Six personnages emmerdent l'auteur

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40 pages
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Albrecht Weiss est écrivain. Peut-être même un écrivain raté, auquel un seul éditeur a jamais accordé sa confiance. D’ailleurs, les critiques sur son œuvre se font de plus en plus acerbes, négatives, son public se raréfie et son nouveau roman n’avance pas, s’enlise, peine à être écrit.



Jusqu’au jour où, sans prévenir, ses personnages font irruption dans son salon et décident de s’écrire eux-mêmes.








Six personnages emmerdent l’auteur

est un roman existentiel sans être pédant, drôle et cynique, ironique et élégant, qui pose une question essentielle : de l’auteur ou de ses personnages, qui sont les plus réels ? Et toi, lecteur, es-tu sûr d’être réel ?

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EAN13 9791034201488
Langue Français

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Manuela Legna
Six personnages emmerdent l’auteur
Albrecht Je jette le magazine avec la hargne du père outragé . Pourquoi les écrivains ratés sont-ils aussi nombreux à devenir critiques ? Si en core certains avaient l’intelligence de reconnaître le talent, leur échec serait amoindri à défaut d’être réparé et ils conserveraient une relative utilité. Mais au lieu d e s’employer à la reconnaissance des vrais écrivains, ces Thersite prennent la revanche la plus mesquine qui soit : conchier ce qui les dépasse. Les retours sur mon dernier enfant n’ont même pas l’élégance de la satire, ce ne sont que puérilités et grossièretés. Au fil des années, le silence médiatique autour de mes publications a fait place à d’occasionnelles entrées sur Internet, tournant en dérision mes formulations classiques. Et maintenant, ça ! L’envie me prend de démolir poi nt par point les arguments de ce torchon. Extirpée de la corbeille à papiers, la rev ue déploie à nouveau ses calomnies : « Est-il possible d’imaginer la rencontre du marqui s de Sade et des Bidochon ? Nous ne l’avions pas rêvé, Albrecht Weiss l’a fait.Dépositions intimes, mémoires érotiques d’un brigadier proche de la retraite, n’est malheur eusement pas à la hauteur de l’audace du concept. Quelques courageux braveront l a broussaille d’un style nauséeux pour franchir les vingt premières pages, mais aband onneront assez vite le brigadier Bonnet au rut poussif qui le tenaille entre une ass iette de ravioli en boîte et un passage au PMU. » J’inspire, cherchant déjà une rétorsion. « Pour ceux qui pensaient que la philosophie du bou doir ne pousserait jamais les portes d’un commissariat d’Aubenas, l’indigestion e st d’autant plus violente que le pari était risqué. Mais on se remet vite du choc en se p ersuadant, pour se rassurer, que l’intention de l’auteur était de faire rire (jaune ?). » D’un clic rageur, j’ouvre la page d’accueil de mon blog. Je tremble et j’écume. Les doigts suspendus au-dessus des touches, je laisse m onter ma colère, certain d’y trouver l’inspiration, et martèle les premiers mots : « Chers lecteurs… » Une pause. Quels termes employer pour laver l’affro nt ? Aucun ne serait assez cinglant pour remettre cet insignifiant personnage à sa place ! J’hésite, tourne et retourne la réponse dans ma tête et ma respiration ralentit peu à peu. Il me vient quelques piques bien senties, mais mes mains impuis santes s’affalent finalement sur le bureau. La délivrance n’aura pas lieu. Un souvenir vient me narguer : Bonnet échouant à garder son érection dans le lit de la buraliste. Cette image prend soudain toute sa dimension symbolique. Les mois suivants seront une pénible fuite en avant , à la recherche d’un nouveau sujet. J’évite soigneusement tout périodique suscep tible de contenir la moindre allusion à mon roman. Je me remémore l’enthousiasme avec leq uel j’en ai entamé la rédaction, il y a deux ans. La certitude qu’il allait clouer l e bec aux abrutis, la reconnaissance longtemps attendue… Tout cela est bien loin. Seule reste l’incompréhension du
lectorat. Pour ne rien arranger, fréquentant les mêmes cercle s que mon éditeur, je le croise parfois à des dîners. Henri Béraud est un bonhomme un peu terre à terre, quoique bienveillant et ouvert, et il préfère les relevés d e ventes au génie. Cela dit, Béraud senior était mon plus vieil ami, pour ne pas dire u n véritable frère, et depuis sa mort, je me fais un devoir de venir en aide au fiston en rel evant un peu le niveau de son catalogue. Un soir, le salon d’une artiste reçoit un vivier de plus ou moins intellectuels. Une fois les banalités d’usage échangées, je me sens prêt à aborder avec lui la suite des opérations. Je lui confie donc : — J’ai commencé hier un nouveau manuscrit. On peut dire aujourd’hui que j’entame ma phase de maturité d’un point de vue stylistique. Tous les véritables hommes de lettres connaissent cette étape de l’affirmation, d e l’accomplissement… Eh bien, ça y est : j’entre dans le cycle de la plénitude. — Bien, bien… Et de quoi on parle, cette fois ? — C’est le premier tome d’une saga, le fruit d’un l ong travail de recherches sur l’évolution de la classe moyenne parisienne en 1968 . Quelque chose de très abouti, Henri. Très… Je cherche encore le titre. Il me semble qu’Henri hausse légèrement les sourcil s lorsqu’il hoche la tête, sans se départir de son sourire aimable. Il manifeste toujo urs son intérêt de cette façon débonnaire. — Ça va te plaire, tu verras : je pense pouvoir dir e que ça surpasse lesChroniques de San Francisco. Je capte un mouvement de paupière, une lueur au fon d des yeux. — Envoie-moi tes premières pages dès que possible, conclut-il, on te fera une com’ du feu de Zeus en temps voulu. Comme d’habitude, Henri sait que je vais l’épater, et comme d’habitude, il passera outre les faibles perspectives de vente pour enrich ir son fonds d’une œuvre de valeur.
Lydia Encore une foutue soirée entre étudiants. Rodolphe est bien mignon, mais c’est la dernière fois que je fous les pieds dans une de ces fêtes mortelles. Personne danse, personne rit, ça parle politique jusqu’à pas d’heur e. Je crois que c’est pas la première fois que je me fais cette promesse… Je sais plus. L ui s’est calé dans un coin, peinard, il fait déjà plus attention à moi. Il avait pas env ie de se pointer seul, tout simplement. Et maintenant je dois m’occuper, ou partir. J’ai envie de snober quelqu’un, pour me venger. Mais pour ça, il faudrait trouver quelqu’un qui ait envie de me parler. C’est l’inconvénient lorsqu’on veut faire la fière : il f aut d’abord l’être un peu moins, le temps d’avoir un public. Au cabaret, j’ai qu’à descendre en salle, après le spectacle, pour que les hommes cherchent mon attention, même si j’ai plus mon cost ume de scène. Ils sont drôles, tous, à vouloir un peu de moi. Un regard, un battement de cils, un frôlement qui froufroute. Je les aime bien, au début, lorsqu’il me regarde. Et p uis ils ouvrent la bouche et je m’ennuie. Pourtant je reste, je continue de sourire , je les flatte. À chaque petit compliment ou plaisanterie que je fais, chaque fois que je ris à une connerie, je meurs un peu. À l’intérieur. Je voudrais être n’importe o ù plutôt que là, à leur parler. Ici, c’est pire. Pourquoi je suis venue ? Ce salaud de Rodolphe fait l’important au milieu d’un groupe à col roulé noir. Il ouvre presq ue jamais la bouche. Mais quand il le fait, tout le monde est pendu à ses lèvres, comme s ’ils étaient devant Dieu ou ce mec avec un œil qui dit merde à l’autre, que je vois pa rtout dans les journaux et sur les murs de la chambre de Rodolphe. Même quand il dit que tr ois mots. Ça marche qu’avec les crâneurs qui s’habillent en beatniks, par contre. D es groupes, il y a que ça à cette fête. Dans un coin, une espèce de petite bourge à perles et robe droite caquette pour un trio de filles à couettes, qui ont les yeux qui brillent . Même ceux qui s’adressent pas la parole entre eux restent collés comme un chœur tris te qui attend son tour. On se mêle pas à un chœur à l’improviste. Il y a des règles, u ne chorégraphie, même pour ces étudiants de gauche qui se croient libres et antibo urgeois. Je cherche un mec seul, un public facile. Et je le trouve, avachi sur un vieux piano. La tête sur le clavier et le doigt qui titille toujours la même touche, sans doute qu’ il s’ennuie autant que moi. Il a beau s’isoler, je vois tout de suite que c’est un poseur , lui aussi. Si je prenais une photo de lui comme ça, ça pourrait faire une couverture d’al bum pour Aznavour. Quand je m’assois à côté de lui, il réagit pas et le doigt c ontinue de taper son rythme chiant. Public difficile. Il est beau, cela dit, avec sa cr inière noire hirsute. Mais avec un air de petit garçon fragile que je connais bien. Les mecs comme lui, ça vous récite des poèmes mais c’est tout le temps triste et rasoir. — Tu sais en jouer ou juste cette note ? je dis. Il relève la tête, l’air vraiment con. Il a pas com pris ou bien il vient de se rendre compte que je suis là. Il se redresse en rougissant mais sans se presser, il garde le dos voûté. Son « eeeuh » est mou comme un pet. Mais j’a i rien d’autre sous la main. — Tu es musicien ? J’aime les musiciens, tu sais.
Son oui tient en un sourire benêt, sans aucune fier té, avec encore plus de rouge. Désespérant. Quand on parle un peu trop à ce genre de gars, soit il trouve normal de se faire ignorer ensuite, soit il s’accroche pendan t des siècles. Dans les deux cas, c’est pas ce que je veux. Mais venir ici non plus, c’est pas ce que...