//img.uscri.be/pth/8add17cced47e0ddf8050bd62ef2cfe7f2c7043e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Souvenirs d'un vieux chasseur

De
219 pages

« On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur », a dit Brillat-Savarin, un auteur qui n’est pas dédaigné chez les disciples du grand saint Hubert.

Je ne suis pas devenu cuisinier : j’ignore si je suis né rôtisseur, comme l’homme modeste qui ne savait pas s’il pouvait jouer du violon aussi bien que Paganini, parce qu’il n’avait jamais essayé, mais je suis né chasseur, et même, puisqu’il faut dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, mon premier coup de fusil fut un coup de braconnage.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Paul Dhormoys

Souvenirs d'un vieux chasseur

Aventures presque véridiques

RÉCITS
D’UN VIEUX CHASSEUR
(AVENTURES PRESQUE VÉRIDIQUES)

AVANT-PROPOS

On accuse toujours les chasseurs d’outrager la vérité. Quelle calomnie ! Ils se contentent de l’embellir un peu, voilà tout. Or est-ce outrager une femme que de la parer ?

Ésope a inventé la fable, Phèdre se vante de l’avoir embellie. Le traite-t-on pour cela de... chasseur ?

Toute personne de bonne foi conviendra que ce n’est pas manquer de respect à une divinité que de placer sa statue sur un piédestal. Le peintre ne flatte-t-il pas un peu son modèle ? L’or pur lui-même n’a-t-il pas besoin d’un peu d’alliage pour être moins friable ? Et quand la vérité sort de son puits, n’est-ce pas lui rendre hommage que de jeter sur ses épaules un manteau bienouaté en hiver ou de la couvrir de fleurs en été.

Voici, par exemple, une aventure qui m’est arrivée : elle est tout ce qu’il y a de plus authentique. Eh bien, personne ne voudra y croire, même parmi les plus crédules, même parmi ceux qui croient aux tables tournantes, aux conversations qu’on peut avoir avec elles et par leur entremise.

C’était au printemps dernier. J’assistais à une destruction de lapins sur les confins de la forêt de Chantilly.

Vers deux heures, un peu fatigué par la marche et les premières chaleurs, je m’assis sur le rebord d’un fossé, en face d’un champ couvert de cerisiers et de poiriers en fleur.

Tout près de moi j’aperçus dans un de ces arbres un vieux chapeau de feutre où un couple d’effrontés pierrots avait établi son nid.

Je contemplais les allées et venues incessantes du père et de la mère qui apportaient la nourriture à leur couvée, et je me demandais quelle avait pu être l’histoire de ce chapeau ainsi échoué sous les feuilles d’un merisier, lorsque la brise qui se levait agita l’arbre, et à chaque oscillation de la branche l’ancien couvre-chef se rapprochait de moi et me disait :

« Étais-je assez brillant, assez coquet et assez cambré le jour où je fis mon entrée dans le monde ; c’était un matin d’octobre, il y a deux ans. On ouvrait le magasin. Un jeune et élégant chasseur, qui trouvait sans doute que son chapeau de paille n’était plus de saison, entra, m’essaya et m’acheta. Il remonta dans sa voiture en disant au cocher : « A la gare « du Nord et bon train ! » Au bureau des billets ce fut le valet de chambre de mon propriétaire qui prit les tickets, de sorte que je ne sus pas tout d’abord où l’on me menait. Mais, une fois sur le quai du départ, je vis tout de suite que je n’étais pas en mauvaise compagnie. Mon maître me tenait respectueusement à la main, parlant tête nue à un chasseur de haute mine qu’il appelait « Monseigneur » gros comme le bras ; il fallut que le personnage dît par deux fois : « Mais couvrez-vous donc, je vous en prie », pour que je reprisse la place à laquelle j’avais droit sur le front un peu dégarni de mon jeune homme.

« En wagon j’examinai attentivement mes collègues les autres chapeaux, et malgré leur origine, certainement aristocratique, je pus me convaincre qu’ils n’avaient pas meilleure tournure que moi.

Hélas ! à quoi tiennent les destinées ! Il plut ce jour-là pendant presque toute la chasse, et il plut si fort que je me mis à déteindre sur le front et sur la figure de mon maître. Certainement ce n’était pas ma faute ; c’était celle du teinturier ; si, en outre, j’avais perdu sous l’ondée mes formes élégantes, c’était en préservant de la pluie le chef de mon chasseur. Cependant, dès le lendemain matin, et sans même daigner me regarder, mon aristocrate dit à son valet de chambre : « Débarrassez-moi de cette loque ».

« Mais le valet de chambre, qui était un homme économe, ne me jeta pas au coin de la borne. Il me fit sécher ; il me retapa un peu, et j’eus un moment la crainte d’être adopté par lui. Cette humiliation me fut heureusement épargnée. Vendu avec d’autres effets à un marchand d’habits, je devins la propriété d’un maraîcher de Survilliers, homme libre, mais peu soigneux de sa coiffure. Combien de temps m’a-t-il gardé, je ne saurais le dire. Tout ce que je me rappelle, c’est que, l’année dernière, au moment des semailles, il me mit sur la tête d’un de ces mannequins qu’on plante dans les champs nouvellement ensemencés pour effrayer les oiseaux qui viennent manger les grains espoir de la moisson future. C’est là que j’ai passé l’hiver sous la neige et les frimas, ruminant dans mes souvenirs ma vie si brillante au début. Un coup de vent du mois de février m’a enlevé et transporté sur la fourche d’un cerisier, où je me suis si bien affalé que je n’ai pu en bouger. Des oiseaux sans vergogne m’ont trouvé commode pour y établir leur nid. Aujourd’hui les petits sont éclos, ils ont grandi, et dans huit ils auront quitté leur nid. On juge dans quel état ils me laisseront. Vivrai-je encore jusqu’aux cerises et verrai-je mes anciens nourrissons venir becqueter les fruits dont la fleur entourait et cachait leur berceau ? Je ne sais ; mais enfin j’ai accompli ma tâche, si modeste qu’elle ait été. Je n’ai fait de mal à personne, j’ai été quelquefois utile, ne fût-ce qu’à de pauvres moineaux ; et quand mon tour sera venu de disparaître, je pourrai peut-être dire, moi aussi :

J’ai passé en faisant le bien. »

La vérité m’oblige peut-être à ajouter que la chaleur, l’herbe tendre, l’ombre fraîche, m’avaient laissé sans défense contre un léger sommeil qui s’était emparé de moi.

Mais, je le demande en conscience, que gagne le récit à cet aveu ?

Enfin, puisqu’il le faut, puisque je dois tout sacrifier à la rigide déesse qui quitte si rarement son humide séjour, je me dévoue. Qu’on me permette seulement une anecdote, pour ma récompense.

Il y a quelques années je déjeunais avec deux amis, au restaurant de la Réserve, à Marseille. Naturellement une bouillabaisse figurait au menu ; mais nous voulions une bouillabaisse sans ail.

Devant une prétention aussi exorbitante, le chef se contenta d’abord de lever les yeux au ciel, certain que le tonnerre allait nous foudroyer pour un pareil blasphème ; mais comme le ciel restait muet, le digne homme se résigna à nous déclarer qu’il aimait mieux se passer lui-même son couteau au travers du corps que de se déshonorer par une aussi lâche concession.

Cependant, comme nous faisions mine de quitter son établissement pour aller chez le voisin, il s’exécuta, eu protestant contre la violence morale dont il était victime.

La bouillabaisse n’en fut pas moins exquise. Nous appelâmes l’émule de Vatel pour le réconforter par nos compliments :

« Vous l’avez trouvée bonne, nous dit-il avec amertume, jugez donc un peu ce qu’elle aurait été avec de l’ail ! »

Je ne sais pas si ma bouillabaisse sera bonne, mais je puis certifier qu’elle ne contient pas d’ail ;... si vous en retrouvez le goût, par hasard, ce ne sera pas ma faute, ce sera celle de la casserole, qui l’aura conservé malgré elle, et malgré moi.

 

P.D.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

LES DÉBUTS — UNE OUVERTURE

« On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur », a dit Brillat-Savarin, un auteur qui n’est pas dédaigné chez les disciples du grand saint Hubert.

Je ne suis pas devenu cuisinier : j’ignore si je suis né rôtisseur, comme l’homme modeste qui ne savait pas s’il pouvait jouer du violon aussi bien que Paganini, parce qu’il n’avait jamais essayé, mais je suis né chasseur, et même, puisqu’il faut dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, mon premier coup de fusil fut un coup de braconnage.

Que ceux qui n’ont jamais tué un perdreau de contrebande me jettent la première pierre.

A l’âge de cinq ans j’avais déjà organisé des chasses auxquelles j’invitais mes jeunes amis. Je possédais un lapin mécanique. On le lâchait dans la serre où nous prenions nos ébats, et chacun essayait de l’atteindre en lançant sur lui la petite flèche de bois qu’envoyaient nos fusils en fer-blanc. Deux ans plus tard, au lieu de perdre notre temps à l’insipide jeu de Cache-Tampon, nous prenions la peau de lièvre bourrée de paille qui servait à l’éducation du jeune Pyrame et on la cachait dans un coin du jardin ; celui qui la trouvait devait la rapporter, sans l’abîmer, entre ses dents et l’offrir bellement à celui qui commandait la battue.

Enfin, à neuf ans, quand j’avais bien fait mes devoirs, j’étais admis à accompagner mon père dans ses longues excursions et à porter son carnier ; seulement j’étais tenu de rester au moins à cent mètres derrière lui, pour ne pas gêner son tir et pour éviter de recevoir un plomb qui aurait ricoché ; mais que de fois, comme notre vieux Pyrame, alors jeune et ardent, me suis-je emporté au coup de fusil et ai-je reçu une verte réprimande, en même temps que Pyrame une verte correction !

Cela ne m’empêchait pas, malgré tout le désir que j’avais de ne pas chagriner par une désobéissance mon excellent père, de recommencer à la première occasion. J’avais beau faire, un je ne sais quoi me faisait toujours bondir au coup de fusil, et il semblait que la charge qui partait du canon m’entraînait avec elle vers la pièce tuée ou manquée. Enfin telle était ma passion pour la chasse, que, deux ans avant ma première communion, j’avais déjà, à force de prières, obtenu la promesse d’un fusil à la place de la montre traditionnelle.

J’eus les deux ; ma mère me donna la montre, le 6 juin, le jour où je reçus l’absolution de tous les crimes que j’avais commis jusqu’à l’âge de douze ans, et mon fusil arriva à notre campagne le 30 août, veille de l’ouverture.

Je vois encore Martial, le facteur, qui apportait les lettres, franchissant la barrière qui s’ouvrait de notre jardin sur la route, et portant sous son bras la petite caisse qui contenait mon le faucheux, grande nouveauté de cette époque, et qu’on avait préféré pour un chasseur novice.

Mon père n’était pas à la maison quand la caisse arriva. Elle fut déposée dans une grande salle qu’on appelait le Capharnaüm, parce que c’était là qu’on déposait les vieux meubles, et tous les objets qui n’avaient pas de place attitrée. La pièce, était immense : il y avait un grand billard au milieu, un jeu de tonneau, des tables, des chaises. C’est là qu’on mangeait la. soupe à l’oignon et au fromage, le matin, avant de partir pour, la chasse, ou qu’on séchait ses bottes devant le feu de sarments flambant dans la haute cheminée, aux soirs d’octobre. On y prenait souvent le café après le déjeuner, et du cidre, le soir, lorsqu’on rentrait exténué de soif et de fatigue. Les vieux camarades de mon père y buvaient leur absinthe et y allumaient leur pipe. Enfin, là on était chez soi et l’on pouvait faire ce qu’on voulait, sans s’exposer aux objurgations de Mathurine, la vieille cuisinière, qui n’avait jamais permis qu’on salit sa salle à manger en dehors de l’heure des repas.

Ah ! qu’elle était bonne et hospitalière, la grande salle. Les chiens eux-mêmes y étaient admis.

Que de fois, dans cette mémorable journée du 50 août, j’y entrai pour regarder la caisse, n’osant l’ouvrir avant le retour de mon père. J’étais suivi chaque fois par Pyrame et même par Thisbé, sa compagne, qui ne se dérangeait guère que lorsque la chose en valait la peine : mais les deux animaux devinaient qu’il devait y avoir dans cette caisse un objet d’importance. Ils regardaient la boite, la flairaient en remuant la queue, et, se retournant vers moi, semblaient me dire ; « Eh bien, pourquoi n’ouvres-tu pas ? »

Thisbé surtout venait à moi, retournait à la botte, et paraissait railler mes scrupules.

Thisbé était une jolie chienne épagneule sous poil blanc et marron comme Pyrame, son époux. Mais autant Pyrame était simple, modeste et bon, autant Thisbé était coquette, gracieuse et rusée. C’est elle qui me démontra d’une façon péremptoire combien les hommes sont inférieurs aux femmes quand ils veulent essayer de lutter de finesse et d’intelligence avec elles.

Thisbé, à cause de ses belles manières, était très gâtée à la maison. Elle avait adopté, dans le Capharnaüm, un vieux fauteuil, d’où personne n’aurait songé à la déranger. Cependant un soir, où nous étions tous rentrés harassés, bêtes et gens, je ne sais comment il se fit que pendant que Thisbé mangeait délicatement son écuelle de soupe, Pyrame s’empara du fauteuil et s’y endormit. On voit d’ici l’étonnement et l’indignation de la dame quand, son repas fini, elle vint pour reprendre sa place habituelle. Cependant, comme elle était femme de bon ton et de bonne éducation, ne faisant pas de scènes devant le monde, elle se contenta de quelques observations à voix basse. Pyrame, qui ronflait comme un homme, n’entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Thisbé insista. Pyrame répondit en grognant et en montrant ses crocs. La chienne, stupéfaite, mais restant toujours grande dame, dédaigna de répondre dans le même langage. Elle se coucha au pied du fauteuil et se mit à réfléchir. Sa réflexion ne fut pas longue. Au bout de deux minutes elle bondit tout à coup et s’élança en aboyant avec fureur contre la porte d’entrée. Pyrame, réveillé en sursaut, se précipita pour prêter main-forte à sa compagne ; mais la femelle traîtresse saisit ce moment pour sauter sur le fauteuil vide, pendant que le pauvre Pyrame, honteux et confus, revenait se coucher sur la dure.

Tout le monde se moqua de Pyrame et admira la rouerie de Thisbé ! Telle est la justice humaine.

Quoi qu’il en soit, la curiosité l’emporta ce jour-là, et je fis sauter avec un ciseau le couvercle de la caisse.

Les chiens eurent un moment de mécompte quand ils ne virent dans la caisse que des copeaux de papier entourant une boite longue en acajou. Mais lorsque j’ouvris la botte et qu’après avoir ajusté les canons à la crosse j’épaulai mon fusil pour voir si la couche m’allait bien, ce fut non pas de la joie, mais du délire. Les deux épagneuls se mirent à sauter, à galoper en aboyant, puis ils allaient à la porte, se retournaient vers moi. et Thisbé surtout jappait et me disait clairement :

« Mais viens donc l’essayer avec nous, ton beau fusil. »

Il y avait dans un des compartiments de la boite une douzaine de cartouches. Ma foi, l’occasion était trop belle, et puis. quel mal pouvais-je faire à aller dans le jardin essayer la portée de mon le faucheux en tirant quelques-uns de ces oiseaux pillards qui ravageaient notre verger.

Je descendis dans le jardin, escorté de mes deux épagneuls.

Hélas ! j’avais compté sans mes hôtes. A peine en liberté, ils enfilèrent la grande allée au galop et franchirent d’un bond la barrière, se jetèrent en quêtant dans un grand chaume qui s’étendait à perte de vue de l’autre côté de la route.

Je les suivis sans aucune mauvaise pensée, uniquement pour les rappeler et les ramener à la maison ; mais, au moment où j’allais les joindre, les deux scélérats tombèrent en arrêt ; puis doucement, avec des allures de couleuvre, ils se glissèrent dans les sillons, s’arrêtant, repartant, retournant la tête pour voir si je les suivais. Vous pensez si le cœur me battait. Enfin, je ne sais comment cela se fit, mais, à un moment donné, je ressentis un grand coup dans le creux de l’estomac, une compagnie de perdreaux s’enleva et mes deux coups partirent sans que j’en eusse conscience ; un oiseau était tombé, Thisbé me le rapporta, encore palpitant ; quant à moi, j’étais enivré de mon exploit.

Malheureusement mon ivresse ne fut pas de longue durée. Un bruit de galop me fit retourner la tête. C’étaient deux gendarmes en tournée que mes coups de fusil avaient attirés, et qui furent bientôt près de moi.

Qu’on juge de l’horreur de ma situation : pris en flagrant délit de chasse sans port d’armes et en temps prohibé.

Ce fut entre les deux représentants de l’autorité, comme un vil malfaiteur, que je fus reconduit à la maison, où mon père venait de rentrer.

« Tu commences bien », me dit-il de sa voix sévère quand le brigadier lui eut raconté mes forfaits, et la figure terrifiante de Mateo Falcone apparut dans mes souvenirs, se dressant devant ma conscience épouvantée !

« Allons, emmenez ce criminel, dit-il au gendarme. Il faut qu’il soit puni comme il le mérite. »

Je me voyais déjà passant la nuit sur la paille humide des cachots. Heureusement, mon père avait rapporté mon port d’armes avec le sien, ce qui diminuait beaucoup la gravité de mon affaire, et, quinze jours plus tard, le tribunal de Senlis me renvoyait indemne, comme ayant agi sans discernement. J’en fus satisfait, mais humilié en même temps : on ne m’avait pas jugé digne des foudres du parquet.

Et cependant il était bien bon et bien tendre, le jeune pouillard que j’avais tué au mépris de la loi, quand nous le mangeâmes le soir, entouré d’une feuille de vigne et servi sur une croûte bien dorée.

Je me rappelle toujours le terrible coup de poing que je reçus dans l’estomac lorsque les perdreaux s’enlevèrent à dix pas de moi, et, s’il faut tout confesser, je dois avouer que j’ai plus de soixante ans, j’ai chassé tous les gibiers dans tous les pays du globe, mes jambes sont rouillées et mes yeux presbytes : cependant je ne puis encore dormir la nuit qui précède l’ouverture et j’éprouve toujours la même émotion quand mon chien tombe en arrêt et que j’entends la compagnie qui part comme un feu de peloton.

Quelques années plus tard, j’étudiais sérieusement l’art de la chasse, sous la direction de Toussenel, et mon premier coup fut un coup de maître : j’ai tué approximativement une canepetière. Quand je dis « approximativement », c’est par pure modestie et pour ne pas humilier les camarades. Car aujourd’hui, à l’âge où l’on est revenu de toutes les vanités, je suis encore convaincu que, des cinq ou six cartouches qui furent tirées sur cet oiseau rare, la mienne seule a porté. C’était à Solterre, près de Montargis, chez le père de notre ami Lucien Jullemier. Nous nous trouvions une demi-douzaine de chasseurs, réunis là pour l’ouverture. Le gibier n’était pas très abondant, mais l’hospitalité était si bonne et si cordiale dans ce petit castel qu’on nommait la Renarderie, les compagnons de chasse étaient si gais, les saillies de Furne et les théories de Toussenel si amusantes, que nous nous retrouvions toujours avec plaisir dans ce petit coin du Gâtinais.

Or, ce jour, après avoir battu sans grand succès les chaumes et les prairies sous un soleil de plomb, nous nous arrêtâmes à l’ombre d’un noyer, au bord d’une grande plaine entièrement dénudée. Nous avions allumé la pipe de consolation, lorsqu’à deux kilomètres environ nous aperçûmes un troupeau de moutons qui s’avançait petit à petit vers nous en broutant l’herbe rare, et qui venait de faire lever trois oiseaux au vol bizarre, qui se détachaient en blanc sur l’azur du ciel.

« Quels sont donc ces oiseaux ? demandai-je à mes compagnons qui les considéraient comme moi avec curiosité. On dirait des canards ; mais des canards ne sont pas blancs comme ça, et, une fois qu’ils ont pris leur vol, ils filent rapidement sans tournoyer, sans décrire des cercles en l’air et sans se reposer ainsi à cent ou deux cents mètres de l’endroit d’où ils sont partis. »

Toussenel mit ses lunettes, ce qu’il ne faisait quo dans les grandes circonstances,

« Parbleu ! s’écria-t-il, ce sont des poules de Carthage, ce bel oiseau qu’on appelle vulgairement canepetière ou petite outarde. C’est un beau coup de fusil et un fameux gibier ; malheureusement il est presque impossible de l’approcher à portée. Cependant l’occasion se présente bien. Nous allons rester cachés derrière le noyer, à l’ombre. L’un de nous va faire un grand circuit afin de ne pas effrayer les oiseaux qui sont là à cinq cents mètres de notre affût : il ira trouver le berger en lui disant de pousser un peu vite ses moutons, qui nous serviront de rabatteurs. De cette façon nous avons la chance de voir les outardes passer à portée. Nous tirerons tous la même, celle qui se trouvera en tête : si nous avons la chance de l’abattre, nous aurons facilement les autres. Elles resteront à tourner et à planer au-dessus de la première. »

La manœuvre fut exécutée ponctuellement. Nous vîmes trois fois, Dieu sait avec quelle émotion ! les canepetières se lever devant le troupeau ; elles se rapprochaient toujours de nous presque en droite ligne. Enfin, au quatrième vol, elles passèrent à une quarantaine de mètres à gauche de notre noyer. On juge quel feu de peloton se fit entendre ; mais quand la fumée se fut dissipée, nous vîmes les trois oiseaux qui continuaient tranquillement leur vol : rien n’était tombé.

« Vous n’avez donc pas tiré sur la première ? dit Toussenel furieux.