Souvenirs d

Souvenirs d'enfance

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172 pages

Description

On pousse une porte, c'est un jaillissement : les morts ressuscitent et animent leur maison. Celle de mes parents, celle de mes grands-parents.
Survient la guerre : j'ai sept ans et j'expérimente, terrifiée, la présence de la mort. Rescapés, réfugiés dans une ferme, un jour nous voyons flotter le drapeau français au sommet du clocher du village voisin : c'est la Libération. La vie renaît avec son cortège de fêtes et de cérémonies, dont l'impécuniosité de mes parents n'altère pas la beauté. Sous la canne-baguette magique de mon grand-père, forêt et campagne deviennent enchantées.
A l'école, comme pendant les vacances, de petits drames peuvent éclater.
Soudain ma grand-mère meurt. Je ne suis plus une enfant. Mais je garde un trésor intact, une source intarissable pour la vie.


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Date de parution 13 février 2014
Nombre de lectures 12
EAN13 9782332648396
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64837-2

 

© Edilivre, 2014

Introduction

Je plonge dans mon enfance et je n’en retiens que les coulées de lumière : instants fugitifs ou longues périodes douces et dorées, petites souffrances, moments heureux que rien ne relie et qui m’ont façonnée.

Premières images

La robe

Debout sur la table de la salle à manger, Maman, Mémée et la couturière m’entourent. Il s’agit d’arrondir le bas d’une robe bleue qu’on est en train de me faire. Elle est de forme trapèze avec un petit col rond et des manches ballon. Bleue, moins à cause de la couleur de mes yeux qu’en raison d’un vœu fait par Maman. Je suis vouée au bleu pour plusieurs années par dévotion à la Sainte Vierge. De ma position élevée je domine tout le monde et avec ravissement j’entends trois voix :

« – La robe tombe parfaitement.

– Et ce bleu qui lui va si bien !

– Comme elle est mignonne ! »

Je suis petite. Je n’ai pas encore toute une bande de frères et sœurs ; tout au plus deux frères, des garçons ; je suis donc fille unique, le centre du monde. Si aimée et si belle !

La poussette

Il fait beau. Nous sommes partis en promenade. En campagne, bien sûr. La campagne est si proche. Elle enserre la ville. C’est le printemps.

Papa nous a installés, mon petit frère Louis et moi, dans la poussette à deux places. J’occupe la place avant, celle de l’ainée. Entre les jambes de Papa et mon siège – très confortable avec son petit dossier –, la route file, file, grise comme la poussette.

Au bord du talus, les fleurs et les herbes des champs nous frôlent presque.

Les hirondelles volent à toute vitesse au-dessus de nos têtes. Papa aussi marche à toute vitesse et il chante.

Je ne vois pas Maman et je ne l’entends pas. Elle est pourtant sûrement là car elle raffole des promenades et elle marche bien. Elle doit suivre Papa en poussant le landau où se trouve mon deuxième petit frère, Jean-Yves.

Sous la table de la salle à manger rue Nationale

Je faisais rarement des bêtises. Ce jour là, j’en avais fait une. Laquelle ? J’ai oublié. Plutôt une petite méchanceté qu’une désobéissance. Toujours est-il qu’étant rarement en faute je n’ai pas l’habitude d’être réprimandée, encore moins punie et je l’accepte très mal. Donc je boude. Je suis installée sous la table de la salle à manger. La scène se passe chez mes grands parents rue Nationale. On a dû me dire : « Mets-toi là, en pénitence. Tu sortiras quand tu auras demandé pardon. » En attendant tout le monde s’est installé à table pour dîner. Je ne veux pas demander pardon. Au contraire. Le repas commence. Sans moi. Assise sur le tapis, placé sous la table, j’imagine une vengeance. Devenue grande, après avoir quitté mon ingrate famille et trouvé refuge dans une autre plus aimable, je reviens voir mes vrais parents et je leur reproche amèrement leur conduite passée. Ils ont honte. L’histoire se termine là.

Que faire maintenant ? Je regarde les grands pieds des grandes personnes, leurs grandes chaussures. Les dessins du tapis aussi ; ils sont intéressants.

Tout à coup j’ai faim. Il faut se décider. Je soulève la nappe. J’apparais. Les grandes personnes ne disent rien. A contre-cœur, je bafouille un pardon grognon. On m’embrasse, on m’installe à ma place. On remplit mon assiette avec un sourire. Je mange.

Je n’arrive pas à m’endormir

Les jours sont longs. C’est presque l’été. Comme je suis petite je dîne avant les grandes personnes.

Et me voilà déjà dans mon lit sans aucune envie de dormir. On m’a couchée dans le petit divan qui se trouve dans la chambre de mes grands parents. Ils sont à table à leur tour avec Tante Madeleine et Tante Jeanne dans la salle à manger, la pièce voisine. Dans ma famille, on n’a pas l’habitude de fermer les volets. Pour m’occuper je contemple les dessins du papier peint qui recouvre les murs. Ce sont des fougères qui se croisent et se superposent : les unes ont la couleur vert tendre du printemps ; les autres sont vert sombre ou rousses. C’est très joli mais je me lasse vite. Le sommeil ne vient pas. Il fait chaud. Je me tourne et me retourne dans mon lit. De la salle à manger me parvient la rumeur assourdie de la conversation. C’est paisible et calme.

Mais tout à coup le calme du soir est brisé ; il éclate brusquement : un avion passe très bas, au-dessus des toits. On entend rarement des avions. Plus tard, dans peu de temps, on en entendra beaucoup à cause de la guerre.

Ce n’est pas encore le cas. J’ai très peur. Je pleure et j’appelle au secours. C’est Tante Jeanne qui vient me consoler ; elle m’embrasse et me rassure mais je n’ai toujours pas sommeil et je pleurniche « Je n’arrive pas à m’endormir ». Alors Tante Jeanne a une très bonne idée : elle me prend dans ses bras et m’emmène rejoindre le reste de la famille. On me donne le droit de picorer successivement dans chaque assiette. Ce qu’ils mangent est délicieux. Est-possible qu’on m’ait servi la même chose avant eux ? Bienfaits de la nourriture : me voilà toute calme maintenant. On me porte dans mon lit. Je m’endors en regardant la statuette du petit Jésus de Prague sur l’étagère à côté de moi.

Les deux maisons pièce par pièce

Rue Porte Saint Léonard

Le corridor

Pour accéder à notre étage il faut d’abord traverser le rez de chaussée où l’on ne s’arrête pas, d’autant moins que c’est le local professionnel, public en quelque sorte. Les clients de l’Agence d’assurances dirigée par ma grand’mère, secondée par Papa et mon oncle Joseph, y passent forcément. Dans certains cas, extrêmement rares, Maman fait une incursion au bureau pour téléphoner, parfois pour demander à Papa de venir séparer les garçons qui se battent.

Une volée de quelques marches très douces mène au premier étage. Entre le premier et le second étage les marches, toujours cirées deviennent plus raides.

Sur le palier une grande armoire contient nos manteaux d’hiver. Etant dix avec mes parents l’armoire est pleine à craquer. Pressés de retrouver Maman au retour de l’école nous ouvrons la porte du corridor. Des rangées de porte-manteaux sont alignés à des niveaux différents : ceux des enfants sont en bas ; sous les porte-manteaux les pantoufles ou les chaussures selon qu’on rentre ou qu’on sort. Papa cire les chaussures une fois par semaine. Le corridor est lumineux, orienté au Sud. L’hiver nous posons nos gants dans l’embrasure de la petite fenêtre à moins que ce ne soit sur la machine à coudre toujours encombrée et installée au fond, près de la verrière le long de laquelle végètent des géraniums géants.

Nullement gêné par l’encombrement Papa en rajoute encore. Une année il aura l’idée saugrenue de poser une cage contenant des poussins dans l’embrasure de la petite fenêtre. Mignons pendant quelques jours les poussins se transformeront en adolescents hideux et puants. Résignée au début, maman se débarrasse assez vite de ces locataires indésirables. Ils finiront leurs jours dans le poulailler de ma grand’mère.

Ce modeste passage est transfiguré certains matins d’hiver par la magie du givre. Je me souviens de notre émerveillement à tous en voyant le soleil rouge de Février illuminer les étranges fleurs qui ornent les vitres.

Le Dimanche matin après la messe de huit heures, Tante Madeleine apparait dans le vestibule. Elle porte un manteau de fourrure, un chapeau et un beau rouge à lèvres cerise éclaire son visage plein de douceur. Je la trouve belle. Profitant du congé dominical elle vient aider Maman à l’heure où l’on lave les petits dans la baignoire de zinc remplie de l’eau chaude du bain-marie.

La petite salle à manger

Elle n’a pas un grand intérêt. On y prend nos repas des jours ordinaires. Maman déplore qu’elle soit orientée au Nord comme la plupart des pièces. Toute sa vie Maman aura rêvé de la lumière du soleil pénétrant à flots dans les pièces : rêve irréalisable et irréalisé. Cette image remonte à la surface de mes souvenirs : le bras de Papa assis à côté de moi à table : un bras solide couvert de taches de rousseur. C’est dans cette pièce que nous faisions tous ensemble notre prière du soir. Papa, pieux mais distrait, regardait avec un sourire attendri les plus petits de la famille.

La cuisine

La cuisine exiguë et triangulaire est beaucoup plus intéressante. Quand je rentre de l’école à midi je m’y précipite pour voir ce que Maman est en train de préparer. La cuisinière occupe une place importante ; elle comporte un compartiment profond et étroit : le bain-marie.

C’est la seule source d’eau chaude que l’on utilise pour remplir les bouillottes en hiver et une fois par semaine pour le bain des petits dans la baignoire de zinc posée sur la table.

Le four sert essentiellement pour les rôtis, entremets et gratins mais aussi pour chauffer les « briques » qui, enveloppées dans un sac en tissu, bassineront les lits de ceux qui n’auront pas de bouillotte.

Une des deux portes de la cuisine donne sur l’escalier de service. Peu éclairé, étroit, incommode avec ses marches hautes il abrite le garde-manger dans l’épaisseur arrondie du mur. A mi-étage se trouve l’entresol où l’on pénètre courbé. Papa y accumule des tas de choses ; en ce qui me concerne, je n’y entre que rarement à cause des souris. La buanderie est tout en bas avec sa grande cuve double en ciment ; le garage qui a succédé à l’écurie a cessé d’être un garage pour devenir un débarras. Pendant les années de guerre et d’après-guerre il n’y avait plus de voitures. Ces réduits ou dépendances sont en ligne directe avec la cuisine.

La « grande » salle à manger

Séparée de la petite salle à manger ou reliée à elle par la chambre des garçons la grande salle à manger remplit les fonctions de salle à manger, bien sûr, les jours de fête et de réunions de famille mais aussi de salon pour accueillir les visiteurs et, quand nous aurons grandi, de salle d’étude. Ses dimensions et son ameublement imposent une certaine tenue. Il y a le piano au sommet duquel trône le buste de Marie-Antoinette (Papa est royaliste de cœur et Maman s’appelle Marie (Antoinette)), la grande glace au-dessus de la cheminée et la tapisserie veloutée qui recouvre les murs. Par les fenêtres on aperçoit des vestiges de remparts qui se terminent au « café de la Tour » et qui justifient le nom de la rue « Porte St Léonard ».

Sous la cheminée un petit « mirus » nous réchauffe pendant l’étude des soirs d’hiver. Sa petite fenêtre rouge réconforte et égaie l’austérité du travail.

La chambre de Papa et Maman

Les pièces se commandant, on passe directement dans la chambre de Papa et Maman. Quel bonheur ! Maman a tout de même sa chambre au soleil largement éclairée par deux grandes fenêtres qui donnent sur le jardin dont la verdure est prolongée par celle des autres jardins dont deux jardins de la famille : le tout petit de notre oncle Joseph a longtemps été occupé par un professeur de philosophie et sa famille : les L. et celui de Tante Robidel où poussent des fraises au mois de Juin. Ces jardins ne sont que des prolongements qui permettent au regard de ne pas buter contre un alignement de maisons. On donne sur celui de ma grand’mère où les allées sinuent entre les massifs modestes cernés de buis. Contre un des murs il y a une pompe et une margelle. A l’abri du regard un vilain poulailler rappelle à Marie-Breton, la bonne de ma grand’mère, sa ferme natale. Des arbustes se succèdent dont « un poisonnier » c'est-à-dire un arbre à poison dont les petites baies rouges sont bien tentantes pour les enfants. Au printemps l’éclosion des roses remplit et embaume le jardin. Nous y plongeons nos petits nez avec ravissement sauf dans le grand rosier grimpant, aux fleurs crème et chiffonnées, qui s’étale devant la cuisine.

En Juin le parfum du seringa se mêle à celui des roses. Mais le roi du jardin est incontestablement le magnolia. Il se dresse, magnifique, au-milieu d’un grand rectangle de terre où Marie-Breton cultive quelques légumes. Une balançoire est accrochée à l’une de ses branches. Un assemblage de cordes et de poulies constitue un va-et-vient entre l’arbre et la maison ce qui permet à Maman d’y étendre son linge.

Nous ne doutions pas que cet arbre robuste soit invulnérable. Hélas ! Un beau matin Papa et mon oncle Joseph s’attaquent au magnolia ; plus ils coupent de branches, plus ils continuent à en couper. Les membres vigoureux de l’arbre avec leurs fleurs blanches, charmes et capiteuses s’amoncellent.

Pourquoi ce massacre ? Papa aime pourtant la nature. Est-ce sur l’ordre de ma grand’mère ? Nous n’avons pas l’habitude de critiquer nos parents. Il ne me reste que la tristesse devant ce beau vivant mutilé.

Au fond du jardin, un carré de verdure toujours à l’ombre nous est accordé. Nous ne nous y installons qu’au début de l’été au moment de la fête Dieu et de la distribution des prix à l’école quand il fait trop chaud sur la terrasse de mes grands parents.

Mais revenons à la chambre. Le grand lit, l’armoire à glace, les deux fauteuils et la banquette au pied du lit ont été achetés ensemble comme cela se faisait alors. Un grand miroir orne le mur au-dessus de la cheminée.

Pas d’encombrement dans cette pièce. Des placards remplissent les fonctions de : cabinet de toilette avec cuvette, pot à eau de faïence fleurie et autres accessoires ; de garde-robe ou de bibliothèque ; ce dernier placard se trouve dans une sorte d’alcôve où je coucherai près de mes parents la veille de mon mariage. Mes deux petites sœurs y dorment pendant leur petite enfance. Sur la cheminée une statue de la vierge ouvrait les bras.

Les mansardes

On reprend l’escalier de service en direction du deuxième étage. La première mansarde toute petite est attribuée à la bonne. Quand elle ne sera pas remplacée, elle deviendra la chambre-cellule de Dominique. Geneviève, Armelle et moi occupons la pièce voisine plus grande, plus claire avec ses deux fenêtres, une sur la rue, l’autre sur le jardin de notre oncle et surtout sur le toit. Il y a même une cheminée, une belle commode et une sorte de sellette supportant une cuvette et un pot à eau pour la toilette. Je me plais bien dans notre mansarde ; j’y ai abrité mes rêves, mes lectures romanesques, révisé ma préparation au bac à l’aube des matins de Juin.

De là on est proche du ciel, du clocher de l’église ; on domine la rue Porte St Léonard dont la forte déclivité ne bouche pas la vue comme au 1er étage. Des bruits familiers et agréables montent jusqu’à nous certains jours : c’est, le Samedi, les rumeurs du marché : les charrettes des paysans traînées par de lourds percherons qui s’en vont aux halles déballer leurs légumes et une fois par an, le matin de la fête Dieu le bruit des piquets qu’on enfonce dans le macadam pour y planter de jeunes bouleaux qui jalonneront le passage de la procession. Aux premières loges de notre fenêtre on peut assister aux sorties de messes et de Communion solennelle et voir passer les garçons avec leur beau costume et leur brassard et les fillettes avec leur robe de mousseline et leur voile qui ressemblent à des mariées.

Le jardin public et la campagne au-delà sont proches. Je me souviens de soirs de Juin où le vent du soir nous apportait des bouffées de foin coupé. C’était aussi l’époque où les hirondelles ivres de joie rasaient nos fenêtres d’un vol frénétique.

Quand survient un orage Papa vient rassurer ses filles affolées. Il apparaît en chemise de nuit flottante portant une bougie bénite allumée. Nous sommes immédiatement apaisées.

34 rue nationale

Onze heures et demi, midi. La cloche sonne dans la cour de l’école. L’appartement de mes grands parents au 34 de la rue Nationale est seulement à 50 mètres. En trois enjambées j’y suis. La lourde porte du portail retombe sur moi. Je saute d’une dalle à l’autre, franchis la porte vitrée, et escalade deux étages. Je m’amuse à monter deux marches à la fois. Ma grand’mère s’active devant son fourneau ; aidée de la femme de ménage Madame Gérard, elle se libère le matin de toutes ses tâches domestiques pour disposer librement de son après-midi. A cette heure là elle n’est plus très disponible. Après un rapide baiser elle m’expédie embrasser mon grand-père. Il est généralement à son bureau en train de lire le journal « La Croix » ou bien et, c’est plus amusant, au grenier où il a un petit atelier de cordonnerie, menuiserie et autres activités manuelles. Le grenier est tiède ; dès l’entrée on sent la bonne odeur des pommes étalées sur de la paille. Mon grand-père m’en donne une qui me servira de viatique entre la rue Nationale et la rue Porte Saint Léonard. Une poussière fine danse dans un rayon de soleil. Il fait bon mais mon grand-père me renvoie « Va vite déjeuner. Tes parents t’attendent. Tu reviendras ce soir. » Je reviendrai en effet à quatre heures et demi pour goûter et apprendre mes leçons.

Mais visitons l’appartement. Quand on pénètre dans la cuisine on écarte une lourde tenture qui protège des coulis d’air. Une autre semblable masque la grande fenêtre le soir pour la même raison sans doute mais peut-être aussi à cause du couvre-feu pendant la guerre. Enfant, j’aime à me glisser entre cette tenture et les vitres derrière lesquelles s’étend la nuit mystérieuse ; au-dessous des grands arbres du vallon brillent les lumières de la ville basse. Je m’amuse à choisir un camion qui apparaît et disparaît puis monte la côte du Rocher coupé sur la route de Rennes. Ce petit abri improvisé est un des charmes de la cuisine.

Dans la pièce vaste et claire un immense buffet couvre un des murs jusqu’au plafond. En revanche un petit évier, mesquin comme on les fait alors, est coincé entre une table et la fenêtre. Cette table sert aux préparations culinaires ; une autre est celle où nous nous installons pour apprendre nos leçons. Levant le nez de mes livres j’observe le déplacement du soleil couchant qui s’approche d’un bel arbre dans le jardin voisin puis le traverse et s’en éloigne. Les corneilles piaillent dans les cheminées. Bientôt il fait nuit. Autre objet de contemplation la grande carte de France accrochée au mur derrière la table en demi-lune où mes grands parents prennent leurs repas. J’y vois des choses qui n’y sont pas. Les Pyrénées, par exemple, sont un tunnel qui traverse une forêt ; la Bretagne, une tête de bête féroce, le Cotentin un escargot aux cornes dressées. En attendant le repas mon grand-père s’assoit dans un fauteuil rustique, une chaise à bras comme disent les anglais.

Quand vient le moment de se mettre à table, il se passe quelque chose que j’attends avec joie : d’un geste déterminé ma grand’mère descend la grande suspension juste au dessus de la soupière ; nos assiettes éclairées prennent un air de fête.

Le cagibi

Comme chez mes parents les pièces se commandent mais il y a des « passages ». Le cagibi sépare la cuisine de la chambre de Tante Jeanne. Ce petit réduit obscur contient la réserve de bois et de charbon. On y trouve aussi un billot et une hache pour tailler les bûches. Il ne s’agit que d’une petite réserve, la provision importante se trouve dans la cave.

A côté du cagibi, un autre cabinet noir : le cabinet de toilette de Tante Jeanne avec tous les accessoires habituels. La chambre de Tante Jeanne n’est pas la plus belle pièce de l’appartement, Tante Jeanne n’y faisant que de brefs séjours au week-end. Elle donne sur la rue Nationale et sur une autre rue qui lui est perpendiculaire.

Celle-ci mène à la gare et au loin on aperçoit les collines de la Mayenne, le département voisin.

Assez petite la chambre est pourvue de tous les meubles nécessaires : le lit en bois assez haut et sa table de nuit, l’armoire à glace, une petite table, une chaise. Modeste mais intime. La mort de ma grand’mère l’immortalisera pour moi. Elle y fut installée la dernière semaine de sa vie lors de la grippe qui devait l’emporter. Tout se passera vite sans morbidité. Ma grand’mère resta vivante jusqu’au dernier soupir. De sa chambre elle donnait les directives pour la préparation du café et elle attendait impatiemment l’arrivée du « Petit Echo de la Mode » pour connaître la suite du feuilleton qui la passionnait.

La salle à manger

La salle à manger intimide presque. Elle intimiderait sans la présence de petits meubles d’usage quotidien : le secrétaire de ma grand’mère. Elle écrit souvent à sa famille, à ses amies, à ses relations, à nous, ses petits enfants quand nous sommes éloignés d’elle par les vacances ; sa table à ouvrage, source de mille travaux d’aiguille qui occupent ses après-midi avec Maman.

Le parquet au carré de Versailles, la grande glace à encadrement doré au-dessus de la console Empire, le solennel fauteuil Louis XIII, le piano, les tableaux accrochés aux murs créent l’atmosphère. Je rêve beaucoup devant les tableaux : Henri IV plus grand et plus élégant qu’il ne l’a jamais été, plus sérieux aussi. Deux sujets complémentaires : « les chiens avant la chasse » _ « les chiens après la chasse » ; mon grand-père le commente volontiers ; mais celui que je préfère est un petit tableau anglais dans un joli cadre doré « A good story well told ». Des gentilshommes sèchent leurs bottes trempées devant un feu de bois tout en se racontant de bonnes histoires. La lueur des flammes éclaire leurs visages, des petites rides de gaité au coin des yeux. Mon grand-père m’explique et me fait admirer chaque détail. La sculpture théâtrale du buffet Henri II ouvre de vastes perspectives à l’imagination. Le cavalier empanaché s’apprête à partir à l’aventure. Le placard à balai dissimilé dans la tapisserie n’affadit rien de tout cela. Il dégage quand on l’ouvre ce qui manquerait à la pièce : une odeur : celle de la cire et de l’encaustique ; la chevelure retournée du balai O’cedar fait figure de fantôme gentil. Quelquefois, très rarement, le placard peut devenir une prison pour mauvais sujet ; quand l’un de nous à été méchant on l’enferme dans le noir…une minute…

La chambre de mes grands parents

La porte de la salle à manger s’ouvre sur la chambre de mes grands parents. Mon grand-père a son bureau devant la fenêtre, ma grand’mère y a son prie-Dieu où je la retrouve agenouillée le matin. Leur lit aux dimensions de l’époque occupe la place centrale, recouvert d’un beau cachemire auquel fait pendant un autre cachemire à la tête du lit contre le mur. Parallèle à leur lit un divan toujours prêt à recevoir l’un de nous. L’occasion se présente de temps à autre : petit malade qu’il faut isoler ou enfant bien portant à préserver de la contamination. C’est un grand privilège de coucher là ; quand j’en bénéficie j’en suis très heureuse. A la lueur des veilleuses, avant de m’endormir, je regarde les grandes feuilles de fougères de la tapisserie qui se croisent et s’entremêlent ou bien le petit Jésus de Prague au-dessus de ma tête dans une des niches de l’étagère rococo. De l’autre côté du lit de mes grands parents j’aperçois au sommet d’un grand « chiffonnier » (meuble de rangement plus haut qu’une commode et comportant de nombreux tiroirs.) Un grand tableau du Sacré-Cœur édifiant mais un peu effrayant à cause du détail anatomique. Mes grands parents ont une infinie dévotion pour le Sacré-Cœur. Mon grand-père ne manque jamais sa messe du 1er vendredi du mois. Le long du même mur il y a un petit « Mirus » le même poêle que chez mes parents ; juste à côté, le placard à pharmacie d’où s’échappent toutes sortes d’odeurs : celle de l’éther que j’abomine, celles, balsamique, du camphre et de l’eucalyptus, de la lavande aussi que j’aime beaucoup. L’armoire à glace, armoire lingère fait face au lit et sur le côté un petit meuble qui cache admirablement sa fonction utilitaire : une commode toilette. De commode il a l’aspect élégant en beau bois clair mais son couvercle bombé cache une grande cuvette et un pot à eau posés sur une plaque de marbre.

Des chaises en tapisserie et un fauteuil assorti complètent l’ameublement. Un autre...