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SIGNES DE FEU

De
362 pages
Depuis l'origine de la horde, le foyer est au centre de notre représentation du monde. Il est le point focal de la demeure... Image rassurante et chaleureuse du foyer à proximité duquel veille quelque vestale mystique... Une clarté un rien angoissante, cependant... Au-delà des clichés, le foyer est le point précis de l'imaginaire où le caractère confortable de la chaleur peut soudain s'inverser. On comprend que le discours métalittéraire en ait fait l'un des objets privilégiés et que le livre y a découvert ses capacités de rayonnement.
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DanielCohen éditeur

www. editionsorizons.com
Universités /Domaine littéraire

Collection dirigée par Peter Schnyder

Conseillers scientifiqueJacs :quelineBel,Université du Littoral,Côte
d’Opale, Boulogne-sur-Mer•PeterAndré Bloch, Université de
HauteAlsace, Mulhouse•Jean Bollack, Paris•Jad Hatem,
UniversitéSaintJoseph,Beyrouth•Éric Marty, Université de Paris 7•Jean-Pierre
Thomas, Université York, Toronto, Ontario•Erika Tunner,Université
deParis12.

La collectionUniversités /Domaine littérairepoursuitlesbuts
suivants:favoriserlarechercheuniversitaire etacadémique de
qualité;valorisercetterecherche parlapublicationrégulière
d’ouvrages ;permettreàdes spécialistes, qu’ils soientchercheurs
reconnusoujeunesdocteurs, de développerleurspointsde
vue;mettreàportée de lamain dupublicintéressé de grandes
synthèses surdes thématiqueslittérairesgénérales.

Ellechercheàaccroîtrel’échange desidéesdansle domaine
de la critique littéraire;promouvoirla connaissance desécrivains
anciensetmodernes ;familiariserle public avecdesauteurspeu
connusoupasencoreconnus.

Lafinalité desadémarche estdecontribueràdynamiserla
réflexionsurleslittératureseuropéennesetainsitémoignerde
lavitalité dudomaine littéraire etde latransmission des savoirs.

ISBN :978-2-296-08746-0

©Orizons, diffusé etdistribué parL’Harmattan,2009

Signes de feu





Dans lamêmecollection

Sousladirection dePETERSCHNYDER:
e
L’Homme-livre.Des hommes et des livres – de l’AntiquitéauXX
siècle,2007.
TempsetRoman.Évolutionsde latemporalité dansleroman
euroe
péen duXXsiècle,2007.
Métamorphosesdumythe.Réécrituresanciennesetmodernesdes
mythesantiques,2008.
Sousladirection deTANIACOLLANIetdePETERSCHNYDER:
SeuilsetRites,Littérature etCulture,2009.
Sousladirection d’ANNEBANDRY-SCUBBI:
Éducation –Culture –Littérature,2008.
Sousladirection deLUCFRAISSE, deGILBERTSCHRENCKetde
MICHELSTANESCO†:
Tradition etmodernité enLittérature,2009.
Sousladirection deGEORGESFRÉDÉRICMANCHE:
Désirsénigmatiques,Attirancescombattues,Répulsionsdouloureuses,
Dédainsfabriqués,2009.

•ANNEPROUTEAU,AlbertCamusoule présentimpérissable,2008.
•ROBERTOPOMA,Magie etguérison,2009.
•FRÉDÉRIQUETOUDOIRE-SURLAPIERRE–NICOLASSURLAPIERREEdvard
Munch –FrancisBacon, imagesducorps,2009.
•MICHELAROUIMI,ArthurRimbaudàlalumière deC.F.Ramuzet
d’HenryBosco,2009.
•FRANÇOISLABBÉ,Querelle dufrançaisà Berlinavantla Révolution
française,2009.
,
•GIANFRANCOSTROPPINI DEFOCARAL’amourchezVirgile:
LesBucoliques,2009.
•GRETAKOMUR-THILLOY:Presse écrite etdiscours rapporté,2009.

D’autres titres sonten préparation.

Sous ladirection
d’Éric Lysøe

Signesde feu

L’image dufoyerdanslalittérature,
lesartsetla culture

2009

Cetouvrage estpubliéavecleconcoursde l’ILLE
EA3437

Signes de feu
en guise d’introduction

«LesOulhamrfuyaientdanslanuitépouvantable.Fousdesouffrance et
de fatigue,toutleur semblait vain devantla calamitésuprême:leFeuétait
1
mort.Ilsl’élevaientdans troiscages, depuisl’origine de lahorde » …

elles sontles troisphrases surlesquelles s’ouvreLaGuerre du feu,cet
T
étonnant récitépique danslequelRosnyaîné imagine l’aventure que dut
être pournoslointainsancêtresl’apprentissage de
l’élémentigné.Àl’instantoùcommence leroman, lesOulhamrnesaventpasencore faire jaillir
lamoindre flambée.Àlafaveurd’un orage, ilsont récoltéavecdifficulté
quelquesbrindillesembrasées, et, depuis, entretiennent religieusementce
foyer tombé duciel.Etc’estce feu-là,trinité mystérieuserépartie entrois
cages, pleine de force etcependant si faible, quivientdes’éteindre.Il faudra
toutle dévouement,toute laruse, l’intelligence, laforce physique des trois
héros–autantdire de l’humanitétoutentière – pourqu’ànouveaulesflammes
pétillentdanslanuiteffrayante, promesse d’avenir, pourlatribu régénérée…
Depuisl’origine de lahorde, le foyerestaucentre de
notrereprésentation dumonde.Comme pourmieuxmarquerd’ailleurs sonrapport secretavec
lecœur, l’anglaisle nommehearth, le néerlandaishaardoul’allemandHerd
…Il estle pointfocal de lademeure, l’endroitoùles travailleurs, jusqu’aux
plushumbles, goûtentauplaisirde lalecture, oùl’onreprend desforcesaprès
avoirluttécontre lapluie oulevent,retrouvant, prèsdesdoucesflammes, des
familiers,représentésparfoispar unseulanimal decompagnie:unchien, ou
plus souvent unchat. –Home sweet home, imagerassurante etchaleureuse
dufoyerqueBaudelaire inverse dansle premier«Spleen »:
«Monchat surlecarreaucherchant une litière

1.

J-H Rosny,La Guerre du feu(1909), éd.Éric Lysøe,Arles,Actes sud, «Babel »,1994,
p.13.

8

Éric Lysøe

Agitesans repos son corpsmaigre etgaleux[…].
Lebourdonse lamente, etla bûche enfumée
Accompagne en faussetla pendule enrhumée
Cependantqu’enun jeuplein desalesparfums,
Héritage fatal d’unevieille hydropique,
Lebeau valetdecoeuretladame de pique
2
Causent sinistrementde leursamoursdéfunts» .
Levrai foyer, le foyermythique, ou si l’on préfère, lestéréotype dufoyerest
évidemmentauxantipodesdecelui que peintici l’auteurdesFleurs du mal:
unchat y ronronnevoluptueusement, la bûchey rougeoie, laflammeycrépite
tandisque danslesilence paisiblerésonne letic-tacrégulierde l’horloge.À
proximitéveille quelquevestale mystique, quelque mèreattentionnée,
nourricière etchaleureuse:rien de fulgurantni d’étincelantdonc, plutôtladouce
et vague lueurduclair-obscur, plutôtlatendresse de la courbe que laforce
acérée du rayon.Comme danscette étonnanteVierge à l’enfantdumaître de
3
Flémalle (voir Ill.1a), oùle pare-feuderrière latête deMarie décritcomme
uneauréole etdessineainsiuncercle danslequelsetrouventparfaitement
circonscritsle globe nourricierdu sein droitetlesdeux visagesangéliques:
le nourrisson et sa céleste mère (voir Ill.1b).

2

3

.

.

Ill.1aetb–Maître de la Flémalle,Vierge à l’enfant devant un pare-feu,1430,
huilesurbois,63x49cm,Londres,NationalGallery.

CharlesBaudelaire,Œuvres complètes, éd.MarcelA.Ruff,Paris,Seuil,
«L’Intégrale »,1968, p.85.
Vierge à l’enfant devant un pare-feu,1430, huilesurbois,63x49cm,Londres,National
Gallery.

Introduction

9

Si maternelsoit-il parfois, le foyeroù triomphe laformecirculaire n’exclut
pascependant tout sentimentd’angoisse.Lesfresquesde la chapelleSixtine
4
le montrentàl’évidence: àobserverleSacrifice deNoé(voirIll.2), on ne
peutquevérifieràquel pointle feu setrouve liéàlapuissancesidérante du
5
sacré,aupouvoirdupère .ChezDomenicoGhirlandaio, laflamme devient
même l’expression de lapuissancecéleste, manifestée enSaintFrançoisfaisant
6
jaillirl’Esprit saintaupied du sultan (voirIll.4).Mais l’élémentigné peut
égalementoutrepasserlesproportionsordinairesque luiassigne le foyer,
devenir symbole de l’activité humaine,uneactivité qui ne permetplusde
distinguerce quirelève de l’artetde lafête dece quirelève de l’artillerie et
7
de laguerre (voirIll.5).Le portraitd’Arcimboldo,avecsescanonset ses
8
mortiers, ditcette intempérance fondamentale qui habite le feu(voirIll.6),
ce déséquilibre desforcesqui en faitbiensouventl’expression de l’hybris,
lamanifestation dudémoniaque.Aussi,toutcommecelle dudiable, il existe
9
unetristesse dufeu(voirIll.7).Maiscelle-cise mesure parfoisàl’aune de la
tendresse.Ce n’estpaspour rien queLuciferestporteurde lumière, divinité
prométhéennesansdoute maisaussibiensûr secrètementamoureuse:son
nomse diten greco phosphoros, etc’estl’épithète que l’onattribueà Vénus.

4.
5.
6.

7

.

8.

9

Ill.2–Michel-Ange,LeSacrifice deNoé,1509,
fresque,170x260cm,Vatican,ChapelleSixtine.

Michel-Ange,Le Sacrifice de Noé,1509, fresque,170x260cm,Vatican,ChapelleSixtine.
VoirégalementGoya,Sacrifice à Vesta,1771, huilesur toile,32x24cm,coll. privée (Ill.3)
DomenicoGhirlandaio,Le Miracle dufeudevantle Sultan,1482-85, fresque,Florence,
église de la SainteTrinité.
Voir, parexemple, lesFeuxd’artificedeClaudeDeruet(avant1642, huilesur toile,194
x258,5cm, Orléans, Musée desBeaux-Arts).
GiuseppeArcimboldo,Le Feu,1566,
huilesurbois,66,5x51cm,Vienne,KunsthistorischesMuseum.
.VoirparexempleFrancescoClemente,Feu,1982,aquarellesurpapier,35,7x50,8cm,
Zurich, galerieThomasAmmann.

1

0

Éric Lysøe

Ill.3–Goya,Sacrifice à Vesta,1771, huilesur toile,32x24cm.

Ill.4–DomenicoGhirlandaio,
LeMiracle du feu devant leSultan,1482-1485,
fresque,Florence, église de la SainteTrinité.

Introduction

Ill.5–ClaudeDeruet,Feux d’artifice,détail,avant1642,
huilesur toile,194x258,5cm, Orléans, Musée desBeaux-Arts).

Ill.6–GiuseppeArcimboldo,Le Feu,1566,
huilesurbois,66,5x51cm,Vienne,KunsthistorischesMuseum.

1

1

1

2

Éric Lysøe

Ill.7– FrancescoClemente,Feu,1982,aquarellesurpapier,35,7x50,8cm,
Zurich, galerieThomasAmmann.
Ilya donc, detoute évidence,une érotique dufeu:sonrayonnement, comme
10
danslesJoueursd’échecsdeCornélisdeMan (voir Ill.8a) ,a beau séparer
l’homme desa compagne par une diagonale lumineuse,sa chaleurpénètre la
femme de parten part, l’assujettit, dupied gauche jusqu’àlatête,auxmêmes
lignesde force (voir Ill.8b).Lesdeuxpersonnages sont-ils réellemententrain
de jouerauxéchecs?Onse le demande,comme l’on peut se demander si
11
lesprétenduspaysansdePieterÆrtsen (voir Ill.9) ne font rien d’autre que
s’accorder, devantle foyer,une pausebien méritée.Lanourritureàprofusion
–cesgaufrescaractéristiquesdecertainesfêtescommeMardi gras– indiquent
déjàque l’ambiance estcarnavalesque.Quantàl’oiseauencage, il laisseà
penserque nous sommesen faitdans unbordel,ce queconfirmentlescouples
attardésàlaporte, ouencore laposition de lajeune femme,tenantladague
duplus vieuxdes troishommes,tandisque lecadetlui prend lataille.Ce que
démontre égalementlamain droite de la belletendant saloucheauplusjeune
des troismâles:lanourriture quise prend ici etque le jeune garçon prèsdu
foyer,avecsa couronne d’épiphanie,semblerattacheràune fêtereligieuse
estdoncmétaphorique debien d’autresdélices…

10.CornelisdeMan,Joueursd’échecs, huilesur toile,97,5x85cm, Budapest, Musée des
Beaux-Arts.
11. PieterÆrtsen, Paysansprèsdufoyer,1560, huilesurbois,142,3x198cm, Anvers, Musée
Mayer van den Bergh.

Introduction

Ill.8a etb–CornelisdeMan,Joueursd’échecs,
huilesur toile,97,5x85cm, Budapest, Musée desBeaux-Arts.

Ill.9– PieterÆrtsen,Paysansprèsdufoyer,1560,
huilesurbois,142,3x198cm, Anvers, Musée Mayer van den Bergh.

1

3

1

4

Éric Lysøe

Touten demeurantHeimlicht, la lumière dufoyer se découvre donc
une dimension d’autantplusinquiétante –unheimlich– qu’elle est
tendrementfamilière –heimlich. Au-delà ducliché,rassurantet stérile, de la femme
aufoyerauxautresgentilsgrillonsde la maison, le foyerestdonc ce point
précisde l’imaginaire oùle caractère confortable de la chaleurpeut soudain
s’inverser.Etlevoicisoudain qui devientfoyerd’effervescence, d’incendie ou
deséisme, foyerd’infection, d’épidémie, foyerpurulentetnœud devipères…
Il n’estpasjusque dansl’optique que le foyer voit sadynamiquesusceptible
dese dédoubler–selon qu’il est réel ou virtuel –,voire des’inverser–selon
qu’il procède de laréflexion oude laréfraction. On comprend qu’avec la
focalisation, le discoursmétalittéraire en aitfaitl’un desesobjetsprivilégiés.
12
Ainsiva l’imagination dufeu, qu’illustresibien lesFires Fancies(voir Ill.10)
deHackeroùlarêverie ignéesetraduitpar une forme
d’inversiontoutdifférente decelle qu’illustre Baudelaire :undéplacementqui installe lespectateur
à l’endroitmême dufoyer…

Ill.10– ArthurHacker,FireFancies,1896,
huilesur toile,14x20cm, collection particulière.

12. ArthurHacker,FireFancies,1896, huilesur toile,14x20cm, collection particulière.

Introduction

1

5

Telles sontlespotentialitésd’unthème –voire d’une
organisationstructurelle – que les travauxiciréunisexplorentde l’antiquité à nosjours, chacun
dans une perspective particulière. Levolumes’ouvresur une partie consacrée
aux sourcesetauxpremiers rayonnementsdufoyereuropéen. Marie-Laure
Freyburgerouvre le débaten montrantcomment une déesse dufoyer,sans
doutetrèsancienne,apuemprunterchezlesGrecsetlesRomainsdesas-
pectsfortdifférents.PuisAstridStarck propose devoirdansleMayseBukh
un médiateurde la culture juive essentiel dansl’éducation de lafemmeau
foyer.AlorsqueLaurentBérecse penchesurlavieconjugaleau sein d’une
famille franco-anglaiseàla Renaissance etqueGillesPolizzi découvretoute
l’ambiguité dufoyer rabelaisien,PhilippeLegrosétudie le discoursmystique
àl’époqueclassiqueafin desaisirlesmodalités selon lesquellesla« fine pointe
de l’âme »sechange en foyer susceptible derayonnerdansetparl’écriture.
e
InterrogeantquantàeuxleXVIIIsiècle,MichelFaure
etAnneBandryexaminentl’un l’éthique domestique danslapenséeanglo-écossaise, l’autre la
difficileacceptation dufoyerdansTheHistoryofJemmyandJennyJessamy
d’Eliza Haywood.Introduisantladeuxième partie du volume,
partieconsacréeàl’époque moderne, l’auteurdeceslignesanalyse lerôle que joue le foyer
entantquestructure imaginaire dansla conception quese faitEdgarAllan
Poe de l’œuvre.RégineBattiston prolongecetteréflexion en débusquant
lesprocédésderhétorique etde mise enscène dans unrecueil deTheodor
Storm,AmKamin[Aucoin dufeu].Préférant, quantàelle,uneapproche plus
historique quetextuelle,GisèleLoth montre,àtraversl’exemple d’Édouard
Schuré,àquel pointl’équilibre dufoyerconjugal peut servirl’actecréateur.
Inaugurant,après unexcursusliguistique deYannKerdilès,uneultimesection
e
consacréeauXXsiècle,SandrineBippusdresseunrelevécompletdes valeurs
symboliquesque peutprendre le feuchezRamuz,tandisqueRégineBattiston
étudie le motif dudéracinementdansAusterlitzdeSebald pourmesurerà
quel pointperte dufoyeretproblèmesidentitaires sontliés.Desorte quec’est
presque naturellementquecetteréflexions’achèvesurlesessaisdeNicole
Rocton etdeDéborahHeisslerqui étudientl’une ladialectique dufeuetde
la cendrechezDavidScheinert, l’autrecelle de lalumière etde la cendrechez
PhilippeJaccottet.
Si lerayonnementdu récitfantastique ouencore le feude lapoésie
conduisentl’uncomme l’autreaussi facilementà cette image de dissimilation
de lamatière morte,c’estbien parce qu’il entre danslalogique même dufoyer
une dynamique fondamentale,celle de ladiffraction –une dynamique
évidemmentliéeà celle dulivre etdesadiffusion.Tel estl’autreaspectqu’examinent
quelquesjeuneschercheursdanslesecondvoletdecevolume:«Édition,
transmission et rayonnementdes savoirs».Dans un premier
temps,Alexandra Hoernel etAurora Bagiags’intéressentàlaportée de l’édition illustréeà

1

6

Éric Lysøe

traversdeuxexemplesantipodiques: celui dumanuscritmédiéval etcelui du
roman moderne. Thiresia Choremi etSlavenWaeltis’intéressent, quantàeux,
àd’autresformesde mise en lumière – d’enluminure –
etabordentlaquestion de latraduction etdesaréceptionàpartirde deuxexemples: celui de
lalittérature néo-hellénique etcelui de l’Énéiderelue parPierreKlossowski.
Diana Coccechi etSuzanneVanWeddingense penchentensuitesurles
strae e
tégieséditorialesetl’émergence de nouveauxlectoratsdurantleXIXetleXX
siècles.De leurcôtéAdelineRico,Tamara This-RogatchevaetNicoleRocton
montrentcommentdesœuvres trèsdifférentes, ici descontes, làdesœuvres
dramaturgiques,signésaussibien pardesauteursd’Europe, d’Amérique que
parleursconfrèresd’Extrême-Orient,s’emploientàthématiserla question
de latransmission du savoirpourfaire émerger unterritoire de connaissance
qui, à en croire Florence Lojacono,trouve dansl’îleune façon emblématique
dese matérialiser.
Ainsi, dufoyerpremierà l’île matricielle,un grand jeu se déploie
àtraverslesœuvresetleslivresdontle présent volume, on ne peutque l’espérer,
fournira aulecteurquelques-unsdesprincipauxjalons…

Clermont-FerrandII
Centre derecherche
surlesLittératuresetla Sociopoétique,EA1002

I
Foyers
Sourcesetpremiers rayonnements

Hestia/Vesta

MARIE-LAUREFREYBURGER-GALLAND

nvitée à parler surlethème dufoyer, j’ai pensé qu’une exploration lexicale,
I
archéologique etcomparatiste auxoriginesde cetteréalité etde ce concept
dansnotre civilisation occidentale apporteraitpeut-être quelqueséléments
intéressantsaudébat.
Le motfrançais« foyer»vientdubas-latinfocarium, lui-même dérivé
defocus, « feu, foyer», quiadonné « feu» en français.Ce motapparaîtpour
e
lapremière foisauXIIsiècleavecdéjàlesensfiguré de « maison ».Il est
intéressantde noterque le mot‘noble’ qui désigne le feucomme élémenten
latin,ignis(cf.védique Agni, divinité dufeu) n’a pas subsisté dansleslangues
romanes,sinon pourdesmots savants.Ilad’ailleurs, déjàen latinclassique,
été évincéauprofitdefocus, parexemple pour traduire le grecpûrqui est
senticommeapparenté (alorsqu’ilvient sansdoute d’uneracine quiadonné
le germaniqueFeuer, fire).LesAnciens rapprochaientaussifocusdu verbe
fovre, «chauffer» issud’uneracine*dhegwh– (quiadonné lesancritdahati,
«brûler» etlevieil irlandaisdaig,« feu»).
En grecle « foyer»,focus,au senspremierd’« endroitoùl’on faitdu
feu» etaveclesévolutionsdesensque l’onconnaîten français, estdésigné
le plus souventparle mothestia.
Aprèsavoirétudié lesemploislesplusanciensdece
motetladivinisation duconcept, nousnousintéresseronsàlaversion latine de ladivinité.

Hestia« foyer»

Hestiaest un nomcommun,àl’étymologie problématique, qui désigneàdate
ancienne le « foyer»au sens religieux,c’est-à-dire lapartie intime de lamaison

2

0

Marie-LaureFreyburger-Galland

où setrouvaitl’autel desdieuxdomestiquesetqui était un lieuderefuge des
suppliants, comme nousleverrons.
Encesensil estàpeuprès synonyme d’eskharaquisemble
luiavoirpréexisté.En effet,chezHomèrehestian’apparaîtpasdansl’Iliade,aucontraire
1
d’eskharaqui désigne parexemple le feudecamp desAchéensdevantTroie .
2
Il estfréquentdansl’Odyssée. Il désigne le foyerdansla grotte deCalypso
et surtout, pourle proposqui nousintéresse, le foyerd’Alkinoosauxchants
VIetVII.Nausicaa, qu’Athéna invite ensonge à alleraulavoir,va aumatin
trouver sesparents:
« Au rebord dufoyer samère étaitassiseavecses servantes,tournantla
3
quenouille de fil pourpre » .
Un peuplus tard, ellerecueilleUlysse naufragé etluiconseille d’aller
aupalais, detraverserlagrandesalle etd’aller vers samère qu’iltrouvera
4
«assiseau rebord dufoyer» pourlasupplier.De fait,Ulysses’exécute et,
aprèsavoir suppliéAlkinoosetArété de l’aideràrentrerchezlui, « prèsdu
5
feu,au rebord dufoyer, ils’assitdanslescendres» .UnsagevieillardPhéacien
intervientalorspourdireà Alkinoos:
«Il n’estnibon niconvenable qu’un hôte (xenosdésigneàlafoisl’étranger
6
etl’hôte)resteassispar terre dansla cendreau rebord dufoyer» .
7
C’estpourquoiAlkinoosprend lamain d’Ulysse, lerelève dufoyeret
l’installe dans un fauteuil.Cettescène, danslaquelle le « foyer» joueunrôle
important, montrebien qu’à cette époquereculée il estdéjàle lieuderefuge
des suppliantsetd’accueil deshôtes.
Ornousavonsdes tracesarchéologiques,sinon dufoyerd’Alkinoos,
dumoinsde cesgrandes sallesdespalaismycéniens, appeléesmégaron chez
Homère, de leurfoyercentral entouré de quatre colonnes soutenant
vraisemblablementletoitdanslequelune ouverture permettaitàlafumée de
s’échapper.À Mycènesouà Argos, les traces sontencorebienvisibles.
C’est toujoursdansl’Odyssée qu’apparaîtlapremière
etlaseuleattestation dumothestia,souslaforme ioniennehistié, pourdésignerle « foyerde
l’irréprochableUlysse »,comme élément religieux surlequel on prêteserment.

1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.

Cf.X,418.
Cf.V,59.
VI,52.
VI,305.
VII,153.
,
VII160.
VII,169.

Hestia / Vesta

2

1

Ils’agitd’unversextrapolé que leséditeursonthésité à placeren
différentsendroits. L’éditeurde laC.U.F.,V. Bérard, le place auchantXIX.
Quelle quesoit sa place, il est toujoursprononcé parUlysse lui-même qui,
déguisé en mendiant, nes’estpasfaitencorereconnaître, etannonce
lere8 9
tourprochain d’Ulysse, d’abordauporcher,à Pénélope elle-même,puisau
10
bouvier, en prenantàtémoin «Zeus, latable hospitalière qui l’a accueilli et
le foyerde l’irréprochableUlysse ».Siceversestauthentique, il metentout
casnettementle mothestiaenrapportavecl’accueil deshôtes– étrangers,
doncl’hospitalité, etle lieau serment.Il estlareprésentation morale de la
demeure entière etmême deson propriétaire.
Lanotion de « foyer»apparaîtdonc bien déjà chezHomèreavecdes
valeurs religieusesetmoralesfortes, mêmesi deuxmots serventàl’exprimer.
Le premier,eskhara, n’apasd’étymologieconnue maisauraun
développementdansdesacceptions techniquesau sensde «brasier», «réchaud »,
etmême médicales,au sensde « plaievive », d’oùle français« escarres».
Le deuxième,hestia, pose desproblèmesétymologiquespourplusieurs
raisons.Sonrapprochement ultérieuravecle latinVestapose le problème d’un
ƒ (w) initial qui n’apparaîtpasen grecdanslesdialectesqui devraientl’avoir
conservé (sauf l’arcadienƒistias).Lesétymologiespopulairescomme nousle
verrons tendentàlerapprocherde laracine*sta-, «setenirdebout» oude
laracine*sed-, «s’asseoir». Aucune nesatisfaitleslinguistesmodernesqui
admettentpource mot, comme pourVesta,uneracine *wes-, «brûler» qui
adonné le greceuōetle latinuro,urere,ustum(que l’onadanscomb-ustion)
etexpliquentladisparition de lalabio-vélaire paranalogiesoitdeeskharade
sens voisin,soitde laracine*stā– fortement représentée en grec.LesAnciens
rapprochaienten effethestia,sous sa forme ioniennehistié, de motscomme
histosqui désigne le « mât» oule « métieràtisser» ethistion, la «voile » ou
la «toile ». Maisc’est surtoutavec la divinité Hestia et sescompétencesque
ces rapprochementsontété faits.

Hestia

SiHomère ne mentionne pascette divinité,c’estHésiode qui le premier,à
e
lafin duVIIsiècleavantJ.-C., doncunbonsiècleaprèsHomère, présente,

8.XIV,159.
9.XVII,156;XIX,304.
10.XX,231.

2

2

Marie-LaureFreyburger-Galland

11
dans saThéogonie, cette divinité commetrèsancienne puisqu’elle estl’aînée
desenfantsdeCronosetdeRhéa.Elleserasuivie parDéméter,Héra,Hadès
etPoséidon,tousavalésparCronosavantque le dernier,Zeus,sauvé par un
subterfuge desamère, ne lesfasserestituerparCronos, lorsqu’ils’impose.
Hestiafaitpartie desdouze grandsdieuxde l’Olympe
etestplusancienne que le dieudufeu, Héphaïstos, qui est fils deZeus et d’Héra,
doncson neveu.
AprèsHésiode, nouspossédonsquelques témoignagesarchaïques
concernantHestia.Il s’agit de deux hymnes dits« homériques» quisonten
faitplus tardifs. Le premierest un hymne à Hestia, de datevraisemblablement
ancienne qui invoque ladéessecomme «celle qui partoutdanslesdemeures
desdieuxcommecellesdeshommesareçule privilège d’y siéger» et sansqui
« il n’estpasde festin » etàqui l’on offreaucommencementdechaque festin
12
«une libation devin douxcomme miel ». Autrementdit,siégeantaufoyer
sacré de l’Olympe, des templesetdesmaisons, elle préside àtousles sacrifices.
13
Laseconde est un passage de l’Hymne à Aphroditqe ,ue l’on date de
e
la fin duVIIsiècle etqui évoque les troisdéessesquisont
restéesinsensiblesauxcharmesde ladéesse de l’Amour:Athéna, ArtémisetHestia.
Pourcette dernière, l’auteurévoque – etc’estlaseule attestation grecque
d’aventuresarrivéesà cette déesse – lesassiduitésd’Apollon etde
Poséidon auxquelleselle obtintdeZeusd’échapperen jurantderester
toujours vierge.EtZeusluiaccordale privilège de «s’installeraucentre
desmaisons» etd’yprésideraux sacrificesdomestiquescommeaux
sacrificesdansles templesdetouslesdieux. «Plusqu’aucun dieu, elle est
pour tousleshommesobjetdevénération ».
Cettevirginité des troisdéesses,celle de laguerre,celle de la chasse et
14
celle dufoyer,aétéremarquée etétudiée parJ.-P.Vernant, notammentpour
Hestia àqui ilconsacreunchapitre fondamental deson ouvrageMythe et
15
penséechezlesGrecs.L’anthropologue de la Grèceantique parten effetde
la base de lastatue monumentale deZeusà Olympiesurlaquellesont
représentéslesdouze grandsdieuxparcoupleset surlaquelle Hestia estassociée à
Hermès, comme d’ailleurselle l’estdansl’hymne homérique qui lui estdédié
etdanslequel le poète dit:

11.Cf.V,453-500.
12. «Hymneà Hestia»,1-6.
13. «Hymne à Aphrodite »,21-32.
14. J.-P.Vernant– P. Vidal-Naquet,Mythe et tragédie enGrèceancienne,I,Paris,La
Découverte,1972, p.88.
15.Ibid.,p.124-184:« l’organisation de l’espace: Hestia-Hermès».

Hestia / Vesta

2

3

« Tousdeux voushabitezlesbellesdemeuresdeshommesavecdes
senti16
mentsd’amitié mutu.elle »
EtJ.-P.Vernantderappelerle foyercentralcirculaire de lademeure
mycénienne, pointfixe etimmuable dontladivinité protectrice nesaurait
s’écarter,contrairementà Hermèsqui présideauxdéplacements,aux voyages,
auxéchanges.PourHestia, « pasde doute possible:sasignification est
transparente.Son lotestdetrôneràjamaisimmobileaucentre de l’espace
domes17
tique ». On comprend pourquoi lesAnciensontpu rapprocherHestia de la
racine *stā– oude laracine *sed-, évoquant toutesdeuxl’idée d’immobilité
etde permanence.
Or,contrairementauxautresdivinités,Hestiaestcomplètementab-
sente des récitsmythiquesgrecs.Lamythologie la concernantestfortpauvre,
hormis sagénéalogie prestigieuse fournie parHésiode
etl’allusionàsavirginité que l’ontrouve dansl’Hymneà Aphrodite.On pourraitdire qu’elle est
victime deson immobilité intrinsèque, puisquecelle-ci l’empêche de jouer un
rôleactif dansleslégendes.Immobilesurl’Olympe oùelle estlagardienne
dufoyer sacré desdieux, elle faitbien partie desdouze grandsdieuxmais,
comme l’indiquePlaton, nesauraitparticiperàleurprocessioncosmique
18
évoquée parle philosophe danslePhèdre«carHestiaresteseule dansla
maison desdieux».
Gardienne dufoyer sacré de l’Olympe, elle l’estaussi dufoyerde
chaque maison etpréside aux ritesliésà l’âtre domestique.Nousavons vu
sonrôle danslaprotection des suppliants, maisilya aussi parexemple lafête
desAmphidromies(motà mot« course autour») qui concerne lesnouveau-nés
e
que l’on emporte en courantautourdufoyerle5jouraprèsleurnaissance
19
pourlesintégrerdans.la famille
Maiselle préside aussi à l’époque classique au« foyercommun » (hestia
koiné) de la cité, comme entémoigne déjà Pindare qui dans une ode néméenne
20
invoque Hestia qui possèdeunestatue dansle Prytanée de Ténédos.De fait,
21
comme le préciseAristote ,l’Étatdoitorganiserdes sacrificescommunsqui
22
relèventde magistratschargésdu«Foyercommun ». Outre J.-P.Vernant,
23
un autre anthropologue, LouisGernet,aétudiécette institution etmontré le

16.
17.
18.
19.
20.
21.
22.
23.

«Hymneà Hestia»,9-12.
«Hymneà Aphrodite »,30.
247a.
Cf.Aristophane,Lysistrata,751etJ.-P.Vernant,op.cit., p.161.
e
Néméenn-
XIe,1 12.
Pol.VI,1322b.
Op.cit., p.165-166et183.
Anthropologie de la Grèce antique,Flammarion,Paris,1968, p.384-402.

2

4

Marie-Laure Freyburger-Galland

lien entre Hestia etle Prytanée quiseraiten quelquesorte l’héritierdufoyer
central dumégaron mycénien etlesymbole politique de la Cité.Le prytanée
esten effetdansde nombreusescitésgrecques un édifice oùl’on entretientle
feu sacré etoùl’onaccueille leshôtespublicsetlespensionnairesde l’État.
Les versdePindare montrentbien le patronage d’HestiasurlePrytanée de
Ténédoset, dansŒdipe à ColonedeSophocle,Thésée propose d’accueillir
24
Œdipeau« foyercommun » d’Athènes:
« iltrouve iciun foyercommun ouvertà noshôtes… », puisqu’ « ilvientici
ensuppliantdesdieux».
Nous retrouvonslàla connotationreligieuse etmorale
dufoyermycénien.MaislePrytanéecomporteaussiune dimension «alimentaire »àlaquelle
Hestian’estpasétrangère puisqu’elle présideàl’accueil desxenoi, « hôtes,
étrangers», en leuroffrantl’hospitalité, donclanourriture.De fait, en grec
classique, lesdérivésd’hestia, quecesoitleverbehestiaōoules substantifs
hestiatôrionethestiasis,ressortissent tousàl’idée de «recevoiràsatable »,
«régaler»,àl’idée de « festin ».

Dimensioncosmique

Lasymbolique du« foyercommun » de la cité peut s’élargirpuisque l’on
25
trouvechezEuripideunehestia,redevenue nomcommun, liéeàlomphalos
deDelphes.Lexpressiongāsmesomphaloshestiadésigne le foyerde l’autel
situé danslesanctuaire d’Apollonà Delphesqui passaitpourlecentre de la
Grèce etdoncde laterretoutentière.
C’estavectoutescesconnotationsqui luisontattachéesque
lesphilosophes vont s’emparerdecette notion divinisée
pourpréciserleurconception de l’univers.Dans un premier tempsHestiavaêtreassimiléeà Gé.Au
mêmeEuripide, dontonsaitqu’il futdisciple d’Anaxagore, onattribuece
26
fragment:
«Ô Terre, notre mère
Lesmortelsinstruitsdes véritésdes sciences
T’appellentHestia,toi qui esdansl’Ether suspendue ».
Uncommentateur ultérieur(lePseudo-Jamblique)reprendce fragment
en enattribuantl’idéeà Anaxagore. OnvoitbiencommentHestia, immobile

24.Œdipe à Colone,633etJ.-P.Vernant-P.Vidal-Naquet,op. cit., p.196.
25.Ion,462.
26.Frag.944.

Hestia/Vesta

2

5

aucentre de la maison, du temple, de laterre (à Delphes) peutdevenirla
Terre elle-même immobileaumilieude l’universetnous verronscomment
lesLatins reprendrontcettethéorie.
SelonStobée, « l’Un qui occupe lecentre de la Sphère (céleste)s’appelle
Hestia» etParménide etEmpédocleauraientaffirmé que « lanatureunitaire
27
occupeune positioncentraleàlamanière dufoyer» .Cette nature est sans
doute encore la Terreaucentre de l’Univers,sansque l’onsache encoretrèsbien
si elle est ronde ouplate.En fait,cesontlesPythagoriciensqui ontpoussé leur
réflexionbeaucoup plusloin.En effet, pourPhilolaos, disciple dePythagore,
e
du siècle,selonAétius«c’estle feuqui occupe le milieu verslecentre qu’il
VI
nomme d’ailleursFoyerde l’Univers, demeure deZeusetMère desdieux», ou
28
encore «c’estle feuqui occupe le milieude l’Universpuisqu’il en estle foyer» .
Nousavonslafameusethéorie dufeucentralautourduquel gravitentdixcorps
célestesdontla Terre etleSoleil,théorie « hestiocentrique » qui permettra au
e
IIIsiècleavantJ.-C. de passerdugéocentrismeàl’héliocentrisme.
Jevoudraisfaireunebrève parenthèse pour signalerque
lesPythagoriciensqui mêlent volontiers théologie et science ontparexempleassocié les
anglesdesfiguresgéométriquesàdesdivinitésetceuxducarrésontassociés
à Héra,Déméter,Aphrodite etHestia,comme lesdieuxdu
trianglesontHa29
dès,DionysosetArès.Dansles textesque nousavonsdesPrésocratiques,
rares sontlescitationsauthentiquesetil estbien difficile desavoir sices
savants utilisaientle nom propreHestia, donclanotion divinisée, oule nom
commun « foyer»comme le fontnos savantsen optique ouen médecine.
PourlesPythagoriciensetlesastronomesanciens, lesplanètes sontassociées
àdesdivinités(Jupiter,Mars,Saturne, etc.… dansleur version latine) etil ne
seraitdoncpasétonnantqu’Hestiapatronne le « feucentral » de l’Univers.
Nous voyonslàl’heureuse fortune d’une notiontrès tôtdivinisée qui
restecependantfortliéeàl’âtre domestique,aucentre de lamaison oude
la cité, maisquiserautilisée danslarecherchescientifique pourdésignerle
centre de l’Univers.

Vesta

La VestadesRomainsn’aurapascette fortunecosmique maismérite qu’on
s’intéresseàelle pour ses spécificitésbienromaines.

27.J.-P.Dumont,LesPrésocratiques,Paris,Gallimard,1988, p.505,Philolaos,B7.
28.Ibid.,p.497-498,A16-17.
29.Cf.Plutarque,IsisetOsiris,30,363A.

2

6

Marie-Laure Freyburger-Galland

Toutd’abord il faut soulignerque le motestexclusivementle nom de
ladivinité etque le « foyer»se ditfocusen latin.PourlesRomains,Vestaest
une divinitéarchaïque dont lescompétences sontprochesdecellesd’Hestia.
Le feuestaussichezlesRomains souslaprotection de deuxdivinités,Vulcain
(=Héphaïstos) etVesta, l’un serait le dieu du feu destructeur, l’autre ladéesse
dufeudomestique, dufoyerdu roi, puisde la citécommeson homologue
Hestia.
Déesse dufoyerdomestique, elle estliéeauxLaresetauxPénates
30
etassociéeaufocus.AinsiServiuscommenteVirgile enprécisantque « le
foyerestl’autel desdieuxPénates» etCicéron explique leculte deVestaen
31
ces termes:
«Le nom deVestanous vientdugrec.C’estcellesqu’ilsappellentHestia.
Son pouvoir s’étendsurlesautelsetlesfoyersetc’estpourquoicette déesse
estinvoquée ladernière dans touteslesprièreset tousles sacrificesparce
qu’elleveillesurce qui estle plusintime…LesdieuxPénates sontproches
decette puissance divine ».
Cette définition dontnousmesuronslecaractère hellénisé présente
cependant une différence importante par rapportà ce que nousavons vu
dansl’hymne homérique.Vestaestinvoquée en dernieretnon en premier
parce quechezlesRomainsle dieudescommencements,c’estJanus, qui est
toujoursinvoqué en premier.
Cependant, dèsl’époque laplusarchaïque deRome,Vestaest
surtoutl’objetd’unculte publicdontlafondationremonteraità Numa,sinon
à Romuluslui-même.Parmi lescultesconsidérésparlesRomainscomme
fondamentaux, ilya celui de latriadeCapitoline,Jupiter,Mars,Quirinuset
32 33
aussitôtaprès« lesfeuxéternelsdeVesta» ,comme lesouligneG.Dumézil .
Lesavantcomparatisteamontré en effetque leculte deVestaétaitl’héritier
de pratiques trèsanciennesconcernantle feuque l’onretrouve dansl’Inde
védiquealorsque,comme dansbeaucoup d’autrescas,
lesgrecslesontperdues.G.Dumézily voitdes survivancesindo-européennes.
Ainsi letemple deVestan’estpas untemplumau senspropre du terme.
Il n’estni quadrangulaire, ni orienté, ni inauguré.C’est unaedes,unesimple
« maison » (cf. « édifice »).En outre, il est rondcomme le foyercentral du
mégaron mycénien, maisaussicomme
leshuttesitaliquesprimitives.Desédifices religieux ronds, il n’yenapasbeaucoup ni enGrèce nià Rome maisnous

30.À Enéide,11,211.
31.De naturadeorum,II,67-68.
32.Tite-Live,V,52,6-7.
33.La Religionromainearchaïque,Payot,Paris,1966, p.307-321.

Hestia/Vesta

2

7

pouvonsnoterque la Tholos(nom grec de cesbâtiments ronds) d’Athènes
est un édificerond adossé auPrytanée etque la TholosdeDelphespourrait
être mise enrelationavec Hestiaetl’Omphalos.
Lesanctuaire de Vesta à Rome n’abriteaucunestatue,seulementle feu
perpétuel etde mystérieux talismanscensésprovenirdeTroie etgarantirle
destin deRome.L’entretien dufeuetlagarde des talismans sont– etc’estla
grande originalité duculte deVesta–confiésàuncollège de prêtresses, les
Vestales surlesquellesnous reviendrons.
Nousavonsde nombreux témoignageslittérairesconcernantceculte
réputétrèsancien. Ainsi, mêmesi Tite-Live,Denysd’Halicarnasse
etPlutarques’accordentpourattribuerà Numa, le deuxièmeroi deRome, la
création ducollège desVestales,certaineslégendesconcernantRomulus,son
prédécesseuretle fondateurde la cité, fontdéjàréférenceàlaqualité de
Vestale desamèreRhéa Silvia.
34
SelonPlutarque en effet, dans saVie de Romulus,Amulius,roi d’Albe,
descendantd’Enée,craignantque lafille deson frèreNumitorqu’ilavait
détrônéaitdesenfants« lafitprêtresse deVestapourqu’ellerestetoutesa
vievierge et sansmari ».Selon lebiographe,c’estlalégende lapluscrédible.
Il ensignalecependant uneautre que je mentionnerai
pourlerapportétymologique implicite qu’ellecontient.Un phallus sortit un jourdufoyer(hestiaen
grec chezPlutarque) du roi d’Albe, phallusauquelsafille devrait s’accoupler
pouravoir une descendance prestigieuse.Lafille du roi, horrifiée,refuse et
envoieuneservanteàsaplace.Leroi furieux veutles tuermaisVesta(Hestia)
luiapparaîtensonge en lui demandantde lesépargner.Il lesenferme donc
jusqu’àl’accouchementde laservante etleurconfieunetoileàtisser(histon).
Lasuite de lalégenderejointlapremière pourlanaissance desjumeaux, leur
exposition etleurallaitementpar une louve.
Pourtant, le mêmePlutarque écrit un peuplusloin:
« On ditqueRomulusétablitle premierleculte dufeuet ypréposades
35
viergesconsacréesqu’onappelleVestales» .
Ilrevientbeaucoup plus surlesujetdans saVie de Numadontilaffirme
lesliensavec Pythagore.C’estpourquoi il explique que laformeronde de
l’aedesVestaen’estpas« pourimiterla Terre maisl’Universdontle milieuest
36
occupé parle feuappelé parlesPythagoriciensVesta(Hestia) etmonade ».
Plutarque précise queNuma a confié « l’entretien etleculte
dufeuperpétuel »àdes vierges,soitparce que « lasubstance pure etincorruptible du

34.Vie de Romulus,3.
35.Ibid.,22.
36.Vie de Numa,11,1.

2

8

Marie-Laure Freyburger-Galland

feudevaitêtre confiée à desêtrespurset sans souillure,soitparce que le feu
étant stérile a desaffinitésavec lavirginité »,toutenrappelantqu’enGrèce
(à Athènesouà Delphes), l’entretien dufeu sacré estconfiéà« desfemmes
37
qui ontété mariéesmaisne lesontplus» .
38
C’estencoreà Denysetà Plutarque que nousdevonsdes
renseignementsprécis surlerôle etla condition desVestales, leurnombre par
exemple:deux, puisquatre, puis sixaucoursde l’histoire deRome.Ellesne
sont vestalesque pendant trenteans,sont recrutéespetitesfilles(entresixet
dixans) danslesfamillespatriciennesparle grandPontife,apprennentleur
rôle pendantdixans, exercentleursfonctionspendantdixautresannéeset
instruisentlesnouvelles recruespendantencore dixannées.Elles
retournentensuiteàlaviecivile etpeuvent se marieretavoirdesenfants.Nous
apprenonsaussi lespunitionsinfligéesà cellesqui laissentle feu s’éteindre
(elles sontfouettéesparle grandPontife) et surtoutà cellesqui enfreignent
leur vœudechasteté – et,aprèslecasde lamère deRomulus, ilyen eutde
célèbres–:« quanduneVestaleasouillésavirginité, écritPlutarque, on
l’emmurevivante,selonuncérémonial lugubretrèscodifié, etlecoupable,
lui, estfouettéàmort».
Unautre longtexte, en latincelui-là, fortintéressant, estconsacréà
Vestaetàsonculte.Ils’agitdupassage desFastesd’Ovide consacré à la fête
39
desVestalia du9juin dansle calendrier rOomain .videyévoque la fondation
duculte parNuma, justifie laformeronde de l’aedespar uneassimilation de
40
Vesta àla Terre:«En l’une etl’autresetrouveun feuperpétuel ».La Terre
est uneballesuspendue en l’airen équilibre,continue Ovide qui évoque le
planétarium d’Archimèderapportéà Rome deSyracuse parMarcellusetque
l’on pouvaitencorevoiràson époque dansletemple deVénus.Le poète parle
ensuite de lagénéalogie de ladéesse et répondauxinterrogationsconcernant
lavirginité desVestalesenaffirmant:
«Qu’ya-t-il d’étrangesiuneviergeaimantdesprêtresses viergesn’admet
que desmainspuresau service desonculte…Vestan’est rien d’autre que
laflammevive etaucuncorpsn’estjamaisné de laflamme.C’estdonc à bon
droitqu’est viergecelle qui nereçoitetn’émetaucunesemence etqu’ellese
41
plaîten la compagnie devierges» .
Reprenantl’assimilation deVesta àla Terre qui «setientdesapropre
force », ilaffirme queVestadoit son nomaufaitdesetenirdesapropre force

37.
38.
39.
40.
41.

Ibid.9,9-10.
Cf.Antiquités,II,66-67.
Fastes,VI,249-460.
Ibid.,267.
Ibid.,291-294.

Hestia/Vesta

2

9

(verbestārede laracine*sta-) etpense que l’origine dunom grechestiaest
analogue (verbehistémide lamêmeracine).Le foyer(focus) doit son nom
auxflammesetaufaitqu’ilrépand partoutde la chaleur(verbefovēre).Nous
avons vuce qu’il fautpenserde l’étymologie*stā-.Pource qui estdu rapport
focus/flamma, il esterroné maislerapportfocus/fovēreestexact.L’auteurdes
Fastespoursuitdansle domaine de l’étymologie
enassociantVestaetvestibulumenarguantdufaitque le foyer setrouvaitautrefoisdansl’entrée de la
maison etqu’onadressait une prièreàladéesse en entrant.Il évoque ensuite
lerituel de lafête quiassocie desânonsen l’expliquantpar uneaventure de
ladéesse qui, lorsd’une fête organisée parCybèle, faillit subirlesassautsde
Priape maisfut sauvée parlebraiementd’unâne quialertalesautresdivinités.
Passantauchapitre historique,Ovide mentionne lerôle deVestadans
lesiège deRome parlesGauloisen390avantJ.-C.LesRomains,surle point
decapituler, jetèrentlesderniersmorceauxde pain qui leur restaientpour
42
fairecroireauxassiégeantsqu’ils
regorgeaientdevictuailles.L’interprétationreligieuse faitintervenirlesdieuxprotecteursdeRome,Jupiter,Vénus,
QuirinusetVesta.Jupiterordonneà Vesta :
«Toi,tâche de fairecroire que lesprovisionsqui manquent
sontensurabondance etn’abandonne pas tademeure.FaisbroyerlesgrainsdeCérèsdans
43
lameulecreuse, puiscuire lafarine pétrieàlamain dansle feudufoyer» .
PuisOviderappelle l’incendie de l’aedesVestaeen241avantJ.-C. où
« feux sacrésetfeuxcriminelsbrûlaientensemble » etoùle grandPontife
Metellusenfreintl’interdiction d’entrerdanslesanctuaire deVestapour
sau44
verlesobjets sacrésquiyétaientconservés.
Enfin il mentionne lechâtimentdesVestalesfautivesen expliquant
qu’on lesenterrevivantes:
« On enferme l’impudique danslesein de laterre qu’elle a profanée parce
45
que Terre etVestasont une même divinité ».
Cette exigence de pureté liéeauculte deVestamarque en effetnon
seulementlesacerdoce desVestalesmaislesanctuaire de ladéesseau sujet
duquel nous venonsdevoirque le grandPontife lui-même, quiavaitautorité
surlecollège desVestalesn’avaitpasplusque quiconque le droitd’ypénétrer.
Contrairementaux ritesgrecsqui fontdufoyerdomestique oupublic
un lieudeconvivialité etd’accueil, lesRomainsont spécialisé leurdéesse

42.Tite-Live,5,48,4.
43.Ovide,Fastes,VI,379-382.
44.Ibid.,437-455.
45.Ibid.,459-460.

3

0

Marie-Laure Freyburger-Galland

Vesta et sesprêtressesdansl’entretien d’un feu sacré hautement
symbolique etenfermé dans un «Saintdes saints».
LesVestalesnesontpaspourautantcloîtréesdansleurmaison qui
jouxte l’aedes Vestae.Ellesparticipentàtouteslesgrandesfêtes,àtousles
sacrificesofficielspuisqu’ellesontpourmission de préparerlamolasalsa,
farinesalée (vestigesansdoute du rôlealimentaire de ladéesse dufoyer) qui est
verséesurles victimes sacrificielles.En outre lestatutdesVestalesfaitd’elles
lesfemmeslespluslibéréesjuridiquementde la Romeantique puisqu’elles
deviennentmaîtressesde leursbiens, héritentetfontdes testamentsalorsque
lesautresfemmes romainesn’ontaucune existence juridique.

Conclusion

Parcette enquête, nousavonsessayé de montrerqu’une déesse dufoyer,sans
doutetrèsancienne,aprischezdeuxpeuplespourtant trèsprochesparleur
civilisation desaspectsassezdifférents.
Si,comme le penseG.Dumézil, lesRomains sontbeaucoup plus
conservateursdescroyancesindo-européennes, ils sontaussibeaucoup plus
juristeset ritualistesque lesGrecs, desorte que leculte deVestaestdevenu
unevéritable institution qui perdure jusqu’àlafin dupaganisme.C’est un
culte publicessentiel pourRome puisqu’ilassure lapérennité de la cité.Le
feu sacré estlesymbole même de la cité etVestaladéesse qui garantitla
survie deRome.
EnGrèceaucontraire, nousavons une divinité plusintime, mêmesi elle
protègeaussi le «Foyercommun » de la cité.Hestiaéchappeauxcodifications
juridiqueset reste fondamentalement une entité de l’âtre domestique.Elle est
ressentie parlesGrecscommeune notion divinisée, le nomcommun existant
parallèlementaunom propre,ce quiad’ailleurspermisauxphilosophes son
utilisation métaphorique.ParlàlesGrecs– eton leconstate dansde nombreux
aspectsde lareligion –sesont sansdoute écartésde lamentalitéreligieuse
indoeuropéennesousl’influence decroyances trèsfortesdespopulationsauxquelles
ils sesontmêlésens’installantenGrèce.Lescultesdufeuexistentdans toutes
lescivilisations, depuislesoriginesde l’humanité, etonvoitbienchezHomère
que le « foyer» dumégaron est riche devaleurs religieuses, morales,sociales,
voire politiques, qui neserontendosséesque peuàpeuparHestia.

Université de HauteAlsace
Étude desCivilisationsde l’Antiquité ,UMR7044

LeMaysebukhetla femme aufoyer

ASTRIDSTARCK-ADLER

e mesouviensque, jeune étudianteà Strasbourg, je merendisauPalais
J
Universitaire le jourde larentrée.Ilyavaitfoule et,àl’époque déjà, nous
manquionsde place.Devantcette pénurie, notre éminentprofesseurnous
expliquaque
nousautresjeunesfillesferionsmieuxderetournerànoscasseroles.Ce qui nousplongeadansle désarroi,car,àvrai dire, nousnesavions
pas vraimentfaire la cuisine!Cette manière de trouver une solutionàl’espace
manquantétaitévidemmentpluspacifique quesi, mettant son nomà
contribution, ilavaitfaitlevide.En effet, ils’appelaitSchlagdenhauffen.
Quatresièclesplus tôt,ce problème neseseraitpasposé:en effet, on
proposaitalorsàlafemme l’enseignementàdomicile. On lui enjoignaitcertes
deresteraufoyer, maisaussi et surtoutdes’yéduquer.Etdes’yéduquernon
pasd’une manièrecontraignante, maisôcombien divertissante !Au travers
d’histoiresédifiantes, luesàhautevoixle jourdu sabbat.Ellesavaientpourbut
lerappel de lapratiquereligieuse, l’observance descommandementset son
corollaire:lajustice immanente,carlarécompense pourlesbonnesactions
etlapunition pourlesmauvaisesétaientàla clé, dansce monde-ci etdansle
mondeàvenir.Ellesallaientpermettre l’accèsàlalecture,àlanarration, et
àl’écriture.Maisaussi des’échapperdufoyerense laissantemporterparla
magie duconte merveilleux, de lalégende miraculeuse etde lanouvelleriche
enaventuresetenrebondissements.Voilà ce dontj’aimerais vousentretenir.
Ceshistoires setrouventdans unrecueil qui paruten1602ouencore « en l’an
1
362selon le petitcomput» ,chezConradWaldkirch, imprimeurde1598à1615
à«Bâle lagrande »,villecélèbreàl’époque humaniste pour sespublications

1.

Il indique l’année juivesanslesmille.Pour trouverl’annéechrétienne1602, onyajoute
1240.Pour trouverl’année juiveselon le grandcomput,c’est-à-direaveclesmille, on
yajoute3760;on obtientalors5362.

3

2

AstridStarckAdler

hébraïques.L’éditeur,Jacob BuchhändlerouJacobleLibraire, était venude
« lasaintecommunauté deMeseritz(Miendzyrzecz) enLituanie », pour y
faire imprimer sesmanuscrits.Ils’agissaitd’«Unbeaulivre d’histoires»,Eyn
shönMaysebukh, « qui jamais,augrand jamais, depuisque le monde existe,
n’(était)sorti d’une imprimerie ».Écritdans une langue qu’on désignerait
aujourd’hui parleterme deyidich etqu’on nommaitalorstaytsh, il était rédigé
encaractèreshébraïques quiavaient reçu le nom devaybertaysh,yidich de
femmes.Pourquoicetteappellation ?Sans doute parce que lalittérature en
vernaculaire pourlaquelle on les utilisaitetjugée indigne parleséruditsqui,
ne l’oublionspas, étaientlesauteursdeces textes, étaitdestinéeavant tout
auxfemmes,et, fait remarquable etlourd deconséquence,aux« hommesqui
sontcomme desfemmes»,c’est-à-dire ignorantsde l’hébreu.Lourd
deconséquence:oui.Carces textes«androgynes» pourrait-on dire, quis’adressent
aussibienauxhommesqu’auxfemmesopèrent unetransgression: celle de la
stricteséparation entre les sexes,baséesur uneséparation entre leslangues.
D’une partl’hébreuetl’araméen, langues sacrées, languesde l’étude dontles
femmes sontexclues, d’autre partleyidich, langue de l’exil, de ladiaspora,
proche decelle de l’Umweltgermanique.Lesdifférencesentre languesainte
etérudite d’une part, etlanguevernaculaire d’autre part
s’inscriventgraphiquementdanslecorpsdu texte.En effet, lescaractères utiliséspourl’hébreu
sontdifférents: c’estl’écriturecarrée.Nous sommesdoncfaceàuntexte en
caractèresvaybertaytshqui intègreversetsbibliqueset talmudiquesen écriture
carrée.Latransgression essentielle estcelle quis’opèreauniveauducontenu:
ils’agitdetextesessentiellement réservésauxhommes,carils sont tirésdu
Talmud.LeTalmud était rédigé enaraméen, languevernaculaire duMoyen
Orient. Voilà qu’ils sont« métamorphosés», «travestis», « féminisés» en
quelquesorte.Nousavonsaffaireàdes textesd’hommesécritsen « langue
de femme ».Deuxconséquencesen découlent:
1Lesfemmesontainsiaccèsàune éducationreligieuse qui
leurétaitinterdite jusqu’àprésent.
2Leshommesnon érudits, ignorantsde l’hébreu, doivent secontenter
d’une langue qui est un pis-allerpoureux.
Lalanguecommunecependantfait surgir uneréalité:lecouple,car
lafemmeapparaît toujoursencompagnie deson mari ou,si elle n’estpas
encore mariée, encompagnie deson père.Nouspouvonsenconclure qu’à
l’époque, le mariage jouait unrôle detoutpremierplan,aussibien dansle
judaïsme que dans lechristianisme.Une femme seulen’était-elle pasen proie
audanger?Inversementnereprésentait-elle pas un dangerpourl’homme ?
Que proposait-on donc àlafemme encette période dePremière modernité ?
Dese marier, des’éduqueret surtoutde mettreaumonde desgarçonspieux.
Le passage définitifàlalanguevernaculairevade pairavecla création d’un

Le Maysebukh etla femme aufoyer

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nouveaugenre, lamayse(événement),transmise oralementetmaintenant
couchée parécrit.C’estelle qui estàla base de laprose narrativeultérieure.

Àla Renaissance etàl’époque humaniste,certains textes
saintsquiauparavantn’étaient réservésqu’auxhommes, deviennentpeuàpeuaccessiblesaux
femmes, grâceaux traductionsenyidich, et souvent,soitditen passant, dans
des versionsqui leur sontdestinées.Nousn’évoqueronsici que la célèbre
Zennerenne,connuesousle nom de Bible pourfemmes.Mais tandisque
l’accèsàl’instruction etàl’érudition est un facteurpositif pourlafemme, il
n’envapasde même pourl’homme pourqui lalecture des
textesenvernaculaire estavant tout unersatz. Aussi nous semble-t-il primordial derelever
que dansleMaysebukh, l’érudition de lafemme est toujoursmise enavant
et rehaussecelle de l’homme (lerôlecivilisateurde lafemme est une idée en
2
vogueàl’époque de la Réforme etestprônée parLuther) .Nousenvoulons
toutd’abord pourpreuve lesdeuxhistoiresqui encadrent, non parhasard,
lerecueiltoutentier:lapremière,uneagadaduTalmud (Chab.13a-b),De
lamortprématurée d’un érudit:etladernière,tirée duSeferHassidim,Un
homme pieuxqui mouruten laissantdebeauxlivres.
Ce qui frappe danslesdeux titres,c’estlaprésence de lamortpropre
àl’époque humaniste,une mortqui fauche jeuneset vieux(on pense par
exempleau tableaudeHansBaldungGrien,Lajeune fille etlamort, ou
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encoreauxcrânesetauxdansesmacabresdes tableaux) .Toute différente
semblaitêtre lapremière histoire desmanuscritsdeRovere etd’Innsbrück,
précurseursduMaysebukh.C’était un hymneàlavie,àlavie juive,
quiracontaitl’enfance d’Abraham etcomment, miraculeusement, il était sorti indemne
dufourà chaux.Notrerecueilcontiendraune histoiresimilaire, maisàune
place différente.Nosdeuxhistoires sont un questionnement surlecoursde
lavie etdeschoses.Danslapremière, lafemme d’un érudit vademanderdes
comptesaux rabbins:pourquoi, leurdemande-t-elle, mon mari est-il mort si
jeunealorsqu’il étudiaitla Torah nuitetjouretqu’il estécritque l’étude de
la Torah prolonge lesjours?Laquestion de lafemmereposesur unsavoir.
Les rabbinsn’ontpasderéponse.Latraduction enanglaisdeMosesGaster

2.
3.

Ilyadesexceptionsbiensûr, danslesfacéties.
Lamortconstitueune problématiqueàpartetmériterait une étudeapprofondie.
Elleatroisorigines.Elle est, danslaplupartdescas, lajuste punition pourlespéchés
commis.Elle peutêtreaussiune erreurde l’ange de lamort. Oualorsle meurtre
odieuxetinjuste despersécutionsantijuives. La mortn’interromptla punition quesi
l’expiation despéchésa eulieudansce monde-ci.Sinon elleauralieudansle monde
àvenir.

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AstridStarckAdler

nerend pascompte de la complexité de l’histoire.En fait, l’histoiresemble
insister surlesloisdeNiddahque mari etfemmese doiventd’observer.Mais
derrièrece discoursconventionnelsecache laréalité qui estdite d’une
manière détournée:l’éruditn’avaitaucunrapport sexuelavecsafemme.Cette
agadaduTalmud qui ne figure pasdanslesmanuscritsévoquésplushaut,
mériteuneréinterprétation en fonction desaplace etdesaprésence
danslerecueil:en neremplissantpas son devoirconjugal, l’éruditpèche doublement:
1Il empêche de maintenir« l’image deDieu» dansle monde,car«celui qui
ne participe pasàlapropagation de l’espèce estconsidéré parl’Écriture
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commeayantamoindri, pourainsi dire laressemblance » .
2Il empêche la conception etdonclavenue duMessie,carleMessie ne
viendraque quandtoute lasemenceseraépuisée.
Cettevenuese prépare parl’étude.Dansladernière histoire,unvieil
hommevoit samagnifiquebibliothèque disperséeaprès samort,ce
quecertainsdéplorent. Or, nousdit-on, c’est une juste punition, cardesonvivant, il
avait toujours refusé de prêter seslivres, ce qui est un péché grave.
À larelecture, cesdeuxhistoiresqui encadrentlerecueil etquireposent
surlatradition ont unevaleur symbolique essentielle:elles revendiquentpour
5
lafemme le droitàlasexualité etle droitàl’instructionainsi qu’àl’érudition.
Parextension,cetterevendication qui prendappui, dansnotretexte,sur une
transgression parl’homme desloisqu’ilalui-même édictées, investitlafemme
d’une mission: celle derappeler sesdevoirsàl’homme.Encesenson peut
parlerd’une permutation des rôles.La continuité du rôletraditionnel de la
femme juive prend iciune dimension nouvelle: celle de l’accèsàunsavoir
dans une langue «créée » pourelle, leyidich, écritencaractères spécifiques,
levaybertaytsh,une langue qu’ellevatenterdes’approprierpour se dire.
Dansnotre exemplecettetentative passeraparle non-dit,caril n’existe pas
de discours surlasexualité, ouparle direautrement.C’estpeut-êtreainsi
qu’il fautlire l’histoire de l’hommeaux seinsqui,aprèslamortdesafemme,
6
peutallaiterlui-mêmeson nourrisson .Cette histoire insolite, évoquée dans
leTalmud,reposesansdoutesurle mythe de l’androgyne.Elle estlaplus
ancienne dugenreàêtrerelatée et tout récemment,unerevue de médecine

4.

5.

6.

Cité parEphraïmE.Urbach,LesSagesd’Israël,Conceptionsetcroyancesdesmaîtres
duTalmud,Paris,Cerf,Verdier,1996,p. 238.
Cf.Jacob Katzquisignale qu’auMoyenÂge ilafalluédicterdesloisen faveurdes
femmesque leurmari délaissaitpendantdesannéespourallerétudieretqui, étant
considéréscomme desagounoth, n’avaientplusle droitdeseremarieretn’avaient
doncplusdeviesexuelle.
Cette histoiretalmudique ne figure pasdanslesmanuscrits.Cf.aussi l’histoire de la
fille quiallaiteson père et samère en prison pourles sauverde lamort.

Le Maysebukh etla femme aufoyer

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suissevientde publier un longarticlesur unetelle éventualité .Pourles
talmudistes, le laitétait unaphrodisiaque etle jourduGrandPardon, il était
8
interditauGrand-Prêtre d’enconsommer.
Le langagesurlasexualité emprunte d’habitude des
voiesplusconventionnelles, parfois« pornographiques» oùlafemme,contrairementànotre
exemple, n’estpasissue de lapremièrecréation,c’est-à-direcomme l’homme,
àl’image deDieu, maisde ladeuxièmecréation où, issue de la côte d’Adam,
elle est surtout satentatrice.Inversement, nousallons rencontrerdeshistoires
de femmes séduitesetcondamnéesinjustement:là, lasexualité estassociéeà
l’érudition.Lafemme poursuivie parlesassiduitésdesonbeau-frère
etinjustementcondamnée pouradultèrearriveàsurvivre grâceàson érudition:elle
enseignerala Torahaufilsdesonsauveuretfinira,aprèsmoultpéripéties,à
devenirguérisseuse (cf. l’histoire deSuzanneaubain,Crescentia, ouencore
Geneviève deBrabant).

Lesnombreuseshistoiresmettantenscène desfemmes sontdisséminéesà
travers toutlerecueil.Thèmesetmotifs sont repriscomme desleitmotivset
subissentdes variations.Àla base, pourrait-on dire, ilyal’image de lafemme
telle qu’elle estprésentée danslesProverbes,avecsaronde de qualitésetde
défauts: bonne oumauvaise,travailleuse ouparesseuse, honnête oumenteuse,
chaste ou séductrice, discrète oucurieuse, fidèle ouadultère, généreuse ou
avare.Laréférenceau roiSalomonsertdanscertainscasà« judaïser»
l’histoire:parexemple, la curiosité de lafemme est un motifuniversel.Toutle
mondesaitqu’il ne fautjamais révélerdesecretàune femme.Dansl’histoire
227,une femme essaie desavoircomment son mari pourtant si pauvrese
retrouvesubitementaussiriche.Mal lui prend de luirévélerquec’estgrâce
àunanneaumagique;ellevas’en emparerpar ruse, puis s’enservirpour
se débarrasserde lui en letransformanten loup-garou.Le narrateurnous
dit:«Il eutparfaitement tort.En effet, leroiSalomonadit:«Neconfie pasde
secretàtafemme,carelle finiraparlerévéler! » ».En faitelleva, pendantla
sieste du sabbat, letarabuster tantet sibien qu’il finirapar toutluiavouer.On
peutcomparercettescèneauRoman de la Roseoùaucontraire lafemmeuse
desescharmespourextorquer surl’oreillerlesecretqu’elleveutconnaître !
Dans toutlerecueil ilyadix-huithistoires, quis’étendentde
l’Antiquitéàl’époque moderne,ayantpour« héroïne »une femme.Quels sont

7.

8.

O.Tönz, « CuriosazumThema Brusternährung »,SchweizerischeAerztezeitung,
Schwabe,Basel2000,LXXXIn°20,p.1058-1062.
Cf. Preuss,538, Joma18a.

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AstridStarckAdler

les traitscaractéristiquesde la femme, quels sont sesqualitéset sesdéfauts?
Lesqualitésfondamentales sontliéesà l’observance descommandements,
en premierlieuà lasanctification duchabat.Parmi les vertusprimordiales
figure la chasteté – «D’une femmesansdoigtsetdeson mari qui l’ignorait»
9
(11l) –,apiété – «D’une femme pieuse qui, les veillesdechabat,allumait
son fouravecdesherbespourfairecroire qu’elle préparaitdebonsplatsetdes
gâteauxalorsqu’elle n’avait rien » (22) –,lapureté – «D’une femme pieuse
quicraignaitque le gouverneurde laville ne laprenne de force, qui partitet
qui mit sonargentdans un potqu’ellerecouvritde miel etqu’elleconfia à
un homme » (198l’o) –,bservance de la cacherout, l’ardeurau travail (filerla
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laine) –«De lafemme derabbiJudah quiachetade lalaine etqui lafila
pouren faireun manteau» (79) –,l’observance dujeûne – «D’une femme
enceinte qui eut une envie irrésistible de mangerle jourduGrandPardon »
(205).Il estintéressantde noterque dansleMaysebukh,àl’instardespréceptes
de la Bible etde la Michna, les tâchesincombantàlafemme incombentaussià
l’homme. On pourraitdire qu’àtraverslerecueilse fait sentirlaresponsabilité
de lafemme qui joueunrôle importantau sein de lafamille
etdanslaviereligieuse.Si, d’aprèsla Bible, elle estlàpour servirl’homme, onconstate qu’elle
asurtoutà leseconder, principalementdanslesmomentsdifficiles: dansla
pauvreté – lesherbesdechabatqui, grâceàelle,setransformenten mets
succulents– le manteauquisert touràtouràrabbiJudah etàsafemme etqui
leur rapporte de l’ordontil neveutpas.Cependant, lavision misogyne est
fortement représentée – «Desfemmesquisont superficiellesetquichangent
d’avisfacilement» (108) –.«Il estécrit: On peut trouver un homme pieux
11
surcent, maison ne peutpas trouver une femme pieusesurcent» (114) .Les
défautsetles vicesnesontaucunementabsents:l’orgueil – «De lasœurde
lafemme derabbiMeïrqui étaitprisonnière desnon-juifs»(48)
–,ladémesure – «De lafille de l’empereurqui ditàrabbiYossi:“VotreDieuest un
charpentier” »(60le) –,stupre – «Desfemmesquisont superficiellesetqui
12
changentd’avisfacilement» (108l’) –,adultère – «Ce qu’on faisaitautrefois

9.
10.
11.
12.

Cf. «DasMädchen ohneHände » (Grimm,KHM31);«TheMaidenwithoutHands»
(AaTh706).VoirHans-HeinrichBaumann, «DasMädchen ohneHände.ZurGenese
einesMärchenmotivs»,Fabula,XXXVII,1-2,Berlin etNewYork,DeGruyter,1966,
p.259-271.Ceconte quisymbolise l’inceste et saprohibition ne mentionne pasnotre
histoiretalmudiquereprise parleMaysebukh.Cependantellesembleappartenirà ce
cyclecertainement trèsancien.
Occupationrelatée par toutesleshistoiresde l’époque.
Cf.Ecclésiaste7,28:«Ce que mon êtrecherche encore, je ne l’ai pas trouvé.J’ai
trouvéun humainsurmille, mais uneseule femme, parmitoutescelles-là, je ne l’ai
pas trouvée » (trad. d’A.Chouraqui).
Histoire de lamatrone d’Ephèse.