans orchestre, ce danseur de lune, en se décalant légèrement à chaque pas pour mieux se déhancher. Quand enfin il sortit de mon champ visuel, la nuit était déjà tombée. Rideau. Marseille m'avait réservé un spectacle orphéen venu tout droit et par bateau, du chant des vieilles colonies. Le temps de sourire à mes rêveries Iseul peut-être un ami, un lecteur, pourrait se permettre d'y croirel il revint encore une fois, ce titan africain, le pas solide, hautain, laurais-je dû l'applaudir?1 pour disparaître derrière le kiosque à journaux. Si c'était un spectacle, il me fallait un coryphée, si c'était un songe j'en appelai à la muse. Devant ma crédulité et

déjà debout, une jeune fille créole - tout édentée à force de fumer en passant, les "on-dites flagrances" pipes du port - me

précisa en riant que c'était un roi nègre et aussi un mauvais client. Pour ne pas avoir à débattre sur l'identité réelle des bons et des mauvais clients, je repartis vers mon voyage, un masque d'Orphée dans la poche.

JO

Le roi nègre (suite) Montpellier

Ayant raconté ma rencontre avec Orphée à un sociologue marseillais, ainsi que l'intime conviction que j'avais eue de n'avoir pas pu tout comprendre de son ballet par la faute d'une péripatéticienne ingrate et obtuse au marché des idées, il m'expliqua fort habilement d'ailleurs / ah, l'habileté de l'initié qui dit des banalités sous prétexte qu'il croit savoir ce que nous aurions aimé connaître/ que cette ville, si elle est ouverte par tradition portuaire sur le monde et sur l'Afrique, ne peut s'appréhender qu'à travers une série de clefs que seul l'indigène connaît. Et sur ce discours pré-construit que l'on pourrait sans difficulté étendre à Bordeaux ou à Nantes en y changeant seulement les exemples, il m'abreuva de souvenirs sur sa ville, son enfance, avec une foule de détails disparates, d'anecdotes bigarrées; mais rien, absolument rien sur Orphée. Trois mois plus tard, il m'envoya /sans doute pour me remercier de l'avoir écouté/ une coupure de presse sur la mort tragique d'un maçon marseillais: "noir, calme et gigantesque", tombé /comme Icare?/ d'un échafaudage. L'article relatait l'étrange découverte des autorités sur l'état civil du défunt: c'était bien un roi nègre, lumineux comme un lion, issu d'une tribu aujourd'hui oubliée. Dans un local surpeuplé qui lui tenait lieu d'appartement, sinon de suite, on trouva dans sa valise des centaines de photographies d'enfants, de femmes, de vieillards, bref tout un peuple entier vivant, sans oublier les chamans et les guérisseurs... la rivière, l'horizon et les esprits... Ses compagnons de nuit précisèrent à la police que c'était un honnête clandestin, un habile manoeuvre au noir qui payait ses impôts en glissant de l'argent une fois par mois 11

dans la boîte aux lettres du Trésor public. Son chef de chantier se plaignait, bien qu'il fût vaillant à la tâche, qu'il dérangeât sans cesse le travail en rythmant les heures par des chants que tous écoutaient. Tout le monde savait que c'était un roi nègre, mais personne ne soupçonnait sa raison à Marseille. Selon le témoignage d'une prostituée, il était venu rechercher son peuple, dispersé par les ressources naturelles qu'on exploite, la sécheresse de l'ajustement structurel et le temps qui va, au gré des travaux du jour -la poésie en moins. Depuis dix ans, ils les aurait retrouvés, ces gens de chez lui, un par un, éparpillés... et au dernier il dansait. J'aurais dû bavarder sur l'empirique classification des clients qu'elle me proposait; j'aurais peut-être su pourquoi il s'était ainsi retourné sur le dernier des siens comme Orphée aux bras de son amour...on ne se méfie pas assez des gens que l'on peut rencontrer surtout quand ils sont édentés comme un coryphée.

Le roi nègre (suite) Les Albusquiès

L'histoire du roi nègre me laissa passablement dubitatif avec une forte impression d'inachevé et d'incompris. Malgré la volonté que j'avais de clore ce dossier et de ne plus retoucher à son l'image, je retournai sans cesse les interrogations. Il fallait bien se rendre à l'évidence, le roi nègre n'avait pas fini de parler. 12

Las de sa question que je ne savais formuler, je repris le texte, stylo en main, sans qu'une fois de plus, rien ne m'y semblât anormal ni sa mort tragique /après tout Atropos n'en fut jamais amoureuse ou peut-être une seule fois/, ni le fait qu'il fût noir et qu'il cherchait son peuple/ c'était mon hypothèse de départ il faut le savoir/, ni le coryphée qui n'avait qu'une importance narrative assez limitée eu égard à son faciès. Le seul doute légèrement consistant que j'eus, fut sur le mot orphéen : sans doute un néologisme ou une imprécision due à mon ignorance généraliste, mais écrire quoi qu'on puisse en dire, rend libre le moment de la création, fût-il celui d'un mot. Mais le texte ne paraissait pas accepter le fait de cette liberté. L'ingrat s'était immiscé dans le coeur du récit par l'interpolation de paroles nouvelles, de senteurs particulières, sans rapport avec le corps du cliché: chaman, esprits (âmes) ou encore titan. Son art indiscutable d'insinuer l'interprétation, distillait la contradiction: et si sa chute vertigineuse du haut de l'échafaudage n'était ni une erreur, ni une malédiction, ni moins encore une réminiscence littéraire mais plutôt, après avoir trouvé le dernier des siens, une libération. Sa mission achevée, il pouvait enfin mourir, abandonner son corps, sa prison; alors il tombe léger, ensoleillé et joyeux, avec une âme de chaman pour s'en retourner... Et si le fait d'être respectueux des lois ne rendait compte non de sa condition de roi mais de son éthique ... orphique. J'avais écrit orphéen par distraction en suivant une voix simple, quand il aurait fallu orphique, c'est-à-dire se rattachant à l'orphisme; c'était pour cela et pour respecter ma liberté que le corps du texte secoua, avec l'égide du danseur, la statue du roi nègre. La trahison n'a pas de sens dans l'écriture mais la liberté du choix et qu'importe ce choix, ne peut exister que dans la cohérence des mots, la logique du sens, la raison du texte.
Je laisserai orphéen puisque tout y est clos maintenant, présent, passé et établi. L'Orphée nègre s'en était allé, libre par mes mots, laissant sur ce texte comme des pas sur le sable, toute l'imprécision d'une expérience et la marque réussie de son passage.

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Le roi nègre (suite) Toulouse

Fier d'avoir découvert un texte là où d'autres découvrent l'Amérique, je traînai ce roi nègre et son image comme un pendentif, orgueilleux face au monde. Et si la belle me souriait, elle aurait droit au mythe d'Orphée; et si le vieux me quémandait, " un secret doucement!", je le lui rappellerais; quant à son âme, je la supposais toujours rayonnante et vivante. Ce n'est pas dans l'ordre de la littérature de vérifier, de s'éreinter à prouver, la véracité de la calligraphie: j'avais une image et l'empreinte de son âme; cela me suffisait. Transi de froid par un hiver venu brutalement de l'océan, j'entrai dans une rhumerie antillaise aux couleurs surchargées de sucre et de mélasse avec partout des fauxbambous, des petits oiseaux en plumes, des lianes synthétiques et au-dessus du bar, un perroquet empaillé qui se balançait au grémécanique d'un moteur électrique. La salle peu éclairée se divisait en niches de rotin assez spacieuses pour y loger, une heure au moins et en toute intimité, des couples de nuit attendris au rhum des planteurs. Et malgré toute l'amabilité du lieu, la salle resta vide ce soir-là, sans doute à cause du vent par trop pénétrant. Il entra comme un habitué en saluant le patron, dès le pas de la porte, par un signe de main. Il portait en bandoulière un vieux sac de cuir râpé aux fermetures, tout usé aux poignées. C'était un de ces multiples trimballeurs de choses qui arpentent les bars de nuits et les restaurants pour vendre leurs objets - tous uniques et faits à la main - aux collectionneurs de
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babioles et aux amateurs de petits souvenirs, ceux-là mêmes qui marquent une soirée, un sourire et parfois une vie. Lui, il peignait des galets, des cailloux de Garonne et dessinait en couleur des idées de Guadeloupe: un homme allongé en papaille qui suivrait ses semelles, une femme qui pleure, un douanier naïf en pantalon bleu devant une maison verte... Il devait être des Antilles, de Basse-Terre, pour savoir vivre comme ça, du rivage; alors ici, comme chez lui, un café chaud mouillé de rhum l'attendait. Me voyant peu enclin à la peinture naïve - qu'aurais-je fait d'un caillou? sinon l'abandonner -mais toujours certain de pouvoir me vendre quelque chose et m'accrocher encore, il me sortit alors de sa besace, à même le comptoir, d'autres objets, d'autres souvenirs plus réalistes ainsi que de vieilles photographies en noir et gris, aux bords encadrés et dentelés de blanc. C'étaient des clichés d'Afrique, des images de groupes, comme on les faisait d'antan, avec la pose, l'attente et les rires; et sis, bien au milieu, le curé, le missionnaire ou le professeur.
Il me précisa en finissant son bouillon qu'il en avait une malle entière, de photos ethnographiques, d'Afrique ou d'ailleurs; et pas seulement des groupes mais aussi des personnages sur pied, des jeunes filles indigènes presque nues ou encore des Rois et des sorciers. Fouillant dans son sac, il me tendit à titre d'exemple, celle d'un enfant, un nègre prince, âgé de douze ou treize ans, tenant à la main un parapluie anglais largement ouvert et un masque de chaman.

Bien sûr que c'était son frère me dit-il en riant, mais il ne savait plus ni de-où ni de quand. Hélas la photo était tout usée presque trouée avec en son centre, à la place du visage, une auréole de papier. Devant mon air attristé, il me fit doucement la morale comme on la ferait à un enfant pleurant son jouet cassé: c'est la vie, tout doit s'effacer même les pierres et les images - c'est une folie de croire aux objets et une chimère de croire aux idées. 15

Mais las, j'avais entre les mains l'âme d'un prince, celle du roi nègre, son parapluie me l'attestait... et la photo me rapportait sa mort, sa mort entière, celle de son corps et de son âme - surtout son âme que j'avais vue chanter quand il ne faisait que danser. Elle ne s'était jamais enfuie, rayonnante; elle était tombée avec lui, comme un bloc de marbre fracassé sur le pavé. Et si Orphée avait raison / la vie est une prison /, les chamans n'étaient que des menteurs et leur ivresse n'y changerait rien; on ne s'échappe pas de son propre corps, fût-il gigantesque, calme et noir. Au rabais j'achetai la photo et le silence de l'Antillais qui déjà s'esclaffait sur mes paroles et sur ce désir de vouloir être comme une âme, enfin libre, qui s'envole.

Le roi nègre (suite) Bordeaux

Par esprit de violence et pour oublier la misère, j'avais écrit d'un trait au dos de la photo et au crayon gras, une maxime en forme de sentence, une épigramme littéraire qui imposait le silence: "la vie est une prison, le corps est une horreur et l'âme, nos âmes, ne sont que des chimères". Et avec ce petit bout de papier pas plus grand qu'un cliché, je m'en "seyais" ahuri comme un coq assis sur une vérité... Par trois mots - la vie, le corps et l'âme - j'avais édifié tout ce qu'il fallait savoir sur ce que je croyais être la condition des hommes.

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D'un port à l'autre, de Marseille à Bordeaux j'écumais alors mon espace, de mes nuits à mes jours et jusqu'en plein midi; car si j'avais deux images, la vie et l'âme, il me fallait encore à( -)raisonner l'ultime rencontre, celle d'un corps qui se consume dans les fanges de l'horreur, pour défaire ce triptyque en pages d'écriture et signer enfin une certitude. Je ne poursuivais plus le roi nègre mais ces trois mots, "sa Passion", et l'idée que je voulais me donner du monde et de notre condition... pour acquérir et engraisser cette vérité. Et dans ce ballet, je me glissais, jusque dans ses pas, dans son souffle et dans son temps; quand elle, cette Passion, comme une prière - " ridée, boiteuse et louche des deux yeux" - me récitait son chant de sirène, hérissé de carcasses et de fiers naufragés. De ses obscurités profondes, elle me jurait, en m'attachant à mon égarement, que cette vérité était la mienne, celle des hommes: inutile et tragique. J'aurais dû en être repu, désenchanté et rassasié... laisser tout le travail des hommes - devenu improbable sous le soleil - s'en aller à sa fin et m'endormir en vain, sur ce fumier, bien chaud de nos vanités. Mais, dans l'âcre odeur du toujours vivant, ma vertu mûrissait ma colère. Elle la nourrissait de tant de vides, de creux et de lacets, qu'elle en aurait happé et dévoré ce silence / faut-il encore le croire?/ qui dure environ une demi-heure. La condition des hommes, pourtant si faible et si tenue, ne s'étreint pas en une phrase; fût-elle chantée et sertie de paroles. Nous nous tenons droits, debout, précaires, dans l'inutile et le tragique; et notre vertu, notre colère, est de rester là, dans l'interstice des choses et des ténèbres pour élargir ce silence et l'étayer par tout ce qui nous fait vivre; car peut-être à force de le soutenir, il sera / doit-on l'espérer? / juste un peu plus long que cette demi-heure qu'on nous accorde... environ. Bien sûr la mort, nous la parcourons seuls - évidemment - mais celui qui nous suivra, en relève, aura en gage ce fil de laine qui fut notre mémoire.

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