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Sœur ainée

De
339 pages

L’oncle Dubol allait arriver de Paris par la voiture de six heures, le bon oncle Dubol, avec ses malles et son sac tout bourrés de cadeaux.

Et, songeant au retour de son oncle, Tristan semblait avoir secoué sa mélancolie d’enfant malade. Sous son front pâle, ses yeux, si fixés d’habitude, scintillèrent doucement, et ses lèvres, que bridait la fièvre, frissonnèrent vaguement d’un sourire.

Tristan avait accompli sa quinzième année, mais on l’appelait encore le petit Tristan.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Fernand Calmettes
Sœur ainée
PRÉFACE
A MADAME LA COMTESSE DE LOYNES Quand vous m’avez accueilli, Madame, parmi les élus de votre salon littéraire, j’étais quelque peu sauvage. J’avais cru qu’on peut vivre d ans l’intimité des choses, sans la fréquentation des hommes, et je m’étais éloigné d’e ux pour mieux suivre mon labeur, pour mieux affranchir ma pensée. Mes études, je ne sais par quelle erreur de mon des tin, s’étaient dirigées vers l’archéologie et je me suis longtemps enfermé dans les musées ou les archivas sans y trouver la joie quo j’y cherchais. J’ai commencé par m’y plaire cependant, et dans les salles d’antiques, où m’attiraient mes préférences, je jugeais étranges, presque imper tinentes, les jolies femmes qui passaient. Elles regardaient avec indifférence les dieux de marbre tout frustes, tout cassés, les dieux que j’admirais, et leur dédain semblait dire qu’elles n’en voudraient pas de pareils pour décorer le vestibule de leurs petits hôtels. Plus rarement, des enfants apparaissaient, tirés pa r leurs mères, qui traversaient les salles à la hâte, comme perdues ; stupides d’ahuris sement ils ne sortaient de leur hébétude que pour fourrer au passage leurs doigts dans les yeux émaillés des momies. J’ai honte de vous avouer que cela me semblait alors un sacrilège. Puis, certain jour, l’un des Administrateurs du Lou vre amena dans les galeries anciennes, pour lui en faire les honneurs, une bell e personne toute rayonnante de charme. Elle se laissa conduire jusqu’à la porte de s salles de sarcophages hébraïques, mais, quand elle aperçut alignés tous ces blocs funéraires : « Oh ! pas par là, » dit-elle à son guide, avec un délicieux frisson des lèvres, comme si elle avait déjà senti le froid de mort qui planait sur ces reliques de pierre, et, lo ngtemps après qu’elle fut partie, s’exhalait encore la traînée de ses parfums vivifiants. Depuis lors, jamais je n’ai pu pénétrer dans les mu sées d’antiques sans les trouver mornes, sans y respirer malgré moi comme un air de nécropole et, si l’étude m’y retenait trop longtemps, j’attendais impatient qu’il vint, p our m’y distraire, un frais visage de femme ou l’œil clair d’un enfant. Ce fut la fin de mes illusions archéologiques. Je m e reprochai les longs jours écoulés derrière les murs des écoles ou dans la poussière d es bibliothèques et je me détournai vers une. source d’impressions plus saines et plus libres, vers la nature. J’ai voulu l’étudier, la connaître, et j’ai changé de métier pour elle ; je me suis fait peintre pour la copier, la poursuivre dans ses formes éternellement jeunes, éternellement belles. Mais encore j’ai vécu d’isolement, en la se ule compagnie d’un vieux maître vénéré, ne cherchant pas d’inspirations en dehors de ses leçons et de moi-même. C’est un grand dommage pour l’esprit que son obstination dans la solitude. Il s’affaiblit de toutes les forces, qu’il ne prend pas aux autres , et surtout il perd la faculté d’exaltation, que peut seule développer l’intimité des intelligences supérieures. Et cette vérité, je l’ai seulement comprise quand v ous me l’avez fait comprendre, au jour où vous m’avez ouvert votre salon, où vous m’avez élevé soudainement à la société des grands esprits de notre temps. Tous, je les ai vus, historiens, poètes, critiques, romanciers ou dramaturges, l’Académie du présent et l’Académie de l’avenir, tous, entraînés par votre grâce familière,
se révéler dans la sincérité de leur génie, tous cherchant, autour de vous, à dégager de la pensée moderne la formule de l’éternelle beauté. Et j’ai su comment ils y parvenaient : ils avaient simplement de belles imaginations. L’imagination, la vraie source du génie, la faculté souveraine par excellence, était précisément celle que j’avais le plus méconnue. Sans elle on ne pouvait espérer de vous plaire et je ne voulais pas y renoncer. J’ai cru qu’elle trouverait à s’exercer plus aiséme nt sous la forme littéraire, la seule forme qui, par des moyens simples, une écritoire sur un bureau, permet à l’esprit les plus grandes hardiesses, les plus vastes entreprises, et vous avez eu l’indulgence de vous intéresser à ma première œuvre d’imagination. Sans cet encouragement les autres assurément n’auraient pas osé naître. C’était une courte nouvelle de conception timide et d’exécution indécise ; mais vous ne l’aviez pas condamnée sans rémission et cela m’a su ffi pour m’enhardir dans la voie d’écrire. De cette nouvelle est sorti mon second li vre et, s’il n’a pas par là même une recommandation suffisante pour mériter l’honneur de vous être dédié, permettez-moi, Madame, d’en invoquer une autre en sa faveur. Il se présente à vous sous un titre général, l aLutte pour le devoir,de légende sorte collective que je veux inscrire en tête de mes ouvr ages, afin d’en résumer la pensée dominante ; car vous m’avez appris, Madame, la piti é pour les âmes tourmentées du besoin de se dévouer, la pitié pour tous ceux qui s e donnent, parce qu’ils ont l’étrange illusion de croire qu’ils sont utiles et qu’ils se doivent. Ils se trompent, paraît-il. A n’écouter que l’ensei gnement de notre philosophie contemporaine, leur héroïsme n’a pas plus de réalit é que leur chimère, et, pour notre science, leur fièvre de dévouement est un cas patho logique tout comme un autre. Ils appartiennent, veut-on dire, à cette classe de mono manes, de déments inoffensifs, à laquelle on rattache tous les croyants qui ne viven t que pour leur foi. Ils auraient uniquement la folie du devoir et du sacrifice. Ce n’est pas la mode de les mettre en romans. Comme la vertu dont elle dérive, leur folie a le tort d’être parfois ennuyeuse, et ceux q ue nous en voyons le plus atteints ont perdu l’habitude de s’amuser et de rire. Ils ont l’esprit trop occupé de leur idéal. On ne plaisante plus dès qu’on croit. Mais ils sont bons, parce qu’ils aiment ; ils sont simples, parce qu’ils n’ont qu’un but ; ils sont généreux, parce qu’ils goûtent le plaisir de souffrir pour les autres. Ils sont tragiques aussi, puisqu’ils savent au besoin mourir pour leur enthousiasme. Vous jugerez, Madame, s’ils sont vraiment indignes d’être mis en romans. C’est par leur entêtement bienfaisant et leurs pass ions héroïques, c’est surtout par leurs douleurs qu’ils ont votre sympathie. Je serais heureux, Madame, si j’avais pu faire partager au lecteur un peu de l’intérêt qu’ils vous inspirent. FERNAND CALMETTES.
I
TRISTAN ET MARIE
L’oncle Dubol allait arriver de Paris par la voitur e de six heures, le bon oncle Dubol, avec ses malles et son sac tout bourrés de cadeaux. Et, songeant au retour de son oncle, Tristan sembla it avoir secoué sa mélancolie d’enfant malade. Sous son front pâle, ses yeux, si fixés d’habitude, scintillèrent doucement, et ses lèvres, que bridait la fièvre, frissonnèrent vaguement d’un sourire. Tristan avait accompli sa quinzième année, mais on l’appelait encore le petit Tristan. En lui, l’âme seule avait grandi et sa tête, trop lourde pour le corps, penchait de l’une à l’autre épaule au gré des songeries. Il n’avait de vigueur que pour la pensée. Depuis quatre ans il était ainsi ; car, depuis quatre ans, il avait perdu sa mère, sa mère toute blonde et toute caressante, au visage clair, à la v oix pure, sa mère, dont le regard si profond et si doux le hantait tel qu’une vision fidèle. Était-ce l’obsession de son cerveau débile ? mais i l la revoyait souvent comme une ombre vivante, comme une forme à jamais aimée, sa m ère, dont les baisers et les caresses l’avaient pénétré d’un impérissable souvenir, et, durant les heures du jour qu’il passait couché sur la plage, il explorait le ciel en y cherchant sa mère. A quinze ans, il s’épuisait de langueur, touché par une de ces souffrances qui, d’ordinaire, effleurent à peine le cœur d’un enfant, et les seules consolations qu’il parût désirer en ce monde, c’étaient, les instants d’illusion qui ramenaient devant lui l’image si chère. Il la poursuivait sans cesse et la retrouvait, chaq ue jour, à travers les nuages qui glissent comme des voiles blancs sur le bleu de l’infini, chaque nuit, dans la chambre, en des lueurs si subtiles que lui seul savait les percevoir. Et rien n’était doux à sa pensée, nécessaire à son cœur, comme ces apparitions familières. Il les invoquait, les appelait, se perdait devant elles en extase. Il voulait sa mè re, la posséder sous son regard, telle qu’il l’avait connue, triste et résignée. Elle était la sœur de l’oncle Dubol, mariée trop je une à un homme qui l’avait abandonnée, pour courir l’aventure en des pays dont il n’était pas revenu. Et pauvre, ignorante des. choses de la vie, ne sachant comment on gagne son pain, elle avait, en suprême ressource, demandé secours puis asile à son frère. Lui n’avait pas, comme elle, l’âme ouverte aux gran des expansions. D’esprit honnête et d’humeur contenue, il s’était marié plutôt par o ccasion que par sentiment, et devenu veuf restant avec une fille, il n’avait plus eu d’autre souci que de conduire ses affaires et d’élever son enfant. Elle était charmante sa fillette Marie, mais il ne la considérait guère. Pour lui, les femmes ne comptaient pas, assez indifférent à ce qu’elles peuvent donner : l’intimité du foyer, le dévouement fidèle et la douceur aimante. Une fille ! c’est un fils qu’il souhaitait, un fils, dont il eût fait le compagnon de ses travaux, le continuateur de son œuvre. Quand sa sœur lui vint avec le petit Tristan, il s’attacha tout de suite et sans réserve à ce fils d’adoption que le sort lui envoyait. Il n’eut pas pour la mère les mêmes attentions ; elle trouva chez lui le confort et l’aisance, tout ce qui peut aider à la santé du corps, mais rien de cette sympathie consolante dont les êtres navrés ont tant besoin. Incomprise en sa douleur, victime de sa complexion trop délicate, rien ne sut la retenir dans la vie, pas même son amour, son amour immense pour son petit Tristan. Un jour de décembre, elle s’en était allée, elle aussi, au pays dont on ne revient pas.
Elle s’en était allée en disant à sa nièce Marie, fillette encore en ce temps-là : — Je te confie Tristan. C’est une âme fragile. Écarte de lui tout ce qui brise. Et Marie avait grandi dans ce souvenir. Elle était plus âgée que Tristan de quatre ans au moins, courageuse et forte, taillée pour le devoir. Elle ne ressemblait pas à son père, et tout au plus avait-elle reçu de lui son inflexible droiture ; mais, de la nature, elle tenait une âme ardente, et, lorsque Tristan fut orphelin, elle l’accepta comme un logs sacré, heureuse de se dévouer à lui, parce qu’il était faible et n’avait plus de mère. Elle savait ce qu’il en coûte de douceurs et de joie à ceux que le destin a privés trop tôt de la tendresse qui leur est due. Elle aussi n’avai t pas sa mère ; elle ne l’avait jamais connue, et la vague idée qu’elle s’en faisait aujourd’hui, c’était l’idée d’un amour à jamais ignoré, d’un bonheur évanoui pour toujours. Et toutes ses volontés, toutes ses énergies s’emplo yaient à remplacer auprès de Tristan l’affection qu’il avait perdue. Elle y apportait une passion singulière, et, comme il arrive souvent pour ceux qui trouvent trop de charm e à se dévouer, elle s’abandonnait sans réserve, avec excès, à l’accomplissement de sa tâche. Elle s’abusait elle-même, trahie par les emportements de son cœur, impatiente de sacrifice jusqu’à se rendre parfois importune à ce cousin, presque jeune homme, qui s’irritait d’être traité comme un petit garçon. Elle le veillait avec une sollicitude inquiète, lui souriait du sourire vivifiant qu’ont seules pour leurs enfants délicats les grandes sœurs ou les mères. Elle redoutait surtout pour lui cette paresse des malades qui se complaisent dans leur langueur et s’abîment dans leur immobilité. Elle l’observait, sans jamais détacher de lui son regard, et devinait, avec un merveilleux instinct, à des signes à peine sensible s, s’il se déciderait à jouer un peu, à marcher au moins, à quitter ses rêves décevants. El le fut tout heureuse de lui voir un visage presque souriant.  — Tu penses au bon oncle Dubol ; il sera content. Viens, nous lui pécherons des crevettes. Et, sans donner à Tristan le temps de la résistance , elle le déchaussa, lui releva les jambes du pantalon, le mit debout, lui logea dans la main le filet, sur le dos le panier, et l’entraîna doucement. La mer se retirait, laissant aux creux des roches d e petites mares, où, pendant le reflux, s’abritent quelques menus poissons. On n’y peut pêcher d’abondance ; mais on y trouve de ces salicoques grises, dont l’oncle Dubol était très friand. — Viens, nous avons encore le temps d’en cueillir une bonne part. L’oncle la mangera de meilleur appétit, si c’est de toi qu’elle lui vient. Puis, pour exciter Tristan et lui donner l’exemple, Marie s’élança lestement, sautant d’une pierre à l’autre, traversant d’un bond les flaques d’eau, où son image se reflétait fièrement dans le mirage du ciel bleu. Elle était belle ainsi, sous son costume de velours sombre, un vrai costume de voyage, façonné pour le buste à la mode des habits d’homme et la jupe relevée sur des bottes molles. Obligée de vivre en cette solitude, pendant la saison mauvaise, pour la santé de Tristan, elle s’habillait à l’aise, afin de braver la mer et le vent. Elle était belle peut-être, mais elle savait, bien qu’elle ne plaisait pas à Tristan. Bruno et robuste, elle ne lui rappelait rien de la blonde et frêle image qu’il aimait. Elle essayait de se contraindre à des façons douces, de se faire câline et séduisante pour ce garçon capricieux et malade ; elle le heurtait, en dépit d e tous ses efforts, par les élans de son âme vigoureuse, qu’elle refoulait en vain. Il se lassa vite de la suivre, et, tandis qu’elle c ourait sur les roches, avec les allures d’une chèvre sauvage, il s’assit en arrière et reprit sa rêverie. D’instinct, Marie ne le sentit
plus à ses côtés, se retourna, le vit abattu, revint à lui. — Es-tu las ? Veux-tu rentrer ? Je vais t’amener Jeannot. Jeannot était un grand âne, aux longs poils blancs, avec une tête énorme, un vieil âne docile et sûr, qu’on avait acheté pour les promenad es de Tristan. En ce moment, la croupe tournée contre le vent, il attendait, à la p lace même où Marie l’avait laissé, immobile, insouciant de l’heure qui passe et, perdu en un désir de vague pâture, il regardait les dunes qui verdoyaient dans le lointain. Tristan ne voulut point Jeannot. Il était las surtout de s’ennuyer ; il repoussa Marie d’un geste fatigué et parut désirer qu’on le laissât à ses songes. Rien n’était monotone comme cette plage en ces prem iers jours de juin, car, les baignours qui la fréquentent n’y devaient arriver q u’avec l’été. On n’y rencontrait guère que des ramasseuses de moules ou des pêcheurs tenda nt leurs lignes et leurs filets. Cependant, entre deux roches, Marie crut dis. tingu er une silhouette d’une tout autre élégance que celle des gens de mer. — Vois donc Tristan, sans doute un visiteur pour le château ! Tristan ne releva pas la tête ; rien ne pouvait le distraire de ses mornes pensées. Alors, Marie s’imagina de pêcher pour lui rapporter son butin. Il s’y intéressa d’abord, se laissa remettre en main le filet, le glissa sous l’eau, releva deux salicoques et retomba sans énergie. Marie ne se décourageait pas aisément. Elle renouve la l’épreuve et fouilla plus activement les mares, dans l’espoir d’une capture importante qui pourrait amuser Tristan. Elle s’animait à la poursuite de son désir, quand u n cri, un cri connu, un cri redouté la redressa : — Maman là... Maman qui m’appelle... Debout, les yeux pleins d’éclairs, les lèvres serré es, les bras jetés en avant, Tristan exaltait tout son être vers le ciel, vers un nuage blanc qui brillait sous un rayon de soleil : — Maman là... Et sa gorge contractée se détentit avec des cris in articulés, tandis que ses doigts se crispèrent en une angoisse livide. Marie s’était élancée vers lui ; mais, avant qu’elle eût pu le rejoindre, il s’abattait le front sur la roche. Elle eut un tel cri de terreur maternelle que là-ba s Jeannot fit un bond sur le sable. Tristan était inerte, les mains ramenées à son cou, comme pour dégager son souffle suffoqué, et Marie, anéantie par la secousse, restait à le contempler, dans la stupeur du saisissement. — Qu’a-t-il, Mademoiselle ? Est-ce votre frère ? Permettez-moi de vous aider. Sous l’accent de cette voix étrangère, Marie tressa illit, confuse de s’être laissée surprendre dans le désarroi de ses sentiments, plus confuse encore, lorsqu’elle vit devant elle le fier jeune homme qu’elle avait distingué tout à l’heure au creux des roches. Alors, vaguement, au milieu de son trouble, elle se pencha pour relever Tristan. Déjà le jeune homme le tenait dans ses bras. Sans h âte, il examinait la tempe, où se devinaient deux blessures, à travers les viscosités marneuses et les débris mêlés à l’éclaboussure du sang.  — Je puis vous rassurer, Mademoiselle, les déchiru res ne sont pas profondes. Je m’étonne que votre frère reste évanoui. Tandis qu’il parlait, Marie l’observait anxieuse, c omme pour lui demander s’il était sincère. Il la comprit du regard : — Oui, Mademoiselle, je suis un peu médecin. Mais elle ne le quitta pas encore des yeux, retenue par un reste d’effarement, et lui s’imagina qu’elle l’interrogeait à nouveau :
— Votre cri m’a fait peur, Mademoiselle, et je suis accouru. Puis plus bas il ajouta : — Robert de Trémines ; c’est ma mère qui habite le château. Saisie par cette confidence qu’elle n’avait pas sollicitée, Marie eut le sentiment de son inconscience et vivement elle courut mouiller son m ouchoir à la mare la plus proche ; puis elle revint à Tristan, lui lava le front, le débarrassa de toutes les souillures. Sa main tremblait légèrement, et, dans l’expression de son visage, on lisait une sorte de malaise nerveux, d’émotion mal contenue. Robert eut pitié d’elle.  — Laissez-moi ces soins, Mademoiselle ; je crains qu’ils ne vous impressionnent douloureusement. Elle ne voulut point abandonner sa tâche et s’y rep rit avec une volonté de tendresse attentive et de fermeté résolue. — Ce n’est rien, Mademoiselle. Croyez-moi, ce n’est rien. Il nous faut seulement deux compresses. Marie tendit son mouchoir à déchirer, un mouchoir d e fine batiste à bordure de dentelles ; par une réserve irréfléchie, Robert hésitait à le sacrifier ; elle le lui arracha des mains pour en faire deux morceaux. Avec eux, en se servant de sa cravate et de quelques ficelles, il parvint à disposer un bandage raisonnable. — A présent, rentrons vite. Monsieur, prenez l’enfant. J’irai chercher notre âne. Elle eut bientôt fait de rejoindre Jeannot, d’assujettir la selle, de resserrer la bride ; tout était prêt pour la route, lorsque Robert parut avec Tristan dans les bras. Il l’assit en fourche et, pendant la marche, le soutint de toutes ses forces, afin de lui épargner la douleur des soubresauts. Mais le pas de la bête se désordonnait selon les inégalités de la grève et Robert sentait le front meurtri balloter sur son épaule. Un choc vigoureux pouvait rouvrir la blessure. Marie comprit le danger. Comme toutes les créatures d’affection, elle avait l’intuition des dévouements nécessaires. Elle vint se placer au flanc opposé de Jeannot, puis elle passa son bras, tout contre celui du jeune homme, sous la tête de Tristan, afin de former à deux un appui plus solide. Ils s’avançaient ainsi, graves et silencieux, unis par la même émotion ; leur main touchait à leur épaule, et parfois, sous le jeu des cahots, leurs doigts frôlaient les contours de leur joue. Soudain, Robert eut la sensation d’une piqûre aiguë ; il dégagea son bras avec une brusquerie si involontaire que son mouvement ne put échapper à la jeune fille. — Oh, Monsieur, que je suis étourdie ! Et, de sa main restée libre, elle fouilla la masse de ses cheveux noirs, pour en retirer un petit stylet corse qui lui servait d’épingle.  — C’est une mode dangereuse, reprit-elle, j’ai tort de la suivre. Du moins, Monsieur, vous n’êtes pas atteint sérieusement ? Robert la rassura : il n’avait reçu qu’une éraflure légère. Alors, d’un geste rapide, Marie retourna l’arme et la fit disparaître dans l’ombre de sa chevelure, en ne laissant poindre que les reflets inoffensifs de la poignée d’argent. Elle avait les mouvements prompts, souples, précis ; de toute sa personne, se dégageait un grand charme de vivacité franche et de grâce instinctive et le sentiment, que Robert conçut d’elle en ce jour, fut une expans ion de respect, où se mêlait une étrange ardeur d’admiration. Et, lentement, appuyés l’un par l’autre, dans l’intimité de leur commun dévouement, ils reprirent leur marche jusqu’au sommet de la falaise.