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Souvenirs d'un médecin de Paris

De
310 pages

Le 1er mars 1834, j’étais à Blois, sur le Mail, d’où je regardais distractivement couler les flots de la Loire. les deux coudés appuyés sur le parapet de la jetée, et le front caché dans mes deux mains.

A Blois, comme tous les voyageurs savent, le Mail est une jetée très-élevée au-dessus du niveau du fleuve, contre lequel elle est défendue par un mur de petits moellons piqués, qui se termine par ce parapet qui me soutenait.

Chaque ville de province a dans son enceinte un terrain, que la Providence municipale a disposé de son mieux, pour distribuer à ses administrés un bon air, qu’elle ne peut pas toujours leur dispenser dans des rues trop étroites, ou pour offrir à l’élégance de leurs modes un salon en plein vent.

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Hippolyte Mettais
Souvenirs d'un médecin de Paris
ENVOI AU DOCTEUR B... Pardonnez-moi, mon cher docteur, de vous adresser c e livre ; je crains que votre gravité n’en soit froissée. Ne vous y trompez pas p ourtant, ce n’est point un roman, quoiqu’il puisse vous paraître. Ce seraient plutôt des Mémoires, si j’osais avoir la prétention d’écrire des Mémoires. En tout cas, ce sont des souvenirs et des souvenirs de faits tout palpitants encore sous mes yeux, je vous le jure. Aussi, je vous en prie, ne communiquez point ce livre au docteur... Maurice Gauthier, notre ami. Vous comprendrez facilement pourquoi, lo rsque vous l’aurez lu. Je ne voudrais pas, moi, réveiller les souvenirs du passé dans la solitude où il paraît avoir voulu les ensevelir si complétement.
I
er Le 1 mars 1834, j’étais à Blois, sur le Mail, d’où je r egardais distractivement couler les flots de la Loire. les deux coudés appuyés sur le parapet de la jetée, et le front caché dans mes deux mains. A Blois, comme tous les voyageurs savent, le Mail est une jetée très-élevée au-dessus du niveau du fleuve, contre lequel elle est défendu e par un mur de petits moellons piqués, qui se termine par ce parapet qui me soutenait. Chaque ville de province a dans son enceinte un terrain, que la Providence municipale a disposé de son mieux, pour distribuer à ses administrés un bon air, qu’elle ne peut pas toujours leur dispenser dans des rues trop étroites , ou pour offrir à l’élégance de leurs modes un salon en plein vent. A Blois, c’est le Mail qui doit remplir ce but. Le Mail est cependant un désert : ceux qui aiment la solitude peuvent y rêver à l’aise. J’étais donc là, souffrant encore un peu d’une conv alescence longue et difficile, et attendant que le docteur que je venais consulter, fût chez lui. C’était le docteur Devareuil... Je demande pardon de déguiser ici la vérité du nom. Je serai obligé, du reste, de le faire pour plusieurs noms encore, que je ne puis citer : mais si je déguise quelquefois les noms, je ne déguiserai jamais les faits. Mes rêves creux se trouvèrent tout-à-coup Interrompus par deux mains égrillardes qui, passant par derrière mes épaules, me fermèrent les yeux, et par une voix bien connue, qui me cria : qui vive ! C’était le bon, le joyeux docteur Lhéritier, qui me surprenait ainsi. Lhéritier avait vingt-cinq ans environ ; quoique bi en plus âgé que moi, nous nous aimions d’une franche et cordiale amitié. Il était gai, d’une gaîté folle parfois, mais toujours convenable, et avec ses amis seulement : d ans sa vie publique il était très-sérieux. Pour ceux qui ont connu Lhéritier, cette différence de conduite est parfaitement explicable. Avec ses amis il était homme de société, et avec le public il était médecin. Lhéritier était un excellent médecin, peut-être tro p timide, non pas dans sa pratique, mais dans sa conduite privée, dans ses espérances, dans ses actions. Il n’avait jamais osé aborder la ville, où il aurait eu chance, autan t que tout autre, de fonder une bonne maison. C’était dans une campagne, à quelques lieue s de Blois qu’il avait dressé sa tente. Il avait, du reste, comme tout homme qui pense, sa petite philosophie à lui. Elle était modeste comme lui : le bonheur vers lequel il aspirait, était de posséder un jour, le plus tôt possible, quinze cents francs de rentes, pour s e retirer à l’écart, ne plus gêner personne, n’être point gêné non plus, et attendre en paix son dernier jour. Lhéritier était à peu près seul au monde de sa fami lle. Son père, qui était mort le dernier, était mort en 1833, lui laissant pour tout e fortune une bonne réputation, et dix mille francs que le jeune docteur plaça chez un ban quier de Blois, son compatriote de village et son ami de collège. Je l’avais connu chez le docteur Devareuil. « Que diable fais-tu donc là, me dit Lhéritier en m e serrant affectueusement les deux mains dans les siennes ?  — Mais... je rêve, lui répondis-je ; et je rêve en attendant le retour du docteur Devareuil, qui est en ville. — Tu vas cependant toujours de mieux en mieux, répartit-il vivement, en me regardant avec beaucoup d’attention, et avec un intérêt qui ne m’étonna point de son amitié. — Oh oui, toujours. — Tu partiras bientôt alors pour Paris.
— Je l’espère.  — Mon ami, reprit-il avec mystère, attends encore... ne te presse pas... ça va mal là bas ; on s’y bat. — Comment ! fis-je avec inquiétude. — Oui, on s’y bat peut-être. — Ah ! peut-être... mais qui te l’a dit ? — Un ami, que je viens de rencontrer là, tout-à-l’heure, et qui arrive de Paris. Il a vu la fin de l’échauffourée... Il y a eu une échauffourée sanglante. Le chef des conjurés est connu, c’est le duc de Roncevaux, un fin limier, il paraît, le bras droit de Charles X. Il a été trahi, dit-on, et il s’est trouvé seul dans la rue au moment d’agir. La police a voulu l’arrêter ; mais il s’est défendu : il a fait face à dix hommes qu’il a blessés, et il en a tué un. Il a été vaincu, mais il n’a pas été pris : il est en fuite, et la police, comme tu le penses bien, est à ses trousses. — Cela ne me dit pas quel danger il y aurait pour moi d’aller à Paris, dis-je à Lhéritier. Ah ! ce n’est pas fini, crois-le bien, me répondit- il. Si l’on sait qu’il y a des conspirateurs, on a le fil de rien ; et leur affaire est bonne, puisque leur chef est sauvé. Sois sûr qu’ils n’en resteront pas là. On cite plus ieurs personnes haut placées et bien influentes, qui ont mis leurs biens en vente, et po urquoi cela ? Le duc de Roncevaux avait aussi vendu tous ses châteaux, ses fermes, ses terres, et réalisé ses millions, pour entreprendre évidemment ce qu’il a si mal conduit. Crois-tu que ce soit à d’autre fin que les autres vendent leurs propriétés ? — Je n’entends pas grand chose en politique : mon éducation est encore à faire de ce côté, répliquai-je, en ouvrant grandement mes oreilles.  — Parbleu, moi non plus, reprit Lhéritier, je n’en tends pas grand chose en politique ; mais quand les faits parlent, il faut bien les écou ter : et je te dis, entends le bien, que l’affaire du duc de Roncevaux n’est que partie remi se. Ah ! c’est que, vois-tu, quoique j’en dise, je ne suis pas tout-à-fait un novice ; je connais tout ça. J’ai fréquenté dans le temps, non pas les souterrains des conspirateurs, m ais les goguettes, oùnous faisions de la politique en chantant, le verre en main... Quand tu seras à Paris, je te recommande la goguette de la rue de la Grande Truanderie : c’e st la plus suivie et peut-être la plus distinguée. J’y ai des amis, lesdémonsLucifer, Kotzebue : je t’adresserai à eux. » Lhéritier s’écartait tout doucement de la conspiration du duc de Roncevaux ; mais il m’écartait aussi du Mail. Il m’avait pris par dessous le bras, pour me raconter la grande nouvelle, et nous arrivions insensiblement au bout du pont, que je fis mine de ne vouloir pas dépasser. « Mais non, viens avec moi, me dit le docteur, en m e serrant le bras, qui menaçait de le quitter : je vais là, chez Mauléon. — Ah ! ah ! tu thésaurises donc toujours, lui dis-je ? — Oui, oh ! largement, répondit-il en riant. J’ai chez Mauléon dix mille francs, que j’y ai déposés l’an passé, à la mort de mon pauvre père : je vais y ajouter cinquante francs, que j’ai économisés dans toute mon année. Ça me fer a 502 francs 50 centimes de rentes. Il y a loin de là, aux quinze cents qu’il f aut à un honnête homme pour ne pas mourir de faim. Que veux-tu ? Je n’ai pas pu faire mieux : c’est d’ailleurs ma meilleure année. La première année de mon installation, je me suis endetté ; la deuxième, j’ai payé mes dettes et vécu ; la troisième, celle-ci, j’ai cinquante francs de reste : tu vois, je suis en progrès. Ah ! c’est que l’argent est rare chez n ous. La campagne est une mauvaise mine à exploiter. On voit bien des villages qui ont rendu leurs médecins infirmes ; on n’en voit pas un qui les ait rendus millionnaires. » Ce que disait là Lhéritier n’était pas engageant. I l ne cherchait pourtant pas à
m’effrayer : il me disait simplement ses impressions. Tout en parlant ainsi, nous entendîmes sonner deux heures à la tour de l’église Saint-Nicolas. Nous nous trouvions alors à la porte de M. Mauléon. La maison du banquier était d’une apparence fort mo deste. Elle n’avait qu’un maigre étage un peu écrasé, qui se déguisait presque compl étement sous les mille et mille branches d’un luxuriant jasmin. Les fenêtres principales regardaient la Loire, dont elles n’étaient séparées que par cette chaussée, qu’a si heureusement établie le cardinal de Richelieu, pour enserrer le fleuve depuis Orléans j usqu’à Tours et qui cumule, en cet endroit, le titre de quai pour la ville et de roule pour le département. Les murs du jardin faisaient l’angle d’une petite rue qui remonte par des sinuosités indescriptibles dans le faubourg de Foix. La ville de Blois est loin d’être bruyante aujourd’hui ; mais à cette époque et dans ce quartier-là, la solitude la plus complète régnait h abituellement. Celui qui avait bâti la maison du banquier, semblait avoir voulu y appeler plus de calme encore, en la séparant du quai déjà si tranquille par une terrasse qui servait de jardin. Ce jardin était petit et le paraissait peut-être plus encore par le luxe surabondant qu’y avait prodigué M. Mauléon, et qui aurait pu suffire aux embellissements d’un beaucoup plus vaste jardin. C’était de l’ambition évidemment, ou, peut-être, après tout, n’était-ce que le ridicule du mauvais goût. Dans le salon où nous fûmes introduits, c’était bien pire encore. Nous trouvâmes là ces mille et mille riens luxueux qu’on ne trouve que da ns les salons des grands hôtels princiers, pour aider au faste de l’ameublement à v anter la fortune d’un millionnaire. C’était riche, mais c’était inconvenant. Evidemment le propriétaire de ce prodigieux encombrement aimait la richesse et ses jouissances. Telle fut l’impression que j’éprouvai. Je ne connaissais pas M. Mauléon : sa vue ne me fut pas agréable. C’était un homme de taille ordinaire, sec et raide. Le teint de son visage était d’un blanc mat. Le globe de ses yeux, fortement dominé par l’arcade sourcilière , semblait repousser en bas les paupières, qui faisaient une saillie œdémateuse à leur jonction avec les pommettes des joues. Un cercle bistré dessinait cette saillie. Un e ride douteuse partait de l’angle des yeux pour aller se perdre dans les tempes. Ses sour cils d’un blanc fauve, comme les cheveux, étaient très-épais et très-longs. Sa barbe cependant était rare, et la nature l’avait disgracieusement placée sur les joues, en la plantant par bouquets inégaux. Il riait peu : le rire paraissait déplacé dans le jeu de sa physionomie. Ses paroles pourtant n’étaient ni tristes ni sévères, mais toujours vive ment accentuées et souvent pleines d’agacement. Il s’était fait peu d’amis dans la ville : il avait toujours paru bon cependant, obligeant, et d’une franchise lente, il est vrai, mais qui ne se démentait pas. M. Mauléon n’était pas né à Blois ; mais il y était resté à la fin de ses études de collége. Il était né dans le même village que le docteur Lhéritier, son ami, dont il avait à peu près l’âge. Son père n’était pas riche : il avait la bon ne aisance que donne la culture d’une douzaine d’arpents de terre qui vous appartiennent et qu’on cultive soi-même. Ce travail si noble, si indépendant ne plaît pas à tout le mon de : plaît-il seulement à ceux qui le vantent le, plus ? On conçoit facilement qu’il n’aie pas été du goût de Mauléon fils. Aussi était-il entré comme petit clerc chez un huissier d’abord, puis chez un notaire, puis chez un banquier. Là, le hasard avait mis un jour sur son chemin une jeune fille de beauté médiocre, mais de fortune fort enviable, qui s’était éprise de lui et lui avait donné sa main. Son ambition avait grandi dès lors et il s’était fait banquier, non par goût, mais parce qu’il avait pensé que cette profession pourrait le conduire plus vite et plus sûrement à cette fortune qu’il
avait toujours si ardemment désirée. Mais à Blois, comme dans toutes les petites villes où le commerce est nul, sa banque devait la porter à bien petits pas, quoi qu’il fît, vers son but. Il n’avait point tardé, en effet, de s’en apercevoir, et il avait été vivement affecté, en découvrant que malgré tous ses profonds calculs, il n’avait point encore pris la bonne voie. Mais que faire ? Que pouvait-il faire de plus pour conquérir enfin cette belle illusion, ce bonheur, cette divinité, cet or ? Il chercha, ch ercha partout avec un désir et un dévouement sans bornes ; du moins le bruit public le disait hautement ; mais ce qu’on ne savait pas alors, c’est qu’il avait trouvé enfin le beau chemin qui pouvait le conduire au terme de ses vœux, c’est qu’il avait rencontré la v eine féconde qui devait rassasier sa dévorante faim : la Bourse. Il s’était donc lancé dans les spéculations hasarde uses de la Bourse, à l’insu de sa femme, à l’insu de tout le monde, avec une ardeur q ui n’était point journalière alors. Il avait gagné, puis perdu, puis gagné comme il arrive à tout le monde. Au mois de mars 1834, lors de notre visite, il étai t en bonne veine de jeu. La perturbation apportée dans les affaires par la révolution de 1830 se calmait. La popularité du roi-bourgeois était goûtée, ce qui laissait espé rer un bon avenir. Aussi la Bourse s’animait-elle et faisait-elle entrevoir aux haussiers une chance qu’ils avaient plusieurs fois perdue. Et M. Mauléon était à la hausse qui le favorisait : il y était pour une somme importante, si importante même, qu’il s’était fait imprudent, car toute sa fortune et la fortune de ses commettants étaient là. Il s’était trouvé trop heureux depuis quelque temps pour ne pas se risquer un peu : il savait le proverbe latin qui dit que la fortune vient en aide aux audacieux. Ce fut donc avec des yeux tout pétillants du bonheur qu’il espérait et dont il ne doutait pas, qu’il vint nous trouver dans le salon où nous l’attendions. Son accueil fut des plus flatteurs pour moi et des plus amicaux pour Lhéritier. « Voilà, lui dit Lhéritier en lui présentant un petit rouleau de menue monnaie contenant cinquante francs, voilà mes économies de l’année. Veuillez, mon ami, les serrer avec les autres. — Dix mille cinquante francs, dit M. Mauléon, après avoir compté les petits écus ! Ça vous fera cinq cents deux francs cinquante centimes de rentes ; lesquels faisant boule de neige, arriveront, j’espère, à donner un jour le chiffre de dix mille francs de rentes. — Ta, ta, ta, riposta Lhéritier... le chiffre de quinze cents francs de rentes, juste ce qu’il faut à un vieux garçon et à un vieux médecin pour soigner ses rhumatismes. — Quinze cents francs, mon cher, reprit le banquier, peuvent à la rigueur suffire à un vieux garçon pour soigner ses rhumatismes, j’en conviens ; mais si à ces rhumatismes il faut des frictions, qui les fera ? Fanchette ou mad ame Lhéritier ? Quinze cents francs, dans tous les cas, seront insuffisants. — Il faudra bien qu’ils suffisent, répartit vivement le docteur. Ah ! vous en parlez bien à votre aise, vous autres banquiers, qui puisez des rentes à pleines mains dans toutes les caisses publiques. A vous tout est permis, Fanc hette et l’épouse ; mais le petit médecin de campagne doit être plus modeste : il n’a pas, lui, le loisir de se donner le luxe d’avoir même une femme. J’ai économisé cette année cinquante francs, si je n’avais pas été seul à manger à ma table, à dormir sous mon toi t, j’aurais dévoré les cinq cents francs de rentes, que vous tenez tous les ans à ma disposition, et peut-être aurais-je encore attaqué le capital. — Mais si cette femme avait eu des rentes aussi.  — Ah ! si vous avez trouvé la pierre philosophale, tout ira bien. Mais, dites-moi, croyez-vous qu’une jeune fille riche sera bien tent ée de venir jeter sa fortune dans le
gouffre sans fond et sans espoir d’une clientèle de campagne ?  — Allons, allons, toujours de la philosophie, dit M. Mauléon, je vois que vous n’avez pas encore trouvé votre affaire et que vous attendez.  — Point du tout, répondit Lhéritier : n’ayant pas le moyen de me marier, je ne me marierai pas ; raison d’économie, voilà tout. — Bah !  — Dame ! ma philosophie est claire et bonne. Maint enant que je suis jeune, je trouverais peut-être une jeune fille qui penserait pouvoir sympathiser avec ma jeunesse, et me donnerait volontiers sa main ; mais je n’amas serais rien. Or, si je n’amasse pas sou sur sou pour vivre le jour que je deviendrai infirme ou vieux, il est bien entendu que ce jour-là ma femme et moi nous mourrons de misère. En restant garçon, au contraire, si je suis assez heureux pour que l’infirmité n’arrive qu’avec la vieillesse, je serai riche, riche de douze ou quinze cents francs de rentes. — C’est juste ; et vous ne vous marierez qu’alors, dit M. Mauléon.  — Je pourrais bien alors certainement me donner le luxe d’une épouse, répondit le docteur en hochant gaîment la tête, mais... mais je ne serais plus jeune et j’aurais des cheveux blancs. Le blanc, c’est très-beau ; c’est l ’emblème de la candeur ; les jeunes filles aiment à se parer de blanc, mais elles ne l’aiment pas sur la tête d’un mari, et... je craindrais que l’on n’épousât que mes quinze cents francs, et que les cheveux noirs de mon voisin ne vinssent à tourmenter ma femme... Je resterai garçon... par économie. — Tant pis ! fit M. Mauléon, car le bonheur à deux est la suprême félicité, comme dit le docteur Devareuil.  — Oui, répondit Lhéritier, le docteur Devareuil a d’excellentes maximes, je le sais ; mais pour nous faire avaler celle-ci, il devrait bien au moins installer ses associations qui doivent donner du pain à l’infirme et des rentes au vieillard. Oh ! alors je pourrais bien aussi me donner votre bonheur à deux dès maintenant... mais le docteur Devareuil est le docteur Devareuil, et ses associations mourront dans son cerveau. — C’est dommage, reprit le banquier en riant ; car ce serait charmant, une partie des hommes qui travaillerait, pendant que l’autre se reposerait.  — Dame ! si ceux qui se reposent sont vieux ou inf irmes, ça n’est déjà pas si mal, répondit Lhéritier. Vous pouvez bien en rire, vous qui ne manquez de rien, et qui n’aurez assurément jamais besoin que d’autres travaillent p our vous : mais moi, qui ne serais point fâché de me faire une famille, comme les autres, de goûter à votre suprême félicité, moi je n’en ris pas. Le père Devareuil n’a pas si mal vu, à mon sens. — Oui, mais... mais... dit M. Mauléon en éclatant de rire et en haussant les épaules. » La conversation était lancée à fond de train, et ne paraissait pas devoir s’arrêter de sitôt, lorsque le domestique de M. Mauléon entra et remit au banquier son journal, qu’il ouvrit précipitamment et avec un demi sourire inquiet, qui indiquait pourtant plus d’espoir que de crainte. Sa fortune était là ! la hausse, qu ’il avait courtisée de ses désirs depuis quelques jours, il espérait la voir écrite en lettres d’or dans un coin du journal. Il y porta vivement ses regards : mais nous pûmes bientôt deviner qu’il venait de lire un mauvais article, car il resta pétrifié. Le mauvais article, c’était une dégringolade complète à la Bourse, une baisse effrayante qui menaçait de devenir une catastrophe. Le bulletin de la Bourse était pourtant d’un laconisme de haute prudence. Il ne disait qu’un mot, un mot de doute, encore, que la baisse, il est vrai, rendait d’une vérité sans conteste, sur l’échauffourée, qu’avait annoncée le docteur Lhéritier, et sur la fuite du principal chef. Les yeux de M. Mauléon restèrent cloués sur le journal : il était évident que toute son âme était là, et que nous n’étions plus rien pour lui. Lhéritier lui prit la main, la serra, et nous sortîmes.
Je ne sais si le banquier nous avait vus : il avait cependant regardé son ami avec une figure crispée, qui paraissait vouloir sourire, mais ce sourire était indéfinissable ; il disait le désespoir dans toute sa taciturnité et son horre ur. Nous étions loin de savoir en ce moment combien le malheureux avait raison d’être altéré ; nous comprimes cependant qu’il devait y avoir là un grand désastre, pour qu’il se fût produit subitement une si grande peine. Nous nous quittâmes tous deux Lhéritier, profondéme nt affectés de ce que nous venions de voir ; mais nous ne nous communiquâmes a ucunement les pensées qui traversaient noire esprit. Je dirai naïvement que m es pensées, à moi, étaient loin d’être aussi tristes que celles du docteur ; je ne comprenais pas quel rapport il pouvait y avoir entre le journal et le banquier, et je n’étais pein é que de la peine que j’avais vue se refléter sur le visage de M. Mauléon. Je ne cherchai point à sonder ce mystère avec tout l’intérêt que Lhéritier paraissait y prendre. J’ai su depuis que le premier soin du docteur fut de courir au café le plus prôche pour y lire et relire le journal, dans lequel il ne trouva rien qui pût lui expliquer la pétrification de son ami. Ce fait d’une échauffourée de si minime importance, la fuite du chef de l’échauffourée, ne lui parurent rien expliquer dans cette affaire. Il ne lut point le bulletin de la Bo urse ; qu’avait à faire là son ami ? Et puis qu’est-ce que c’était pour Lhéritier, comme pour moi, comme pour bien d’autres, que le bulletin de la Bourse, que la hausse, la baisse, le report, la prime et tout le jargon de cette roulette aux grands pieds ? Lhéritier ne comprit donc rien, et, parce qu’il ne comprit rien, il voulut revoir son ami, sonder sa plaie, la panser, s’il y avait moyen, avec le baume de l’amitié. Il le trouva dans son bureau, cachetant une lettre ; sur laquelle il appuya son cachet avec un coup si sec et si expressif, qu’il parut bien plutôt sceller une grande résolution qu’une lettre. « Tiens ! fit le banquier, qui était pâle comme un mort, et dont toutes les fibres musculeuses du visage tremblottaient comme dans un tic nerveux, je vous écrivais. — A moi ? — Oui. — Eh bien, me voici, parlez.  — Je n’ai rien à vous dire, mais j’avais à vous éc rire. C’est un secret que je confie à mon meilleur ami. Vous le saurez demain matin : vou s lirez ma lettre demain matin seulement, pour me rendre les services que je vous demande. Je pars pour un voyage de peu de durée, j’espère, mais nécessaire, indispensable : je pars ce soir, en poste ; les chevaux sont commandés. Ma femme n’en sait rien ; je neveux pas qu’elle le sache : le motif de mon voyage est trop lourd pour elle, je neveux pas l’accabler sous ce fardeau-là. Les femmes, mon cher ami, sont tout cœur pour vous consoler dans une affliction ; mais ce cœur vous énerve, lorsqu’il faut la force d’un h omme, et il y a des moments dans la vie, où il faut cette force dans toute son énergie. Enfin, tout cela ce sont des secrets que je ne veux pas confier à ma femme, ni à vous, ce soir : vous l’instruirez demain, lorsque vous serez vous-même au courant de l’affaire. » Lhéritier comprit à la voix et aux gestes de M. Mauléon, qu’il n’avait plus rien à faire là, et qu’il serait inconvenant de demander plus qu’on ne lui disait. Il était horriblement tourmenté : la résolution du banquier lui paraissait grosse d’événements qu’il ne pouvait sonder, et la lettre qu’il tenait lui brûlait les m ains. Pourtant il partit. Dix minutes après, il rentra, précédant un homme, qu’il avait rencontré dans la rue : « Mon ami, dit-il au banquier, en lui montrant celu i qu’il lui présentait ; je vous recommande ce brave homme.... Monsieur, dit-il ensuite à son protégé en lui montrant le banquier, vous m’avez demandé le plus honnête homme de la ville, le voici. — Merci, monsieur, lui dit cet homme ; le service que vous me rendez est immense :