Entrez, docteur !
123 pages
Français

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Entrez, docteur !

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Description


Le quotidien d'un urgentiste à domicile.






Une adolescente accouche en secret dans la chambre à coucher d'un appartement cossu, une grand-mère tunisienne cesse de respirer alors qu'autour d'elle on fête son anniversaire, un couple en pleine crise conjugale accuse le démon et la concierge, deux amants n'arrivent pas à s'extraire seuls d'une relation fusionnelle, un homme s'entraîne au lancer de couteaux dans son salon, d'autres jouent les trapézistes pour échapper à la piqûre ou s'exercent à la prise d'otages... Leur point commun ? Ils ont fait le numéro des urgences à domicile.






Le médecin est venu à la maison, sacoche à la main, au chevet de leurs drames intimes. Et chacune de ses rencontres est une histoire humaine, parfois tragique, parfois drôle, mais toujours unique.






D'une visite à l'autre, dans les beaux quartiers ou dans les cités, à l'écoute d'un petit bobo ou d'un problème grave, l'urgentiste à domicile n'a pas le temps de s'ennuyer. Pas un patient semblable à l'autre, mais tous d'égal intérêt. Voici le quotidien d'un globe-trotter des chaussées urbaines, médecin extincteur des urgences au foyer.





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Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 81
EAN13 9782749124810
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture

Dr Pierre Razavi

ENTREZ,
DOCTEUR !

Instantanés d’un urgentiste
à domicile

COLLECTION DOCUMENTS

Description : C:\Users\DVAG\Desktop\Images/Logo_cherche-midi_EPUB.png

Couverture : Élodie Saulnier.
Photo de couverture : © Plainpicture/Cultura

© le cherche midi, 2011
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

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« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-7491-2481-0

À mes parents, à ma fille

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est nullement fortuite. Seuls les noms des personnes et des lieux ont été modifiés.

Avant-propos

Trente ans d’urgence à domicile fabriquent des souvenirs à foison. Souvenirs de cas graves et d’autres plutôt légers, vécus avec intensité, de gestes médicaux simples dont certains s’avéreront uniques, souvenirs surtout d’expériences humaines auprès de patients qui, en m’ouvrant la porte de leur foyer et de leur atmosphère privée, transforment parfois ces visites en vraies rencontres.

 

J’ai enchaîné les gardes d’urgence par milliers. Derrière chaque appel, un visage inconnu, nouveau, un face-à-face éphémère dont on ne sait à l’avance s’il restera gravé. Les histoires courtes relatées dans ce livre sont les morceaux choisis de ce concentré de richesse humaine sur les communes des Hauts-de-Seine. À travers elles, la médecine d’urgence à domicile montre le visage qui est le sien, tragique un jour, drôle le lendemain, inattendu, vivant. Elle est nourrie de saynètes qui se succèdent, rythmées, spontanées, hétérogènes. Ces histoires humaines au cœur du métier lui donnent son âme et expliquent pourquoi, malgré l’inconfort de la pratique, je continue encore l’exercice aujourd’hui.

 

Pendant plus de vingt ans, célibataire sans enfant, j’ai pu exercer à la fois au sein de mon cabinet d’urgence, dans les hôpitaux de l’Assistance publique et en clinique privée, comme médecin consultant en cardiologie et réanimateur cardiaque. Rien de tel pour expérimenter les différentes facettes de la réanimation d’urgence : le milieu hospitalier d’un côté où l’on a tout sous la main, une équipe et des instruments techniques sophistiqués à disposition, mais un contact souvent plus distant avec le patient, de l’autre le domicile où l’on se débrouille seul, avec des moyens limités, ceux qu’on transporte, mais dans une relation plus étroite, d’homme à homme.

Par la suite, j’ai dû faire un choix, et je n’ai gardé que l’activité libérale en ville. J’aime cette pratique de la médecine, au contact direct des malades, dans leur cadre, à l’air libre !

 

Il a fallu batailler ferme pour créer SOS 92 il y a plus de trente ans. Aller contre l’avis de la famille, des amis et des banques qui trouvaient l’idée hasardeuse et pensaient plus sage de la tuer dans l’œuf, contre certains confrères libéraux également, qui craignaient un détournement de leur clientèle. Ceux-ci ont mis du temps à comprendre qu’au contraire les urgentistes à domicile leur rendaient service, en renvoyant systématiquement les patients vers leur médecin traitant après le traitement d’urgence, avec une lettre explicative.

Progressivement, une harmonie s’est installée et chacun a pris sa place. Partis de deux, nous sommes une soixantaine de médecins aujourd’hui et un pool d’une trentaine de standardistes en période de pointe. Plus de cent mille appels traités chaque année.

 

Dans ce choix de vie, évidemment beaucoup d’inclinations personnelles. Le goût de l’indépendance, de la liberté, l’absence de routine. Il y a autre chose, un petit aiguillon capable de vous faire gravir six étages quatre à quatre pour venir en aide à un inconnu dont on imagine qu’il a envie de vivre ou de moins souffrir. De l’empathie. Un sentiment qui ne s’épuise pas, qui se renouvelle même, à chaque fois, au contact de chacun. Avec de l’empathie, on perçoit mieux la souffrance physique et psychique du patient. Par là on trouve les mots justes, et peut-être la meilleure façon de le soigner. Cette compréhension empathique, c’est le feu sacré.

 

Si la technologie moderne encourage la communication, elle ne favorise pas l’empathie. De plus en plus rares sont les praticiens qui persistent à bannir l’ordinateur afin de garder intacts leur capacité d’écoute et le contact sensible avec le patient.

Le médecin à domicile a ce privilège d’être matériellement dépourvu. Pas d’écran ni de disque dur pour bloquer le circuit de l’empathie, zéro technologie pour faire barrage. Juste une technologie portative dont l’écran minuscule ne masque pas le visage du patient. Une médecine un peu artisanale en somme, qui fonctionne bêtement sur le mode humain.

 

Cette médecine solitaire, enrichissante mais parfois ingrate, peu propice aux plans de carrière, j’ai eu envie de la raconter familièrement, simplement, sans technique ni jargon, pour mieux rendre compte de sa singularité. Elle est peu outillée – une sacoche pour tout équipement médical ! –, elle doit cependant être précise et pragmatique dans la prise de décision, diagnostic, traitement, suite à donner. Elle n’est pas la même au chevet d’un enfant, d’un vieillard, d’une rhinite ou d’un cancer au stade terminal. Toujours elle doit s’adapter, se renouveler, composer avec les décors, les situations, les individus. Son manque de confort fait aussi son attrait.

 

Cette matière humaine sans cesse interrogée, auscultée, palpée, analysée sous toutes les coutures, je l’ai soignée de mon mieux. Généreuse, elle m’a donné beaucoup en retour. Je lui dois sans doute une part de moi-même aujourd’hui.

Puisse ce récit rendre hommage à celles et ceux qui l’ont inspiré.

1

La Défense   
Lundi noir

– Voyez, je vous ai fait perdre votre temps, et j’ai perdu le mien.

– Je ne suis pas totalement rassuré, M. Neel. Pour éliminer tout risque, il faudrait faire une prise de sang et doser les troponines.

– Qu’est-ce que c’est encore ?

– Des marqueurs cardiaques qui pourront nous indiquer si votre myocarde souffre.

– C’est impossible aujourd’hui, docteur. Je n’ai pas le temps ! Vous vous êtes déjà donné beaucoup de mal, mon électrocardiogramme est normal, et je dois me remettre au travail tout de suite.

 

Vingt-quatrième étage d’une tour de la Défense, dans le vaste bureau en demi-lune du PDG d’une grosse société, Paul Neel. En ce lundi matin de juin, mon patient récalcitrant sort d’un conseil d’administration agité au cours duquel il a souffert d’une oppression thoracique qui ne l’a pas quitté. À l’issue de sa réunion, il ne s’est pas senti mieux. Toujours ce malaise, et cette fatigue accablante, inconnue. À contrecœur, il a demandé à ses secrétaires d’appeler un médecin.

Paul Neel est un quinquagénaire d’allure sportive dans son costume gris perle ajusté, probablement toujours au top de sa forme et de son autorité. Appeler du secours à son chevet un lundi matin surchargé était juste inconcevable une heure plus tôt.

 

Je l’ai fait asseoir dans un fauteuil du petit salon de réception qui occupe l’angle sud de son bureau. Sa tension est normale, tout comme son pouls et sa respiration. Mais cette gêne thoracique reste inexpliquée. Je l’irrite une première fois :

– Je veux vous faire un électrocardiogramme de contrôle. Ne bougez pas de ce fauteuil, je vais chercher l’appareil dans ma voiture.

L’appel passé à SOS 92 par son assistante n’a pas permis d’identifier un malaise d’origine cardiaque, qu’il a de toute évidence souhaité éluder. Je suis monté sans la mallette ad hoc.

 

Il me dévisage avec incrédulité, comme si je voulais lui vendre un dernier gadget.

– C’est inutile, enfin, vous voyez bien que tous les indicateurs sont normaux. C’est juste un coup de fatigue.

– Ils ne sont pas complets ! Vous devez savoir de quoi je parle... Quand il manque un indicateur, on ne peut juger de rien, en médecine comme en affaires. Il faut avoir tous les éléments.

Cet argument bravement lancé a réussi à le maintenir dans son fauteuil à m’attendre, tout en niant de la tête avec résignation.

 

Je m’éclipse en vitesse après avoir demandé à ses secrétaires de garder l’œil sur lui. Mieux vaut le tenir immobile, je suspecte vraiment un problème cardiaque.

De retour là-haut, je retrouve avec satisfaction mon homme dans son fauteuil. Il s’impatiente, les traits tirés et la mèche de cheveux de travers, le téléphone à la main qui vibre sans discontinuer, comme à l’agonie. L’une de ses secrétaires a eu la bonne idée de venir à ma rencontre dans le dédale des couloirs, tandis que la seconde est restée à ses côtés dans le petit salon en lui servant un verre d’eau. J’ai couru, de nous tous c’est moi le plus essoufflé.

– Ôtez votre chemise et allongez-vous, je vais vous faire un électrocardiogramme.

 

Ma demande provoque la sortie de ces dames qui tirent sans bruit la porte vitrée derrière elles. Paul Neel s’étend tant bien que mal sur le petit canapé deux places, très insuffisant pour son grand corps. Je pose les électrodes sur sa poitrine. Dans cette position pourtant inconfortable, il finit par se détendre un peu.

– Je suis tout à fait sûr qu’il sera normal, docteur.

– Je l’espère aussi, nous allons voir.

 

Effectivement, le tracé ne révèle aucune anomalie. Pas d’ondes de Pardee, encore moins d’ondes Q de nécrose, pas l’ombre d’un sus ou sous-décalage du segment ST, qui auraient annoncé une souffrance myocardique aiguë. L’homme aurait dû être soulagé, le PDG est d’abord victorieux. Dans ce bureau, quoi qu’on veuille lui faire admettre, c’est toujours lui qui a raison ! Les importuns, il les éconduit, même poliment. Il est temps d’appliquer cette méthode gagnante avec moi.

 

– Les marqueurs cardiaques, vous dites ? Et pourquoi pas un check-up complet, tant que vous y êtes ? Non, docteur, je vous remercie, vous avez fait plus qu’il n’en faut. Je vais bien, très bien même.

 

Pour preuve de sa maîtrise, il s’est remis debout et reboutonne sa chemise avec dextérité. C’est vrai qu’il a le torse athlétique, pas un kilo superflu à déloger, rien du cardiaque en puissance. Il a l’air en effet de se sentir beaucoup mieux. Mais je suis convaincu qu’il faut lui tenir tête.

– On ne peut pas se permettre d’être négligent, M. Neel. Vous allez perdre une petite heure à faire un examen indispensable. Cette petite heure pourrait vous faire gagner un temps précieux si le problème est plus grave que vous ne le pensez.

 

Il n’aime pas mon toupet, dans son bureau, sur son territoire, il en veut au grain de sable insolent qui ravage son agenda. Il me dépasse d’une bonne tête, me toise en se tenant très droit, solidement campé sur ses deux jambes. Le bras de fer ne penche clairement pas en ma faveur. Je cherche le moyen, même le plus retors, de fragiliser sa position. Je sors du bureau et interpelle ses assistantes. Voilà mes alliées ! Elles sauront l’obliger, sans en avoir l’air, à faire ce qui s’impose.

 

– Mesdames, M. Neel estime qu’un examen complémentaire à l’hôpital pour s’assurer qu’il n’est pas en train de faire un accident cardiaque est inutile. Je suis certain qu’il va vous écouter si vous lui conseillez comme moi de le faire.

 

Gagné ! Il ne s’attendait pas à ce coup de bluff ni à cette coalition improvisée qui le prend de court. Les deux femmes sont inquiètes et persuasives, elles parviennent même à libérer sur-le-champ un petit créneau horaire qui lui permettra de s’éclipser le temps de l’examen. Elles ne lui laissent pas le choix.

Il ne peut que plier, à mon grand soulagement, en y mettant toutefois une condition impérative, et non la moindre, pour ne pas consentir sans négocier. Pas de transport médicalisé type Smur, trop voyant, pour l’emmener aux urgences de Neuilly, mais une ambulance simple, sans sirène. À mon tour de céder, en risquant la faute professionnelle, car c’en est une que d’accepter ce mode de transport dans une situation d’urgence présumée. L’important est qu’il soit examiné sans attendre, quel que soit le moyen, quel qu’en soit le prix !

 

Le lendemain matin, on m’appelle sur mon portable personnel. Numéro inconnu. Mme Neel au bout du fil. Il me faut quelques instants pour relier son nom à ma garde de la veille. Un lundi noir où les urgences vitales s’étaient enchaînées avec un acharnement suspect, comme si elles s’étaient donné le mot. Mme Neel me semble aussi douce et affable que son mari est dur et tranchant.

 

– Mon mari est très exigeant avec lui-même, comme il accepte mal les faiblesses des autres.

– Ils sont nombreux comme lui, vous savez, pas le temps, ni l’envie, de s’appesantir. Ils ne voient pas arriver le gros pépin.

– Si vous n’aviez pas été aussi ferme, docteur, il ne serait peut-être plus parmi nous. C’est ce qu’ils m’ont dit à l’hôpital. Les examens ont montré qu’il fallait pratiquer au plus vite une angioplastie, il a évité ainsi un infarctus massif ! Je tenais vraiment à vous remercier.

 

Heureux que mon patient s’en sorte à bon compte, je suis satisfait d’avoir insisté autant que nécessaire, soulagé aussi ! S’il était mort pendant le transport dans l’ambulance, ce n’est pas sa femme mais son avocat qui m’aurait appelé sans tarder. Je ne lui avais demandé aucune décharge, bien qu’il ait refusé catégoriquement un transport Smur.

Les statistiques disent qu’on fait davantage d’infarctus le lundi. Elles avaient raison ce jour-là !

 

– C’est mon travail de prévoir, d’alerter, d’évaluer le risque, de prendre la bonne décision, parfois contre l’avis du patient. Votre mari a heureusement appelé les secours à temps, preuve qu’il avait malgré tout conscience du risque. Et ses assistantes m’ont bien aidé à le convaincre, vous pouvez vraiment les remercier !

 

L’histoire se termine bien, je m’en réjouis sincèrement. Son cœur bat, et pour longtemps j’espère, la tuyauterie défaillante est consolidée. La mésaventure aura sans doute adouci l’homme. Elle va peut-être changer le cours de leur vie à tous les deux. J’étais arrivé à temps, une chance. Malheureusement, elle n’est pas toujours au rendez-vous. À Suresnes, la veille, scénario inverse, dans une ambiance d’incroyable hystérie.

2

Suresnes   
Elle va pas mourir, la mamma ?

C’est la liesse au troisième étage ce dimanche après-midi. Par les fenêtres grandes ouvertes, on entend la musique raï jusqu’au trottoir d’en face. Des rires et des éclats de voix percent la mélodie. Pas de doute, c’est bien là qu’on m’attend, au chevet d’une grand-mère tunisienne dont c’est l’anniversaire. Sa fille a appelé il y a dix minutes à peine. La dame a fait un malaise, sans doute indisposée par la chaleur et toute l’agitation autour d’elle. Des enfants guettent mon arrivée par la fenêtre et me font signe tout en appelant leurs parents. Je suis rapidement sur les lieux.

 

Une femme pieds nus et vêtue d’une robe traditionnelle m’accueille avec empressement sur le palier. C’est elle qui a appelé, elle ne cache pas son inquiétude. Sa mère, 84 ans aujourd’hui, a voulu s’allonger il y a une petite demi-heure en invoquant une grosse fatigue et ne s’est pas réveillée depuis. Pendant tout le repas elle allait très bien, avait bon appétit. C’est peut-être plus sérieux, prévient-elle, sa mère n’est pas du genre à se tenir à l’écart de la fête. Elle crie aux enfants de baisser la musique tandis que je lui emboîte le pas dans la pièce principale baignée de soleil.

 

L’appartement est plein à craquer. Il n’est pas grand, mais la famille doit être réunie au complet. Au moins une douzaine de couples et autant d’enfants, debout ou assis par petits groupes, discutent avec bonne humeur un verre à la main. Peu ont prêté attention à mon arrivée. Certaines femmes sont voilées, dont cette jeune fille qui se faufile parmi les convives en tenant haut un plateau chargé de makroud.

Je n’ai pas vu la grand-mère, que j’imagine dans le lit d’une chambre plus silencieuse. Mais deux hommes s’écartent en me saluant de la tête et me montrent le canapé dans l’angle de la pièce. C’est là qu’elle se repose, sous une couverture damassée. On ne voit que les extrémités de son corps massif, ses pieds colorés au henné, aux ongles carmin, et son visage aux paupières closes. Un petit garçon est penché par-dessus les coussins. Il souffle doucement sur son front pour lui apporter un peu de fraîcheur. Il lève les yeux vers moi.

– Chut... Elle dort...

Sa mère le prend par les épaules.

– Ahmed, va jouer avec tes frères, le docteur a besoin d’examiner grand-maman.

Le calme est un peu revenu dans la pièce, les regards convergent vers le canapé. En quelques secondes, le silence est même total. J’ai peur d’avoir vu juste au premier coup d’œil sur l’état de cette femme dans sa posture de gisante. Accroupi près d’elle, j’ai dégagé son cou de la couverture et cherche sans y croire une trace de pouls carotidien.

– Elle dort profondément, n’est-ce pas ?

C’est une question d’enfant, mais c’est un homme qui la pose. Je n’ai pas le temps de répondre. Ces mots relancent l’effervescence et chacun y va de son commentaire.

– Le bruit ne l’a jamais dérangée pour dormir !

– Elle était fatiguée, c’est vrai qu’elle n’a pas l’habitude de boire de l’alcool !

– Allez, maman, c’est ton anniversaire !

– Attendez, je vais chercher un gant mouillé !

– Mais laissez-le faire !

 

J’arrive trop tard et, malheureusement, il n’y a plus rien à faire, hormis un constat de décès. Si, il faut prévenir les proches, qui n’ont toujours pas l’air de vouloir comprendre. Je les vois, les traits tendus, à l’affût de chacun de mes gestes. La situation serait burlesque si elle n’était dramatique. Comment leur dire que la mamma est décédée depuis vingt bonnes minutes, le jour de son anniversaire, sans interrompre la fête ? Ils attendent qu’elle replie ses jambes et s’assoie sur les coussins avec un bon sourire, avant de reprendre leur verre et la conversation où ils l’avaient laissée.

Impossible de me contenter de délivrer la sentence sans répondre à leur supplique, sans tenter quelque chose ou du moins faire comme si. Je vais jouer mon rôle, celui du docteur.

– Aidez-moi à l’allonger sur le sol !

Des reproches outrés fusent. Elle est bien mieux sur le canapé !

Je commence un massage cardiaque énergique sur le tissu instable qui se creuse sous le poids du corps. Il fait l’effet d’une bourrasque. Le souffle de la malheureuse est résolument éteint, mais la panique s’installe dans la pièce. Qu’est-ce qu’il fait, le docteur ?

 

C’est l’hystérie générale. On se bouscule autour de moi, parents, enfants, petits-enfants, on m’agrippe, on crie, on implore, on court, on tente de m’aider, on claque les joues de la morte pour la réveiller, on lui prend les mains.

Interpellant le quidam le plus proche et le moins agité, je lui demande d’appeler les pompiers.

Je transpire à grosses gouttes au milieu de cette scène de combat et continue malgré tout mon massage inutile. C’est un tournage improvisé avec un second rôle qui simule mal, une vedette inexpressive, tous ces figurants qui en font trop... Je me sens dans un mauvais scénario.

Entrée en scène des pompiers. Six gars bottés en tenue, abasourdis comme moi par la folie ambiante. J’accueille ce renfort avec le plus grand soulagement.

– Messieurs, pouvez-vous faire sortir tout le monde ?

 

La meute est repoussée avec grand mal hors du salon et tente un deuxième assaut derrière les portes battantes, maintenues difficilement par mes alliés.

Le calme revenant enfin, la famille est autorisée à entourer la défunte de ses sanglots.

Ce n’est pas encore aujourd’hui que je ressusciterai les morts, je me contenterai d’essayer de garder en vie les vivants.

3

Électron libre

Généralement, mes road movies sont solitaires. Sans guide, sans copilote, sans GPS. D’Asnières à Bagneux, de Puteaux à Fontenay-aux-Roses, de Courbevoie à Châtillon, de Clichy à Issy, du temps d’avant et d’après les couloirs de bus, les distances parcourues se comptent en centaines de milliers de kilomètres de trajets urbains au chevet de douleurs impatientes. En choisissant la médecine généraliste « dépouillée », celle qui est sans plaque, sans fauteuil, sans blouse blanche, sans salle d’attente, sans planning hebdomadaire, j’ai fait aussi un autre choix, celui du mouvement, de l’espace, du trafic, d’un monde animé et imprévisible. Au hasard des appels, je découvre ou redécouvre une rue, un square, un carrefour embouteillé aux heures de pointe, une cité comme un labyrinthe. Je me trompe, fais demi-tour, reviens sur mes pas, imagine un raccourci, continue à pied. Une journée ne ressemble jamais à l’autre, pas de circuit, pas d’horaire, pas de train-train. Ma voiture, c’est ma respiration. J’aime, en quittant un patient, remonter à bord et claquer la portière. Elle est mon sas de décompression avant d’aller trouver le suivant. Quelques minutes d’information politique en direct ou la guitare de Santana avant la prochaine feuille de soins. Se poser, sûrement pas !

 

Des « gens » m’accueillent, dans une atmosphère toujours différente, la leur. Des petites gens, des moins petites, gens de peu ou grands bourgeois, tous singuliers et d’égal intérêt. Notre relation est brève, notre échange aussi pragmatique que celui qu’ils pourraient avoir avec un dépanneur ou un traiteur venu leur rendre service à domicile. À une différence près, et non des moindres : c’est le corps qui réclame, c’est de lui que nous parlons. La relation est d’emblée totalement humaine.

Le médecin à domicile ne reçoit pas, il est reçu. Il entre dans la vie ordinaire et l’intimité des foyers, examine et soigne dans l’odeur de café, d’huile chaude ou de liquide vaisselle, avec en fond sonore le bruit du lave-linge en mode rinçage puis essorage. Dans cette vie-là, le patient va pieds nus ou en chaussons. Il est chez lui, en confiance.

 

Ce contact simple et direct avec les gens préserve de l’usure. J’aime arriver sans rien connaître de ceux qui m’attendent et repartir en ayant su les réconforter. S’il faut analyser la raison de ma présence là, seul avec ma sacoche, sur leur paillasson, plutôt que dans la chaleur d’un cabinet aseptisé où j’aurais pu régner en maître, il faut chercher sans nul doute de ce côté. Ces vies font un temps partie de la mienne, certaines y restent, gravant des souvenirs.

 

En vacances, je m’ennuie vite. Je suis en manque de ce rapport à l’autre, de ce service rendu de porte à porte, rythmé par les surprises de la vie. J’ai besoin d’y être. Faiblesse ou vocation, l’une ou l’autre, l’une et l’autre, qui sait ?