Bye bye Iran
169 pages
Français

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Bye bye Iran

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Description

"J'entre dans la chambre des enfants pour graver dans ma mémoire leurs jolis visages, même si notre séparation sera de courte durée. Elles dorment paisiblement. Je les embrasse doucement et les quitte sur un dernier regard tendre. À cet instant, je suis loin d'imaginer que je les reprendrai dans mes bras seulement onze ans plus tard...Maudites soient toutes les révolutions et maudits soient tous les révolutionnaires du monde. ». Dans ce récit des onze années d'exil de l'auteur, depuis Téhéran jusqu'à Bruxelles, on devine le parcours incertain et tumultueux des errants qui sont ici, aujourd'hui, dans l'enfer de l'exil globalisé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 juin 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336874098
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection

COLLECTION L’IRAN EN TRANSITION
Dirigée par Ata Ayati
Les dernières parutions
ESTHER PARISI , Juifs et Iraniens. La communauté judéo-persane depuis la Révolution en Iran et en Israël . Préface de Daniel Meier, 2019.
JEAN-CLAUDE VOISIN , La Perse et l’Occident chrétien. Histoire des martyrs perses Abdon et Sennen, 2019.
MIRZA MOHAMMAD MASSOUD (DEHATI) , Les fleurs qui poussent en enfer. Traduit du persan par Christophe Balaÿ, 2019.
MOHSEN MOTTAGHI ET REZA ROKOEE , Daryush Ashouri. Un intellectuel hétérodoxe iranien . Préface de Farhad Khosrokhavar, 2019.
M. F. FARZANEH , Le mariage d’Azraël ou la jeune fille et la mort, 2019.
SHAHLA NOSRAT-WOLFF , La chevalerie iranienne. Samak-é ‘Ayyâr . Préface d’Hossein Beikbaghban, 2018.
ABBAS TOWFIQ , Fables d’Iran. Les humbles chats ! Traduction du persan par Monireh Kianvach-Kechavarzi et Brigitte Simon-Hamidi, 2018.
SAFOURA TORK LADANI , L’histoire des relations entre l’Iran et la France du moyen âge à nos jours. Préface de David Rigoulet-Roze, 2018.
JAVAD HADIDI , De Sa’di à Aragon. Le rayonnement de la littérature persane en France . Préface d’Alain Gresh et postface d’Ata Ayati, 2018.
REZA AFCHAR NADERI , Histoire d’un mythe. Le forgeron dans Le livre des rois de Ferdowsi, 2018.
MONIREH KIANVACH-KECHAVARZI , Deux cents locutions comparatives du persan, 2017.
Titre

Mohammad OSTAD HASSAN MAJIDI








Bye Bye Iran

Le récit de mon exil
Copyright

Traduit du persan par Flora Yeghoumians





















© L’HARMATTAN, 2019
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-87409-8
Préface
Mohammad Ostad Hassan Majidi, que j’appelais Mamali, n’était pas un écrivain accompli, qui, selon les mots d’Aharon Appelfeld, sait ravaler ses cris amers 1 . Mamali était un homme, victime, témoin, acteur (agissant et comédien), ami et amant. Il n’était pas écrivain : son amertume le disputait à son grand cœur, comme sa révolte à sa paix retrouvée, depuis le 19 février 2013. Ce jour-là, trois événements simultanés se sont produits : il a reçu sa carte d’identité de « Belge complet », il a ramené à la maison des blocs de papier A4 pour écrire son exil et il a exorcisé, d’un coup, les cauchemars carcéraux qui l’avaient hanté jusque-là. Il n’était pas écrivain, mais il a laissé un livre, celui pour lequel, selon Agota Kristof 2 , il était né.
Mamali, dans les pages qu’il a laissées, convoque le destin pour supporter le malheur ; le destin l’a convoqué pour nous offrir ce beau texte. « Un jour j’écrirai tout cela », m’avait-il prévenue. Le grand livre était celui que la nécessité appelle, calligraphié dans les nuits de mon atelier, pendant que je peignais mes propres signes illisibles.
Au même moment, il joue dans I comme Iran , le film de Sanaz Azari. Il y déclare la fin de ses malheurs : « Je suis Belge depuis hier ». Il rentre du tournage en me confiant que, de ceci ou de cela, il n’a pas parlé dans le film : « je le garde pour mon livre ». En février 2013, il entreprend donc le récit en farsi de ses onze années (1996-2007) d’exil solitaire, depuis Téhéran jusqu’à Bruxelles, en passant par la Grèce et l’Italie.
Il n’aura pas pu finir la relation de son pénible périple. Le 9 février 2017, aux alentours de 19 heures, sa vie et son texte prennent fin simultanément. Son cœur s’est arrêté. Les secours sont inutiles. Des amis que j’appelle arrivent dans l’heure. Ils sont là devant et dans le chagrin, à veiller simplement mon mari, à porter mon amour sur notre lit, à parler de lui, et de nous bien sûr.
Je prends donc la peine — le mot est si juste — d’écrire moi-même cette préface et un épilogue, deux brèves interventions nécessaires à restituer quelques éléments de l’amont et l’aval du récit inachevé de Mamali.
Ingénieur chimiste, industriel, capitaine d’une entreprise florissante, Mamali est « exproprié » par les moudjahidines du peuple, expropriation à laquelle il refuse de consentir. L’Iran est la prison dont il s’évade en 1996, après avoir goûté à celle d’Evin, au nord de Téhéran, en raison de son refus d’abandonner sa société à la mafia des mollahs.
Dès les premières pages de son récit, on comprend qu’il lui est interdit de quitter l’Iran et qu’il n’y réussit qu’au prix de la disparition temporaire de son nom d’une base de données. Par la suite, le monde entier deviendra sa prison. Bye bye Iran commence avec l’évasion et raconte l’exil de Sirus, Massoud, Mohammad. Trois noms pour un seul homme, trois noms pour un homme seul, séparé trop longtemps de ses filles. Son père l’a nommé Mohammad, mais sa mère voulait l’appeler Behrouz. Une hésitation de naissance qui préfigure ces changements de nom comme signes de l’instabilité de la situation de l’exilé ; son identité flanche autant que sa certitude du lendemain.
C’est aussi de la pudeur, comme si Mamali n’était pas vraiment le héros de son récit, laissant dans l’ombre des blessures, des péripéties ou des ignominies que notre proximité m’a permis d’entendre, dans l’italien que nous partagions. Bye bye Iran nous épargne ainsi les souvenirs jamais écrits de la terreur qui a précédé l’exil. La prison d’Evin, par exemple, c’est l’enfermement de trente opposants dans une seule cellule, c’est l’extraction soudaine de cinq d’entre eux, les yeux bandés, c’est le retour en cellule de trois camarades seulement, après l’exécution aléatoire et arbitraire des deux autres dans la cour. Peut-on se faire une idée des cauchemars de Mohammad Ostad Hassan Majidi, qui se sont soudainement évanouis le 19 février 2013, grâce à sa carte d’identité belge ?
Incertitude, terreur, pudeur, et pourtant fierté. Qu’il se nomme Sirus, Massoud ou Mohammad, Mamali est toujours fier de lui dans son rapport aux autres, confronté aux coups du sort comme aux émotions. Les larmes aux yeux, la mort aux trousses ou droit devant et le rire vainqueur.
Ce récit fait défiler tant de personnages…
Des passeurs. Qu’ils s’appellent Mamout ou Tony, ils sont loin de l’image caricaturée du trafiquant d’êtres humains. On se prend à les regarder d’un autre œil, avec la confiance obligatoire de l’homme perdu, et à les faire entrer dans la catégorie des sauveteurs professionnels.
Des policiers aussi. Parfois violents, parfois tolérants, impuissants sans doute, ils sont les figurants d’une odyssée bloquée, aléatoire, s’ouvrant et se refermant brusquement, témoins autorisés des conditions extrêmes de la vie nue.
Des amis surtout. Iraj, Koura, Reza, Mateo, Sebastiano et d’autres auxquels Mamali s’attache et qui s’attachent à lui. Comme nous tous, comme lui, ils ne feront que passer. Ils comptent, solidaires dans l’exil, indispensables sujets et objets d’une amitié que l’on devine puissante, à qui l’on promet des nouvelles et qui disparaissent pourtant de l’histoire, sans s’effacer du cœur. Qui sait ? Nous aurions peut-être reçu de bonnes nouvelles des survivants, si Mamali avait pu continuer de remplir ses blocs de papier et de vider ses blocs de douleur.
Tant de personnages dont nous n’aurons plus l’écho. Leurs frères et leurs sœurs, leurs enfants, sont pourtant ici, aujourd’hui, dans l’enfer de l’exil globalisé.
Christine Ostad Hassan Majidi
Merci à Ata Ayati, Sanaz Azari, Martine Coenen, Thierry Descheemaeker, Isabelle Desobry, Maggy Dourov, Jean-Benoît Fontignie, Marion Hansel, merci tout particulièrement à Dan Kaminski, sans qui le livre de mon mari n’aurait jamais pu voir le jour, Claude Leroy, Fery Malek-Madani, Philippe Melis, Bahar Majidi, Saba Majidi, Antoine Pirlot, Thomas Pirlot, Madeleine Van Oudenhove et Flora Yeghoumians.
1 . Aharon Apelfeld, préface au texte de Leïb Rochman, À pas aveugles de par le monde, Paris, Denoël, 2012.
2 . « Je suis convaincu, Lucas, que tout être humain est né pour écrire un livre, et pour rien d’autre. Un livre génial ou un livre médiocre, peu importe, mais celui qui n’écrira rien est un être perdu, il n’a fait que passer sur la terre sans laisser de trace. » (Agota Kristof, La preuve, Paris, Seuil, 1988).
Bye bye Iran

J’ai rendez-vous avec Iraj à huit heures du matin au bureau des passeports situé dans l’avenue Satar-Khan à Téhéran. Iraj est un ami de toujours, de la petite enfance, de l’école, de l’adolescence, de la jeunesse ; on a grandi ensemble et on se rencontre sept jours par semaine.
En 1968, à la fin de nos études secondaires, je me suis présenté au concours général d’entrée à l’université et j’ai échoué, tandis qu’Iraj réussissait celui de l’École Royale Militaire. Quatre ans plus tard, l’étudiant promu lieutenant a entamé son service à la police de Téhéran. Alors que moi, trois ans après l’échec au concours, je tentais l’examen de l’école de pilotage. À deux doigts de la réussite grâce aux mentions obtenues en mathématiques, en physique, en géographie et en sport, les tests d’albumine sont venus freiner mon rêve. Je me souviens des regrets vivement exprimés par un de mes instructeurs, un officier américain. Selon lui, j’avais le physique idéal pour ce métier. Hélas, la présence d’albumine s’avérait trop dangereuse en haute altitude. Surtout pour les pilotes qui doivent voler et exécuter des manœuvres à 30.000 pieds. Après ce nouvel échec, je me suis senti abattu pendant un moment. J’adorais le métier de pilote… Puis j’ai décidé d’aller poursuivre mes études en Angleterre. Nous étions un groupe d’amis. Nous nous étions promis de partir nous installer ensemble aux États-Unis, après nos études, pour y faire notre vie.
1979 : l’année des bouleversements politiques en Iran. Le shah et sa famille ont quitté le pays, un gouvernement provisoire a été formé. Khomeini est rentré de France, s’est installé à Téhéran, et les purges vont bon train. Chaque jour, des officiers et autres haut gradés de l’armée royale, des ministres, des directeurs d’entreprise, des capitaines d’industrie, des capitalistes, des prostituées, des agents de renseignement de la SAVAK sont pendus en masse. Le chaos est total. Certains reviennent en Iran, d’autres quittent le pays. Certains entrent dans la clandestinité, d’autres sont emprisonnés. Un tas d’opportunistes s’activent à profiter de la situation pour se forger une position dans le gouvernement des mollahs.
Depuis Londres, nous suivons ces nouvelles dans les journaux et à la télévision. Un jour, Minou, ma sœur aînée, m’appelle. Notre agha jan vient de subir un accident cardio-vasculaire ; il est hospitalisé. Ses jours sont comptés et je dois rentrer d’urgence si je ne veux pas regretter le reste de ma vie de n’avoir pu revoir mon père. Les médecins l’ont déjà condamné. Minou éclate en sanglots. Agha jan , notre cher papa, l’homme le plus précieux de ma vie. Un père, un ami, un compagnon. Nous avons vécu de si beaux moments, de si belles années ensemble… Je promets à ma sœur de rentrer immédiatement… Il me faudra cinq jours pour rejoindre Téhéran.
*
— J’ai pensé que tu aurais peut-être une solution. Je ne peux plus vivre dans ce lieu de malheur. On m’a tout confisqué. Je suis sans travail, sans argent, malade, et maintenant on me menace sans arrêt. Mais qu’est-ce que j’ai commis comme péché ? Je ne suis qu’un citoyen ordinaire !
— Et que dit ton avocat ? me demande Iraj. A-t-il pu faire quelque chose ?
— Oublie l’avocat et même le ministre ! Dans ce pays, ce ne sont que des titres sans grande signification. Ils ont les mains liées et ne peuvent pas faire grand-chose. Il a déjà essayé. En vain.
— Mais ce sont tes associés qui sont des bahá’ís 3 , en quoi cela te concerne-t-il ? Toi, tu es musulman ! Tu veux dire que chaque personne qui s’associerait avec un bahá’i devrait s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre on lui confisque tout ? C’est injuste !
— C’est ce que je te dis. En principe les bahá’ís, les juifs, les Arméniens et les autres minorités sont libres de faire ce qu’ils veulent dans le cadre de la loi. Mais la réalité est différente. Nous ne sommes pas les seuls. C’est le cas de milliers d’autres personnes ou entreprises. Tu connais mieux que quiconque la vérité dans cette affaire. Si un ministre ou un mollah convoite une propriété ou une entreprise, l’obtenir n’est qu’un jeu d’enfant. Et ce ne sont pas les mauvais coups ni les accusations qui vont manquer pour qu’ils arrivent à leurs fins. Moudjahid, bahá’í, opposant, espion… tous les prétextes sont bons. Eh oui, depuis l’instauration du régime islamique, les lois se sont simplifiées non pas pour toi ou moi, mais pour ceux qui en font partie. Iraj jan , on n’y peut rien. Aide-moi à quitter cet enfer !
— Je dois retourner au bureau. Ce soir ou demain je te fais signe. On verra. J’ai une ou deux idées en tête pour t’en sortir, mais je ne sais pas si ça marchera.
Je remercie Iraj et je le quitte. Deux jours plus tard, il me rappelle.
— Demain, c’est vendredi, allons à la montagne et emportons un pique-nique comme au bon vieux temps… On fera d’une pierre deux coups. On se détend et on en parle.
Acceptant immédiatement, je lui donne rendez-vous le lendemain matin à neuf heures sur la place Tajrish.
*
Parfois il y a une telle foule à la montagne que, pour passer un col étroit, il faut patienter quinze minutes avant que ce soit votre tour. Je suis un enfant de la montagne depuis mes deux ans. J’ai toujours grimpé, même aux plus rudes journées d’hiver.
Je suis né avenue Khayyam, près de la place des Pendaisons (aujourd’hui place Mohammadieh). Mes frères et sœurs aussi, mais nous avons tous grandi à Shemiran. Peu après, ma famille a décidé d’acheter une maison avenue Dazashib à Shemiran. C’est ainsi que je suis devenu un Dazashibi. Durant mon enfance, un de mes cousins, promu chef-adjoint de la Fédération d’Alpinisme d’Iran, était très attaché à moi et, alors que je n’avais que deux ans, il me prenait avec lui à chaque fois qu’il grimpait en groupe. De cette époque, il existe des centaines de photos de moi, prises à tous les détours de la montagne.
Avec Iraj, on se met en route vers un des lieux les plus populaires des randonneurs, surtout les Téhéranais. Il y a beaucoup de monde et, chemin faisant, j’entame le sujet.
— Iraj, dis-moi, as-tu pensé à une solution ?
— Je n’ai fait que ça ces deux derniers jours. Tu sais combien je tiens à toi… Je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit. Tu dois partir d’ici. À toi de décider où. Ce pays est fini pour toi. Mais que deviendront tes enfants, ta famille ?
— Ne t’inquiète pas pour elles. Je m’en occupe.
— Et comment ?
— Tu connais ma belle-sœur qui habite en Suisse…
— Oui.
— J’ai parlé avec ma femme, je l’ai convaincue de contacter sa sœur pour qu’elle lui envoie une attestation de prise en charge pour elle-même et les enfants. Heureusement, ma belle-sœur est une femme très courageuse, très humaine et très gentille. Dès qu’elle a su ce qui nous arrivait, elle s’est mise à l’œuvre. Elle a immédiatement demandé à un de ses amis suisses d’envoyer un certificat de prise en charge en bonne et due forme pour ma famille. Je suis occupé à rassembler tous les documents requis et fort heureusement, l’ambassade de Suisse se trouve tout près de chez nous, à une centaine de mètres de la maison. Cependant, un point particulier me préoccupe.
Iraj, qui m’écoute avec beaucoup d’intérêt, me demande d’en dire plus.
— Si l’ambassade suisse n’accorde pas de visa à ma femme et à mes deux filles en même temps… Tu sais bien que depuis la révolution, en raison de l’exode massif des Iraniens, les ambassades utilisent ce stratagème pour garder un des membres de la famille en otage, forçant ainsi les autres à revenir…
— Mais comme, en apparence, toi tu restes, tu seras leur otage en tant que père de famille ! Qu’est-ce que tu veux de mieux ?
— Espérons que ce sera le cas.
— Tu ne dois pas t’inquiéter ainsi. Ça ne sert qu’à ruiner ta santé et causer du souci à ta famille.
— Comment veux-tu que je fasse autrement ? Il m’est interdit de sortir du pays. Les voies illégales me semblent trop dangereuses. Si je veux aller clandestinement en Turquie, comment faire ? Avec qui ? Même si je parviens à me faufiler entre les mailles du filet de la sécurité iranienne, comment échapper aux bandits qui opèrent entre les deux frontières, sans mentionner les passeurs dénués de scrupules ? Des milliers de questions sans réponse me martèlent la tête.
— Veux-tu qu’on s’installe là, près de cette petite chute d’eau, et qu’on prenne un thé avec des dattes ? Je te dirai ce qu’il faut faire.
Je le regarde, sidéré.
— Tu veux dire que tu as trouvé une solution ?
— Viens t’asseoir ici. Chaque chose en son temps.
Je nous sers le thé. J’ouvre la boîte de dattes et la présente à Iraj qui reprend la parole.
— Écoute Sirus, ma proposition est tout à fait sûre pour toi, mais elle présente d’énormes risques pour moi. Mes collègues et moi pourrions écoper de dix ans de prison et perdre pour toujours le droit d’exercer un quelconque métier. Je n’en ajoute pas plus car le tableau est déjà suffisamment sombre !
— Iraj, tu veux dire que…
— Attends, laisse-moi finir.
Je lui présente mes excuses pour l’avoir interrompu.
— Grâce à Dieu, tout se déroulera bien. Tu seras délivré et rien ne nous arrivera. Après, chacun continuera son chemin et il ne restera que le manque provoqué par ton absence. Il me sera pénible de ne pas te voir, mais ton avenir et celui de ta famille comptent plus que tout cela, et je ne veux pas te voir chaque jour aux prises avec toutes les misères qu’on te fait subir.
— Iraj, s’il te plaît, qu’entends-tu par-là ? Allons, dis-le et soulage-moi.
— Eh bien, ton nom figure dans tous les ordinateurs et terminaux des services de passeports, de renseignements, de sécurité, des frontières, etc.
— Et alors ?
— Voilà : j’ai proposé à un de mes collègues d’effacer ton nom pendant deux semaines et de le réintroduire dès ta sortie d’Iran. Bien entendu, il a d’abord refusé catégoriquement. Mais nous travaillons ensemble depuis des années, il sait le genre d’amitié qui nous lie et, vu les problèmes financiers qui l’assaillent, il a finalement consenti à le faire pour une somme de dix millions de tomans . Il accepte aussi d’assumer toute la responsabilité.
— Excellente idée, mais est-il possible d’effacer mon nom aussi simplement ?
— Mon très cher, dans ce pays tout est possible si tu paies le prix et si tu as les bonnes connexions. As-tu oublié le cas de mon frère ? N’avais-tu pas déclenché les grands moyens pour le sauver de la pendaison ? Pendant ces deux semaines, tu auras le temps de t’organiser et de partir légalement avec ton passeport. Tu t’achètes un ticket et tu pars. Une fois arrivé à destination, tu me passes un coup de fil. Le lendemain, ton nom réapparaît sur la liste et le tour est joué. Aussi simple que ça.
— Iraj, c’est génial, mais où irais-je chercher les dix millions ? Tu connais mieux que quiconque ma situation. Ils m’ont tout pris en m’accusant de collaborer avec des bahá’ís. Le peu que je possède doit servir pour le voyage de ma femme et de mes filles ainsi que pour le mien. Et encore, je ne pense même pas qu’on y arrivera. Ne peux-tu négocier le prix avec ton collègue, ou peut-il accepter de me faire crédit en me faisant confiance ? Je le rembourserai plus tard, dès que ma situation sera réglée. Je lui enverrai le montant en Iran ou dans tout autre pays de son choix. Tu sais bien que dans mon cas, cette solution relève du miracle et que si j’avais l’argent, je lui offrirais volontiers le double. Ce n’est pas un petit service qu’il me rend !
Tout à coup, l’angoisse et la panique me submergent. Iraj me prend dans ses bras et me dit de ne pas m’en faire pour l’argent.
— Je le paierai. J’ai un peu de liquide et j’emprunterai le reste à mon père et à mon frère. Ne t’inquiète plus. L’important, c’est que tu partes et que tu refasses ta vie ailleurs. Je vais aussi en reparler avec mon collègue. Le malheur, c’est qu’on doit payer deux autres complices aussi. C’est un montant faramineux dans le contexte d’aujourd’hui, ce n’est pas à la portée de n’importe qui… Quoi qu’il en soit, ne t’inquiète pas !
— Mais Iraj, c’est une grosse somme. Comment vas-tu faire pour rembourser ton père et ton frère ? Je ne pourrais l’accepter que sous la forme d’un prêt. J’essaierai de te rembourser dès que possible.
— Tu ne me dois rien. Au contraire c’est nous, ma famille et moi, qui te devons la vie sauve de mon frère. Nous ne l’oublierons jamais. En fait, tu n’as rien à dire car à nos yeux, c’est la meilleure occasion de compenser ce que tu as fait pour nous. D’accord ?
— D’accord, mais…
— Il n’y a pas de mais.
*
À cette époque, la guerre Iran-Irak bat son plein. Massoud Radjavi, le chef de file des Moudjahidine, vit avec ses acolytes en Irak, dans un grand camp appelé Ashraf. Plusieurs rencontres auraient eu lieu entre lui et Saddam Hussein. Ce dernier aurait exigé qu’en échange de leur présence sur le sol irakien ainsi que des armes, des médicaments, des services médicaux qu’il leur fournissait, les Moudjahidine attaquent la région de Kermanshah, créant ainsi une diversion pour que Saddam puisse mener son offensive sur une autre frontière et pénétrer en Iran. Mauvaise stratégie et défaillances logistiques, cette opération sera mise en échec par l’armée des pasdaran , les gardiens de la révolution. Ceux du camp des Moudjahidine, capturés vivants, seront tous exécutés.
Nasser, le frère d’Iraj, un Moudjahid, faisait partie des survivants capturés par les pasdaran dans la région de Kermanshah. Il a été condamné à mort. La sentence du tribunal pour haute trahison a été prononcée en cinq minutes. La famille d’Iraj s’est battue pour réduire la peine capitale en prison à perpétuité. À cette époque, Iraj et moi conversions au téléphone tous les jours. Je partageais sa peine et je voulais l’aider. J’avais en tête mon cousin maternel, Amir Ali, qui avait été promu au poste de commandant de l’armée des pasdaran à Téhéran. Il partageait son temps entre le front et la ville. Je peux dire qu’il était le numéro deux du commandement des Pasdaran.
Amir Ali et moi avons grandi ensemble avenue Dazashib. Nous vivions dans des maisons voisines. Ma mère était la sœur de son père et une forte affection les liait. Ils étaient inséparables, c’est pourquoi le père d’Amir Ali était venu s’installer à côté de chez nous. Nous partagions nos peines et nos joies. Nous avons eu de très belles années ensemble. Dans les réunions de famille, on ne manquait jamais d’évoquer, avec un plaisir partagé, nos beaux souvenirs de ce temps-là.
Très tôt, Amir Ali fut attiré par tout ce qui était technique. Il avait abandonné l’école pour devenir électricien. Plus tard, il avait ouvert une usine de fabrication de prises de courant, de câbles, etc. Il gagnait bien sa vie. Iraj et lui se connaissaient aussi puisque, assez souvent, nous allions ensemble au cinéma, au théâtre ou à la montagne et, l’été, à la côte, au nord du pays.
Le frère d’Iraj était condamné à mort et je le vivais comme si c’était mon propre frère.
— Qu’est-ce que tu veux faire ? m’a demandé Iraj.
— Je pense à Amir Ali. Je vais lui parler.
— Mais cela fait si longtemps qu’Amir Ali ne vous fréquente plus… Comment veux-tu le contacter ?
Iraj avait raison. Au début de la révolution, Amir Ali était parti rejoindre le Comité. Après cela il était devenu un chef du Comité local, puis de la région, enfin il avait intégré la section technique de l’armée. Quand la guerre a éclaté, il s’est porté volontaire. Il venait se reposer quelques jours à Téhéran puis repartait au front. Il était injoignable. Il avait ensuite été promu commandant, et il était impensable d’entrer en contact avec lui sans passer par les sept actes de bravoure de Rostam, le héros du poème épique de Ferdowsi 4 . Amir Ali était le sardar , le commandant ! Même ses parents n’avaient pas souvent de ses nouvelles. Il les contactait rarement.
Mais je suggérai à Iraj que ça ne nous coûterait rien d’essayer. La situation de Nasser relevait de l’urgence. Il pouvait être pendu d’un jour à l’autre. Dans la République Islamique d’Iran, on ne badinait pas avec les traîtres à la patrie. Je promis à Iraj de l’appeler dès que j’aurais un quelconque résultat.
L’après-midi du même jour, je téléphonai à mon oncle et lui demandai le numéro d’Amir Ali. Il me répondit qu’il ne voyait aucun inconvénient à me le communiquer et que, parbleu, si je réussissais à l’avoir au bout du fil, ce ne serait rien de moins qu’un accomplissement en soi. Une merveille ! Je demandai à mon cher oncle de me donner ce numéro de téléphone et de me laisser faire. Je le composai directement. Je suis du genre à croire au hasard qui fait bien les choses. La bonne fortune m’a souvent souri… Et un miracle s’est produit au moment même.
Après une dizaine de sonneries, quelqu’un a décroché. À l’autre bout du fil j’entendis : Bismillahé Rahmanéh Rahim , Au nom de Dieu, le miséricordieux, je vous en prie. Reconnaissant la voix d’Amir Ali, je répliquai : Alhamdollelahé rab el alamine , Louange à Allah, seigneur de l’univers, hadj agha Sardar, comment allez-vous ? C’est Sirus.
Rires et sanglots s’unirent.
— Est-ce vraiment toi ?
— Oui c’est bien moi, mais je ne te reconnais plus. L’Amir Ali que je connaissais, le vrai, appelait pour prendre de nos nouvelles. Il était très fidèle. Va chercher cet Amir Ali-là car je dois lui parler.
Il me coupa la parole.
— Crois-moi, ma situation n’est pas facile. Ma présence permanente est requise.
Mais enfin, ce n’est pas parce qu’il y a eu une révolution qu’on doit lui être asservi jusqu’au dernier souffle de sa vie en oubliant parents, famille et amis !
— Bon, laisse tomber. Dis-moi, comment tu vas ? Comment va Mohammad ?
Il se mit à énumérer les membres de la famille et à me demander de leurs nouvelles.
— Amir Ali, hadji , ça ne va pas comme ça. Je dois te voir et tu ne peux refuser. Du reste, tu m’as tellement manqué…
Après une courte pause, il me dit :
— Donne-moi ton numéro. C’est moi qui vais t’appeler et fixer notre rendez-vous.
— Amir, il ne s’agit pas de se voir une heure ou deux. J’ai réellement besoin de toi. Il faut que tu te libères, c’est urgent.
Le lendemain matin, la sonnerie du téléphone m’a réveillé. La voix d’Amir Ali m’a demandé :
— Alors hadji Sirus, comment ça va ?
— Bien, hadji Ali et toi ?
— Par la grâce de Dieu, je vais bien aussi. Rejoins-moi ce midi à l’adresse suivante, dans l’avenue Abbas Abad. C’est le bureau d’un ami. On déjeunera ensemble.
— Attends, je prends de quoi noter. Bon, répète maintenant.
J’arrivai à midi pile au lieu indiqué. C’était un vieil immeuble très propre et très bien entretenu, huit étages avec ascenseur. Dans l’entrée étroite, un homme assis derrière son bureau me demanda qui je voulais voir. Je lui répondis que je me rendais au cinquième étage chez hadj Ali Moghadam. Il me fit patienter le temps dire au téléphone :
— Une créature de Dieu veut voir hadj Ali.
Immédiatement, il enchaîna :
— Oui, oui, bien sûr, à la Grâce de Dieu.
Puis, se tournant vers moi :
— Je vous en prie, prenez l’ascenseur et ayez confiance en Dieu, notre créateur.
Je le remerciai et poussai le bouton du cinquième étage. Lorsque j’eus sonné à la porte, Amir Ali en personne m’accueillit. Deux cousins qui se retrouvaient après huit ans. Alternance de larmes, d’embrassades et d’éclats de rire. Tout à coup, la porte s’ouvrit et quelqu’un entra en s’exclamant :
— Oh la la ! Si on ne vous connaissait pas, on vous prendrait pour des amants qui se retrouvent après une éternité !
— Sirus, excuse-moi, fit Amir Ali. C’est hadj agha Ahmad, un très bon ami.
Puis il me présenta à lui, en ajoutant :
— Nous avons de temps en temps des nouvelles l’un de l’autre, mais on ne s’est plus vus depuis très longtemps.
— Hadji , tu as maigri, lui dis-je.
— Hadji , je n’ai jamais été gros pour commencer…
— Ton visage est rayonnant.
— Tu n’as pas changé non plus. Comment vont les enfants ? Et ton épouse ? On a tant à se dire !
Amir Ali se tourna vers son ami :
— Nous allons manger au restaurant, en face. Si tu veux, accompagne-nous.
— Non merci Ali jan , allez-y, j’ai beaucoup de travail. Mais revenez ; nous prendrons le thé ensemble. Et bon appétit !
Au restaurant, le comportement des serveurs indiquait que mon cousin était un habitué des lieux. Nous avons commandé le plat national iranien, des tchelo-kababs , puis nous avons évoqué le passé et le temps écoulé. Amir Ali me dit que la vie était courte et qu’on ne devrait pas rester sans nouvelles des êtres chers. Surtout s’il s’agissait de la famille très proche. Il m’assura qu’il pensait souvent à moi, même quand il était au front. Qu’il parlait souvent de moi à ses amis de l’armée. Beaucoup me connaissaient de nom. Et puis, avec un éclat de rire :
— Mais toi, tu ne connais personne à l’armée !
Le serveur revenu, nous avons commandé des glaces Akbar Mashdi à l’eau de rose et au safran. Lorsqu’elles furent servies, j’attaquai sans préambule :
— Amir Ali, tu connais le frère d’Iraj, Nasser. Tu dois le sauver de la corde.
— Tu es toujours aussi drôle qu’autrefois ! Tu ne renonces jamais à faire le pitre. J’adore ça chez toi.
— Merci. Mais je suis on ne peut plus sérieux ! Nasser risque sa peau à tout moment. On doit agir.
— Tu ne réalises pas du tout de quoi tu parles. Ce gars est allé combattre nos propres forces, il a été condamné à mort et tu viens me demander d’aller le délivrer ! Non mais, qu’est-ce que tu crois ? Que je vais dire allons, allons, veuillez accorder votre pardon à celui-ci, c’est un gentil garçon, je le connais d’ailleurs, je suis l’ami de son frère depuis des années… et que tout serait réglé ? S’il avait été un trafiquant de drogue, j’aurais pu intervenir, mais un Moudjahid ! Tu peux juste oublier.
— Amir Ali, tu connais sa famille. Et son frère. Après la révolution, beaucoup de jeunes ont rejoint les Moudjahidine. Un peu comme toi tu as rejoint le Hezbollah, le parti de Dieu. Vous êtes les piliers de ce régime. Vous le gardez sur pied. Et vous lui rendez service par vos efforts incessants. C’est pareil pour Nasser. Lui aussi a pensé qu’il rendait service à son peuple ! Tu sais bien que je suis apolitique. On ne va pas discuter pour savoir qui a raison ou pas, le Hezbollah ou les Moudjahidine, ce n’est pas notre propos. Nasser n’a pas eu droit à un procès équitable, il n’avait même pas d’avocat, il n’a pas pu se défendre du tout. La sentence est tombée en cinq minutes. Je te demande ceci en mémoire de nos plus belles années. Pour l’amitié qui nous lie, Iraj, toi et moi. Je ne te demande pas de le libérer, mais de le sauver de la corde. On verra bien après.
Amir Ali m’a dévisagé pendant une bonne minute. Je ne sais ce qu’il cherchait dans mes traits. De la sincérité, de l’affection, de l’attachement familial, de l’amitié, je ne sais vraiment pas, même maintenant, tant d’années plus tard, alors qu’il n’est plus de ce monde. Je ne le saurai jamais.
— Sirus, mon très cher, je vais voir. Tu ne dois pas te faire trop d’illusions. Ton cousin n’est pas exactement le représentant de Dieu sur terre, il ne peut pas changer le cours de certaines choses rien qu’en levant le petit doigt. C’est un sujet extrêmement délicat. Dis à Iraj que je m’appliquerai, mais aussi que je suis désolé, d’ores et déjà, si ma démarche n’aboutit à rien.
— Iraj ne sait pas encore que je t’ai contacté.
— Vraiment ? C’est mieux ainsi. Écoute-moi, ne dis rien à personne. Même pas à ta mère. Si je parviens à faire quelque chose, tant mieux, sinon…
— Sinon quoi ?
— Rien, rien.
Le soir même j’ai téléphoné à Iraj pour le consoler. Mettre un peu de baume sur le cœur attristé de sa mère. Lui dire qu’Amir Ali était notre seul espoir et que je l’appellerais dès que j’aurais des nouvelles. Deux jours après notre entretien, Amir Ali me téléphonait pour me demander le nom et les coordonnées de Nasser. Je lui fournis tous les détails, ajoutant que j’étais conscient de l’ampleur de la tâche, mais qu’une famille entière, surtout ses enfants, l’attendait les larmes aux yeux. Qu’il fasse tout ce qu’il pouvait…
Une semaine plus tard, le téléphone sonnait chez Iraj. Sa mère décrocha. À l’autre bout du fil, la voix de son fils :
— Bonjour maman, c’est moi, Nasser. Je vais vivre.
La mère s’est évanouie. La sœur a attrapé l’appareil et expliqué à son frère, entre rires et larmes, que leur mère était étalée par terre, inconsciente, et qu’il pourrait retéléphoner un peu plus tard.
Amir Ali l’avait sauvé du gibet en mettant en œuvre tout ce qui était en son pouvoir. La peine de Nasser avait été réduite à trente ans de prison, puis vingt, et finalement il fut libéré au bout de cinq ans. Depuis, la mère d’Iraj ne cesse de prier pour moi et sa famille entière m’a hissé sur un piédestal en tant que sauveur grâce à l’aide d’Amir Ali.
*
Quelques jours après ma dernière rencontre avec Iraj, alors que j’attends son coup de fil, il m’appelle un après-midi.
— J’ai une bonne nouvelle. Dès demain et pendant quinze jours, tu es libre de sortir du pays. Après ce délai, ton nom réapparaîtra automatiquement sur la liste. Secoue-toi !
Muet de bonheur, je parviens tout de même à le remercier. Mais il me coupe la parole :
— Tu n’as pas le temps pour ces futilités. Dépêche-toi. Rends-toi en Turquie sans visa ou procure-toi un visa pour un autre pays.
Lorsque je lui demande s’il a payé son collègue, il me répond que oui. Huit millions en cash. Je souhaite lui rembourser au moins une petite partie, mais il ne veut rien entendre :
— Tu as besoin de cet argent plus que moi. N’en parlons plus. Et que ceci reste strictement entre toi et moi.
Je le remercie encore en espérant lui rendre la pareille un jour.
*
Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes sur cette partie si déterminante de ma vie, vingt ans se sont écoulés. Voilà dix ans qu’Iraj et sa famille vivent dans un pays d’Europe. Nous sommes restés en contact de loin en loin. Mais le plus important, c’est qu’alors qu’un pays entier est sorti du droit chemin, alors que la corruption, la convoitise, le mensonge, l’hypocrisie et les mafieux sont partout, notre amitié est et reste ce verre d’eau pure et fraîche qu’on vous offre par une journée torride d’été.
En rentrant chez nous, je ne sais trop s’il faut parler à ma femme. Mes pensées sont confuses. Iraj m’a bien recommandé de me taire, vu la gravité du risque qu’il avait pris à cause de moi, et je le lui ai promis. Je dois respecter ma promesse. Je m’efforce intérieurement de me prendre en main avant de franchir la porte de notre maison. Les enfants dorment comme d’habitude, mais ma femme regarde les nouvelles à la télévision.
— Quoi de neuf ? me dit-elle.
— Rien de spécial. Je dois penser à un moyen rapide et efficace de partir au plus tôt, avant vous.
— On n’a même pas encore été convoquées. Rien n’a été fait. Réfléchis bien et dépêche-toi !
— Il vous reste quinze jours jusqu’à l’entretien à l’ambassade suisse. Entre-temps, je dois aussi trouver le moyen de partir.
— Tu pourrais partir en Turquie quand tu veux, ils ne demandent pas de visa. Là, tu pourras réfléchir à une solution…
— Avant tout, j’espère que vous obtiendrez le visa. Autrement, on sera tous dans de beaux draps !
— Nous le sommes déjà. Tu pars tout seul et j’ai bien peu de chances d’obtenir un visa en tant que mère accompagnée de ses deux filles. Que ferons-nous si ça ne marche pas ? Quelle horrible situation pour notre famille !
Et elle se met à pleurer tout doucement. Je vais vers elle et la prends dans mes bras.
— Ma chérie, aie confiance, tout va s’arranger.
— Ce n’est pas une vie que ces gens nous ont créée. Ces criminels sans foi ni loi nous ont tout pris, et pourquoi ?
Sa voix monte. De nouveau, je la prends contre moi et la supplie de se calmer.
— Même si nous avons raison, ce sont eux qui, pour le moment, ont le pouvoir. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Reste calme et, tu verras, nous partirons. Je te promets que tout s’arrangera.
Cette nuit-là, quand ma femme est couchée, je me mets à réfléchir au moyen de sortir d’Iran endéans le délai qui m’est accordé.
Selon mon médecin traitant, je dois éviter tout stress à cause de mon cœur. C’est dangereux pour moi. Or vivre en Iran est stressant. On doit affronter quotidiennement des situations inquiétantes et angoissantes. L’inquiétude du jour cède à l’angoisse de la nuit. Mon docteur m’a aussi recommandé de partir, car cela aurait un impact positif sur ma santé. Je n’ai, à l’époque, que 43 ans et toute la vie devant moi, avec pas mal d’expérience, de quoi bâtir un avenir meilleur pour mes enfants. Oui, il me reste du temps. C’est un âge où on a acquis un certain savoir-faire. Malheureusement, dans un pays voguant en eaux troubles, le cours normal de la vie est interrompu.
Obtenir le visa d’un pays européen dans un délai de quinze jours est impossible. Je pense me rendre en Turquie sans visa et trouver sur place quelqu’un qui pourra m’aider. Mais je me ravise rapidement en me rappelant l’amère expérience de mes deux voyages précédents. Un gâchis. J’y ai perdu une grosse somme d’argent sans obtenir aucun résultat et je me suis vu contraint de revenir au pays. J’ai entendu tellement d’histoires sur les passeurs iraniens résidant en Turquie… Mon propre cousin était ainsi parti du jour au lendemain à Istanbul, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, sans demander conseil à qui que ce soit. Il avait payé la somme de 15 000 dollars à un passeur iranien soi-disant de bonne réputation. Le type a disparu avec l’argent en déconnectant son téléphone. Ils ont dû faire demi-tour les poches vides. La Turquie grouille de ces Iraniens très « patriotes ». Et les gens y vont même s’ils connaissent les risques liés à cette aventure, parce qu’il ne leur reste aucune autre option. Ils espèrent envers et contre tout tomber sur quelqu’un qui se montrerait plus ou moins honnête.
Finalement, je décide d’adresser une demande de visa à l’ambassade de Grèce. Soit elle me l’accorde et c’est tant mieux, soit elle me le refuse, alors ce sera la Turquie.
Je prends mon passeport, quelques copies de ma carte d’identité, des photos et j’annonce à ma femme que je pars tenter ma chance à l’ambassade de Grèce. Elle me conseille de rester optimiste. Tous ces cachets des ambassades d’Italie, d’Allemagne, etc. dans mon passeport sont mes sésames. Je suis d’accord avec elle.
*
À cette époque, entre 1992 et 1993, la Grèce a adhéré à l’espace Schengen, mais un visa grec ne permet pas encore de se déplacer dans d’autres pays européens. On peut juste se rendre en Grèce. Et ce n’est pas une mince affaire de l’obtenir. On se heurte aux mêmes exigences que celles des autres pays européens. Je me souviens du préposé aux visas qui parlait parfaitement le farsi et occupait un poste en Iran depuis trente ans ; il m’avait expliqué que le quota était de dix visas par jour. Ce qui signifiait que seules trois cents personnes par mois parvenaient à partir en Grèce. Cela donne une idée de la difficulté.
Quant à moi, je compte comme d’habitude sur la bonne fortune. Si je réussis, j’aurai plus d’opportunités d’atteindre un pays européen qu’à partir de la Turquie. Et puis, les passeurs en Grèce ont bien meilleure réputation que ceux de Turquie.
Tôt le matin je me rends à l’ambassade, avenue Takhtéh-Jamshid. Plus de cinq cents personnes font la queue devant le bâtiment tandis que d’autres sont éparpillées autour, occupées à discuter de leurs documents avec les traducteurs et autres scribes. En descendant du taxi, l’espace d’une seconde, j’ai l’impression qu’une altercation a éclaté ou que je suis devant une foule de manifestants, mais je réalise très vite que tous sont demandeurs d’un visa. Je m’approche d’un jeune homme qui doit avoir environ 27 ans et je l’interroge sur les conditions de l’obtention du précieux document. Il me dévisage de la tête aux pieds et me demande si c’est « ma première fois ». Quand je lui dis que oui, il répond :
— Voyez-vous tous ces gens ? Voilà trois jours qu’ils font la file et ce n’est toujours pas leur tour. Ils doivent attendre encore très longtemps. Il y a trop de demandes.
Pointant une des portes du bâtiment, il ajoute :
— Vous devez d’abord vous présenter devant la dame à l’entrée et lui demander un numéro. Ensuite, il faut prendre au guichet un formulaire indiquant les documents nécessaires. Vous devrez alors attendre de quinze à vingt-et-un jours avant d’être reçu.
— Quel cirque, ce n’est quand même pas l’ambassade des États-Unis que je sache !
— Que voulez-vous ? De nos jours, ce visa grec est aussi convoité, si pas plus, que celui des États-Unis. C’est la dernière étape pour atteindre un pays européen. Ils savent que 95 % des gens se rendent là avec l’idée d’aller ailleurs en Europe. Légalement ou illégalement, ça dépend.
Le remerciant, je lui dis que je vais voir ce que je peux faire. Je m’approche du guichet à l’entrée et obtiens péniblement un numéro qui me place en 320 e position pour entrer à l’ambassade. Dieu seul sait quand et quel jour ! Un rapide calcul me met sur la piste d’un mois d’attente. Je suis pris de vertige. Cela ne servirait à rien d’aller en Turquie. Mon délai de quinze jours me limite terriblement. Mon Dieu, que faire ? Sauvez-moi de cette situation !
La foule est si dense dans l’espace réduit devant l’ambassade que mon vertige s’accroît. Juste en face du bâtiment, il y a un hôtel. Je traverse la rue et m’assieds sur les escaliers pour réfléchir. Une heure s’écoule dans le brouhaha incessant des gens, lorsqu’un Indien fait son apparition devant les barreaux qui séparent la rue de l’enceinte de l’ambassade. Avec un accent fortement marqué par sa langue maternelle, il prie les gens de se disperser car les heures de bureau sont terminées ; il faut revenir le lendemain, un samedi. Ne voyant aucune réaction, il retourne dans l’immeuble. Un mois d’attente, une montagne de documents et, pour les moins de trente ans, mieux vaut renoncer car ils n’obtiendront jamais le visa.
Je me rappelle ces beaux jours à l’époque du Shah : on se réveillait, on prenait une bonne douche et, désinvolte, on se rendait à l’aéroport. On allait droit au guichet, on se procurait un billet et hop ! On montait dans un avion pour n’importe quelle destination. Prenons Londres, où on arrivait pépère et nonchalant. Le préposé de la douane vous tamponnait un joli cachet pour trois mois de séjour. Si on lui disait qu’on était là juste pour deux semaines, ça le vexait qu’on snobe son pays et il nous demandait si les Britanniques n’étaient pas assez hospitaliers ! Je vous jure que c’est la vérité, sans aucune exagération. Seuls les États-Unis exigeaient un visa, accordé du reste avec une déconcertante facilité. Sur 100 demandes, 85 étaient acceptées et les 15 dernières étaient satisfaites moyennant mise en règle des documents requis. Mohammad Reza Pahlavi avait fait en sorte que l’Iran et les Iraniens puissent garder la tête haute dans le monde entier.
Que nous est-il arrivé ? Qu’avons-nous fait ? Quelle grave et horrible erreur avons-nous commise, nous les Iraniens ? Y remédier nous prendrait non pas des années, mais des siècles… À l’époque, mille tomans iraniens valaient, sur les plus belles places de Londres, mille fois plus que le dollar ou la livre. Les vendeurs acceptaient notre devise. Tous les Iraniens de mon âge, qui ont connu l’époque du Shah et s’en souviennent, le savent. Partout dans le monde, nous étions reçus en citoyens d’un vaste pays, riche de son pétrole, de ses gisements de gaz naturel et de sa civilisation. Bien sûr il y avait des pauvres en Iran, mais on ne connaissait pas la misère d’aujourd’hui. Le régime actuel a retourné le monde entier contre l’Iran. Il a fait en sorte que partout on méprise les Iraniens. Même dans un pays aussi pauvre que le Bangladesh, on nous regarde de haut.
*
Je rentre à la maison, accablé de fatigue. Cette journée est perdue, alors que mon temps est compté. Toute ma vie, ou du moins ce qu’il m’en reste, dépend de ces secondes, de ces heures et de ces jours. Je parcours mon carnet d’adresses pour voir qui serait susceptible de me tirer d’affaire quand le téléphone sonne. C’est Houshang, un ami de fraîche date, d’après la révolution. Il me demande ce qui ne va pas car il l’entend à ma voix. Je le rassure, mais il insiste. Finalement je lui raconte mon désespoir de voir cinq cents personnes alignées en permanence devant l’ambassade grecque. Lorsqu’il me demande ce que je suis allé faire là, je lui explique que je veux un visa pour partir en Grèce et participer aux compétitions de ski nautique. Nous éclatons de rire : c’est une blague que nous partageons régulièrement. Le ski nautique nous passionne, mais évidemment, nous n’envisageons pas sérieusement de participer à des compétitions à 42 ou 43 ans ! C’est juste une plaisanterie qui nous amuse. Nous allions une ou deux fois par semaine au barrage de Karadj pour y pratiquer et d’ailleurs, c’est ainsi que nous nous sommes liés d’amitié. Après un moment de fou rire, Houshang me dit qu’il nous faut au moins la médaille d’or !
Foin de ski nautique, je lui explique que je me fais sérieusement du souci pour l’obtention de ce visa. Que c’est urgent. Qu’un mois d’attente compliquera gravement ma situation. Houshang reste silencieux. Je pense que la communication est coupée. Je dis allo… allo… puis sa voix me parvient.
— Si tu veux, je t’accompagnerai demain matin et on fera une demande de visa ensemble. J’aimerais y aller aussi. Ce serait chouette de passer une semaine en Grèce ! C’est beau et l’eau de la Méditerranée est si chaude… On s’amusera bien. Au diable le boulot ! On n’est quand même pas des bêtes de somme !
— Houshang, je suis on ne peut plus sérieux.
— Moi aussi. Allez, on se retrouve demain matin à huit heures devant l’ambassade.
Le soir, je prépare tous les documents nécessaires et les range dans mon sac. Le lendemain, samedi, dès sept heures trente, je suis devant l’ambassade. Une foule énorme de gens, certains munis de couvertures et de nourriture. Ils ont visiblement passé la nuit devant la porte. Houshang arrive et, face à mon étonnement devant son insistance à m’accompagner, il me dit qu’il irait volontiers n’importe où avec moi car on s’amuse bien ensemble. Jusque-là, je ne lui ai rien dit de mes projets. À vrai dire, jusqu’il y a peu, avant qu’Iraj ne m’en informe, j’ignorais l’interdiction de sortir du pays qui pesait sur moi.
— Regarde cette foule… Comment tu comptes faire ? dis-je à Houshang.
— Tant que je ne suis pas mort, tout est possible.
Il sort son portable et me propose d’aller dans un coin plus tranquille. En marchant, il compose un numéro puis se met à parler : comment va la famille, etc. Il écoute son interlocuteur puis lui explique que nous sommes devant l’ambassade et qu’on aimerait le voir. Comment pouvons-nous entrer ? Une pause, puis Houshang acquiesce. Il me fait signe de le suivre vers la porte d’entrée où quelqu’un nous attend. L’Indien de la veille nous accueille et nous fait signe de le suivre. Autour de nous, on se met à protester et à nous intimer d’attendre notre tour. L’Indien répond que nous ne venons pas pour un visa, mais pour un problème administratif à régler. Toujours ébahi devant la tournure des événements, je demande à Houshang s’il connaît quelqu’un à l’ambassade, pour pouvoir si facilement s’introduire à l’intérieur. Il me dit de ne pas m’en faire, que le consul est un bon ami… Je n’arrive pas à le croire. Même lorsque nous sommes introduits dans une grande pièce, il me semble encore que je rêve. Un homme dans la soixantaine, assis derrière un bureau, se lève à notre vue. Il se dirige vers nous et embrasse Houshang sur les deux joues. Ce dernier me présente comme son ami et le consul me tend la main. On s’installe. Houshang et lui se mettent à bavarder en persan. Son nom est Rahmani, peut-être s’est-il choisi un nom iranien ? Voyant mon air étonné, Houshang m’explique que Rahmani, d’origine grecque, vit en Iran depuis trente-cinq ans et occupe le poste de consul. Celui-ci commande du café.
— Houshang jan , tu t’es enfin décidé à visiter mon beau pays ! J’en suis ravi.
— Oui, nous comptons passer une quinzaine de jours en Grèce et faire du ski nautique.
Tous deux éclatent de rire. L’Indien entre et nous sert le café. Rahmani lui ordonne ensuite d’aller chercher deux formulaires de demande de visa et veut savoir si nos passeports sont prêts. Je flotte toujours entre rêve et réalité. Il nous faut simplement deux photos et nos passeports. Oui, cela suffit ! En vingt minutes, nos passeports nous sont retournés, dûment cachetés d’un visa de vingt-et-un jours. Houshang et moi remercions le consul et prenons congé. Rahmani demande à mon ami de lui faire le plaisir de l’appeler dès son retour.
*
Quand nous sortons de l’ambassade, je marche sur un nuage. Léger, en apesanteur, prêt à voler. Même les bruits de la rue me parviennent étouffés. Tout semble apaisé. Je demande à Houshang comment il a fait la connaissance de Rahmani : en fait, il l’a rencontré un soir de janvier chez Hamid Estakhri que je connais aussi. Hamid et Rahmani sont des amis proches. Hamid lui a demandé s’il voulait être présenté au monsieur vêtu de blanc, parce qu’il était le consul de Grèce et, qui sait, il pourrait avoir besoin de lui un jour ou l’autre… Du reste, c’est un type très intéressant qui aime beaucoup l’Iran et les Iraniens.
Une fois installé dans la voiture de Houshang, je sors immédiatement mon passeport et contemple le cachet du visa. Il est réel, je n’ai pas rêvé ! Je marmonne :
— Dieu j’admire ta grandeur… Comment est-ce possible ?
Houshang garde son sang-froid.
— Est-ce si extraordinaire ? Tu voulais ton visa, tu l’as. Félicitations ! Et maintenant nous devons planifier le voyage. Et quel voyage ce sera ! On va s’éclater sur les eaux de la Méditerranée !
Prenant Houshang dans mes bras, je le remercie encore.
— Je te suis réellement reconnaissant. Tu n’as pas idée de l’ampleur du service que tu m’as rendu. Tu ne m’avais pas dit que le consul Rahmani était ton ami !
— Je n’en ai simplement pas eu l’occasion et tu ne m’as rien demandé non plus…
Il ajoute :
— Veuillez excuser le temps que ça a pris !
Nous éclatons de rire. C’est la première fois, depuis tant d’années, que je ris de si bon cœur. Un rire entremêlé de larmes.
— Tu veux vraiment aller en Grèce ? me demande Houshang. Comment se fait-il que tout à coup, tu penses à y aller, et seul ?
Son regard et sa question sont graves. Comme s’il prenait enfin la mesure de la situation. Il faut dire que je n’ai jamais abordé le sujet avec lui…
— Houshang, pardonne-moi de ne pas t’en avoir parlé jusqu’à présent. Il ne s’agit pas de ski mais d’un départ définitif. Je n’en ai encore parlé à personne. Pas même à ma mère ni à ma sœur. Seuls un vieil ami et toi êtes au courant. Bien sûr, je te l’aurais dit avant mon départ, mais maintenant je ne sais par où commencer. Tout s’est passé si vite ! Tu sais plus ou moins ce qui m’est arrivé ces deux dernières années. Je n’ai plus rien ici. Pas de travail et aucune possibilité d’entreprendre quoi que ce soit pour me refaire une vie et assurer l’avenir de ma famille. Tu te souviens, on a déjà discuté des milliers de fois de l’idée de partir et de se construire une vie ailleurs… On a même envisagé de quitter le pays ensemble avec nos deux familles.
— Oui, je sais tout ça, mais avoue que ta précipitation est un peu bizarre.
— Tu as raison, mais ces derniers jours, il s’est passé des choses dont je ne peux parler. Même à toi qui es un ami très cher. Du moins pas pour le moment. Mais je t’appellerai après mon départ pour te raconter la raison de cette hâte. Et, Inch’Allah, quand je serai installé quelque part, on sera en contact permanent et si tu te décides, on s’arrangera pour que ta famille et toi puissiez nous rejoindre.
— Je vais me sentir si seul sans toi… Si tu voulais, on pourrait faire quelque chose ensemble avec mon capital. Tu as tant de talents et tu sais si bien t’y prendre en matière de gestion ! Tu connais parfaitement le marché national et international. Ton seul problème est d’ordre financier et cela, je peux y remédier. On sera des associés : j’apporte l’argent et toi ton savoir-faire. Moitié-moitié, qu’en dis-tu ?
— Je te remercie de tout cœur. Tu sais bien que j’ai toujours désiré m’associer avec toi. C’est l’un de mes rêves depuis des années… Mais suppose même qu’on y arrive et qu’on devienne des milliardaires, et alors ? Comment continuer à vivre ici en Iran, sans sécurité, sans un milieu sain où s’épanouir, sans avenir ? Un tas d’arriérés mentaux tirent les ficelles du pouvoir et tyrannisent tellement le peuple qu’on peine à y croire. Ton enfant a quatre ans maintenant et les miens grandissent. Ils ont droit à un avenir, à la joie de vivre, à la liberté et au bonheur ! Je pourrais t’énumérer un nombre infini de raisons pour lesquelles nous autres Iraniens, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, avons la vie si difficile. Quel choix avons-nous ? Je te remercie encore pour tout. Mais je pars et je ne reviendrai plus jamais.
— Je cède devant tes arguments. Je dois y penser aussi et prendre une décision concernant ma famille et moi-même. Mais quand comptes-tu partir ?
— Le plus tôt sera le mieux. J’irai chercher un billet demain et je serai parti dans quelques jours. Où que je sois, je penserai toujours à toi et à ce que tu as fait pour moi.
Mes larmes se mettent à couler irrésistiblement. Houshang pleure aussi, doucement.
*
En quittant mon ami, je me rends directement à l’agence de voyage dont je connais le directeur depuis des années. Pendant tout le temps passé à développer notre usine, nous collaborions avec cette agence pour nos voyages aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. Le service était excellent. Au début de l’été, quand les écoles et les universités fermaient, il fallait réserver des mois à l’avance à cause des va-et-vient des millions d’Iraniens vivant à l’étranger. Or nous sommes au début de l’été et il me reste onze jours… Il me faut un billet à tout prix, c’est pourquoi je préfère m’adresser à notre agence. Le directeur me reçoit chaleureusement, comme d’habitude, et me conduit vers son bureau tout en commandant un jus de fruits pour moi.
— Quelle surprise, monsieur l’ingénieur, voilà deux ans que nous sommes sans nouvelles de vous ! Comment allez-vous ? Comment vont les affaires ? Je pense à vous de temps en temps en me demandant pourquoi, malgré nos bons services, vous avez cessé d’acheter vos billets chez nous. Excusez mon indiscrétion, mais auprès de qui vous fournissez-vous maintenant ?
— Non monsieur. Nous avons toujours été satisfaits de vos services ! Mais on nous a créé pas mal de problèmes avec l’usine. Ces deux dernières années, nous n’avons acheté aucun billet et nous ne sommes partis nulle part.
— Mais comment ? Et quels problèmes ?
— C’est une longue histoire… Ce sera pour une autre fois. Mais, s’il vous plaît, maintenant il me faut un billet pour la Grèce dans les deux ou trois jours qui viennent, je suis très pressé. J’ai un rendez-vous d’affaires très important.
— Bien entendu. Pour vous il y aura toujours une place.
Appelant un de ses employés, le directeur lui donne des instructions pour qu’il me réserve une place. Puis il se tourne vers moi.
— Inshallah, tout s’arrangera. Notre agence a besoin de clients comme vous et nous restons à votre service.
Après l’avoir remercié, je me rends chez l’employé pour payer le billet. Mon vol part trois jours plus tard à six heures quarante-cinq, avec une escale à Chypre où je dois changer d’avion pour Athènes.
Le soir même, j’appelle Iraj pour le tenir au courant et lui exprimer mon regret de ne pas pouvoir lui dire au revoir de vive voix.
— Iraj jan , je te prie de m’excuser si je n’arrive pas à te revoir dans ces trois jours, il me faut régler tant de choses… Et puis, j’ai si peur !
— Ne t’en fais surtout pas. Je t’ai dit que tout est bien arrangé. C’est la vérité, il n’y a vraiment pas de quoi t’en faire. Tu dois maîtriser tes nerfs, surtout à l’aéroport. Tu vas calmement présenter ton passeport au contrôle sans soulever le moindre soupçon et puis tu attendras ton vol, toujours aussi calmement…
Je lui coupe la parole.
— J’espère bien que ça se passera comme tu le dis, sinon…
Mais enfin, sinon quoi ? Si tu veux, je t’accompagnerai à l’aéroport.
— Non, non, je ne veux vraiment pas te déranger. Je ne suis pas dans mon assiette.
— Il y a de quoi, mais je te jure que tu partiras sans encombre. J’insiste là-dessus parce que je veux que tu contrôles tes nerfs. Au moindre soupçon, nous serons tous dans de beaux draps ! Une des raisons pour lesquelles je ne tiens pas tellement à t’accompagner, c’est que je ne veux pas tomber sur un de mes collègues à l’aéroport. Pourtant tu sais bien : mon meilleur ami s’en va et je ne l’accompagne même pas…
— Iraj, je comprends combien ta position est délicate. Ce n’est absolument pas raisonnable de te pointer à l’aéroport. Je me débrouillerai et t’appellerai dès que je serai arrivé à destination, quelle que soit l’heure de la journée ou de la nuit. D’accord ?
— Voilà qui est mieux. Fais bien attention à toi. Inch’Allah, tout se passera bien.
Je le remercie encore et lui promets de rester en contact en espérant le revoir un jour quelque part dans le monde et le récompenser de tout ce qu’il a fait.
— S’il te plaît n’en parlons plus, veux-tu ? Que Dieu te protège et à bientôt j’espère. Ne t’inquiète pas pour tes filles. J’irai les voir de temps en temps et je verrai bien si elles ont besoin de quoi que ce soit. Pense seulement à toi-même.
— Iraj, je n’ai pas dit à ma femme ce que tu sais. Encore merci et au revoir.
Durant les trois jours qu’il me reste, je n’arrive pas à me résoudre à appeler ma mère et ma sœur pour les informer de mon départ. J’ai trop peur qu’elles en parlent à quelqu’un et que ce départ en urgence les inquiète. Je ne prends contact avec personne et me concentre uniquement sur les aspects pratiques de mon voyage. Il faut que tout se déroule bien.
*
J’ouvre les yeux dès la sonnerie du réveil à trois heures du matin. Je ne dormais pas. Assailli par des pensées perturbantes, je me suis assoupi peut-être une heure ou deux. Ma femme et mes filles dorment encore. Nous nous sommes dit au revoir la veille avant qu’elles aillent se coucher. Je leur ai promis que nous nous retrouverions au plus tard dans six mois pour commencer une nouvelle vie tous ensemble. Ces derniers jours, nous avons beaucoup parlé. Mes enfants sont jeunes, mais elles ont acquis une certaine maturité et une façon logique de raisonner. Nous les avons élevées en les préparant à bien penser. Elles n’ont que neuf et treize ans, mais elles ont déjà été confrontées à tant de difficultés… À l’école comme ailleurs, elles se sont heurtées à tant d’absurdités ! Je leur ai expliqué qu’on doit agir selon nos plans et nous y atteler sérieusement pour jouir d’un meilleur avenir. Comme elles ont l’habitude depuis leur petite enfance de poser à leurs parents toutes les questions qui leur passent par la tête, nous sommes parvenus à clarifier pour elles les différents aspects, positifs et négatifs, de notre émigration. Elles ont promis de garder une vision positive de l’exil, tout en sachant que les obstacles à surmonter seront nombreux. Bref, on les a préparées tant bien que mal, car on connaissait trop de cas d’échec de familles lancées sans préparation dans l’aventure. Mais d’autres ont réussi à contourner leur destin en respectant à la lettre le plan préétabli.
Je me suis efforcé d’alléger ma petite valise. Hier, j’ai réservé un taxi pour trois heures trente précises. L’heure est passée. Je compose le numéro de la société. Il faut quelques longues sonneries avant qu’on décroche.
— Excusez-moi, c’est Sirus, j’ai réservé une voiture pour trois heures trente. Pourquoi n’est-elle pas encore là ?
— Elle va arriver d’ici quelques minutes. Il a fallu remplacer un pneu crevé, me répond le responsable de l’agence qui me connaît bien.
— Très bien, je descends l’attendre.
J’entre dans la chambre des enfants pour graver dans ma mémoire leurs jolis visages, même si notre séparation sera de courte durée. Elles dorment paisiblement. Je les embrasse doucement et les quitte sur un dernier regard tendre. À cet instant, je suis loin d’imaginer que je les reprendrai dans mes bras seulement onze ans plus tard… Maudites soient toutes les révolutions et maudits soient tous les révolutionnaires du monde.
Avant de descendre, je promène une dernière fois mon regard sur tous les coins et recoins de la maison.
Le chauffeur est un type d’un certain âge aux cheveux clairs. Je le salue et pose ma valise dans le coffre en le priant de démarrer car nous sommes en retard. Il s’excuse. Lorsque je lui demande si je peux fumer, il me répond avec un délicieux accent du Sud que je suis le maître dans son taxi. Je lui présente mon paquet de cigarettes, mais il refuse en disant qu’il ne fume pas. Qu’il a déjà assez de soucis comme ça pour en rajouter.
— Vous devez être du Sud, si j’en crois votre accent.
— Oui, je suis de Khouzestan, je suis né à Ahvaz où j’ai aussi étudié pour devenir professeur. J’ai toujours été très apprécié en tant qu’enseignant et, à l’époque de feu vous-savez-qui, j’ai reçu pas mal de prix et de récompenses du ministère de l’Éducation. Mais la République Islamique d’Iran, avec la bénédiction de son imam Zaman 5 , n’a rien trouvé de mieux que de m’emprisonner et de me priver du droit d’enseigner pour une durée de dix ans.
— Mais pourquoi ? Le métier semblait vous réussir !
— J’étais professeur d’histoire et de géographie, et parfois je parlais aux enfants de la situation sociale et de la vie en général à l’époque du Shah, m’explique Hassan agha . Une ou deux fois, le directeur de l’école m’a donné des avertissements, m’invitant à ne pas me créer d’ennuis. Nous sommes collègues depuis longtemps, mais certains professeurs sont aussi des espions du régime et rapportent tout. Je lui ai répondu qu’il avait raison, mais qu’en fait je ne disais rien de mal aux élèves. Quelque temps plus tard, on m’a convoqué au bureau du directeur : trois personnes m’attendaient pour me passer les menottes. Après deux années d’emprisonnement, je ne pouvais plus continuer à vivre à Ahvaz. Alors nous sommes venus à Téhéran avec ma femme et mes quatre enfants. Nous avons loué une petite maison et je me suis acheté ce taxi en m’endettant jusqu’au cou. Et me voilà chauffeur !
— Hassan agha , je regrette beaucoup et je ne vous comprends que trop bien pour avoir vécu une situation similaire. Ce qui m’étonne, c’est qu’à chaque fois c’est la même chose. À croire que notre nation entière n’a plus droit à une vie tranquille sans intervention policière. Je peine à croire qu’il n’y a pas si longtemps, on nous enviait notre vie en tant qu’Iraniens… Nous étions financièrement bien pourvus et crédibles. Nous avions des loisirs et pas mal de choses étaient gratuites. Au contraire des pays occidentaux où on travaille beaucoup, où on ne gagne pas assez et où on n’a pas autant de temps pour les loisirs, nous pouvions nous targuer de vivre bien sans nous tuer au boulot. Je ne sais plus ce qui nous est arrivé…
Hassan agha soupire longuement et me dit :
— Inch’Allah, vous partez. Alors ce sont des vacances ou un pèlerinage ?
— Qu’est-ce que je peux vous dire ? Ni l’un ni l’autre.
— Alors c’est pour le boulot ?
— Quelque chose dans le genre.
On s’approche de l’aéroport et mon angoisse reprend le dessus. Heureusement, à cette heure matinale il n’y a pas beaucoup de trafic. Quand nous nous arrêtons dans l’enceinte de l’aéroport, je remercie mon chauffeur et paie la course. Je sors ma petite valise du coffre. Il me souhaite un bon voyage.
*
Le hall d’entrée grouille de monde, en ce début d’été. Parfois on a du mal à distinguer entre une salle trop petite et une foule trop grande. L’horloge indique quatre heures trente. Comme il me reste deux heures avant le décollage, je décide que le mieux est d’aller directement chercher ma carte d’embarquement puis de m’installer dans la salle de transit.
Il y a une longue file d’attente qui heureusement se résorbe vite car, pour sortir du pays, le contrôle des bagages est nettement moins sévère qu’à l’entrée. Quand mon tour arrive, le préposé me demande si je transporte des bijoux ou des objets de valeur. Je réponds que non. Il me prie alors de refermer ma valise et me souhaite un bon voyage. Je prends immédiatement place dans la queue des enregistrements qui s’étire en longueur. Quatre files : de rares touristes, et surtout des Iraniens vivant à l’étranger. La dame qui me suit veut savoir si je pars en Grèce. Étonné, je lui réponds que oui. S’excusant, elle me demande si je peux prendre un de ses nombreux bagages en l’enregistrant à mon nom ; je suis si peu chargé, alors qu’elle est en excédent… Je lui exprime mon regret de ne pas pouvoir le faire. Mais elle me rétorque que je ne devrai même pas transporter son sac sur mon épaule et que cela ne me coûtera rien de l’enregistrer puis de le récupérer à Athènes… Son insistance et sa grossièreté m’exaspèrent. Je lui dis que je ne lui suis, me semble-t-il, redevable de rien et mon tour arrive. Je tends mon passeport et mon billet. Je pose ma valise sur la balance. Quand la responsable me demande si c’est là mon seul bagage, la dame m’importune une fois de plus en demandant si on verrait un inconvénient à enregistrer un de ses sacs avec ma valise. Excédé, je lui dis qu’elle m’ennuie, qu’il m’est impossible de la satisfaire, étant en partance pour affaires et ne pouvant traîner en arrivant pour récupérer les bagages des autres.
Muni de ma carte d’embarquement, je me dirige vers les escaliers menant à la salle de contrôle des passeports. Ce lieu fatidique où tout se joue. Non seulement le destin de ma famille et le mien, mais aussi celui d’Iraj et de ses collègues. Mon Dieu, que va-t-il se passer ? Iraj m’a assuré que c’était absolument sûr, que lui et ses collègues avaient envisagé tous les aspects de la question… Mais je me sens si mal à l’aise qu’une première fois, je quitte la file. Le visage de l’officier de contrôle ne m’inspire aucune confiance. Puis, me rappelant les caméras de surveillance dans la salle, je me dis que je dois maîtriser mon comportement. Iraj m’a bien dit qu’il n’était pas question de manifester le moindre signe de nervosité. Le mot d’ordre est de rester calme coûte que coûte.
Je réintègre la file qui avance très lentement. Beaucoup d’étrangers, mais peu de touristes. On voit bien qu’ils sont là pour des contrats juteux. Devant moi se tient un Allemand barbu et bien habillé. Les étrangers ont vite appris la leçon. Désormais, ils savent qu’il faut se laisser pousser la barbe avant de venir en Iran pour mieux piller le pays avec l’aide et la bénédiction des mollahs corrompus qui, eux-mêmes, n’hésitent pas à arnaquer leurs propres concitoyens. C’est le tour de l’Allemand et puis le mien. Je suis transi de peur. La voix de l’officier me tire de ma torpeur : « Frère, voulez-vous avancer ? » Je lui tends mon passeport, le cœur tremblant. Je devine l’instant précis où il va me dire que je suis interdit de sortie. Je ne vois ni n’entends plus rien. Le temps est suspendu à ses gestes. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, je n’ai rien oublié de l’angoisse intense de ce moment interminable. L’officier ouvre mon passeport et son regard se promène entre le document, l’écran de son ordinateur et son clavier. Quant à moi, je ne sais où poser le mien. Droit devant moi, sur lui, sur mon passeport ou encore sur les gens tout autour de nous ? Nom de Dieu, reste calme. On ne va certainement pas te tuer. C’est juste une formalité d’une minute. L’officier scrute tour à tour la photo du passeport et mon visage. Quelques secondes passent. L’air commence à me manquer quand, d’un geste sec, il tamponne enfin mon passeport avant de me le rendre en me souhaitant bon voyage. Mes genoux se dérobent sous mon corps alors que mes pieds restent cloués sur place. Je pense que j’ai blêmi ; l’officier me demande si ça va. Comme quelqu’un qui sort d’un état second, je réponds « Oui ça va » et le remercie. Pour paraître normal, j’ajoute que j’ai été sujet à un petit étourdissement en raison du médicament que je prends. Je me dirige lentement vers la salle d’embarquement. Est-il possible que je sois en train de quitter ce maudit pays ?
Une autre file d’attente. On dirait que les Iraniens, sous le joug des mollahs, passent leur vie entière dans les files d’attente. La file du pain, la file du lait, la file des œufs, la file des cartes d’identité, la file à l’hôpital, la file à la prison, la file des pendaisons… C’est probablement ma toute dernière file dans ce pays. Le contenu des sacs et des poches est fouillé par des gardiens de la révolution et quelques basidji , ces jeunes membres de la force paramilitaire fondée par Khomeini. J’entre dans une cabine pour subir la fouille corporelle ainsi que celle de mes affaires. Ils me demandent où je me rends et pour quel motif. Il faut prudemment répondre que le motif est professionnel, car pour eux, les mots loisirs ou vacances sont trop lourds à digérer ; on serait retenu et questionné encore plus longtemps. J’opte donc pour le motif professionnel, mais il faut ensuite préciser quel genre de travail on exerce.
— Voilà, je suis ingénieur et je me rends en Grèce afin d’acquérir du matériel pour notre usine.
— Où se trouve votre usine ?
— À Isfahan.
— Et qu’est-ce que vous produisez exactement ?
J’ai bien trop l’expérience de ces scènes pour les avoir vécues tant de fois. Je réponds immédiatement que nous fabriquons du savon et du shampoing et je lui demande de me donner son numéro de téléphone pour que je l’appelle à mon retour. Ainsi il pourra venir se procurer gratuitement des produits hygiéniques pour sa famille. Son sourire s’élargit. Il me bénit et m’écrit son numéro sur un bout de papier. En sortant de la cabine, je me dirige directement vers la salle de transit. Mon inquiétude reprend de plus belle. J’ai l’impression qu’à chaque instant les hautparleurs vont cracher mon nom, m’ordonner de me rendre au bureau de sécurité de l’aéroport. Pourquoi tant de paranoïa ? Pour tellement de raisons et pour rien. Il faut des années d’expérience pour comprendre comment la terreur de la population facilite le règne des mollahs. Sinon, où dans le monde peut-on voir un gouvernement confisquer littéralement, en un jour, l’entièreté des biens d’un citoyen sous prétexte que ses associés sont des bahá’ís et pas des musulmans, puis l’emprisonner et, pour finir, lui interdire de sortir du pays ? Le citoyen en question en est réduit à rassembler toutes ses ressources pour quitter clandestinement le pays en payant des passeurs sans scrupules. Ou, au mieux, il finit par se trouver, atterré, assis dans un café pour touristes au fin fond de la salle de transit d’un aéroport.
*
Je commande un coca bien frais et jette un coup d’œil à ma montre. Encore vingt-cinq minutes avant le décollage. L’embarquement devrait commencer. À cet instant précis, les haut-parleurs invitent les voyageurs pour Athènes à gagner la porte numéro cinq. J’avale une gorgée de mon coca et me lève. L’ultime file d’attente. La préposée déchire ma carte en deux morceaux et m’en rend un. Je me hâte vers le bus qui nous conduira au pied de l’avion. Quelques minutes plus tard, le véhicule s’ébranle. La piste de décollage est toute proche. Encore une file, mais cette fois elle mène directement à l’avion. Dieu, faites qu’on décolle au plus vite ! Qu’on ne soit pas retardés pour des motifs techniques, de ravitaillement ou sous je ne sais quel autre prétexte, si fréquents en Iran. Les portes se referment et l’appareil démarre lentement. Quelques instants encore et il accélérera puis s’élèvera, comme un aigle énorme déployant ses ailes. Je fixe l’extérieur par le hublot. Des scènes de ma vie défilent devant mes yeux. Je jette un dernier regard sur cette terre qui a été mienne, puis s’empare de moi un étrange sentiment d’apitoiement envers son peuple et ma propre personne, nous qui avons confié à un tas de mollahs analphabètes les rênes de notre pays à la civilisation et aux ressources naturelles si riches… Une fois en l’air, ma peur et mon inquiétude diminuent considérablement. J’ai du mal à croire que tout se soit déroulé sans difficulté. Tant d’histoires circulent sur des avions dont le pilote a dû faire demi-tour sur l’injonction des autorités et atterrir pour leur livrer l’un ou l’autre prétendu « criminel » s’apprêtant à fuir… La voix du pilote annonçant notre entrée dans l’espace aérien grec m’apaise.
À huit heures quarante-cinq, heure locale, l’avion se pose sur la piste de l’aéroport de Nicosie où je dois faire escale pendant quatre heures avant de monter à bord d’un vol Olympia, la compagnie aérienne grecque, pour Athènes. L’aéroport de Nicosie est très petit. Deux salles avec une capacité d’accueil de trois cents personnes. Dès que je foule le sol chypriote, je remercie Dieu d’être sorti de l’enfer nommé Iran. Les pays étrangers ne sont certes pas des paradis, mais ils le deviennent dès qu’on les compare avec ce que l’Iran est devenu.
À cause des vacances d’été, l’aéroport pullule de touristes du monde entier. Au moment de présenter mon passeport, je remarque deux jeunes hommes menottés qui se parlent en persan :
— Tout ça c’est de ta faute. Il y a du travail et c’est facile d’y aller, que tu disais ! Qu’on aurait le visa sur-le-champ ! Tu parles ! Nous voilà sur le point d’être expulsés après avoir dépensé une fortune…
L’espace d’un instant, tout me paraît si étrange. Deux jeunes Iraniens, l’île de Chypre, le visa à l’aéroport, l’expulsion. Je retourne vers la policière préposée aux passeports et m’excuse car je voudrais dire deux mots aux jeunes. Elle me répond avec une exquise courtoisie :
— Je vous en prie. En fait, on les a amenés ici en attendant le vol d’Iran Air, pour trouver quelqu’un qui pourrait leur servir d’interprète car malheureusement, ces deux jeunes gens ne parlent pas l’anglais.
La policière s’adresse en grec aux trois agents qui accompagnent les jeunes, puis me remercie et me dit d’aller de l’autre côté et de revenir ensuite pour tamponner mon passeport. Je salue les trois agents en anglais et leur demande ce qui se passe. J’essaie de rassurer les jeunes gens en leur expliquant que je suis un compatriote et que je viens traduire leurs propos. Les policiers me disent qu’ils sont arrivés ce matin sur un vol en provenance de Turquie et qu’ils veulent entrer à Chypre en prétendant être des touristes alors qu’ils n’ont ni argent ni visa et ne parlent même pas l’anglais. On peut accorder des visas à l’aéroport, poursuit-il, mais en réalité ils sont ici pour chercher du travail. Beaucoup d’Iraniens font ça et on les retrouve sur les chantiers de construction ou de manutention. Je leur demande la permission de parler aux deux jeunes. Je traduis les propos des policiers puis je leur demande s’ils croyaient pouvoir se tirer d’affaire en travaillant au noir sans être remarqués, sur une île si minuscule où tout le monde se connaît… L’un d’eux me répond :
— Vous voyez une alternative ? Certains partent au Japon, d’autres en Malaisie ou à Singapour et nous à Chypre. On va où on peut pour se faire un peu d’argent puis retourner vivre en Iran.
— Et que comptiez-vous faire dans ces circonstances ?
— On leur demande juste un visa d’entrée… Mais ils nous le refusent et nous forcent à retourner en Iran.
— Excusez-moi, je ne veux pas les défendre. Eux comprennent votre position, mais la leur est légitime aussi.
— S’il vous plaît, pourriez-vous intervenir en notre faveur ?
Je prie les policiers de les laisser aller car ils ne demandent qu’à se balader quelques jours sur l’île. Mais leur refus est catégorique. Cela ne dépend pas d’eux. C’est la loi et, s’il vous plaît, pourriez-vous leur dire de rester calmes et de s’installer dans l’avion en partance pour Téhéran. Là, ils pourront se rendre à l’ambassade de Chypre et faire une demande de visa en bonne et due forme. Nous espérons qu’ils reviendront un jour, munis de leur visa comme vous, et nous nous tiendrons à leur service.
Je traduis ces paroles. Mais les deux jeunes ne veulent rien entendre. Je leur dis qu’il vaut mieux obtempérer s’ils ne veulent pas être fichés comme persona non grata. Finalement, ils acceptent et me disent au revoir. Je retourne alors auprès de la policière pour retirer mon passeport. Elle me remercie pour le service rendu et m’explique qu’étant en transit, je dois normalement rester à l’aéroport, mais qu’elle peut légalement m’accorder la permission de sortir faire un tour en ville. Après une brève réflexion, je la remercie et lui réponds que je préfère rester à l’aéroport car il fait trop chaud dehors et de plus, je n’ai que peu de temps. Avec un sourire chaleureux et hospitalier, elle me dit : « Comme vous voudrez. »
La salle est bondée de voyageurs et de touristes étrangers venus profiter des plages de Chypre ou de Grèce. Tous ces gens égaient les lieux avec leurs vêtements d’été légers et multicolores. Deux policières font plutôt office de guides. Personne n’ennuie personne. Automatiquement je pense à l’Iran, à son passé révolu et à son immense éloignement du monde civilisé. Je pense à l’angoisse et au stress que les Iraniens subissent à l’aéroport. Leur air sombre, renfrogné. Comme si chacun savait qu’il devait se surveiller. L’omniprésence intimidante des policiers, des basidji , des gardiens de la révolution, des agents du comité chargé de la sécurité intérieure et des agents en civil. L’ambiance de paranoïa et de terreur. Alors que les aéroports sont justement des lieux s’ouvrant sur d’autres horizons et impliquant la joie de la découverte et du changement d’air… Mais en Iran, c’est le contraire. Les lois rigides imposées par le régime pour le contrôle total des citoyens à travers tout le pays leur donnent cet air maussade. Je réalise alors que je suis libéré de ce joug. Qu’est-ce que j’aime ce mot : « libéré » ! Liberté. Quelle beauté et quelle dignité dans ce mot. Voilà trente-cinq ans que les Iraniens les ont rayés de leur vocabulaire courant, ce mot et ses sept lettres. Ces oppresseurs de mollahs les ont remplacées par les neuf lettres de l’esclavage. Une nation impériale, qui peut se targuer d’avoir dominé le tiers du monde avec égards et tolérance envers la diversité des peuples, est aujourd’hui asservie à un régime abruti et inhumain qui lui fait avaler toutes sortes de non-sens et ne sait plus comment s’en sortir. Je suis absorbé dans ce genre de réflexions quand l’une des policières m’accoste :
— Excusez-moi monsieur, nous avons encore un problème avec les deux jeunes hommes iraniens ; cela ne vous dérangerait pas de traduire encore une fois ?
Étonné, je lui demande ce qui se passe, mais elle se contente de me prier de l’accompagner. Nous nous rendons dans un couloir au coin de la salle qui apparemment leur sert de bureau. Les deux jeunes gens sont assis, toujours menottés. Mon sang ne fait qu’un tour :
— Ils n’ont quand même pas tué ou commis un crime, que je sache, alors pourquoi les menotter ? D’accord, ils sont ici illégalement et vous les expulsez, mais faut-il aussi les ligoter ?
Je sens mon visage s’empourprer. Un officier, le chef de la police de l’aéroport, me prie de me calmer. Mais je m’emporte :
— Vous savez que nous sommes les enfants du grand Kourosh et les héritiers d’une prestigieuse civilisation. Avant la révolution, les Chypriotes venaient chercher du travail chez nous. Et ils gagnaient bien leur vie. Aujourd’hui, deux jeunes innocents sont menottés chez vous et pourquoi ? Pour quel crime ?
Me voyant dans cet état, l’officier m’invite à m’asseoir et fait signe à la policière d’enlever les menottes des deux jeunes gens. Il me demande si ça va mieux comme ça. Les garçons ont les larmes aux yeux. Bien qu’ils n’aient pas saisi tous mes propos en anglais, ils ont compris à mon attitude que j’essayais de les protéger. Ils me remercient en me tendant la main. La gorge nouée, la policière quitte la salle. Le chef commande des boissons pour nous puis nous raconte qu’il a 60 ans et qu’il connaît bien l’Iran et les Iraniens. Il se rappelle l’Iran avant la révolution.
— À présent beaucoup d’Iraniens, toutes classes sociales confondues, vivent à Chypre. Voilà des années qu’ils sont installés et vivent paisiblement en respectant les lois du pays. Il y a ici de riches Iraniens qui possèdent de grandes usines ou des entreprises d’import-export procurant du boulot à beaucoup de travailleurs. Nous n’avons pas pris les deux jeunes gens pour des criminels ; vous pouvez les interroger afin de savoir pourquoi ils portaient des menottes.
Tous deux commencent par me remercier. Ils se sont bien rendu compte de ce qui se passait. Celui qui a l’air plus âgé me raconte qu’en fait, il y a eu un malentendu.
— Saïd, mon ami, a demandé à la policière l’autorisation d’aller aux toilettes. Elle le lui a permis en lui indiquant un couloir au fond de la salle où il devait tourner à droite ; elle a ajouté qu’il devait revenir immédiatement après. N’ayant pas très bien compris ses instructions, il a tourné un peu dans la salle et s’est retrouvé au milieu de la foule. Il est entré dans une boutique pour s’acheter de quoi se restaurer et, comme il s’attardait, la policière s’est affolée et a appelé du renfort sur son talkie-walkie. Les agents ont fini par retrouver Saïd alors qu’il se dirigeait vers la caisse pour payer ses achats. Ils lui ont confisqué les marchandises et l’ont menotté. Puis ça a été mon tour. On ne comprend pas grand-chose à ce qu’ils nous disent…
Je leur demande s’ils ont faim et s’ils veulent manger quelque chose. Oui, ils ont faim et ils ont de quoi s’acheter un peu de nourriture. Je me tourne vers le chef et le prie de bien vouloir m’excuser de m’être emporté de la sorte. C’est un type respectueux qui est attristé par la situation. Je lui demande la permission d’aller chercher à manger pour ces enfants qui semblent fatigués, affamés et assoiffés. Il appelle la policière qui sourit en voyant le calme revenu. Il lui dit de m’accompagner pour les achats puis de nous diriger vers la salle de repos où les jeunes pourront se restaurer. Je le remercie et nous sortons tous les quatre. Je propose aux garçons de leur offrir à manger en tant que grand frère… Je sais bien qu’ils ont de quoi s’acheter ce qu’ils veulent, mais cela me ferait plaisir. D’abord ils refusent, puis finissent par accepter avec un large sourire. Ils se dirigent en compagnie de la policière vers la salle à manger pendant que j’entre dans le magasin de l’aéroport. Je leur rapporte des snacks et des bières fraîches, puis je prends congé car le départ de mon vol est imminent.
*
La foule ne cesse de grossir. J’ai faim moi aussi. Je n’ai rien mangé depuis la veille. L’angoisse m’a noué l’estomac. À cet instant, par-dessus tout, j’ai envie d’alcool. Enfin libre… Je me dois de fêter ça. À la boutique free tax je me procure du chocolat et une bouteille de Johnny Walker. Après m’être installé dans un coin tranquille, je débouche la bouteille et en vide le tiers d’un trait. L’alcool court à une vitesse vertigineuse dans mes veines, chassant mes angoisses, les remplaçant par une agréable sensation d’allégresse. Une dame d’un certain âge vient s’asseoir à côté de moi et m’exprime à haute voix sa satisfaction d’avoir trouvé un coin bien frais. Lorsqu’elle défait le châle noir qui couvre sa tête, je me dis qu’elle ne doit pas être iranienne. Je jette un coup d’œil sur la bouteille, puis sur elle, et m’excuse de lui demander sa nationalité. Avec un accent rappelant une langue latine, elle me répond en persan :
— À ton aise jeune homme, tu as raison de boire après être sorti de l’enfer d’où tu viens. Note bien, j’adore quand même ce pays !
Un homme d’environ soixante-dix ans nous rejoint. La dame lui demande de parler en persan parce que je suis iranien. Il s’avère que ce couple de Grecs habite en Iran, à Bandar Pahlavi (aujourd’hui Anzali), depuis plus de trente-cinq ans. Le mari a travaillé pour le Shilat (la compagnie nationale du caviar) et il est aujourd’hui pensionné. Ils possèdent un magasin de fruits de mer dans ce port du nord de l’Iran et n’ont pas d’enfants. Tous les deux ans, ils reviennent passer des vacances en Grèce et revoir leur famille. Je propose d’aller chercher un verre pour que nous puissions boire un coup ensemble, mais il me répond que ce ne sera pas nécessaire ; il boit quelques gorgées au goulot. Tout cela est si bizarre pour moi ! Je suis en train de fuir un pays dont eux sont amoureux, peu importe que le Shah ou les mollahs le gouvernent. Ils continuent d’y vivre et m’expliquent que toute leur vie se trouve en Iran. Qu’ils s’y sont tellement habitués qu’ils se sentent comme des étrangers en Grèce. L’Iran leur manque. Ils ont une petite villa dans un village de la côte et ne se préoccupent pas trop du régime. Je connais bien ce village où mon cousin possède aussi une maison à cinquante pas de la mer. On y allait en famille. À l’époque du Shah, des Américains y résidaient et bien peu d’Iraniens avaient le droit d’y vivre. Un paradis qui ressemblait à une petite ville de Suisse… La bouteille est presque vide et je ressens très fort l’effet de l’alcool après une si longue période d’abstinence. Notre vol est annoncé et nous nous dirigeons vers la porte d’embarquement. Quinze minutes plus tard nous sommes en vol vers Athènes. À notre arrivée, le couple insiste pour que je loge chez eux. Prétextant une affaire urgente, je les remercie. Ils me souhaitent du succès et me disent au revoir.
En sortant de l’aéroport, une première chose me traverse l’esprit : je dois faire très attention à mes dépenses. Pour me rendre en ville, je choisis donc l’autobus. Les multiples arrêts font durer le trajet pendant près d’une heure et demie. Avant tout, je dois me trouver un logement. Je n’ai pas beaucoup d’argent, mais en planifiant bien et en faisant attention, je peux tenir trois mois. Tout m’est inconnu. Je demande en anglais à un passant s’il connaît un hôtel pas cher. Il m’en indique un non loin de là. Ma valise et mon sac à la main, je me mets en marche. Un beau bâtiment ancien, Hôtel Athènes. J’entre et, à la réception, je demande une chambre et son prix. Une chambre individuelle est disponible pour trente dollars la nuit. Je fais un rapide calcul : je devrai débourser neuf cents dollars si je reste là un mois. Ce n’est pas grand-chose, mais dans ma situation, avec la devise iranienne dévaluée, cela représente une grosse somme. Mais ce n’est pas non plus le moment de tergiverser. Je prends une chambre donnant sur la rue. Le réceptionniste décroche une clé du tableau et me demande mon passeport. Je le lui tends. Chambre 12, deuxième étage. Je lui demande si je suis bien à Athènes et si cet hôtel se trouve vraiment dans la même ville. Il me regarde, sidéré, et nous éclatons de rire. Ce moment incongru signe le début de mon amitié avec l’hôtelier Koura.
*
Ma première nuit est très agitée. Assailli par toutes sortes de pensées, je décide que le mieux est d’appeler Iraj. Je sors. Je trouve une cabine et forme le numéro. Iraj en personne décroche après quelques sonneries et, quand je lui dis que je suis à Athènes, il a un sanglot entremêlé de rires. Puis il me demande calmement de couper la communication pour épargner l’argent. Je lui donne le numéro de l’hôtel et celui de ma chambre. Puis j’appelle ma femme. C’est ma fille aînée qui décroche. Elle pleure en entendant ma voix. Je la rassure : je suis bien arrivé. Elle me demande quand je reviens. Je lui explique qu’il n’y aura pas de retour. Qu’elle sait très bien qu’elles vont me rejoindre pour nous établir dans un pays européen.
Les rayons du soleil et la chaleur qui règne dans la chambre me tirent du sommeil. Le premier matin de ma liberté. Ou plutôt le premier midi, car la matinée est déjà bien avancée. Je jette un coup d’œil dehors et me rends compte que je me trouve dans un quartier populaire éloigné des lieux touristiques. Il y a des supermarchés et des boulangeries tout autour de l’hôtel. Il faut que je sorte pour évaluer toute la différence entre Athènes et Téhéran. En descendant, je vois Koura qui prend son repas dans une petite salle ressemblant à un restaurant. Je m’approche de lui et le salue. Il me demande combien de temps je compte rester. Je lui dis que cela dépend de mes affaires. Ah, vous n’êtes pas un touriste alors ! Non, mais rien ne m’empêche de faire du tourisme aussi. Nous rigolons et il me dit :
— Disons, une semaine ou deux ?
— Voyez-vous un inconvénient si je reste plus longtemps ?
— Évidemment non, je pose cette question à tous mes clients. Soyez mon invité ! Et quelles nouvelles de l’Iran ?
— À quel point de vue ? Politique ? Économique ? Social ?
On voit bien que Koura, qui doit avoir dans les 45 ans, est politisé. Je lui dis que la situation est au plus mal, que les mollahs, tout en nous opprimant, se prennent pour nos libérateurs, qu’on a oublié ce qu’est la liberté sociale. L’économie est en ruine et les gens sont confrontés à tant de problèmes matériels qu’ils ne pensent même pas à se mobiliser. Koura me dit que la Grèce a connu une période similaire. Mais les gens ont tellement mis à mal le gouvernement qu’il a dû dégager. Je lui explique que le cas de l’Iran est différent. Ici, les citoyens étaient organisés en partis, en syndicats, etc.
Le téléphone sonne et Koura s’excuse. Comme la communication se prolonge, je prends congé en lui faisant signe. Emportant une carte de téléphone et un plan de la ville disponibles sur le comptoir, je sors de l’hôtel. Un parc à proximité sert d’aire de jeu aux enfants et de lieu de rencontre aux adultes. Il n’y a pas l’ombre d’une présence policière. J’avance doucement en consultant le plan jusqu’à la grande place où, la veille, j’ai demandé l’adresse d’un hôtel. C’est la jonction de cinq avenues, la place Omonia. Les rues alentour sont remplies de magasins et de supermarchés géants. Au milieu de la place, des travaux sont en cours. En regardant de près, je comprends que l’on creuse un tunnel pour le passage des voitures, car le trafic est dense à cet endroit. Plus tard, j’apprendrai par des Iraniens vivant à Athènes depuis deux ans que le ministre iranien de la mobilité avait financé pour la capitale grecque ce projet conçu, pour l’essentiel, par des ingénieurs iraniens participant à sa construction. Nous, Iraniens, restons bien généreux, me suis-je dit, mais ne ferions-nous pas mieux de nous occuper d’abord de notre propre pays ? C’est magnifique qu’un pays en aide un autre, mais ne faut-il pas résoudre d’abord ses propres problèmes avant de penser à ceux des autres ?
À droite de la place se trouve un petit bar avec un salon de billard. Je m’assieds en terrasse et commande une bière fraîche. Je contemple la rue et les passants. Aucune présence policière. Une ou deux fois, une voiture de patrouille. Une vieille mendiante m’approche et je lui offre un peu de monnaie grecque. Elle doit être gitane, d’origine roumaine ou albanaise. Elle me remercie dans sa langue et continue son chemin. La gentillesse a son propre vocabulaire qui se passe de traduction.
Ce n’est pas la première fois que je sors d’Iran. Je suis parti en Allemagne une première fois en 1972, quand je n’avais que 21 ans, pour continuer mes études. J’y ai séjourné un an et demi. Mais pour diverses raisons, j’ai changé d’avis et je suis rentré en Iran. Six mois plus tard, j’ai à nouveau quitté mon pays, cette fois pour l’Angleterre où j’ai vécu pendant quatre ans. Malheureusement ou heureusement, il m’a fallu revenir en Iran, un an après la révolution. Comme je n’ai pas la mentalité d’un employé de bureau aux horaires fixes, j’ai décidé de créer, avec un ami, notre propre entreprise d’import-export. À cette époque, je faisais de fréquents voyages d’affaires à l’étranger. Je connaissais assez bien le monde en dehors de l’Iran.
Honnêtement, à l’époque du Shah, l’Iran était un pays en plein développement et l’économie battait son plein. On vous laissait tranquille si vous ne critiquiez pas la famille royale. Le climat était agréable et les saisons régulières. Beaucoup de gens avaient une vie confortable sans se donner trop de peine. Paradoxalement, on comptait aussi beaucoup d’insatisfaits. Y compris moi-même. Avec mon éducation et ma façon de penser, je voyais une nette différence entre les pays occidentaux, leurs libertés, leurs sociétés si ouvertes, leur économie innovante et la condition des travailleurs, tellement mieux lotis que chez nous. Rien n’était comparable avec l’Iran en 1970. Les étudiants iraniens se rendaient en Allemagne pour faire des études d’ingénieur. Ils revenaient au pays afin d’occuper des postes de spécialistes dans des usines et des entreprises, mais leur production ne pouvait rivaliser en qualité avec celle de l’Occident. En fait, rien ne correspondait à un standard international. Nous étions en contact avec le monde entier et conscients que notre mode de vie n’était pas des plus justes. Nous qui avions vu et vécu de vraies libertés dans les sociétés occidentales, nous qui avions goûté à la démocratie et à ce qu’on appelle un État de droit, nous n’étions que trop conscients qu’on nous jetterait en prison pour la moindre broutille ressemblant à une protestation. Il vaudrait mieux que les habitants de certaines nations — iranienne, afghane ou arabe — n’aillent pas voir ailleurs. Nos systèmes de gouvernement nous semblent si obsolètes… Monarchie, régime islamiste qui t’ennuie tous les jours ou Saddam créateur d’enfer en Irak, on souffre de toute façon. Tant d’injustice et d’autorité dictatoriale minent le moral. Et cet état d’âme persiste et s’ancre en nous. Vingt ans plus tard, je ressens encore ses effets.
*
Je termine ma bière. Je marche autour de la place Omonia. Je ne sais rien de la Grèce et de ses habitants, hormis ce que les amis ou la famille m’ont raconté. Je dispose de vingt-et-un jours pour me faire une idée et me débrouiller ; deux jours se sont déjà envolés. Je dois agir rapidement car le tableau s’annonce plutôt sombre. Je pourrais commencer par trouver le lieu de rencontre des Iraniens et leur demander des renseignements avant de prendre une initiative. J’entre dans une salle de billard près de la place. La salle est immense, pourvue de nombreuses tables. Cela fait des années que je n’ai pas mis les pieds dans un lieu pareil, interdit en Iran. Les mollahs les ont déclarés lieux de péché. Se faire attraper en train de jouer est passible d’amende et de prison. Du coup, ceux qui en ont les moyens achètent leur propre table et l’installent chez eux. Le plus drôle : le prix de ces tables s’est considérablement accru. Je me souviens d’un ami qui voulait absolument acheter une table de snooker. Finalement on lui en a trouvé une à bon prix, chez un Arménien. C’est toujours comme ça : avec la rareté, les prix grimpent. En Iran, où les denrées alimentaires manquent, on doit se les procurer à des prix exorbitants au marché noir. L’interdiction fait grimper le prix des tables de billard comme celui de milliers d’autres choses nécessaires ou superflues.
J’ai très envie de jouer après tout ce temps. Avant la révolution, je jouais souvent et j’étais bon au billard et au snooker. Je vois deux joueurs à chaque table et des spectateurs qui les entourent, j’entends toutes sortes de langues, j’imagine de multiples nationalités. Je scrute la salle à la recherche d’un visage iranien quand un jeune homme d’environ 27 ans m’aborde directement en persan.
— Excusez-moi, vous êtes iranien ?
— Oui oui, vous aussi ?
— Bonjour, mon nom est Reza. Je suis de Téhéran. Je pense que vous venez d’arriver, n’est-ce pas ?
— Tout à fait, je suis ici depuis hier. Comment avez-vous deviné que je suis iranien ?
Il rit comme quelqu’un qui a gagné son pari :
— Ne le prenez pas mal, mais seuls les Iraniens s’habillent en costard-cravate par une chaleur pareille. Et vous êtes ?
— Sirus.
Nous rions. Il pensait que je me vexerais. De me voir rire, il s’excuse encore.
— Vous avez raison. Je ne sais même pas pourquoi je me suis habillé comme ça dans un climat pareil. Alors c’est comme ça qu’on repère ses compatriotes ?
De nouveau, nous sommes pris de fou rire. Notre amitié est née. La famille de Reza est originaire de Kermanshah mais ses parents sont partis vivre à Téhéran. Reza y est né. Il est très poli, il a les manières de quelqu’un venant d’une bonne famille. Son visage reflète la sincérité. Je lui demande depuis combien de temps il vit à Athènes.
— Cela fait deux ans que je suis ici. Je veux me rendre au Canada. Je me suis inscrit au HCR. Je n’ai encore reçu aucune réponse du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et ma patience est en train de s’épuiser.
— Tu t’es inscrit pour avoir le statut de réfugié au Canada, c’est ça ?
— Oui. Ceux qui ne recourent pas aux services d’un avocat viennent ici pour pouvoir entreprendre les démarches. Le délai dépend de la chance qu’on a. Certains ont obtenu le statut au bout de deux mois. D’autres comme moi l’attendent toujours depuis deux ans.
Je lui propose d’aller prendre un verre ensemble. Au bar, je commande une bière et lui, un jus d’orange.
— Tu ne veux pas boire un verre de vin plutôt ? Je t’invite, tu sais.
— Non merci, je viens d’une famille religieuse et mes frères et moi ne touchons pas à l’alcool.
— C’est très bien ainsi.
Nous trinquons ensemble. Au moment de nous dire au revoir, je lui demande si je peux le contacter. Volontiers, me dit-il en me donnant son numéro de portable. Puis il m’invite chez lui. Mais je refuse car je me sens fatigué et je veux retourner à l’hôtel pour me reposer. Reza s’enquiert de mon programme du lendemain et je lui dis que mon histoire est tout autre que la sienne. Inch’Allah, si on se revoit demain ou après-demain, on en reparlera. Il me souhaite un bon repos et on se sépare.
En fait je veux être seul. Il me reste dix-sept jours pour prendre une décision et agir. Je ne suis pas là pour faire du tourisme. En arrivant dans ma chambre, je prends une bonne douche. L’air commence à fraîchir légèrement. Je prends de quoi écrire et m’installe sur le balcon qui donne sur une avenue secondaire. À dix heures du soir, le silence règne dans l’avenue déserte. J’énumère les ambassades des pays où je pourrais faire une demande de visa et envisage aussi de m’inscrire, comme Reza, auprès du HCR. Mais je ne peux certainement pas me permettre un long délai d’attente comme lui. Errer dans l’incertitude n’est pas une option pour moi. Il me faut une solution rapide et efficace. Il est passé minuit quand je décide de me coucher malgré la confusion de mes pensées.
*
Du bruit dans le couloir de mon étage me réveille. Quelques personnes parlent et je distingue les pleurs d’un enfant. Tout cela me semble assez bizarre. J’ouvre ma porte pour voir ce qui se passe. Deux policiers en uniforme et deux en civil discutent avec un couple en tenue de nuit sur le seuil de la porte. L’enfant pleure à l’intérieur. Les policiers s’expriment dans un bon anglais alors que le couple formule ses réponses avec difficulté. Je devine un problème relatif à leurs papiers d’identité. Quand les agents me remarquent, ils m’invitent poliment à regagner ma chambre. Les clients de l’hôtel ne sont pas mieux lotis que moi… Et la pensée qu’il ne me reste que dix-sept jours me martèle la tête. Que faire ?
Je m’habille rapidement et je descends. Koura parle en grec aux deux policiers. Je ne voudrais pas qu’ils me prennent pour un curieux. Leur jetant un rapide « Good morning » , je sors de l’hôtel. Je hèle un taxi et demande au chauffeur s’il connaît l’adresse de l’ambassade d’Allemagne. Il l’ignore et me conseille de m’adresser à d’autres taxis. Je m’approche d’un chauffeur et lui pose la même question en anglais. Il m’invite à monter. Mais dès mon arrivée sur le sol grec, j’ai décidé d’économiser tant que je pouvais et les taxis sont assez chers. Je le remercie donc et lui demande s’il peut noter l’adresse sur un bout de papier car je ne souhaite pas me rendre à l’ambassade, mais lui adresser un courrier. Il me dévisage d’un air incrédule, néanmoins il m’écrit l’adresse sur un petit papier.

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