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Stupid Design

De
160 pages

Alors que la théorie de « l’Intelligent Design » (Dessein Intelligent) contamine de plus en plus les connaissances cosmologiques, peut-être que la vérité est tout autre : et si l’Univers était né d’une énorme bourde ? C’est l'hypothèse que développe la nouvelle principale de ce recueil, « Stupid Design ».
« Le Signal » éclaire les possibilités surprenantes nées de la découverte des exoplanètes, notamment par la méthode du transit devant leur étoile : et si ce phénomène tout simple ouvrait la voie à une méthode de communication virtuellement sans limite ?
Les deux dernières nouvelles qui complètent ce recueil, « L’expérience interdite » et « Alien 74 » explorent d’autres facettes sombres du cosmos et de la physique. Les humains ne sont pas toujours faciles à comprendre pour les aliens...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-00848-3

 

© Edilivre, 2017

Illustration de couverture

 

Illustration de couverture : transit de Vénus du 8 juin 2004 (photo M. Favret)

Dédicace

 

A Danielle, la sémillante.

Le Signal

[… ] the Pole Star, evil and monstrous, leers down from the black vault, winking hideously like an insane watching eye which strives to convey some strange message, yet recalls nothing save that it once had a message to convey.

HP. Lovecraft – Polaris

(… l’étoile Polaire, diabolique et monstrueuse, darde de la voûte ténébreuse ses rayons cendrés et froids, clignant hideusement comme un œil fou qui essaie de transmettre un message, mais qui a tout oublié, excepté qu’il y avait un message à transmettre.)

– Que suis-je sensé comprendre à ce charabia mon fils ?

Les yeux du père Balsamo exprimèrent immédiatement une crainte insondable, presque de la terreur, et roulaient alternativement du jeune stagiaire au cardinal. L’audience avec le Secrétaire d’État n’aurait pas pu débuter plus mal. Laisser son Éminence interroger directement cet astronome fougueux et – bien pire ! – accepter que cet écervelé lui réponde ! Quel gâchis ! Le regretté père Consolmagno, qui avait dirigé l’Observatoire Astronomique du Vatican avant lui l’avait pourtant bien mis en garde lorsqu’il lui avait cédé son poste : « Mon frère, agis toujours avec la plus grande prudence quand tu es confronté aux membres de la Curie Romaine car ce sont plus des politiques que des intellectuels ! Et la plupart du temps leurs motivations réelles t’échapperont complètement. ». Il fallait essayer de sauver la situation au plus vite.

– Eminentissime Seigneur, veuillez excuser ce jeune astronome qui a parlé avec trop de précipitation. Comme la plupart des chercheurs, et particulièrement ceux les moins expérimentés, il est trop pressé d’entrer dans les détails des travaux qui le passionnent en oubliant que ses interlocuteurs ne sont pas tous aussi éclairés que lui dans le domaine très pointu qu’il explore avec une poignée d’autres spécialistes dans le monde…

Le visage du cardinal se fit un peu moins sévère et il en vint à considérer avec dédain les feuillets couverts d’équations et de graphiques que le stagiaire avait eu l’audace de poser sur son vénérable bureau. Il suffit que le directeur fronce légèrement les sourcils en désignant vaguement les documents d’un geste du menton pour que le chercheur commence à les retirer timidement de l’auguste regard.

– Euh… veuillez excuser mon empressement, Monsieur le Cardinal, je…

Il valait mieux éviter tout nouvel impair, aussi le directeur n’hésita pas à couper sèchement son jeune assistant :

– Peut-être conviendrait-il mieux à votre Éminence de commencer par exposer quelques notions plus générales concernant les exoplanètes avant d’entrer dans des sujets plus complexes ? Moi-même, je ne peux pas prétendre dominer complètement les toutes dernières avancées dans ces observations…

Ce pieu mensonge finit par rasséréner complètement leur distingué supérieur, comme son léger soulagement l’indiquait sans équivoque. Le ton redevint plus aimable :

– Effectivement, Monsieur le Directeur, je crois qu’il est aisé de comprendre que mes lourdes charges administratives…

Il se redressait sur son fauteuil au dossier exagérément grand. C’est vrai que son poste, ce que l’on nommerait « Premier ministre » dans un autre état que le Vatican, n’avait rien d’une sinécure.

– … ne me laisse guère le loisir de lire les articles scientifiques qui, dans d’autres circonstances, ne manqueraient pas de retenir toute mon attention… (encore un petit accommodement avec la vérité)

– … Faites, mon frère, je vous en prie. Et n’hésitez pas à me parler comme si vous aviez affaire à une personne totalement novice dans ce domaine. Je ne vous reprocherai pas d’être trop simpliste même si vos explications sont superfétatoires.

Le directeur n’était pas dupe de cet assaut de modestie et, malgré la mine défaite du jeune stagiaire, il débuta son exposé par les notions les plus basiques.

Ainsi il commença par expliquer que jusque dans les années 1990 – déjà le siècle dernier ! – on ne connaissait que les neuf planètes du système solaire. Enfin, les huit, comme le fit remarquer sournoisement le cardinal, puisque Pluton fût déchu de ce titre en 2006. Mais des astronomes ingénieux, comprirent alors qu’avec la sensibilité des télescopes de l’époque, il devenait possible de détecter l’éventuelle présence d’une planète autour d’une autre étoile que le Soleil, ce que le monde scientifique et les médias ne tardèrent pas de qualifier « d’exoplanète ». Il évoqua la méthode qui consistait à repérer par spectrographie les mouvements de l’étoile légèrement perturbée par la révolution d’une planète géante (il fallut détailler la technique au cardinal en lui montrant un graphique). Pour illustrer le ballet des deux astres, il utilisa la bonne vielle image du couple de patineurs en rotation : comme ils pivotent autour de leur centre de gravité commun, le porteur ne peut pas rester bien vertical mais doit s’incliner vers l’arrière pour compenser le « balourd » causé par sa partenaire.

Il fût difficile de faire comprendre à son Éminence que même dans le cas d’une géante gazeuse comme Jupiter, la masse de l’étoile était tellement plus grande qu’elle n’effectuait pas à proprement parler une orbite mais plutôt une sorte de « dandinement » (il n’avait pas trouvé de meilleur terme) sur elle-même. Il était compliqué d’expliquer qu’un mouvement aussi subtil puisse être détecté à des distances considérables mais le regard du cardinal s’éclaira quand il lui évoqua les radars routiers qui mesuraient la vitesse des véhicules depuis le bord des routes. Il n’était effectivement question que de vitesse, bien visible sur le spectre de l’étoile, alternativement décalé vers le rouge quand son mouvement la faisait reculer par rapport aux observateurs situés sur Terre, ou vers le bleu quand elle se « dandinait » en se rapprochant. Et bien entendu, le directeur ne manqua pas d’évoquer la première découverte d’une exoplanète par des astronomes suisses depuis un observatoire situé dans le sud de la France en 1995.

– Ah, la France ! La fille aînée de l’Église… glissa le cardinal sur un ton mélancolique.

Sans relever cette remarque saugrenue, probablement liée à un épisode de la lente ascension du monsignore jusqu’au poste le plus envié de l’administration vaticane, le père Balsamo poursuivit son exposé en abordant l’autre méthode de détection des exoplanètes : les transits. Il était beaucoup plus facile de montrer la petite tache noire d’une planète traversant le limbe du soleil, par exemple sur les photos du transit de mercure de 2016, pour illustrer la « mini-éclipse » qu’elle provoquait et oser mettre sur le bureau une courbe de lumière avec sa silhouette caractéristique en U correspondant à la légère baisse de l’éclat global de l’étoile pendant que la petite pastille noire de la planète pénétrait, traversait puis quittait le disque éblouissant de l’astre.

– Mais pourquoi employer ces deux méthodes ? Est-ce que l’une ne suffirait pas ? risqua le cardinal.

– Très bonne remarque, votre Éminence… (une touche de flatterie était toujours indiquée dans ce genre d’entretien avec une si haute autorité)… mais voyez-vous, il ne peut se produire un transit que si l’orbite de la planète est orientée de telle manière qu’elle la conduise à passer entre l’étoile et la Terre et, statistiquement, cela n’est possible que pour une toute petite fraction d’entre-elles. De plus, une baisse de luminosité de l’étoile peut être causée par d’autres phénomènes car il existe de nombreux cas d’étoiles variables et malgré la forme caractéristique de la courbe de lumière d’un transit, on ne peut jamais être totalement sûrs qu’elle révèle la présence d’une planète. On utilise donc toujours la méthode du déplacement radial, celle avec les spectres, pour vérifier ensuite. Mais le transit reste la manière la plus simple de détecter une exoplanète… du moins si l’on a de la chance ou de la patience…

– Que voulez-vous dire par là, père Balsamo ?

Et le directeur dut alors expliquer que si les plus grosses planètes, comme Jupiter, étaient les plus faciles à découvrir de cette façon car elles réduisaient l’éclat de leur étoile d’environ 1 %, ce qui était à la portée d’un télescope d’amateur, elles ne traversaient le limbe en face de nous que très rarement. Au bout de plusieurs mois ou années. Treize ans dans le cas de Jupiter. Il fallait donc soit observer sur de très longues périodes, soit avoir la chance de mesurer juste au bon moment. Même la découverte de 51 Pegasi b, la première exoplanète trouvée avec la méthode des spectres, relevait un peu de ce genre de hasard car bien que très massive, elle orbite si proche de son étoile que sa période n’est que de quelques jours. C’est d’ailleurs de cette façon que l’équipe franco-suisse grilla la priorité à leurs concurrents américains qui eux recherchaient uniquement des oscillations très lentes des étoiles, sur plusieurs mois.

– Pour augmenter le rendement de ces recherches, on a donc lancé des satellites spécialisés dès les années 2000. Le premier avait été baptisé Kepler et Mayor1, du nom du prix Nobel, est le tout dernier télescope de ce type encore en service, bien plus performant que ses prédécesseurs. En s’affranchissant des distorsions optiques dues à l’atmosphère et en étant placé à des points particuliers…

– Les points de Lagrange ! crut bon de préciser inutilement le stagiaire dont l’audace lui valut le foudroiement d’un regard courroucé de son supérieur.

– … qui leur permettent de pointer la même région du ciel sans être gênés par les rayons du soleil, ils peuvent mesurer l’éclat de plusieurs milliers d’étoiles de manière continue et avec une très grande précision. Au point de détecter des planètes aussi petites que la Terre…

Le visage du cardinal s’assombrit de nouveau.

– … Et au fil des mois ou des années, découvrir des centaines puis des milliers d’exoplanètes, certaines constituant même des systèmes multiples avec deux, trois ou même cinq planètes orbitant autour de la même étoile, à l’image de notre système solaire.

À peine avait-il prononcé ces derniers mots, que le directeur regretta cette comparaison audacieuse et la mine sévère du Secrétaire d’État ne faisait que confirmer ses craintes. Il avait toujours été délicat au sein de l’Église d’écorner l’unicité de l’Homme dans la Création, donc de sa Terre nourricière et par extension du système solaire. Galilée ne l’avait que trop payé pour avoir affirmé la réalité du modèle héliocentrique de Copernic confirmé par ses premières observations à la lunette. Un instrument diabolique qui trompait l’astronome pour la plupart des théologiens de l’époque ! Et dire qu’après plus de 400 ans, l’Église n’avait toujours pas reconnu son erreur en réhabilitant totalement le savant, malgré les déclarations favorables de Jean-Paul II à la fin du XXème siècle… Et il n’était alors question que de la place centrale de la Terre ou du Soleil dans l’Univers connu. Le directeur frémit en pensant aux implications bien plus graves de « l’affaire » qui les amenait aujourd’hui dans le bureau du Secrétaire d’État du Vatican. Celui-ci reprit d’ailleurs la parole pour aborder ce sujet délicat :

– Et qu’est-ce qui vaut à Mayor 1812b tout le tapage médiatique de ces derniers jours ? Ce n’est que la nième planète découverte depuis toutes ces années, non ?

Nous y voilà ! pensa le père Balsamo. Il avala sa salive froide et s’apprêta à se jeter dans l’abîme.

– Eh bien oui et non. Pour tout dire : elle est très particulière. Comme votre Seigneurie l’a sans doute compris… (en cet instant crucial, il ne fallait pas se priver d’une touche de flagornerie)… une exoplanète qui transite ne repasse devant son étoile qu’aux bouts de quelques jours pour les plus véloces, mois ou années pour les plus distantes… (il hésitait un peu avant d’annoncer la suite) mais pour Mayor 1812b cela se reproduit au bout de quelques heures seulement.

– Sept heures, trente-cinq minutes et douze secondes ! crut bon d’ajouter cet imbécile de stagiaire.

– Et alors ? C’est juste qu’elle est très proche de l’étoile donc très rapide si j’ai bien compris vos explications Monsieur le Directeur ? coupa sèchement le cardinal, trop heureux de montrer que malgré son ignorance en astronomie, il avait bien assimilé les concepts exposés durant l’entretien.

– Euh… Ce brillant raisonnement est parfaitement logique Votre Éminence, mais…

– Mais quoi ?

– Cela n’est physiquement pas possible ! lâcha péniblement le père Balsamo. Pour orbiter avec une telle période, une planète serait si proche de l’étoile qu’elle se trouverait à l’intérieur même de l’immense boule de plasma.

– En êtes-vous sûr ?

– Absolument. Votre Eminentissime Seigneur connait certainement les lois de Kepler qui régissent les orbites des planètes… (fallait-il vraiment citer cet astronome qui avait lui aussi encouru les foudres de l’Église s’attaquant à sa mère en l’accusant de sorcellerie ?)… et permettent très facilement d’écrire la relation entre la période et la distance à l’étoile. Et par ailleurs, la connaissance très fiable des étoiles, acquise en plusieurs décennies d’observations et de modélisations, nous donne une évaluation assez précise de leur masse et de leur diamètre à partir de leur éclat et de leur spectre. En effectuant ces calculs pour Mayor 1812b, le résultat est formel : avec cette période, une planète se trouverait à une distance inférieure au rayon de l’étoile, ce qui bien entendu est rigoureusement impossible.

– Mais ne peut-il y avoir plusieurs planètes sur la même orbite ou des orbites proches et qui transitent successivement ?

Le directeur était presque amusé des tentatives du cardinal pour réfuter l’évidence qui le dérangeait tant en adoptant les thèses qu’il avait certainement lues ces derniers jours.

– Des astronomes ont bien sûr raisonné comme vous le faites si justement Votre Éminence, mais cette hypothèse paraît très peu vraisemblable car dans notre système solaire nous n’avons aucun exemple de planètes partageant la même orbite ou même des orbites très proches. De plus les simulations numériques montrent qu’une telle configuration est très instable et qu’elle ne pourrait durer que quelques milliers d’années, c’est-à-dire bien peu au regard de la durée d’un système planétaire. Il serait très improbable que nous ayons la chance d’observer exactement le moment de cette très courte anomalie.

– Mais « improbable » ne signifie pas « impossible », n’est-ce pas, père Balsamo ? La science nous a habitués à voir se confirmer ultérieurement des hypothèses qui paraissaient très hasardeuses à une époque antérieure, j’oserais même dire « totalement fantaisistes » parfois.

– Certes, votre objection est tout à fait pertinente, Votre Éminence, mais ce n’est pas la seule bizarrerie de ces transits car…

– Ce n’est pas une exoplanète ! Le signal comporte trois extinctions successives !

Le stagiaire qui bouillait d’impatience pendant tout l’exposé laborieux de son supérieur n’avait pas pu se contenir plus longtemps, tant le cas de Mayor 1812b était extraordinaire. Joignant le geste à la parole, il avait promptement fait jaillir un feuillet de son dossier et brandissait la fameuse courbe sous le nez du cardinal interloqué par cette saillie soudaine. Le directeur n’avait pas eu le temps de réagir et laissait malheureusement son fougueux collaborateur poursuivre sur sa lancée :

– C’est un relevé que nous avons effectué avec le VATT, le Vatican Advanced Technology Telescope en Arizona, car nos instruments de Castel Gandolfo ne sont pas assez sensibles pour une telle observation…

Le cardinal soupira à l’évocation de cette annexe lointaine. Tout ce qui se passait hors du Vatican, donc loin de son autorité, n’apportait que désordres et complications.

– … Vous voyez, Votre Éminence, il n’y a pas une seule courbe en U mais trois qui se suivent très rapidement, à moins de dix minutes d’intervalle. Et…

Il pointait successivement les trois creux dessinés par la ligne sur le graphique.

– … vous pouvez remarquer que les trois extinctions ne sont pas identiques mais que leurs formes sont subtilement différentes.

– Oui, je peux le voir même si les écarts sont minimes…

– C’est vrai mais pourtant c’est très révélateur de la nature du signal…

Le directeur trouva plus prudent de reprendre la main avant que l’entretien ne se finisse prématurément par un renvoi brutal à leurs chères études :

– Ce que veut dire mon jeune collègue, Votre Éminence, c’est que la courbe en U d’un transit d’exoplanète est très caractéristique. On peut facilement la simuler sur un ordinateur : la descente correspond exactement à l’entrée progressive d’un petit disque noir sur le limbe brillant, y compris en tenant compte de la luminosité décroissante c’est-à-dire le fait que l’inclinaison de la surface de l’étoile par rapport à l’observateur produit des bords légèrement moins lumineux que la partie centrale. Ensuite on a une ligne pratiquement horizontale, aux petites variations dues aux instruments de mesure près ainsi qu’aux effets atmosphériques, ce qui correspond à la lente traversée du petit disque noir complet devant la surface lumineuse. Sa durée permet d’ailleurs d’estimer la vitesse de déplacement de la planète sur son orbite quand on a évalué la taille de l’étoile. Et enfin la ressortie du limbe qui est pratiquement l’exacte symétrique de la rentrée. La profondeur du U permettant d’estimer la surface de cette petite pastille noire, donc de la planète par rapport à son soleil.

– Oui je comprends vos explications très claires, père Balsamo…

Il jeta au passage un œil accusateur au stagiaire.

– … mais en quoi les autres formes sont-elles si différentes ?

– Comme vous avez pu le remarquer, la ligne de la descente et de la remontée sont subtilement déformées par rapport au U habituel et cela signifie que l’élément qui vient s’interposer entre l’étoile et nous n’a pas la forme d’un disque parfait. On avait déjà observé ce genre d’anomalie par le passé, ce qui correspondait généralement à une traînée gazeuse laissée par une Jupiter chaude… Euh, excusez-moi Votre Éminence, on appelle ainsi une planète gazeuse géante qui orbite très près de son étoile, en quelques jours comme la toute première exoplanète découverte, 51 Pegasi b, ce qui la soumet à un échauffement infernal la conduisant à perdre progressivement son atmosphère dans l’espace, un peu comme la queue d’une comète approchant du soleil. Et dans certains cas, on a pu observer cette « queue » lors du transit, d’où une courbe de lumière déformée. Mais pour Mayor 1812b c’est très différent : il y a cette répétition de trois extinctions très rapprochées et la forme des 2ème et 3ème est tout à fait caractéristique…

– Ce sont des carrés et des triangles !

Le stagiaire n’avait pas pu se retenir.

– Quoi ?!?

– Effectivement, comme l’indique notre jeune doctorant un peu trop vif, des simulations numériques avaient prédit ce type de courbes provoquées par des formes géométriques différentes. En les comparant l’une à côté de l’autre c’est très subtil mais en traçant la différence entre ces courbes, l’écart est très révélateur. Le but de ces études, dans les années 2000, étaient de déterminer si une civilisation extraterrestre… (le gros mot était enfin lâché et le cardinal avait pali)… pouvait signaler son existence en mettant en orbite autour de son étoile des sortes de « masques » géométriques provoquant un signal différent du transit de leur planète. D’ailleurs certains rêveurs imaginaient que l’Humanité devait se lancer dans un tel projet pour révéler sa présence, ce qui est totalement utopique avec nos technologies actuelles sans compter les moyens colossaux que cela nécessiterait. Même en se contentant d’artefacts composés de multiples petits objets dispersés selon une géométrie parfaite, ce qui n’assurait pas une totale opacité à la lumière de l’étoile mais un assombrissement néanmoins mesurable, il faudrait atteindre des dimensions telles qu’on ne peut encore y prétendre aujourd’hui. Des milliers ou plutôt des centaines de milliers de kilomètres de côté si on veut que cela soit détectable dans une zone assez large pour couvrir de nombreuses étoiles susceptibles d’abriter une éventuelle civilisation suffisamment avancée pour l’observer. Disons quelques centaines de parsecs… Euh, pardon Votre Éminence, c’est du jargon d’astronome ! Je voulais dire quelques centaines d’années-lumière, genre de distance à laquelle nous parvenons à détecter des exoplanètes de taille terrestre avec les instruments modernes…

Cette évocation laissait songeur le cardinal qui présentait un air légèrement renfrogné. L’hypothèse de civilisations extraterrestres n’avaient jamais fait bon ménage avec la théologie de l’Église catholique romaine. Giordano Bruno n’avait-il pas été brûlé publiquement sur la place du Campo de’ Fiori dix ans avant les premières observations de Galilée, notamment parce qu’il prétendait à la possibilité d’une pluralité des mondes habités ? Quand la Congrégation pour la Doctrine de la Foi se mêlerait à ce débat, et surtout son terrible préfet, le très rigide et austère jésuite espagnol Bernardo Gui, il ne ferait pas bon s’écarter un tant soit peu du discours officiel de la Curie. Les astronomes de l’Observatoire du Vatican auront intérêt à ne pas s’exprimer sans l’imprimatur de la Congrégation, sinon gare à leur poste et leur avenir professionnel ! Même si les titres et les méthodes avaient changé, le temps de l’Inquisition n’était pas si loin, surtout à l’aulne des durées astronomiques avec lesquels le père Balsamo jonglait quotidiennement.

– Vous… vous êtes en train de suggérer que ces courbes proviendraient d’une construction artificielle ?

Le cardinal en perdait presque son calme et quand le stagiaire osa répondre abruptement, ses joues prirent une couleur cramoisie.

– Il n’y a aucun doute ! La méthode spectrale ne donne rien ce qui est totalement contradictoire avec la présence d’une planète ayant la taille voulue. Ce ne peuvent être que des objets très peu massifs. Et les mesures de transits ont été faites et refaites par des dizaines d’astronomes dans le monde, et nous-mêmes les avons recommencées plusieurs fois. Les courbes sont indiscutables : il ne peut s’agir que d’un dispositif artificiel envoyant à la vitesse de la lumière un signal au travers de toute la Galaxie. Un message composé de trois symboles et qui se répète certainement quatre fois sur l’orbite d’après ce que des différences minimes dans les courbes successives permettent de supposer. Résidant probablement sur l’une des deux planètes du système – car il y a au moins deux exoplanètes Mayor 1812c et d orbitant autour de cette étoile, la première étant de type terrestre, cette civilisation…

– Cette civilisation ! Mais vous divaguez jeune homme !

Bien que prévisible, la colère du cardinal surprit le jeune astronome qui se tut immédiatement, et le directeur qui sursauta sur son siège. Il tenta d’apaiser le courroux pontifical :

– Votre Eminentissime Seigneur, veuillez pardonner les affirmations abruptes de ce jeune…

– Il suffit, Monsieur le Directeur !

D’un vague geste de la main, le cardinal signifia que l’entretien était terminé et qu’ils devaient quitter son bureau. En sortant silencieusement, les deux astronomes purent constater que la colère avait fait place au doute et à l’interrogation sur le visage du Secrétaire d’État qui semblait presque absent, totalement ignorant de leur présence. Pensait-il à la lente émergence de l’idée d’une vie extraterrestre depuis les spéculations de Giordano Bruno ? Ou, maintenant qu’il avait eu confirmation de l’ampleur du problème par les astronomes exerçant pour le compte du Vatican, réfléchissait-il déjà à la manière de mobiliser la Curie pour contrer les annonces tapageuses des médias ces derniers jours, essayant d’imaginer un angle d’attaque qui permettrait de préserver la Doctrine millénaire de l’Église prônant l’unicité de l’Homme, tout en évitant une opposition trop frontale aux scientifiques pour préserver l’avenir quel qu’il soit ?

Il était impossible au père Balsamo de le déterminer mais en son for intérieur il finit par envier sa propre situation, malgré les tempêtes probables des prochaines semaines, plutôt que la charge écrasante du cardinal Umberto.

Ses pires craintes se trouvèrent confirmées en quittant le Palais Apostolique. Sur la Place Saint-Pierre, malgré les efforts des gardes suisses, une bande d’excités manifestaient bruyamment en hurlant des slogans en italien et en anglais, et en agitant des banderoles portant des messages plus ou moins fantaisistes ou insultants : « L’Église nous ment depuis plus de 2000 ans ! », « Plus d’extraterrestres, moins de religions ! », « Accueillons E.T. au sein de l’Église ! », « Jésus n’était qu’un éclaireur ! », « Ils...