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Voyageuse, tome 1

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Description


Un ami dans le coma, un secret, un voyage...




RÉSUMÉ


À 18 ans, Kanyin vient de terminer son lycée avec brio et ne tient plus en place à l’idée d’entrer enfin à l’université.


Toutefois, lorsque sa mère lui annonce qu’elle doit passer ses vacances au Bénin, auprès de son père, sa bonne humeur s’évapore.


Ce dernier étant constamment accaparé par son métier de chirurgien, la jeune fille s’attend à deux mois d’ennui et de solitude.


Elle ne prévoyait certainement pas retrouver un vieil ami d’enfance dans une situation plus qu’inattendue : dans le coma.


Et elle s’attendait encore moins à ce qu’en le touchant, elle se retrouve projetée dans un endroit des plus étranges...




CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE



« J'ai été maintenue en haleine du début à la fin » Blog L'écho des mots


« Je ne rêve que d'une chose (ou peut-être deux) : le voir adapter sur les écrans - et lire la suite. » Blog Wolkaiw


« Un superbe coup de cœur pour une très belle histoire profonde et très bien écrite ! » Blog Les livres de Zélie


« Le dépaysement est complet ! Et pas de place pour l’ennui ! » Blog Un univers de livres



Lauréat du prix du cercle anonyme de la littérature 2017


Finaliste du prix imaginaires 2019



Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 36
EAN13 9791096622191
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait



DUMÊMEAUTEUR

CŒUR DEFLAMMES,TOME1
CŒUR DEFLAMMES,TOME2
CŒUR DEFLAMMES,TOME3
CŒUR DEFLAMMES,TOME3.5
CŒUR DE FLAMMES,TOME4

L’ANTICHAMBRE DES SOUVENIRS

ABIOLA ET LA PLANTE MAGIQUE
ABIOLA ET LA DEESSE DES MERS



Iman Eyitayo



V o y a g e u s e






Tome 1

© ED I T I O N SPL U M E SSO L I D A I R E S

2








PE NE D I T I O NP A R U ER E M I R EJU I L L E T2 0 1 7

© 2017, ED I T I O N SPL U M E SSO L I D A I R E S
EM A I L:CONTACT@PLUMES-SOLIDAIRES.COM
SI T EI N T E R N E T:WWW.EDITIONS-PLUMESSOLIDAIRES.COM

AU T E U R: IMANEYITAYO
PD EC O U V E R T U R EH O T O: © FOTOLIA
RE A L I S A T I O ND ECO U V E R T U R E: MARILYNNEEL& IMAN
EYITAYO


I S B NP A P I E R: 9 7 9 - 1 0 - 9 6 6 2 2 - 2 0 - 7
I S B NN U M E R I Q U E: 9 7 9 - 1 0 - 9 6 6 2 2 - 1 9 - 1


© TP O U RT O U SP A Y SO U SD R O I T SR E S E R V E S
DL E G A LE P O T: NO V E M B R E2 0 1 7

3



4




Chers lecteurs,

Voyagez,
Découvrez,
Risquez,
Vivez !

Iman





RT O U T EE T R O U V E ZL’LA C T U A L I T ED E’A U T E U RS U R:

SO NSI T E: W W W.I M A N E Y I T A Y O.C O M
SA G EA PFA C E B O O K: @I M A N E Y I T A Y O A U T E U R
SC O M P T EO NIN S T A G R A M: @I M A N E Y I T A Y O

5










P a r t i e1

Retour aux sources

6

Prologue


Jun entendit des bruits venant du rez-de-chaussée. Ses
parents s’étant rendus en ville ce soir-là, il n’y prêta pas
attention et s’enroula dans ses draps. Rien n’y fit. La nuisance
persista, et il finit par se redresser. La douleur dans sa tête
s’amplifia aussitôt. Il se massa le crâne par réflexe. Cela faisait
plusieurs jours qu’il était fiévreux, nauséeux, faible: le
paludisme. Pour la quatrième fois. On lui avait donné les
médicaments habituels et ordonné le repos. Il serait bien resté
au lit, si quelqu’un ne s’amusait pas à faire du grabuge au
rezde-chaussée.
Jun souleva sa moustiquaire avec peine, en sortit et se tint
sur ses jambes. Pris de vertige, il avança en titubant, sans trop
savoir vers quoi il se dirigeait ni pourquoi il le faisait. Il
atteignit l’escalier et le descendit lentement, le bruit se
rapprochant indiciblement. On aurait dit que quelqu’un
récitait un texte. Jun se fit l’image d’un prêtre en train de
psalmodier et sourit. À cet instant, il se demanda même s’il
n’avait pas des hallucinations, tout simplement. À quarante de
fièvre, tout était possible.
Parvenu au bas des marches, il se dirigea vers le salon. Une
lumière aveuglante l’accueillit, lui brûlant les yeux. Il eut alors
envie de vomir et, sans prêter attention au bruit ambiant,
s’agenouilla et se tint la tête. Il bouillait de l’intérieur.
Qu’estce qu’il détestait le paludisme ! À chaque fois, c’était l’horreur.
L’habitude n’aidait en rien.
La voix se fit plus forte à cet instant précis, l’agressant au
plus profond de lui-même. Il ne put se retenir et vida le
contenu de son estomac à même le sol. Qu’il soit vide n’y

7

changea rien. Il ne se sentit mieux que pendant une seconde.
Celle d’après, il reprenait enfin conscience de la raison de sa
présence dans le salon et du fait que ce qu’il entendait
ressemblait à une incantation un peu… familière.
Paniqué, il releva la tête et eut à peine le temps d’apercevoir
l’intrus avant que sa vue ne se brouille. Il s’écroula au sol, le
corps soudainement très lourd. Un air froid lui glaça le sang, et
sa fièvre lui sembla soudain préférable à ce qui l’attendait. Les
ténèbres l’accueillirent alors, et il sut que c’était la fin.

8

1


Le retour chez moi fut des plus laborieux.
C’étaient les vacances scolaires, et j’étais censée les passer
chez mon père, un homme que je ne voyais que peu souvent,
grand bien m’en fasse. J’avais donc quitté mon cher quartier
montréalais pour me rendre à l’aéroport avec une nonchalance
non feinte. Ma mère avait tenté de me rassurer sur le fait que
tout se déroulerait pour le mieux, que ces deux mois
s’écouleraient bien vite, seulement on ne me la faisait pas.
Je connaissais parfaitement le bonhomme, et c’était bien là
le problème. Individu respectable, médecin renommé dans
mon pays d’origine — le Bénin —, apprécié de tous, il aurait
dû susciter chez moi de la fierté et un certain sentiment de
sécurité, mais non. Il ne m’inspirait qu’ennui et indifférence.
Venant d’un homme qu’on ne voyait qu’une fois tous les trois
ans et qui passait le plus clair de son temps à l’hôpital, rien de
plus normal. Aussi, j’ignorai toutes les tentatives de ma mère et
essayai de me persuader qu’au moins le vol se déroulerait bien.
J’avais tort.
J’adorais les voyages en avion. Le ciel, le bruit de l’appareil,
le sentiment de liberté qui m’envahissait lorsque j’observais les
nuages depuis le hublot, même les films que je regardais et les
livres que j’y lisais faisaient partie de cette ambiance toute
particulière que je ne ressentais pas sur la terre ferme. J’aimais
cet ensemble, ces plats qu’on mangeait sur le pouce,

9

l’appréhension de ne pas savoir qui serait mon voisin ou ma
voisine, l’excitation au moment du décollage, l’exaltation à
l’atterrissage, quand bien même la destination ne me plaisait
guère. J’adorais tout ça. Seulement, cette fois, comme si le ciel
avait souhaité appuyer le fait que mes vacances ne seraient
qu’une longue course d’obstacles, mon vol fut des plus
horribles.
Mes deux voisines — de derrière comme de devant —
s’étaient donné le mot pour me donner envie de sauter de
l’appareil. L’une ne supporta pas que mes jambes touchent son
siège, et n’arrêta pas de les cogner — comme si en agissant
ainsi, elles rétréciraient. Je dus m’armer de patience pour ne
pas l’étrangler. Elle avait un enfant avec elle, ç’aurait été de très
mauvais goût et relativement traumatisant pour ce dernier. Et
je ne voulais pas être catégorisée dans ce genre. L’autre, pour
ne rien arranger, occupa son temps à crier sur toutes les
hôtesses qui passaient, se plaindre de tout, essayer d’engager la
conversation avec moi en espérant que je serais d’accord avec
tous ses principes antisociaux. Elle n’aimait rien, pas même
l’eau qu’on lui servit. Elle lui trouva une odeur étrange, et je me
demandai sincèrement si cette femme se supportait elle-même
tant elle ne concédait rien. Et, comme j’étais assise côté hublot,
ce fut très compliqué de l’ignorer ou de lui échapper. Mes
allers-retours aux toilettes furent si nombreux qu’une des
hôtesses de l’air finit par s’enquérir de mon état de santé. Trop
énervée, je n’eus pas la patience de lui expliquer. Et lorsque je
tentai de me réfugier dans un coin de l’appareil pour lire, je fus
aussitôt interpellée par un steward qui me recommanda
fermement de regagner ma place. Ce que je fis en traînant des
pieds… juste avant de me heurter à la jambe de ma charmante
voisine de derrière qui dépassait. Résultat, je m’affalai au sol et

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me cognai la tête, récoltant ainsi une grosse bosse sur le front
et beaucoup de rires de la majorité des passagers.
Mes sept premières heures de vol s’avérèrent donc très
longues. Mon escale à Paris fut un tant soit peu acceptable, si
on suppose que se faire traiter comme une terroriste à la
douane l’était. J’avais oublié de retirer une pince de ma
chevelure et toutes les alarmes se réveillèrent d’un coup. Et
j’avais beau passer et repasser, rien n’y changeait. Qui aurait
songé que le coupable se cachait dans ce petit afro
parfaitement innocent ? Pas moi, en tout cas. Il fallut donc
plusieurs passages et une série de contrôles physiques assez
musclés pour trouver ladite pince et me laisser enfin circuler.
Au point où j’en étais, je ne m’en offusquai même pas.
J’espérais encore que la seconde partie du vol serait
supportable.
J’eus presque raison. Cette fois, pas de voisines chiantes ou
humanophobes, mot que je venais tout juste d’inventer dans
un accès de dépit. Je bénéficiai par contre de turbulences
presque permanentes, dues à une météo défavorable. Beaucoup
des passagers, apeurés par les récents crashs aériens, furent
certains que leur dernière heure était arrivée. De mon côté,
seuls leurs cris et prières intempestives me gênèrent. À ce
stade, une catastrophe relèverait davantage du soulagement
qu’autre chose.
Et, finalement, je parvins à Cotonou, la capitale
économique du Bénin. À précisément 21h 54.
Dès le hublot, je sus que j’étais au bon endroit. Pas d’erreur.
Ce noir infini définissait bien le comité d’accueil habituel de
l’aéroport de mon pays natal, où tous les vols de l’étranger
atterrissaient presque exclusivement de nuit. La chaleur
étouffante qui m’enveloppa en sortant de l’appareil, le bus
blindé et empli d’odeurs qui nous conduisit au bâtiment

11

principal depuis la piste d’atterrissage, la longue attente pour
les bagages, et enfin, la rencontre avec le chauffeur qui
m’emmènerait à l’hôpital de mon père — car oui, il se trouvait
encore en salle d’opération —, le trajet dans une obscurité
parsemée de quelques lampadaires solitaires, tout cela me
rappela qu’il s’agissait bien d’un retour au bercail, d’une
plongée dans l’ennui intempestif que seraient mes vacances
scolaires.
Eh bien, bienvenue à moi, me dis-je en découvrant
finalement la polycliniqueOlouoba, le sanctuaire de mon père
et mon habitat pendant les deux prochains mois.
J’y étais. Plus de retour en arrière possible.

12

2


La clinique n’avait pas changé.
Pourtant, à l’époque, l’endroit appartenait à un collège de
médecins qui ont depuis cédé la gestion à mon père et son
associé de toujours, un cardiologue dont le nom m’échappe
constamment. Après ce que ma mère m’avait raconté,
c’est-àdire que la cession s’était faite dans le chaos et le conflit —
avec l’assistance de quelques huissiers gracieusement payés —,
je m’étais attendue à ce qu’ils opèrent des travaux pour
marquer le coup, mais non. Je redécouvrais les mêmes murs
orangés, les mêmes grandes fenêtres vitrées, la même ambiance
dans le hall d’accueil, la même dame qui m’accueillit avec un
sourire que je suspectais d’être figé, à force d’être maintenu
artificiellement.
— MademoiselleIkoyi, ça fait longtemps, dites-moi !
Phrase d’accroche tout à fait hypocrite, car je détestais
cette femme depuis le jour où elle avait grossièrement tenté de
séduire mon père alors qu’il était encore marié: j’avais dix ans.
Je lui donnai alors une réponse tout aussi fallacieuse, le sourire
en moins.
— Pasassez longtemps, si vous voulez mon avis. Puis-je
voir mon père ?
Enfin, pas si diplomate, finalement. Mais j’aurais essayé.
Madame Ilowa, secrétaire clinique et coureuse de jupons de
son État, ajouta sans se démunir de son faux air affable:

13

— Ilest au bloc opératoire, mademoiselle. Il vous faudra
patienter. Je ne vous montre pas le chemin, vous le connaissez.
Sans la remercier, je la dépassai, sous les regards curieux de
plusieurs patients, et traversai un long couloir qui me rappela
des souvenirs d’enfance. Combien d’heures avais-je passées ici
à attendre que mon père se souvienne de ma présence ?
Beaucoup trop.
Tout en saluant quelques employés qui m’interpellèrent
gaillardement comme la fille du « docteur », je pris le chemin
de son bureau, situé au premier étage et, de façon très
pratique, à seulement quelques pas du bloc opératoire. Sur
place, je constatai que la pièce était fermée à clef — comme à
chaque fois qu’il opérait —, et je m’assis sur un des fauteuils
installés devant, consciente que j’allais y passer la soirée. Je
vérifiai ma montre. Minuit. Je fis un calcul rapide et conclus
qu’il n’était par contre que dix-neuf heures à Montréal.
Tout en remerciant le décalage horaire, je branchai mon
téléphone à une prise électrique et procédai à l’échange des
cartes SIM pour obtenir une connexion Internet. Le Wifi
n’étant pas vraiment répandu dans le coin, tous les habitants
de la ville se fiaient plutôt à la 3G, qui avait connu un essor
important durant les cinq dernières années. En conséquence,
j’avais pensé à me commander d’avance une SIM locale, que
j’avais récupérée auprès du chauffeur qui m’avait déposée à la
clinique. Ainsi, en moins de deux, j’avais un numéro de
téléphone et, surtout, la 3G.
Je fus sur Whatsapp presque aussitôt, et plusieurs
discussions débutèrent avec mes amis restés à Montréal. Je
pris également quelques minutes pour rassurer ma mère :
« Bien arrivée, maman. Je suis à la clinique et j’attends papa
pour rentrer. Merci du cadeau !J »

14

D’accord, c’était sarcastique, mais elle devait s’y attendre. Il
n’y avait pas idée de me jeter ainsi dans la gueule du loup.
J’avais juste oublié qu’elle aussi avait un sens de la répartie
assez pointu:
« Oh, ma pauvre choune ! Ne t’inquiète pas, tu survivras. Ça
ne durera que deux mois. Pense à moi et ça ira mieux.
Promis ! »
« Là, tout de suite, penser à toi me donne envie de
gerberJ »
« Ça tombe bien, les crevettes d’hier n’étaient pas très
fraîches. Soulage-toi, mon enfant, soulage-toiJ »
Je rigolai malgré moi. Ma mère était beaucoup trop cool.
J’avais beau essayer, je n’arrivais jamais à lui en vouloir très
longtemps.
« OK, passons pour cette fois… J’arrête de t’embêter avec
cette histoire. Je vais essayer de m’intégrer et de passer de
bonnes vacances, promis. »
« J’aime mieux ça, ma petite KanyinJEt puis, tu as encore
quelques amis sur place, je suppose, non ? »
« Maman, je n’ai AUCUN ami ici ! »
« Mais si ! Tu ne te rappelles pas ? Il y avait ce petit jeune…
vous traîniez toujours ensemble à l’époque: Jun, je crois. Il est
dans le quartier. Tu m’avais même parlé de lui, la dernière fois
que tu es rentrée, comme quoi tu ne l’avais pas vu parce qu’il
avait passé l’été à l’étranger. »
Jun…Pendant un moment, je ne répondis pas, perdue dans
mes souvenirs. En effet, Jun avait été mon ami. Plus que ça,
mon premier amour. Je l’avais rencontré à mon entrée au
collège, et sa gentillesse m’avait touchée en plein cœur. Je ne
l’avais pas oublié, je n’aurais pas pu, je l’avais juste enfoui dans
un coin de mon esprit, prêt à refaire surface à tout moment.

15

Après tout, c’était lui qui m’avait, un jour, protégée d’une
bande de brutes cherchant à voler mon déjeuner. À la suite de
ce sauvetage inattendu, nous étions devenus aussi inséparables
que les doigts de la main. Jusqu’à ce que le divorce de mes
parents, survenu l’année suivante, nous sépare…
L’ayant manqué lors de mes dernières vacances au Bénin,
trois années plus tôt, cela faisait bien six ans que je ne l’avais
pas vu. Je me demandais ce qu’il était advenu de lui. Se
trouvait-il encore dans le pays ? Ayant des origines béninoises
et chinoises, il avait pu rester comme aller s’installer en Chine,
surtout si sa famille avait connu le même sort funeste que la
mienne…
Pour ne pas laisser paraître mon désarroi, je répondis à ma
mère avec le ton le plus léger du monde:
« Oui, je me souviens. J’irai le voir dès que possible. Tu es
contente ? Je ne suis plus seule, maintenant ! Comment vais-je
pouvoir me plaindre ? »
« Ha ha, remercie ta chère mère ! Je connais les meilleurs
moyens pour dérider ma fille chérie ! »
« JMerci, maman. Allez, je file ! Bisous. »
« Bisous. »
Je basculai aussitôt sur une autre conversation Whatsapp
tout aussi banale avec mon meilleur ami, Luc, resté à Montréal
pour l’été. Vu qu’il allait passer son temps à se dorer la pilule
au soleil, je ressentis comme un besoin de lui gâcher le plaisir
en lui faisant croire que je m’amusais comme une folle. Ma
tentative se solda bien évidemment par un échec. Tout le
monde savait que je m’ennuyais comme un rat mort dès que
mon père entrait dans l’équation.
Au bout de deux heures à discuter avec divers amis sur mon
téléphone pour résister à l’appel du sommeil, je commençai à

16

frissonner. On avait beau être dans un pays chaud, les nuits
s’avéraient plutôt froides, surtout lorsqu’on n’avait sur soi
qu’un débardeur sans manches et une jupe courte.
Je me frictionnais les bras pour combattre la brise quand
mon père émergea enfin du bloc opératoire. Je ne l’avais pas
revu depuis trois ans — date à laquelle remontait mon dernier
supplice ici —, cependant il m’apparut comme à chaque fois:
grand ; un peu courbé par les années ; des lunettes
chirurgicales sur le nez ; le front plissé d’inquiétude, la peau à
peine ridée malgré ses cinquante années bien consommées, les
yeux petits, fatigués et singulièrement bridés ; sa blouse
professionnelle l’enveloppant si bien et si complètement
qu’elle semblait ne faire qu’un avec lui. Dès qu’il me vit, il se
frotta les paupières, comme pour confirmer qu’il ne rêvait pas,
et balbutia:
— Kanyin ?
Je soupirai d’impatience. C’était ainsi à CHAQUE fois ! Il
oubliait mon arrivée et, ensuite, me regardait comme si je
sortais tout droit d’un univers fantastique.
— Oui,papa, c’est moi. J’ai atterri à 22h.
— Ah,dit-il en s’approchant.
Lorsqu’il fut suffisamment près, il ajouta avec maladresse :
— Tuas fait bon voyage ?
— Oui,répondis-je machinalement.
— Bien,bien…
Il se frotta les mains contre sa blouse à plusieurs reprises,
tandis que je l’observais sans cligner des yeux. Au bout d’un
moment, il dut se sentir ridicule, car il rebondit :
— Ehbien, je vais me changer, et on rentre, d’accord ?
J’acquiesçai sans un mot. Que pouvais-je dire d’autre ?

17

C’est ainsi que, une heure plus tard, nous roulions en
direction de la maison.
Ce n’était pas trop tôt…

18

3


Le chemin en voiture fut des plus silencieux. Je n’avais rien
à dire, et, visiblement, lui non plus. Lors de notre traversée de
l’Ancien Pont, le plus vieux de toute la ville de Cotonou, celui
que j’adorais étant enfant, je me collai subitement à la vitre,
replongeant en enfance malgré moi.
Des flashs me vinrent, nombreux, tantôt sombres, tantôt
lumineux. Je me remémorai nos moments heureux, lorsque
mes parents me conduisaient tous les deux à l’école: j’avais
dans les six ans. À l’époque, nous coulions des jours paisibles
et joyeux. À trois, tout semblait tourner dans la direction que
nous avions décidée. Ma mère travaillait en tant que
professeur de Biologie, mon père comme chirurgien dans une
petite clinique. Ils me gardaient alternativement et, en cas
d’urgence, j’avais ma tante maternelle comme protectrice. Je
riais souvent. Je me sentais bien, aimée. Malheureusement, les
choses évoluèrent. Mon père obtint un poste dans un
établissement plus prestigieux et, à huit ans, je le perdis. Il
plongea à corps perdu dans son travail. Il disparut peu à peu
de l’horizon, de mon champ de vision, de ma vie. Oubliés les
glaces le samedi, les séjours occasionnels à la plage, les petites
attentions en fin de journée. Le chirurgien prit le dessus sur le
parent, les patients sur la famille, la carrière sur l’amour. Nous
étions finis.

19

Alors que je songeais à tout ce que nous avions perdu, je
constatai dans la vitre que ma vue était brouillée. Je m’essuyai
discrètement et fermai les paupières. Je me revis plus jeune,
criant à tue-tête dans la voiture pour qu’on aille plus vite.
J’avais alors les yeux plus grands et brillants, moins en amande
— trait singulier que j’avais hérité du côté paternel. Désormais,
mon regard était plus vif, plus sombre. Quant à monafro, il
était moins imposant, plus court. Je le portais plus long étant
enfant, ce qui le rendait difficile à coiffer — un sujet régulier de
conflit entre ma mère et moi. Mon visage s’était également
effilé avec le temps — j’étais un peu boulotte par le passé —,
tandis que mon teint, lui, n’avait pas changé: toujours ce
chocolat noir bien marqué.
Je clignai des paupières en revenant à la réalité. Nous
quittions l’Ancien Pont, et un sentiment de perte m’envahit
soudain. Je regardai en arrière, contemplant ce monument
aussi vieux et solide que l’indépendance du pays survenu
soixante années plus tôt, réminiscence actuelle et future de
mon enfance, ainsi que des journées où je demeurai coincée
dans les embouteillages vivants et bruyants orchestrés dessus
— les fameux « go-slow ». J’avais oublié à quel point je les
appréciais à l’époque. J’avais pour habitude de décrire tous les
taxis motos qui nous dépassaient en leur inventant une
histoire, pour passer le temps. C’était magique. Les images
m’envahirent, rassurantes, douloureuses aussi, et je souris
malgré moi en songeant qu’envers et contre tout il était bon
d’être chez soi.
Une voix me sortit de ma réflexion nostalgique :
— Tuvas retrouver des amis, demain ?
Mon père venait de parler. Je m’étais si habituée à son
silence que j’en sursautai presque. Puis, je réfléchis à sa
question et ne pus qu’être atterrée par son manque de

20

déduction. Tout le monde savait que je ne connaissais plus
personne dans le coin. J’étais partie depuis six ans et n’étais
revenue qu’une fois pour rester cloîtrée à l’hôpital pendant
deux mois: à quoi s’attendait-il ? Songeait-il sincèrement
qu’une horde d’amis sortie de nulle part espérait mon arrivée
depuis des semaines ? Considérait-il que les heures passées
avec mes écouteurs n’étaient que de fausses alertes de ma
solitude à ses côtés ?
Je choisis toutefois d’opter pour la diplomatie:
— Non,papa. Je serai à la maison, si ça te va.
— Ah ? rebondit-il. Tu n’as personne à voir ? Tu ne vas pas
t’ennuyer ?
Nous y voilà. Pourquoi me demandait-il ce qu’il savait déjà ?
Nous avions eu cette discussion trois années auparavant, et il
me reposait la même question. Devenait-il sénile avec l’âge ou
était-il simplement à court de sujets de conversation ?
— Çaira, papa, je répondis en serrant les poings. J’ai
ramené des séries TV sur mon disque dur, je vais en regarder.
Pendant un instant, il ne répondit pas, puis il ajouta :
— Lafille de la voisine est en ville pour les vacances. Je me
souviens que vous étiez en classe ensemble au primaire, non ?
Tu ne veux pas aller lui rendre visite ?
Oh, je me souvenais de celle-là: Farida Okinlé. Une petite
peste qui m’en avait fait voir de toutes les couleurs. Même
désespérée, il n’était pas question que je lui fasse grâce de ma
présence. Évidemment, mon père savait tout ça, mais il ne
prêtait jamais attention à ce que je disais, alors… je supposais
qu’il avait oublié l’épisode du cahier traîné dans la boue, celui
de mes cheveux coupés avec une paire de ciseaux sans préavis,
ou encore celui des calomnies à mon sujet diffusées dans le

21

quartier et à l’école. Décidément, j’enviais parfois la mémoire
de mon paternel, tellement sélective…
— Jene l’aime pas trop, papa, fut tout ce que j’eus le
courage de dire. On en avait déjà parlé, tu ne te souviens pas ?
— Ah,j’avais oublié, répondit-il, l’air contrit.
Toutefois, alors que la voiture avait tout juste quitté la
régularité du goudron et avançait péniblement sur la route en
terre rouge menant à mon quartier natal, la Zone des
Ambassades, je me souvins de ma discussion avec ma mère au
sujet de… Jun.
— Cecidit, papa, qu’est devenu Jun ? Il est toujours là ?
Mon père, focalisé sur sa conduite, fronça profondément les
sourcils. Il faisait ça à chaque fois qu’il essayait de se
remémorer quelque chose. J’ajoutai donc:
— Lemétis qui habite à deux rues de chez nous, en allant
vers le quartier de la Cité. Sa mère est chinoise et s’appelle
Qing, son père s’appelle Da Silva.
La précision sembla réveiller quelque chose en lui, car il
lâcha d’une voix sérieuse:
— Lui…
La maison fut en vue avant qu’il ne réponde, et je l’admirai
un instant. Construite dans l’angle, elle n’avait jamais été
peinte et revêtait donc la couleur naturelle du béton. Des
plantes grimpantes couvraient la majorité des murs, aussi bien
de l’intérieur que de l’extérieur, du rez-de-chaussée au premier
et seul étage, contribuant à donner à l’ensemble un air
d’habitation perdue en forêt. J’avais toujours apprécié sa
structure et sa simplicité, contrairement aux autres demeures
du quartier plus grandes, sophistiquées, colorées et richement
décorées. De plus, tout cet espace me changerait de Montréal,
où nous avions certes de la place, mais pas autant qu’à
Cotonou.

22

Lorsqu’on arriva devant le garage, je me décidai à faire
parler mon père:
— Alors ? Qu’est-il devenu ? J’aimerais bien le voir, s’il est
toujours là.
Il arrêta le véhicule et, avant de descendre de la voiture,
soupira et m’annonça:
— Tune pourras pas. Il est dans le coma.

23

4


Je clignai des yeux sans comprendre pendant un long
moment. Puis, je m’extirpai de la voiture et rejoignis mon père,
qui ouvrait les portes du garage:
— Commentça, dans le coma ?
La nouvelle n’avait aucun sens. Jun n’avait que dix-neuf ans,
pourquoi serait-il dans un tel état ?
Mon père s’arrêta pour me regarder, l’air désolé :
— Ilest arrivé à la clinique il y a tout juste deux semaines. Il
avait un paludisme, mais il était bien soigné, du coup personne
ne comprend ce qui a pu le plonger dans le coma. Bref, de toute
façon, ce n’est pas mon patient alors je n’en sais pas plus.
Sur ce, il reprit sa besogne là où il l’avait arrêtée et remonta
en voiture pour la garer. Une fois qu’il fut stationné et eut
déchargé mon unique valise du coffre toutefois, je fonçai sur lui
sans autre forme de procès:
— Jepeux le voir ? Demain ?
Mon paternel parut agacé pour la première fois de la soirée.
— Uneclinique n’est pas un moulin, Kanyin. On ne va pas
où on veut quand on veut. Seuls ses proches lui rendent visite.
Tu ne peux pas y aller juste comme ça.
— Maisje suis son amie !
J’avais hurlé sans m’en rendre compte, tout en lui bloquant
le passage vers l’intérieur de la maison familiale.
Mon père m’étudia longuement, posa ma valise et lâcha:

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— Pourquoitu veux le voir, au juste ?
La question me prit au dépourvu. Pourquoi voulais-je lui
rendre visite ? Au départ, je souhaitais simplement découvrir
ce qu’il était devenu, discuter peut-être… À présent que je
connaissais sa condition, pour quelle raison avais-je envie d’y
aller ? Je ne savais plus, mais je me sentais contrainte de le
faire, de lui parler même s’il ne me répondait pas, de constater
qu’il était toujours en vie. Il s’agissait après tout de l’unique
lien positif que j’avais encore avec mon enfance passée ici.
Je n’étais en effet pas exactement populaire à l’époque:
bouffie et maladroite, un peu trop sérieuse en classe, un peu
trop raisonnable, un peu trop bonne en sport, un peu trop…
tout. Jusqu’à ma rencontre avec Jun, j’étais constamment seule.
Que ce soit à la maison ou en cours, je nageais dans un bain
quotidien et permanent de solitude. Mon père était absent
même quand il se trouvait à nos côtés, ma mère essayait de
survivre dans cet environnement dans lequel elle n’était plus
heureuse. Et moi, au milieu de tout ça, je passais mes journées
à lire et à regarder la télévision, luxe qui m’avait été autorisé
pour m’occuper autant que possible, d’autant plus que j’étais
fille unique, une aberration dans ce quartier où la moyenne
d’enfants par habitation était de quatre. La solitude, je
connaissais, mais découvrir ce que c’était d’avoir de la
compagnie avait été mieux encore… Dès ma rencontre avec Jun,
les choses avaient été différentes. Nous discutions des heures
durant, rentrions ensemble des cours, échangions sur nos
histoires de famille, parlions de nos lectures, rigolions de tout
et de rien. Certes, j’étais partie ensuite, j’avais refait ma vie
ailleurs, mais, au fond, il avait toujours été présent, veillant sur
moi. Il était inenvisageable que je retourne à Montréal sans le
revoir. Je m’en voudrais terriblement. Je lui devais au moins ça:
être là pour lui, à mon tour.

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Rien qu’à cette pensée, mes yeux s’embuèrent de larmes, et
je n’eus même pas besoin de répondre à la question de mon
père, qui réagit aussitôt:
— Nepleure pas, voyons ! Je ne comprenais pas tes
motivations, mais en réalité ce n’est pas inhabituel d’aller voir
un ami malade. J’en parlerai avec la personne en charge, et tu
pourras le voir, OK ?
Ravie de la tournure des évènements, me souvenant qu’il
avait toujours été moyennement ferme dans ses décisions, je
décidai d’en profiter. Je m’essuyai les larmes et lui adressai un
large sourire:
— Merci,papa.
Sur ce, je récupérai mon bagage et m’engageai à l’étage, où
se situait ma chambre.
Je la trouvai exactement comme je l’avais laissée, la
poussière en plus. J’empoignai donc un balai et fit un ménage à
trois-cent-soixante degrés — à trois heures du matin ! Une fois
satisfaite et parfaitement bien enrhumée à cause de mes
allergies, je mis mon réveil sur sept heures pour suivre mon
père à son départ, enfilai un pyjama, installai une moustiquaire
pour me protéger des piqûres de moustiques et m’allongeai sur
mon lit dans l’espoir de m’endormir.
Seulement, bien malgré moi, je n’arrêtai pas de penser à Jun
et à son coma, et le sommeil eut beaucoup de mal à me trouver.

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