Simples contes des collines

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Extrait : "Elle était la fille de Sonoo, un homme des collines de l'Himalaya et de sa femme Jadéh. Une année, leur maïs ne rendit pas et deux ours passèrent la nuit dans leur unique champ de pavots, qui était juste au-dessus de la vallée du Sudledge, sur la rive de Kotgarh. Aussi, à la saison prochaine, ils se firent chrétiens et apportèrent leur bébé à la mission pour le faire baptiser."

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EAN13 9782335126259
Langue Français

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Préface

Dans l’Inde septentrionale, il y avait un monastère appelé le Chubára de Dhunni Bhagat. Personne ne se rappelait qui était Dhunni Bhagat ni quelle profession il exerçait en son temps. Il avait vécu sa vie, ramassé un peu d’argent et, comme c’est le devoir d’un bon Hindou, dépensé le tout à édifier une œuvre de piété – le Chubára. Cela abondait en cellules aux murs de briques, avec d’éclatantes peintures qui représentaient des dieux et des rois et des éléphants, et des prêtres décrépits venaient s’y asseoir et méditer sur la fin dernière des choses : les allées étaient pavées de briques, et les pieds nus de milliers de fidèles y avaient creusé de vraies rigoles. Des bouquets de manguiers s’élançaient d’entre les briques ; de grands arbres se penchaient au-dessus de la manivelle du puits qui geignait tout du long de la journée ; et des armées de perroquets passaient à tire d’aile à travers les arbres. Les corneilles et les écureuils étaient ici domestiqués, car ils savaient bien que pas un prêtre ne les toucherait jamais.

De cent milles à la ronde, mendiants errants, vendeurs de charmes et vagabonds en odeur de sainteté venaient visiter le Chubára et s’y reposer. Mahométans, Sikhs et Hindous frayaient sur un pied d’égalité à l’ombre des arbres. Ils étaient vieux, et quand l’homme est parvenu aux tourniquets de la Nuit, tous les dogmes du monde lui semblent merveilleusement semblables et décolorés.

Je tiens la remarque de Gobind le borgne. C’était un saint homme qui vivait sur une île au milieu d’une rivière et qui deux fois le jour jetait en pâture aux poissons de petites boulettes de pain. Dans la saison des grandes eaux, quand des cadavres bouffis venaient s’échouer au pied de l’île, Gobind veillait à ce qu’ils fussent pieusement, brûlés, pour l’honneur de l’humanité et en prévision du compte qu’il rendrait un jour à Dieu.

Mais quand les deux tiers de l’île furent emportés par une crue soudaine, Gobind vint à travers la rivière jusqu’au Chubára de Dhunni Bhagat, lui, son vase à boire de cuivre jaune avec la corde du puits autour du goulot, sa courte béquille à reposer le bras semée de clous brillants, sa paillasse, sa grande pipe, son parasol et son haut chapeau en pain de sucre où se balançaient des plumes de paon. Il s’enveloppa de sa courtepointe rapiécée où se mêlaient toutes les couleurs et tous les tissus connus, s’assit dans un coin ensoleillé du silencieux Chubára, et, appuyant le bras sur sa béquille court-emmanchée, il attendit la mort. On lui apportait des aliments et des poignées de fleurs de souci et en retour il donnait sa bénédiction. Il était presque aveugle, et sa figure était couturée, ridée et plissée au-delà de toute croyance, car il avait vécu dans son temps, qui était avant que les Anglais fussent arrivés à plus de cinq cents milles du Chubára de Dhunni Bhagat.

Quand nous eûmes bien lié connaissance, Gobind me disait des contes, d’un ton de voix qui rappelait à s’y méprendre le roulement lointain de lourds canons sur un pont de bois. Ses contes étaient vrais, mais pas un sur vingt ne pourrait être imprimé dans un livre anglais, parce que les Anglais ne pensent pas comme les indigènes. Ils rêvent sans fin à des choses qu’un indigène chasserait de sa pensée jusqu’à une occasion favorable ; et un sujet qui n’arrêtera pas une seconde leur attention occupera l’esprit d’un indigène jusqu’à l’occasion favorable : le résultat c’est que, d’un bord à l’autre d’un profond abîme de malentendu, indigènes et Anglais se regardent effarés, sans espoir de s’entendre.

– Et quel est votre métier honoré ? me dit Gobind un dimanche soir. De quelle façon gagnez-vous votre pain quotidien ?

– Je suis, dis-je, un kerani – un qui écrit avec une plume sur du papier, sans être au service du gouvernement.

– Alors qu’écrivez-vous ? dit Gobind. Approchez-vous, car je ne puis voir votre visage, et la lumière manque.

– Je prends pour sujet de mes écrits tout ce qui est à la portée de mon intelligence et bien des choses qui passent mon intelligence. Mais par-dessus tout je traite de la Vie et de la Mort, et des hommes et des femmes, et de l’Amour et du Destin, selon la mesure de mes talents, mettant le conte dans la bouche d’un, deux ou plusieurs personnages. Puis, par la grâce de Dieu, les contes se vendent et il m’en revient de l’argent par quoi je me maintiens en vie.

– Précisément, dit Gobind. C’est là le travail du conteur de bazar ; mais lui parle tout franc aux hommes et aux femmes et il n’écrit rien du tout. Seulement quand l’histoire a piqué la curiosité des auditeurs et que les catastrophes vont fondre sur les bons, il s’arrête tout court et il exige qu’on le paie avant de reprendre son récit. En est-il ainsi dans votre corps de métier, mon fils ?

– J’ai entendu parler de quelque chose d’analogue quand un conte est très étendu, et qu’il se vend comme un concombre, par petites tranches.

– Ah ! c’est moi qui étais jadis un diseur d’histoires renommé, quand j’allais mendiant sur la route qui va de Koshin à Etra ; c’était avant le dernier pèlerinage que j’ai fait, et que je ferai jamais, à Orissa. J’ai raconté bien des histoires et j’en ai entendu raconter bien d’autres dans les maisons de repos, le soir quand on était gai après la marche de la journée. Mon cœur me dit qu’en matière de contes, les grandes personnes ne sont que de petits enfants, et que le plus vieux conte est aussi le plus aimé.

– Chez vous, c’est vérité, dis-je. Mais les gens de mon peuple désirent des contes nouveaux, et quand tout est écrit, voilà qu’ils se lèvent et déclarent que l’histoire serait meilleure, contée autrement, et ils mettent en doute la vérité des faits ou votre part d’invention.

– Mais quelle folie est la leur ! dit Gobind, brandissant sa main noueuse. Une histoire qui est racontée est une histoire vraie tant qu’en dure le récit. Et quant aux remarques de ces gens-là – vous savez ce que Bilas Khan, qui était le prince des conteurs, a répondu à quelqu’un qui le raillait dans la grande maison de repos qui est sur la route de Jhelum : « Continue, mon frère, et finis ce que j’ai commencé », et le railleur reprit le récit, mais n’ayant ni voix ni talent à apporter à la tâche il dut bientôt s’arrêter, et les pèlerins à souper le nourrirent d’injures et de coups de bâtons la moitié de cette nuit-là.

– Non, mais chez nous, du moment qu’on a donné de l’argent, c’est le droit de l’acheteur ; tout comme nous nous en prendrions au vendeur de souliers de la mauvaise qualité de nos souliers, s’ils s’usaient trop vite. Si jamais je fais un livre, vous le verrez et vous serez juge.

– Et le perroquet dit à l’arbre qui tombait : « Attends, frère, que j’aille te chercher un support ! » dit Gobind avec un petit rire de froide ironie. Dieu m’a donné quatre-vingts ans, et peut-être quelques années de plus. À cet âge, je ne puis guère regarder au-delà de la journée qui m’est mesurée à nouveau chaque jour, comme par faveur. Hâte-toi.

– De quelle façon convient-il que je me mette à la tâche, dis-je, ô chef suprême de ceux qui égrènent des perles avec leur langue ?

– Comment le saurais-je ? Pourtant – il médita un instant – comment ne le saurais-je pas ? Dieu a créé bien des têtes, mais dans le monde entier, chez ton peuple ou chez le mien, il n’y a qu’un cœur. Ce sont tous des enfants en matière de contes.

– Mais il n’y en a pas de si terribles que les petits, quand on déplace un mot ou que, racontant l’histoire une seconde fois, on oublie de mentionner ne fût-ce qu’un unique diablotin.

– Oui, j’ai raconté, moi aussi, des histoires aux petits, mais voici ce que tu dois faire… – Le regard de ses vieilles prunelles tomba sur les peintures éclatantes du mur, sur le dôme bleu et rouge et sur les flammes des poinsettias au-delà. – Parle-leur d’abord des choses que tu as vues et qu’ils ont vues aussi. Ainsi leur connaissance suppléera à tes imperfections. Parle-leur de ce que tu es seul à avoir vu, puis de ce que tu as entendu dire, et puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais ne manque pas de leur parler d’amour et autres choses du même genre. La terre entière est pleine de contes pour qui écoute et ne chasse pas les pauvres de sa porte. Les pauvres sont les meilleurs conteurs qu’il y ait ; car il leur faut mettre leur oreille contre le sol chaque soir.

Après cette conversation, l’idée germa dans ma tête, et Gobind montrait de l’insistance à s’informer de la santé du livre.

Plus tard, après une absence de plusieurs mois, il arriva que je devais partir, pour aller très loin, et je vins dire adieu à Gobind.

– C’est un adieu pour tout de bon maintenant, dis-je, car je pars pour un très long voyage.

– Et moi aussi. Pour un plus long que le tien. Mais le livre ? dit-il.

– Il naîtra quand son temps sera venu, s’il en est ainsi ordonné.

– Je souhaiterais le voir, dit le vieil homme, se rencognant sous sa courtepointe. Mais cela ne sera pas. Je meurs dans trois jours, la nuit, un peu avant l’aurore. Le terme de mes ans est accompli.

Neuf fois sur dix un indigène calcule sans se tromper le jour de sa mort. À cet égard il a la prescience des bêtes.

– Alors tu t’en iras en paix, et c’est une bonne nouvelle, car tu as dit que la vie n’a pas de plaisirs pour toi.

– Mais il est dommage que notre livre ne soit pas né. Comment saurai-je que mon nom y est mentionné ?

– Parce que je promets qu’en tête du livre, précédant tout le reste, on verra ceci écrit : « Gobind, sadhu, de l’île de la rivière et attendant Dieu dans le Chubára de Dhunni Bhagat, a parlé le premier de ce livre », dis-je.

– Et a donné son avis – l’avis d’un vieillard. Gobind, fils de Gobind du village de Chumi dans le tehsil de Karaon, district de Mooltan. Cela aussi sera-t-il écrit ?

– Cela sera écrit aussi.

– Et le livre ira par-delà l’Eau Noire jusqu’aux maisons de ton peuple, et tous les sahibs connaîtront mon nom, moi qui ai quatre-vingts ans ?

– Tous ceux qui liront le livre le connaîtront. Je ne puis répondre des autres.

– C’est là une bonne nouvelle. Appelle à haute voix tous ceux qui sont dans le monastère, et je veux leur dire cela.

En rangs serrés ils approchèrent, faquirs, sadhus, sunnyasis, byragis, nihangs et mullahs, prêtres de toutes les confessions, exhibant toutes les variétés de loques, et Gobind, appuyé sur sa béquille, parla, tant et si bien que leur cœur se gonfla visiblement d’envie et qu’un ancien à cheveux blancs invita Gobind à penser plutôt à sa fin dernière qu’à une renommée périssable due à des bouches étrangères. Alors Gobind me donna sa bénédiction et je m’en allai.

Ces contes ont été recueillis de tous côtés, et ils viennent de toutes sortes de gens, prêtres du Chubára, Ala Yar le ciseleur, Jiwun Singh le charpentier, hommes à peine entrevus sur des bateaux à vapeur ou dans des trains tout autour du monde, femmes filant à la porte de leurs chaumières dans le crépuscule, officiers et gentlemen déjà morts et enterrés, et j’en dois quelques-uns, mais ce sont de tous points les meilleurs, à mon père. La plupart de ces contes ont paru dans des magazines ou des journaux, et j’adresse mes remerciements aux rédacteurs en chef de ces publications ; mais quelques récits sont nouveaux de ce côté-ci de l’eau, et il y en a qui n’avaient pas encore vu le jour.

Les histoires les plus remarquables sont, bien entendu, celles qui ne paraissent pas – pour des raisons trop claires.

Lispeth

Voyez, vous avez rejeté l’Amour ! Quels sont ces dieux auxquels vous me commandez de plaire ? Les Trois en Un, l’Un en Trois ? Non pas ! Je retourne aux dieux de mon peuple. Il se peut qu’ils me donnent plus de bien-être que votre Christ glacé et vos Trinités emmêlées.

(Le Converti.)

Elle était la fille de Sonoo, un homme des collines de l’Himalaya et de sa femme Jadéh. Une année, leur maïs ne rendit pas, et deux ours passèrent la nuit dans leur unique champ de pavots, qui était juste au-dessus de la vallée du Sudledge, sur la rive de Kotgarh. Aussi, à la saison prochaine, ils se firent chrétiens et apportèrent leur bébé à la mission pour le faire baptiser. Le chapelain de Kotgarh donna à la petite le nom d’Élisabeth, que les paharis des collines prononcent « Lispeth ».

Plus tard, le choléra entra dans la vallée de Kotgarh et emporta Sonoo et Jadéh, et Lispeth devint moitié servante moitié demoiselle de compagnie, à Kotgarh, chez la femme du chapelain d’alors. Ceci se passait après le règne des missionnaires moraves en cet endroit, mais avant que Kotgarh eût tout à fait oublié son titre de maîtresse des collines du nord.

Le christianisme fit-il du bien à Lispeth ? Les dieux de son peuple en auraient-ils fait autant pour elle dans tous les cas ? Je n’en sais rien, mais elle devint charmante en grandissant. Quand une fille des collines devient charmante, elle vaut la peine qu’on fasse cinquante milles par de mauvais chemins pour aller l’admirer. Lispeth avait un visage grec, – un de ces visages comme on en peint si souvent et comme on en voit si rarement. Elle était pâle, avec des tons d’ivoire, et, eu égard à sa race, extrêmement grande. De plus, elle possédait des yeux qui étaient admirables ; et si elle n’avait pas porté les abominables cotonnades chères aux missions, vous auriez cru, en la rencontrant soudain au penchant des collines, que c’était la Diane des Romains qui s’en, allait à la chasse.

ELLE DESCENDIT PAS À PAS

Lispeth se fit vite au christianisme, et ne s’en débarrassa pas quand elle devint femme, comme font quelques filles des collines. Les gens de sa race la détestaient, parce que, disaient-ils, elle était maintenant une blanche et se lavait tous les jours ; et la femme du chapelain ne savait pas que faire d’elle. On ne peut pas demander à une déesse imposante, haute de cinq pieds six pouces dans ses souliers, de laver des assiettes et des plats. Elle jouait avec les enfants du chapelain et enseignait à l’école du dimanche, et lisait tous les livres de la maison, et devenait de plus en plus belle, comme les princesses dans les contes de fées. La femme du chapelain dit que le jeune fille devrait entrer en service à Simla, s’y faire garde-malade ou quelque chose de comme il faut. Mais Lispeth ne voulait pas entrer en service. Elle se trouvait très heureuse où elle était.

Il n’y avait pas beaucoup de voyageurs à cette époque, mais quand il en venait, Lispeth se retirait dans sa chambre et donnait un tour de clé, crainte qu’on ne l’emmenât à Simla ou quelque part dans le monde inconnu.

Un jour – elle avait dix-sept ans depuis quelques mois – Lispeth sortit pour faire un tour. Elle ne marchait pas à la manière des dames anglaises, qui font un mille et demi dans la campagne et reviennent en voiture. Elle couvrait de vingt à trente milles dans ses petites promenades de digestion, battant tout le pays entre Kotgarh et Narkunda. Cette fois-là elle revint à la nuit noire et descendit pas à pas la pente abrupte qui mène à Kotgarh, avec quelque chose de lourd dans les bras. La femme du chapelain sommeillait dans le salon quand Lispeth rentra, soufflant avec difficulté et épuisée par le poids de son fardeau. Lispeth le déposa sur le sofa, et dit simplement : « Voici mon mari. Je l’ai trouvé sur la route de Bagi. Il s’est blessé. Nous le soignerons et quand il sera rétabli votre mari nous unira. »

Lispeth n’avait jamais encore exprimé ses vues sur la question du mariage, et la femme du chapelain poussa un cri d’horreur. Toutefois il fallait s’occuper tout d’abord de l’homme qui était sur le sofa. C’était un jeune Anglais, et sa tête avait été entamée jusqu’à l’os par une arête ébréchée. Lispeth dit qu’elle l’avait trouvé en descendant la colline et qu’elle l’avait rapporté. Il respirait drôlement et avait perdu connaissance.

On le mit au lit et le chapelain, qui savait un peu de médecine, lui donna ses soins ; et Lispeth attendit derrière la porte dans le cas où on aurait eu besoin d’elle. Elle expliqua au chapelain que c’était là l’homme qu’elle voulait épouser ; et le chapelain et sa femme lui reprochèrent sévèrement l’inconvenance de sa conduite. Lispeth écouta tranquillement et répéta sa première proposition. Il faut une forte dose de christianisme pour détruire les instincts barbares de l’Orient, comme par exemple de tomber amoureux à première vue. Lispeth, ayant trouvé l’homme qu’elle adorait, ne voyait pas pourquoi elle devrait garder le silence sur le choix qu’elle avait fait. Elle allait soigner cet Anglais jusqu’à ce qu’il fût suffisamment rétabli pour l’épouser. Tel était son programme.