Guerre d
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Guerre d'Algérie, Guerre d'indépendance

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Description

Cet ouvrage rassemble des récits divers de combattants français et algériens, harkis, pieds-noirs, réfractaires, médecins, infirmières, membres de leur famille, tous mêlés d'une façon ou d'une autre à la guerre. Ce dont ils témoignent, c'est qu'aujourd'hui pour tous ces acteurs, l'heure est venue de parler et d'entendre, de donner et de recevoir, des deux côtés de la Méditerranée. C'est bien le sens de ce livre : faire entendre la multiplicité des voix, contribuer à une mémoire chorale de la guerre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2012
Nombre de lectures 119
EAN13 9782296499423
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Histoire de Vie et Formation
Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Pierre Dominicé (Un. de Genève),
Martine Lani-Bayle (Un.de Nantes), José Gonzalez Monteagudo (Un. De Séville),
Catherine Schmutz-Brun (Un. De Fribourg), André Vidricaire (Un. du Québec à Montréal),
Guy de Villers (Un. de Louvain-la-Neuve).

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s’ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique.

Le volet Formation s’ouvre aux chercheurs sur la formation s’inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l’inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie , plus narratif, reflète l’expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.
Dernières parutions
Volet : Histoire de vie
Anne MONEYRON, Temps de vie et transhumance. Carnets de voyage d’une Amazone 2004-2011 , 2012.

Maurice MAURIN, Vivre la fraternité au cœur du monde , 2012.

Jacqueline DEWERDT-OGIL, Pas tout facile la vie , 2012.

PETIT C., BOSSHARDT M., Itinéraire d’une bibliothécaire , 2012.

Christine FENAUX, Sage-femme : du corps au cœur , 2011.

LAURE A., L’esprit de combat. Lutte contre l’hépatite C , 2011.

M. CAMEY, Chirurgien de l’impossible. 54 ans à l’Association française d’urologie,
2011.

Jean FERREUX, Prise de ris[que]. Pamphlet autobiographique , 2011.

Julie DOLLÉ, Vaincue, parfois… Résignée, jamais ! , 2011.

Jacques SERIZEL, Armelle ROUDAIRE, André de Peretti : rencontres et compagnonnages franco-marocains. Entretien avec Gaston Pineau, 2011.

Yves NIGER, La roue du hamster , 2010.
Titre
Association des 4ACG
(anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre)




Guerre d’Algérie,
Guerre d’indépendance

Paroles d’humanité



Préfaces de Raphaëlle Branche et d’Ouanassa Siari Tengour
Copyright

Maquette et mise en page : Solange Bidault

Illustrations de couverture :
Stanislas Hutin, Départ en opération (photographie du haut)
Paul Templier, Suspects (photographie du bas)


© L’Harmattan, 2013
, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-296-97768-6
Les fondateurs
NOUS SOMMES QUATRE ANCIENS APPELÉS de la génération envoyée en Algérie pour, officiellement, « le maintien de l’ordre », en réalité pour mener une guerre coloniale. À cette époque, nous n’avons pas eu le courage de crier notre désaccord au monde.
Depuis 2004, bien que percevant de modestes retraites d’agriculteurs, nous refusons pour nous-mêmes notre pension dite du « combattant » et la reversons à des populations qui souffrent de la guerre ou à des organismes qui œuvrent pour la paix.
Dans cet esprit, nous avons créé l’association Anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4ACG) qui travaille à la réalisation de nos objectifs et à la défense de nos valeurs :
• Répartir les pensions et cotisations de ses adhérents vers les organismes choisis ;
• Travailler, avec les Algériens qui partagent nos valeurs, au rapprochement de nos deux peuples ;
• Éveiller la vigilance des jeunes par un travail de mémoire et de transmission du vécu des appelés en Algérie ;
• S’opposer à ce qui peut porter atteinte à la dignité et aux droits de l’homme.

En tant qu’anciens appelés, nous avons le devoir de dénoncer la folie de cette guerre et de tous les conflits. À vingt ans, nous n’avons pas su ou pu réagir. Aujourd’hui, nous n’aurions aucune excuse de nous taire.
Nous, les quatre fondateurs, voulons rendre un chaleureux hommage à M me Simone de Bollardière. Dès la première Assemblée générale de l’association, elle était présente pour nous encourager et nous réconforter.
Nous lui avons proposé d’être notre présidente d’honneur. Elle a accepté avec son enthousiasme habituel. Dans le sillage de son mari, elle continue à nous faire partager ses valeurs de paix et de solidarité.

Ce livre, qui donne la parole à ceux qui ont vécu le drame algérien, se veut une réponse aux préoccupations qui étaient les nôtres lors de la création de l’association.

Les membres fondateurs :

MICHEL DELSAUX, RÉMI SERRES, GEORGES TREILHOU, ARMAND VERNHETTES
Le comité de rédaction
LE COMITÉ DE RÉDACTION qui a rassemblé et présenté ces témoignages n’a été ni une boîte aux lettres ni un secrétariat administratif, mais une équipe d’hommes impliqués et motivés. Appelés par Jean-Claude Doussin, au nom de la 4 ACG sur la base de la proximité régionale, nous nous sommes retrouvés une dizaine de fois à Nantes, découvrant avec le plus grand intérêt avant chaque rencontre les nouveaux témoignages qui nous étaient parvenus.
Ce sont bien sûr d’abord d’anciens appelés ou rappelés en Algérie de 1954 à 1962 qui ont ainsi pris la plume, souvent pour la première fois depuis cinquante ans et plus. Et puis, grâce à tout un réseau de liens qui se sont tissés par les uns et les autres, d’autres témoins, acteurs, victimes, ont pris la parole pour raconter ou évoquer les bouleversements et les drames que cette guerre a provoqués dans leur vie et celle de leur famille.
Nous avons été touchés par les récits que nous recevions. Ils étaient la parole d’êtres humains. Peu importe le côté où ils combattaient et le camp qu’ils avaient choisi – ou pas choisi du tout d’ailleurs –, peu importe leur statut dans leur monde respectif. Des êtres de chair et de sang qui avaient, chevillés au corps, leurs sentiments, leurs convictions, l’amour pour leur fiancée, l’admiration pour leur grand-père, des idéaux forts reçus de leur éducation, des choix de non-violence et de respect de l’autre, des réflexes d’hospitalité issus de leur enfance, leur admiration pour des paysages…
Et la nécessité s’est imposée à nous peu à peu, non seulement de rassembler mais aussi de rapprocher, de croiser et presque de faire dialoguer des témoins si diversement situés et affrontés il y a cinquante ans. Et la conscience a grandi en nous que nous faisions ainsi œuvre vraiment originale et peut-être novatrice et féconde, qui pourrait permettre aux adversaires d’hier de se connaître, de se respecter et, pourquoi pas, de fraterniser ? Lorsque l’on commence à s’écouter, à se parler, à désirer se rencontrer, ce n’est pas seulement de notre silence que nous sortons, mais de l’incapacité de dialoguer.
Nous pensions avoir terminé notre travail lorsque les contraintes de l’édition nous ont obligés à réduire les plus de 450 pages que nous avions retenues, pour en faire un livre qui ne dépasse pas quelque 300 pages. C’est dans la douleur qu’il nous a fallu faire des choix impossibles. Une vingtaine de témoignages ont dû être mis de côté, en veillant à équilibrer les chapitres. C’est pourquoi nous devons donner une suite à notre travail, continuer à parler et à nous parler. Cet ouvrage aura une suite, d’autant qu’il donnera certainement envie à de nouveaux témoins de prendre la plume pour d’autres publications, d’autres témoignages, d’autres réflexions.
Il nous faut poursuivre.

GILLES CHAMPAIN, PIERRE DAUMAS, JEAN-CLAUDE DOUSSIN, ROGER GUIONNET, XAVIER JACQUEY, ÉMILE LETERTRE, JEAN-YVES MAHÉ, JEAN MIOSSEC, PAUL TEMPLIER.

Merci à Anne, Michèle, Michelle, Monique, André, Daniel et Gaston pour leur collaboration

Pour nous joindre, voir notre site www.4acg.org
Ce livre, ce recueil de vos souvenirs…
QUAND VOUS ÊTES REVENUS de cette guerre, jeunes appelés de 20 ans, vous ne pouviez pas les partager, ces souvenirs. Vous étiez meurtris. Vous aviez tellement changé… Vos fiancées, vos femmes, vos familles ne vous reconnaissaient plus. Vous étiez tristes, renfermés. Beaucoup d’entre vous se reprochaient de ne pas avoir pu protester, de ne pas avoir osé « dire non ».
Vous aviez été mis, sans préparation, en situation de guerre. Dans ce véritable « chaudron maléfique »… Que pouviez-vous faire ?
Vous avez été les victimes d’un gouvernement sans courage et sans perspectives.
Mon mari, le général Jacques de Bollardière, lorsqu’il s’est élevé en 1957 contre la torture et contre la violence faites aux populations algériennes, lui, avait 50 ans. C’était un homme mûr. Ce n’était pas un sur-homme, mais il respectait certaines règles morales, dont celle-ci : « Tout être humain a droit au respect. »
Pour lui, la torture était moralement inacceptable. En termes d’efficacité, il savait qu’elle était contre-productive. Dans le maquis des Ardennes, en avril 1944, n’avait-il pas chanté : « Ami, si tu tombes, un autre ami sort de l’ombre à ta place » ?
Chers amis de la 4ACG… Pourquoi je vous aime tant ?
D’abord, parce que, chaque année, vous reversez vos retraites du combattant pour des actions de solidarité. Mais, surtout, parce que vous avez su transformer votre douleur, votre mal-être en actions positives.
Vous tendez la main à vos anciens « ennemis ». Vous êtes tournés vers l’avenir.
Merci !

SIMONE DE BOLLARDIÈRE
Préfaces
Préface de Raphaëlle Branche
QUELQUE PART EN ALGÉRIE, un soldat participe à la fouille d’un village. Il entend les cris d’une femme ; il sait que des hommes de sa section sont en train de commettre un viol. Abattu, il s’assied sur un banc à côté d’un vieil homme. La jeune femme jaillit soudain, éperdue. Elle cherche protection et réconfort dans les bras du vieil homme… qui la repousse. Elle s’écroule à ses pieds, humiliée et bouleversée. Le jeune soldat, armé, à côté, ressent sans doute les mêmes sentiments d’humiliation et de bouleversement face à cette femme qu’il ne peut aider, lui qui appartient à l’armée de ses violeurs. Cinquante ans plus tard, ce n’est plus le jeune homme qui raconte, mais l’homme mûr. Il revient sur cet épisode de son passage en Algérie et décide de le décrire simplement aux lecteurs de bonne volonté qui auront ouvert ce livre. La fureur des sentiments n’a d’égale que la violence gratuite et impunie, mais elle fut toute contenue à l’époque. Aujourd’hui, elle devient constat d’une impuissance et reconnaissance d’une responsabilité.
Bien des textes écrits ici par d’anciens soldats français en Algérie partagent les sentiments exprimés dans cette histoire : elle est une parmi beaucoup d’autres. Toutes ne parlent pas de violence gratuite ou d’impuissance, mais toutes parlent d’une guerre dont les buts ne furent pas partagés par tous ceux qui la firent, une guerre aux contours flous autorisant de nombreuses, trop nombreuses, illégalités commises en toute impunité.
Les anciens combattants français qui ont choisi de les raconter semblent moins s’y définir comme des anciens combattants que comme des humanistes. La fraternité à laquelle ils aspirent n’est pas celle des armes mais celle des hommes. Tous ne partageaient pas les mêmes idées alors, tous ne les partagent pas aujourd’hui. Ils se rejoignent cependant dans un désir de témoigner et de dire vrai, en interrogeant la guerre telle qu’elle se fit, au plus près des populations algériennes, quand toute action de l’armée française avait inexorablement et inextricablement une portée politique quant à l’avenir de l’Algérie.
Ces humanistes-là peuvent dépasser les divisions d’alors quand un mouvement politique déterminé se dressa contre l’une des plus grandes puissances coloniales de l’après-guerre. De ce FLN, rapidement unique acteur du jeu politico-militaire en Algérie, les soldats français savaient peu de chose. On leur avait au mieux décrit la situation économique et sociale du pays comme inscrite dans un élan de modernisation soutenu par la France. On leur avait présenté le FLN, les « rebelles », comme des fauteurs de troubles, des terroristes, des opposants arriérés à ces progrès évidents. Comment dès lors comprendre que les populations indigènes d’Algérie puissent soutenir le FLN ? Une telle présentation rendait la chose tout simplement impensable : si la population civile abritait les maquisards de l’ALN, cotisait au FLN, ce ne pouvait être que sous la contrainte d’une organisation totalitaire et sanguinaire. Les messages de l’action psychologique française étaient sans nuance sur ce point. La ligne de fracture était évidente et elle séparait le FLN de la population. La réalité était tout autre et, si la contrainte et la violence ne furent pas absentes des méthodes du FLN envers les civils algériens, il y eut bien affirmation d’un sentiment national algérien pendant la guerre, et ce sentiment soutenait le projet indépendantiste de multiples manières.
À l’occasion de voyages en Algérie, sur les traces de cette première rencontre – souvent manquée, du fait de la guerre –, certains des auteurs ici réunis sont allés discuter avec ce peuple algérien qui s’était parfois incarné en quelques visages, parfois était resté plus anonyme. Ces récits témoignent de l’émotion partagée et de l’hospitalité si généreuse des Algériens.
Parmi ces Français qui ont franchi de nouveau la Méditerranée, il y a aussi d’anciens habitants d’Algérie, ceux qu’on appelle les pieds-noirs. Eux aussi sont présents dans ce recueil. Ils mêlent leur voix singulière (qu’ils veulent différente des cris de haine associés parfois trop rapidement à une communauté pied-noir vue comme homogène) aux autres voix, masculines mais aussi féminines, de ce livre. On y entend notamment les voix des harkis et des enfants de harkis mais, serait-on tenté de dire, surtout, celles d’anciens combattants du FLN/ALN : ennemis d’hier, opposés par le contexte de la guerre, ils parlent ici, ensemble, réunis au sein de mêmes chapitres. Car c’est bien le sens de ce projet : faire entendre la multiplicité des voix, contribuer à une mémoire chorale de la guerre. Les voix algériennes sont mêlées aux voix françaises, et là n’était pas la moindre des gageures. C’est assurément une de ses forces et dans cette voie que le livre donne envie de continuer à aller : en écoutant, en recueillant, en sollicitant ceux et celles qui voudront raconter, où qu’ils/elles soient. Ce dont témoignent ces récits, c’est qu’aujourd’hui, pour tous ces auteurs, tous ces acteurs, l’heure est venue de parler. De nombreux textes évoquent en effet le temps nécessaire pour dire. Il faudrait aussi parler du temps nécessaire pour entendre. Dans cette relation qu’est toujours une transmission, les deux parties doivent être synchrones : prêtes à donner, prêtes à recevoir. Or, à leur retour en France, ceux qui avaient connu la guerre en Algérie, comme civils ou comme militaires, eurent bien souvent le sentiment d’être perdus, déboussolés. N’avaient-ils pas envie de parler ? Pas envie de raconter ? Les choses ne sont pas si simples, et il faudrait travailler encore sur les différents contextes qui ont accompagné ces retours en France, de 1957 à 1962. Toujours est-il qu’aujourd’hui le désir est là et il est tourné vers les deux pays.
Récits d’une guerre passée, ce livre est une source d’inspiration et de réflexion pour le présent et fondamentalement une œuvre de paix et d’avenir.

RAPHAËLLE BRANCHE
Maîtresse de conférences en histoire contemporaine Université Paris-1-Panthéon-Sorbonne
Préface de Ouanassa Siari Tengour
DES HOMMES ET DES FEMMES, des Français et des Algériens racontent la guerre d’indépendance. Ce n’est pas un face-à-face qui réunit les anciens appelés ou rappelés de l’armée française aux maquisards de l’ALN-FLN, mais une mise en commun de témoignages, de souvenirs, le partage d’une expérience dont on ne dira jamais assez la douleur pour ceux qui l’ont vécue, qui l’ont subie, qui en ont été les acteurs volontaires ou non. À ces voix de combattants restées muettes pendant un demi-siècle s’ajoutent celles de nombreux anonymes opposés à la guerre, de pieds-noirs, de harkis qui ont tenu à s’exprimer loin des feux de la rampe ordinaires, sans haine ni ressentiment. On peut bien évidemment regretter le peu de témoignages algériens dans cet ouvrage. L’explication donnée, à savoir le monopole du pouvoir algérien sur l’écriture de « l’histoire de cette période controversée », est aujourd’hui dépassée. Il est vrai qu’au lendemain de l’indépendance la construction de la mémoire collective s’est accommodée essentiellement de représentations mythiques occultant les réalités historiques et leur complexité. Il existe aujourd’hui une nouvelle génération plus libre par rapport à ce passé, consciente des enjeux de mémoire et de leur symbolique et qui interpelle régulièrement « les anciens moudjahiddines ». Ce désir de mémoire exprimé souvent maladroitement dans le cadre du mouvement associatif n’a pas laissé insensibles ceux qui ont fait « la révolution ». C’est en partie dans ce sens que le monde éditorial algérien enregistre depuis la fin des années 1980 de très nombreux témoignages 1 . Enfin, les traumatismes de la guerre demeurent vivaces pour beaucoup et entretiennent le malaise. Dans ces conditions, provoquer la prise de parole n’est pas évident dès la première rencontre. Enfin, un écueil, et pas des moindres, entrave l’exercice d’écriture, la plupart des anciens combattants algériens étant illettrés.

La date du 19 mars 1962 est la fête de la victoire en Algérie mais elle ne parvient pas à effacer les profondes blessures morales et physiques tant « la nuit coloniale 2 » a été dure à vivre. Le processus de l’oubli semble s’imposer comme une thérapie provisoire laissant du coup le champ libre aux interprétations officielles de l’histoire.
En lisant ces récits, ce qui frappe le plus, au-delà de la gravité des circonstances, de l’intense charge émotionnelle qui s’en dégage, c’est la description avec des mots d’une grande simplicité de la situation coloniale et de ses injustices vécues et subies par les uns, ressenties jusqu’à en avoir honte par des hommes attentifs et sensibles à la souffrance, à la misère et aux discriminations légalisées. Ce sont les horreurs de la guerre et ses multiples brutalités inscrites dans les corps des hommes et des femmes qui sont rappelées. Sans aucune forme de procès, la détermination des Algériens à combattre le colonialisme, l’esprit de résistance n’ont pas été niés mais compris et partagés par un grand nombre de bonnes volontés animées d’un élan de solidarité humaine. La découverte sur le terrain de réalités insoupçonnées dont personne ne les avait entretenues a interpellé leur conscience.
Mais, au-delà de la guerre qui fut si longue et si pénible, des témoignages scrutent le passé, évoquent des tensions qui correspondent à quelque chose de plus grave, de plus profond qui remonte au siècle des équivoques où la violence de la conquête coloniale se conjuguait avec les profonds bouleversements qu’elle a engendrés au sein de la société algérienne et dont le plus spectaculaire se traduisit par l’accaparement des terres. C’est dire tout l’intérêt de dépasser le passé tumultueux immédiat car il est temps de « s’interroger un peu plus sur ce qui se passait là-bas [en Algérie] avant les événements », comme le souligne Pierre Sellier.
Ces souvenirs éclatés introduisent des nuances, rapportent des émotions, rendent compte un peu de l’épaisseur de cette histoire confisquée et de ses contradictions qu’une tendance obéissant − ici à des réflexes nostalgiques, là à un nationalisme étroit − voudrait confiner à l’évocation de quelques questions sélectives et fragmentaires. L’amnésie et la surenchère ainsi entretenues concourent à accorder la préférence à la « mémoire du ressentiment 3 » et au refoulement au détriment de la connaissance de la réalité historique dans sa totalité.

Sans prétention, ces écrits émanant de protagonistes impliqués hier dans « une guerre sans nom » représentent une alternative nécessaire à la transmission du passé et ouvrent la voie aux analyses distanciées des historiens à qui incombe la tâche de lui rendre son intelligibilité.

OUANASSA SIARI TENGOUR
Historienne, chercheure au CRASC
Antenne université de Constantine


1 Cf. la contribution de Fouad Soufi et Ouanassa Siari Tengour, « Les Algériens écrivent enfin la guerre », INSANIYAT, n° 25-26, juillet 2004, pp. 267-283.
2 Ferhat Abbas, Guerre et révolution en Algérie. La nuit coloniale, Paris, Julliard, 1962.
3 Expression utilisée par Henry Rousso, Vichy, l’événement, la mémoire, l’histoire, Paris, Gallimard, 2001.
Quelques dates pour comprendre l’histoire commune de l’Algérie et de la France
1830 : L’armée française débarque en Algérie, c’est le début de la conquête. Les colons français confisquent peu à peu les terres des indigènes.

1940 : Défaite française. Les pieds-noirs se reconnaissent dans le pétainisme qui devient leur idéologie dominante. Confiscation des biens des juifs.

1942 : Débarquement américain. Défaite des troupes françaises. Les Algériens constatent la modernité américaine et pensent que le moment est venu de réagir. Le Parti populaire algérien (PPA) parle d’indépendance.

1943 : Arrivée du général de Gaulle qui rétablit peu à peu l’ordre républicain et crée une armée puissante ; participation massive des pieds-noirs : prise de Bizerte, victoire de Bir-Hakeim.

Avril 1945 : Messali Hadj, fondateur du PPA, est exilé ; les principaux dirigeants du parti sont arrêtés comme « dangereux séparatistes ».

8 mai 1945 : Jour de la victoire des Alliés sur le nazisme. La fête tourne au drame à Sétif après le déploiement d’un drapeau algérien dans le défilé. La police tire. Les Algériens croient au traquenard. C’est un massacre dans le quartier français. La répression est terrible et dure deux mois. Des milliers de victimes. C’est la disparition de tout espoir de réconciliation entre les deux communautés. C’est le vrai début de la guerre d’Algérie (ces événements seront cachés en France).

1948 : Élections truquées. Le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), remplaçant du PPA, voit 32 candidats sur 49 arrêtés à la veille du premier tour. Le gouverneur général organise le bourrage des urnes. Apparition de méthodes policières violentes, voire de la torture, contre les nationalistes algériens. La seule solution pour les Algériens, c’est le séparatisme.

1950 : Création du FLN (Front de libération nationale).

1 er novembre 1954 : Déclenchement de la lutte armée. Vague d’attentats dans toute l’Algérie. L’armée française se trouve maintenant face au FLN et à sa branche armée l’ALN (Armée de libération nationale).

Février 1955 : Le président du Conseil, Pierre Mendès-France, qui défendait une négociation, est renversé par la droite, les centristes et le PCF, puis remplacé par Edgar Faure. Il n’y a plus de solution politique possible au conflit. Création des premiers camps d’internement pour les rebelles. Envoi des appelés et maintien des classes. Rappel des réservistes.

Août 1955 : À Philippeville, des milliers de fellahs massacrent les Européens. Terrible répression et développement des maquis.

1956 : Guy Mollet, président du Conseil, fait voter des « pouvoirs spéciaux » par le parlement français. Multiplication des attentats.

Janvier 1957-septembre 1957 : Le général Massu est chargé du maintien de l’ordre avec des pouvoirs « discrétionnaires ». C’est la bataille d’Alger.

Mars 1957 : Le général Jacques de Bollardière demande à être relevé de son commandement en Algérie, en désaccord avec les « méthodes utilisées » contraires aux valeurs morales faisant la valeur de notre civilisation et de l’armée. Il est sanctionné de soixante jours de forteresse.

Mai 1958 : Manifestations à Alger ; prise du Gouvernement général. Le général Salan prend en main les destinées de « l’Algérie française ».

1 er juin 1958 : Charles de Gaulle devient président du Conseil.

4 juin 1958 : De Gaulle à Alger : « Je vous ai compris… »

28 septembre 1958 : Vote de la nouvelle Constitution de la V e République.

Janvier 1960 : Des barricades sont dressées à Alger par les activistes pieds-noirs qui ne supportent pas l’idée d’indépendance algérienne.

19 décembre 1960 : L’ONU reconnaît le droit de l’Algérie à l’indépendance.
Avril 1961 : Putsch des généraux à Alger.
17 octobre 1961 : La police française réprime et tue des dizaines d’Algériens à Paris.
Mars 1962 : Accords d’Évian sur le principe de l’indépendance.
L’OAS (Organisation de l’armée secrète) entre en action, faisant de nombreuses victimes civiles.
1 er juillet 1962 : L’Algérie vote son indépendance. C’est la fin de la colonisation.
La guerre, pourquoi ?
Combattant FLN, prisonnier de guerre
Mohamed Khaznadji raconte comment il est devenu militant FLN, puis il décrit ses conditions de vie de combattant et de prisonnier de guerre.

JE SUIS ORIGINAIRE DE SÉTIF, en Petite Kabylie. À l’époque de la guerre, c’était la 3 e wilaya, une région montagneuse, très difficile d’accès. C’est là que j’ai commencé ma vie de militant. Mon père était commerçant, ma mère femme au foyer, bien sûr. Nous étions cinq enfants. En 1954, j’avais 14-15 ans. À l’époque, je ne comprenais pas beaucoup la politique, mais je réfléchissais tout de même. Parce qu’on vivait la pression du « colonisateur ». On vivait l’injustice. Il y avait en face des gens qui avaient tous les droits, contrairement à nous. Même sur les papiers, on distinguait les Européens et la population locale. Ce qu’on appelait, à l’époque, le premier et le deuxième collège. On mettait sur la carte d’identité « Français de souche » ou « Franco-musulman ». On vivait séparément ; il y avait une certaine ségrégation raciale.
Mais j’étais confiant, parce que je pensais que la situation changerait, et cela à partir de mon jeune âge. Prenons l’exemple de l’école. On n’avait pas le droit d’aller à l’école : comme enfants, on constatait déjà une différence terrible ! Si, par hasard, on donnait la chance à un petit Algérien d’arriver jusqu’au certificat d’études, ça s’arrêtait là. Cela donne à réfléchir. Le travail. Le logement. La misère. Tout ça, on l’a vécu. Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, le monde avait changé ! Il y avait des mouvements politiques un peu partout. On avait entendu parler des Tunisiens, des Marocains. Le terrain était prêt.
Passer à l’action
En 1953-1954, on a commencé à penser à l’action armée. Il y avait deux partis politiques : le MNA (Mouvement nationaliste algérien) et le PPA (Parti du peuple algérien). La politique n’avait rien donné. Alors on s’est dit : il faut passer à l’action, sans ça on n’obtiendra rien. Le seul moyen de changer quelque chose, c’est de prendre les armes. Le FLN (Front de libération nationale) a essayé de préparer le mouvement armé. Mais il y avait Messali Hadj − il faut le reconnaître −, le premier chef des nationalistes algériens. Il avait commencé à militer depuis les années 1920. Mais, en 1954, il se considérait comme le seul chef : il ne fallait rien faire sans son accord. Or, à l’époque, il disait : « Ce n’est pas le moment de déclencher le mouvement armé, il faut attendre. Et puis c’est moi qui décide ! » En fin de compte, il y a eu une coupure entre les centralistes et le PPA. Les gens qui étaient restés fidèles à Messali Hadj étaient contre la guerre, contre le FLN. Le FLN n’était pas un parti politique, mais le Front de libération nationale. La porte était ouverte à tout le monde. Vous laissez de côté vos opinions, l’essentiel, c’est de prendre les armes. En 1955-1956, il y a eu une guerre interne entre le FLN et les messalistes et beaucoup de morts. Bien sûr, à la fin, la population était engagée à 99,9 % derrière le FLN, mais c’est tout de même dommage, parce que Messali Hadj était le père du nationalisme.
Dans ma famille, j’avais un oncle qui était fonctionnaire de l’administration française ; donc il était très politisé. On discutait souvent de la politique en famille, avec les camarades, surtout à partir de 1954 : ça commençait à bouger. Et puis on parlait des arrestations, des tortures. On entendait parler des grands hommes qui avaient déclenché cette guerre. Et tout le monde à l’époque pensait y participer de près ou de loin. Déjà, moi, à l’âge de 14 ans, je me disais : « Pourquoi n’ai-je pas le droit de vivre comme celui d’à côté ? Pour vivre comme lui, qu’est-ce qu’il faut faire ? » On n’allait pas rester dans le trou où on était. Il fallait faire quelque chose pour changer. On était baigné là-dedans dès le tout jeune âge.
À l’école, on rencontrait peu d’Européens ; ils étaient dans les écoles des beaux quartiers, des quartiers résidentiels. Mais il y en avait quelques-uns, des pauvres comme nous. Parfois on discutait avec eux de ce problème : ils étaient aussi malheureux que nous. Même s’ils avaient d’autres droits que nous, on discutait librement avec eux ; c’étaient des camarades, on jouait ensemble, on faisait des bêtises ensemble. On s’entendait bien. Le problème de différence de race − je n’aime pas utiliser ce mot −, ou de couleur, on n’en tenait pas compte du tout. Mais c’était une minorité. Et, malheureusement, les choses ont évolué… autrement. On s’est séparés malgré nous. Chacun s’est retrouvé dans son camp.
Premiers événements
En 1954-1955 − j’étais à Courvoisier, interne dans une école −, c’était le début de la guerre. Parfois, il y avait des ramassages, des « rafles », comme on disait à l’époque. La police, la gendarmerie et l’armée ramassaient tout le monde. Le premier événement, c’était avec un camarade. On était en centre-ville et on est tombés en plein dans une rafle. Ils nous ont ramassés et tabassés. On a passé la nuit assis dans un stade. On n’a pas compris comment ils pouvaient faire des rafles comme ça. À la limite, ils auraient pu faire des enquêtes sur tel ou tel. Mais nous ! Ils ont ramassé tout le monde comme ça, et on a passé toute la nuit dans le stade, je crois d’ailleurs qu’il faisait froid. C’est à partir de là qu’on s’est dit : « Oh ! Il faut réagir, on ne va pas rester les bras croisés. »
Le deuxième événement, c’était à Sétif avec un de mes voisins. On jouait ensemble. C’est une histoire banale, mais qui a une signification très intéressante. J’étais allé acheter un pain. Mon ami plaisantait avec moi ; il m’a arraché le pain et il s’est sauvé. Alors, moi, j’ai couru derrière. À la fin, il a jeté le pain par terre : « Ah, là, lui ai-je dit, je ne vais pas le ramasser, on ne peut plus le consommer, tu vas me le payer ! » Il s’est moqué de moi. Et − c’est horrible ! − il m’a traité de sale Arabe. Alors je l’ai traité de sale juif. Ça ne lui a pas plu. Il est allé au commissariat, il est revenu avec un policier, et le policier m’a embarqué. Il m’a amené à un inspecteur qui m’a dit :
« Qu’est-ce que vous avez fait à ce juif ? » Je lui ai dit : « Je ne lui ai rien fait, c’est un voisin, on s’est chamaillés, voilà ! » Il m’a dit : « Vous l’avez traité de sale juif. » Je lui ai dit : « Parce que lui d’abord m’a traité de sale Arabe. » Alors lui m’a dit : « Sale morveux, lui, il peut te dire ça, mais pas toi. Si tu recommences, je te coffre. Dégage d’ici. » Et il m’a donné un coup de pied.
Le lendemain − il y avait une sorte de couvre-feu − nous, les Arabes on ne pouvait pas sortir à partir de 10 heures du soir, les Européens, eux, ils avaient le droit de sortir. Alors, moi et un camarade, on s’est trouvés dehors. Deux flics nous ont arrêtés. Ils nous ont demandé nos papiers. Mon copain, c’était un boxeur, m’a dit : « Écoute, prépare-toi à te sauver, tu te diriges vers l’endroit où il n’y a pas de lumière et tu cours. » Il me parlait en arabe. Il fait semblant de donner ses papiers au flic, mais il lui donne un coup de poing et le fait tomber par terre. Il me dit : « Cours ! » On s’est sauvés, on a échappé. Ma première action, c’est celle-là. Enfin, ce n’était pas moi, j’y ai assisté.
Premières actions
À partir de là, on a commencé avec les copains. J’étais jeune mais j’ai milité avec eux. Des fois, je transportais des messages ou des colis. Je ne savais même pas ce qu’il y avait dedans. J’ai commencé comme ça, c’étaient les années 1955, 1956. À l’âge de 15 ans. Je faisais ce qu’on me demandait.
La prise de contact avec les gens qui me demandaient ne s’est pas faite facilement, parce qu’il y avait une certaine méfiance. La plupart du temps, ce sont des responsables qu’on ne connaît pas. On ne sait ni le nom ni l’adresse. On travaille dans un anonymat total. Il y a toujours un intermédiaire. On est chargé d’une mission sans savoir avec qui on doit travailler. On ne sait jamais, on peut tomber sur un mouchard et, parfois, avec la torture, on peut tout de même donner le nom de ses camarades.
Pour moi, la prise de contact s’est faite par l’intermédiaire d’un voisin. En parlant, comme ça, il m’a dit : « Moi, je suis là-dedans. On y va. » Il était âgé, c’était quelqu’un de marié, père de famille. Je ne l’ai jamais dit à mes parents. Ils ne savaient pas. Parfois, au début, je disparaissais. Peut-être mon père se doutait-il un petit peu, mais jamais il ne posait de questions. Des fois, je ne rentrais pas la nuit et il ne savait pas où j’étais. À mon âge quand même ! Mais bon. C’est comme ça. Mes frères et sœurs étaient plus jeunes, je ne sais pas s’ils s’intéressaient à cela.
J’étais un simple gamin qui parlait avec tout le monde : j’ai eu ainsi des contacts avec des jeunes militaires français. En arrivant, ils ne pensaient pas trouver le pays dans un état aussi lamentable. On leur avait fait croire qu’il y avait un ennemi à combattre de l’autre côté. Mais ils disaient : « C’est quoi, ça ? » On ramassait des centaines de personnes, c’étaient des rafles !
Je commence par une petite histoire tout à fait au début, ma première action directe. Ce personnage qui m’a engagé m’a amené au nord de la ville, dans un village où j’ai passé deux nuits chez quelqu’un que je ne connaissais pas. Alors ce bonhomme m’a dit : « Si on vous pose la question d’où vous venez, vous direz : j’étais chez mon grand-père. » Et il m’a dit son nom. J’ai dit : OK. Alors, le troisième jour, on m’a accompagné avec quelque chose dans un sac à proximité de l’entrée de la ville − dans la ville, on ne peut pas rentrer sans être fouillé ; donc, ce n’était pas évident de rentrer avec quelque chose −, je ne savais pas ce qu’il y avait dans ce sac, je l’ai su après. Il y avait du courrier, un pistolet et deux grenades anglaises. C’était le jour du marché. À l’entrée de la ville, on a trouvé un âne avec des couffins ; on a caché le sac dedans ; ils m’ont fait monter sur l’âne et ils m’ont dit : « Vous allez rentrer dans la ville, vous allez traverser le barrage de police. » Eh bien, je suis monté sur l’âne, je suis arrivé au é barrage. Les soldats m’ont dit : « Où étiez-vous ? − Chez mon grand-père.
− Et qu’est-ce que vous transportez là ? − Des bricoles, regardez ! » Il y avait un des militaires qui taquinait l’âne. J’ai réussi ma mission sans encombre ; et après, seulement j’ai su qu’il y avait des armes.
J’ai continué comme ça. Quelque temps après, je venais encore chez mon bonhomme, mais il y avait un ratissage. On avait creusé une cachette dans un puits, au ras de l’eau ; alors je suis descendu avec une corde et je suis rentré dans le trou ; j’y ai passé deux jours et demi. Ce jour-là, je devais aller plus loin pour quelque chose − on ne savait jamais avant ce que c’était −, je devais traverser la montagne et peut-être ramener quelque chose. Mais, malheureusement, j’avais dû me cacher, et le troisième jour je devais rentrer. Le fils de cet homme a été tué quelques mois après.
Une bombe à poser
Une autre anecdote. L’alcool à l’époque était interdit aux musulmans. Dans ma famille, on ne buvait pas. Mais voilà comment on m’a autorisé à boire quand même. C’était l’« Organisation ». Et pourquoi ? Parce que je devais rentrer dans les bars fréquentés par la police. Alors je rentre dans un café fréquenté par les grosses têtes, particulièrement des flics. On m’a chargé de voir si on peut le faire sauter. J’avais une mission, il fallait l’accomplir ; on n’avait pas le droit de dire non quand on était engagé. C’était en hiver, au mois de décembre 1958. Je me rappelle, j’avais un manteau blanc. J’étais très bien habillé, on me prenait pour un pied-noir français. Je rentre donc dans le café et je commande une Pils. On me sert la bière, et je m’installe là tranquillement, j’allume une cigarette. C’était juste pour trouver un moyen de déposer une bombe. On m’avait dit : « Éventuellement, tu vas voir au niveau des toilettes. » Pour déposer une bombe, il fallait qu’on sorte de l’autre côté, qu’on ne revienne pas dans la salle. J’y vais, mais la porte était fermée, bloquée, et même grillagée (pour éviter qu’on jette des grenades à travers la vitre). Si tu déposes une bombe, tu n’as aucune possibilité de sortir, il faut revenir dans la salle et là tu te fais pincer. Moi, j’avais une grenade dans ma poche. J’avais une peur bleue, j’ai fait mine de rien : j’avais peur qu’on découvre que j’avais une arme sur moi. J’ai tout de même pris ma bière tranquillement, j’ai fumé une cigarette, puis je suis parti et je leur ai dit : « Écoutez, ne tentez pas le diable !
À moins qu’il y ait un kamikaze, vous ne pouvez pas poser la bombe et sortir. » Et puis le café était surveillé avec des bergers allemands !

Après, j’ai continué à fréquenter les bars, les salles de cinéma. Je m’habillais bien, je prenais ma bière. L’alcool était interdit pour les autres mais pas pour moi !
Au maquis
Quand j’ai eu 18 ans, c’était en 1958, je suis parti au maquis. Premièrement, j’étais arrivé à l’âge où je devais répondre au service militaire et, à l’époque, on rejoignait alors le maquis automatiquement. Et puis, quand on a fait ce que je faisais pendant des années, il arrive un moment où on risque trop de se faire repérer, il faut rejoindre le maquis.
Bien sûr, je n’ai rien dit à ma famille. Je ne leur ai pas dit au revoir. Je suis parti avec quelqu’un, on a fait peut-être 90, 100 kilomètres en voiture, et le reste on l’a fait à pied. Et je suis arrivé à l’endroit où je devais être. C’était une région que je ne connaissais pas, un village dont je ne me rappelle même pas le nom. C’était en zone interdite. Il fallait attendre la nuit. Un groupe est passé et je suis parti avec eux. On était peut-être une quinzaine. Il y avait pas mal de jeunes, il y avait des gens âgés aussi, la quarantaine. On était de toutes les régions. Là, on a été en camouflage. On passait des nuits dans des grottes.
Et puis est arrivé 1959 ; la guerre est devenue très difficile. C’était l’époque Challe, c’était affreux. On vivait cachés dans la montagne en Petite Kabylie. On a eu des pertes énormes. À l’époque, l’essentiel, c’était de sauver sa peau. Le napalm, les chars, l’infanterie ; ils tiraient, ils tuaient. Une anecdote : j’étais dans une région que je ne connaissais pas. On m’a confié à quelqu’un pour me protéger, pour m’amener loin. Ça tirait. Le pauvre bonhomme était monté sur un âne ; lui a échappé, mais une balle a tué son âne. Et le pauvre a pleuré, ça lui a fait de la peine de perdre son âne. Je lui ai dit : « Tu pleures à cause de ton âne ; mais cours, il faut trouver un endroit où se cacher ! » Finalement, il m’a caché dans une maison vide où il n’y avait rien. Je me suis mis dans l’épaisseur du plafond.
En 1959, on ne rentrait jamais dans les villages, on ne rencontrait pas la population. Pour éviter les représailles. D’ailleurs, la population souffrait plus que nous. S’il y avait une action à faire, pour les contacts, il y avait toujours des intermédiaires. On bougeait tout le temps.
On n’avait pas le temps ni les moyens de faire la cuisine ; on avait des contacts, il y avait des gens qui nous amenaient à manger. Parfois, on ne mangeait pas à notre faim. C’était comme ça ! Il y avait des gens qui nous préparaient le chemin. On s’arrêtait dans des endroits bien précis. Pour le camouflage, les informations, il y avait bien sûr une très grosse organisation. C’est comme ça qu’on a vécu. On couchait dans des endroits cachés, des grottes aménagées, des maisons vides. Il n’y avait pas de matelas pour dormir, mais on dormait bien.
Quand on n’était pas opérationnels, on se déplaçait en petits groupes de 15-20. Par petits groupes, c’est plus facile de se cacher. En 1959, on ne se déplaçait pratiquement que la nuit. Parce que si l’aviation nous découvrait, c’était la catastrophe.
On dormait tout habillés. Mais, pour l’hygiène, on arrivait quand même à se laver dans une petite rivière, un ruisseau. Oh ! Pas tous les jours. On était parfois trois ou quatre jours sans se laver. Pour nos vêtements, parfois on les donnait à nettoyer aux gens. Je me rappelle : j’avais une veste militaire (une veste verte), un tricot, des Pataugas, deux paires de chaussettes.
Les Pataugas, leur vente était surveillée au marché et dans les magasins. J’avais mon sac. Sinon, je n’avais qu’une chemise, un pantalon. Parfois on quittait la tenue militaire, si on peut dire, pour rentrer dans un village et se mêler à la population. C’est comme ça d’ailleurs que je me suis fait arrêter.
Les embuscades
Moi, je n’ai jamais participé à une bataille ou à une embuscade. J’ai vu cela de loin. J’ai été en wilaya 3 de décembre 1958 à juillet-août 1959. Ensuite, je me suis rapproché de mon domicile, j’ai été en wilaya 2. Les batailles étaient imposées, il fallait se battre. Quant aux embuscades, elles s’organisaient. Mais, parfois, elles s’improvisaient. Un jour, un convoi militaire se déplaçait. Les soldats se sont arrêtés. Ils ont fait leur cuisine. Ils ramenaient des prisonniers avec eux. Ils se sont mis à jouer au ballon. Nous, on regardait de loin. On voyait tout ce qu’ils faisaient. Ils ont relâché un peu leur garde. Alors, on a les attaqués. Ça, j’y ai assisté. Il y a eu des morts. On a même attrapé deux ou trois militaires. C’était vraiment une débandade : certains se sont sauvés sans même prendre leurs armes. Ils ont abandonné deux chars et un half-track, je crois. Les maquisards ne les ont pas pris parce que ce n’était pas transportable. Mais ils ont quand même emporté des caisses de munitions et des armes légères.
Les militaires, on les a gardés quelque temps. Après, on les a envoyés en Tunisie. Ils ont mis des mois pour y arriver. On voulait à tout prix les garder vivants pour les utiliser comme monnaie d’échange. Il y a eu à l’époque beaucoup de discussions sur ce sujet. Ils ont fini en prison en Tunisie. Ça, c’était une embuscade pratiquement improvisée ; parce que l’occasion se présentait, il fallait en profiter.

Il y avait plus souvent des embuscades organisées. On surveille de loin. Et puis, il y a les contacts avec des civils. Parfois, on sait d’avance qu’un convoi va passer. On prépare l’endroit. Il faut attendre. Une embuscade, ça ne dure pas plus de quinze à vingt minutes. Il faut décrocher, disparaître, parce que, tout de suite après, il y a l’aviation. Et quand elle arrive, c’est l’hécatombe.
Un jour, j’ai connu un moment très dur. L’armée arrivait sur les montagnes, les collines. J’étais en bas avec trois autres djounoun [combattants]. Les militaires tiraient parce qu’ils fouillaient la forêt, en ratissage. Ils tiraient avec des armes légères, mais ils tiraient loin avec des mitrailleuses. On était vraiment surpris, on savait qu’il y avait un ratissage, mais on ne s’attendait pas à ce qu’ils arrivent si vite. On n’avait pas le temps de se cacher. Là, j’ai eu vraiment peur. On s’est couchés un petit moment, mais il fallait s’éloigner parce que l’armée avançait. Il fallait même courir à toute vitesse. Ils tiraient avec les mitraillettes. Après, ils ont utilisé les bazookas et les mortiers. On ne savait pas quoi faire. C’est une journée où on a fait à pied au moins cinquante kilomètres pour trouver un abri. Ce sont des moments où on a peur !
Le napalm, je ne l’ai vu que de loin. Mais le napalm, c’était horrible. J’ai vu des traces. Tout était brûlé : la terre, les êtres humains, les bêtes. C’était l’enfer.
Moi, j’avais une Mat 49 [pistolet-mitrailleur]. Que je n’ai jamais utilisée, d’ailleurs. Et tant mieux ! J’ai tiré, mais à l’entraînement. Il y avait peu de munitions. On partageait les cartouches vraiment chichement. Il ne fallait pas gaspiller. C’était un gros problème, ça ! C’est plus facile de trouver une arme que de trouver des munitions.
Les grottes
Il y avait des endroits où on avait aménagé des grottes pour faire des magasins et des infirmeries. Certains blessés, on les gardait des semaines et même des mois. Tout un service sanitaire était organisé : médecins, infirmiers, médicaments. Parfois avec la complicité des médecins – et même de certains médecins français –, on faisait carrément rentrer des djounoun dans un hôpital civil où ils étaient pris en charge. Discrètement bien sûr.
Il y avait des grottes naturelles qu’on aménageait, et d’autres qu’on creusait. En général, dans des endroits très discrets, loin des habitations, loin de la population. Et on les camouflait. S’il n’y avait pas d’information, l’armée française ne pouvait pas les découvrir. Je me souviens d’une qu’on appelait « la montagne trouée ». C’est une grotte qui traverse la montagne, tout en haut. Sans exagérer, il y a peut-être 3-4 kilomètres de galeries. C’est une grotte féerique. On peut cacher là-bas 100-200 personnes sans problème. L’avantage de cette grotte, c’est que, si l’ennemi vient d’un côté, on peut s’échapper de l’autre côté. Il y a des ouvertures partout. Et puis, on y trouve des sources. On peut se désaltérer, se laver, se baigner. Il y a de la lumière, parce qu’il y a des cheminées. C’est une sorte de labyrinthe : quelqu’un qui ne connaît pas bien les entrées et les sorties peut s’y perdre. Quand on passait par là, on adorait s’y cacher. Des fois, on y restait deux, trois jours.
L’arrestation
C’est par mes Pataugas que j’ai été repéré. J’avais une mission mais je ne me rappelle plus laquelle, et je venais aussi voir ma famille. Il n’y avait pas grand monde, juste ma petite sœur, mon père et ma mère. Mais ma famille ne m’a rien demandé. On ne pose pas de question. Les murs ont des oreilles ! J’ai vu aussi quelques amis, discrètement, dans des coins isolés. La discussion tournait autour de la famille. Mais pas du tout sur ce que je faisais. La seule chose que je leur ai dite, quand je suis sorti : « Ne m’attendez pas, je ne reviens pas. » Ils ne savaient pas où j’allais, ni avec qui : on disparaît dans la nature. Ce jour-là, j’avais ma tenue civile, mais malheureusement j’avais aussi mes Pataugas.
Peut-être mon arrestation, c’était une dénonciation volontaire. Ou involontaire avec la torture. Je ne sais pas. Quand on vous arrête, si vous parlez, on arrête un autre ; et, si l’autre parle, on arrête un autre encore. Alors, on dit aux gens : « Quand on vous arrête, résistez au moins pendant une demi-journée. » Après cela, on peut parler, parce que la torture est insupportable. Des fois, on perd complètement conscience. Mais si on ne parle pas tout de suite, on donne le temps aux autres de se sauver. La torture, c’est l’horreur, et à l’époque, on tuait. C’est inhumain.
Mon arrestation, c’est arrivé l’après-midi, vers 14 heures. J’avais rendez-vous en dehors de la ville pour partir. J’avais une tenue civile, sauf mes Pataugas. J’avais sur moi un vieux pistolet avec deux cartouches – je crois qu’il ne marchait même pas – et une grenade anglaise. Je n’ai aucune preuve, je ne peux pas accuser quelqu’un mais, la veille, un de mes collègues, un vieux qui travaillait avec moi avait été arrêté. Je me souviens, je passais devant un camion militaire, il y avait peut-être cinq ou six militaires sur le camion et d’autres en bas, et j’ai entendu quelqu’un dire :
« C’est lui, c’est lui ! » J’ai pris peur, et la grenade, je l’ai lancée sur le camion. Heureusement qu’il n’y a pas eu de morts ! Mais j’ai blessé les militaires. Il y a eu un moment de panique, je me suis taillé. J’ai traversé la ville, j’allais sortir, il y avait un pont. Quand j’arrive au milieu, je vois une jeep militaire qui boucle la route ; j’ai fait demi-tour, mais hop ! je me suis trouvé encerclé. C’est comme ça que j’ai été arrêté ce jour-là. Quand ils m’ont arrêté – j’en reviens aux Pataugas –, ils m’ont dit : « Vous vous êtes préparé pour partir. »
La torture
Donc, ils m’ont fait un dossier bien chargé. Au lieu de l’interrogatoire, j’ai été torturé, je pense, une semaine. La torture, c’est horrible. Deux militaires et trois civils. On vous déshabille carrément. On vous met une barre en bois derrière les genoux, on vous attache les mains devant les tibias en passant les bras au-dessous de la barre, on vous attrape l’un à droite, l’autre à gauche et on vous pose sur un gros pneu. Là, vous ne pouvez plus bouger.
Voilà, ça commence avec l’eau. On met un tuyau dans la bouche, on essaie de se débattre. On a l’impression qu’on va mourir étouffé. Mais ils ont toujours un médecin qui connaît les mouvements que font les torturés, combien de temps on peut résister à ça. Ils ne vous tuent pas. Quand ils arrêtent l’eau, ils continuent avec l’électricité : c’est la gégène.
Ils vous posent des tas de questions, des fois des questions bêtes. On répond. Des fois, on ne répond pas. Il y a une équipe qui part, une autre qui revient.
Il faisait très froid, c’était fin novembre. On dort dans des cellules, ils mettaient un peu de paille mouillée. Pas de couverture. On dort comme ça. Le lendemain, rebelote. Je crois que ça a duré une semaine.
Moi, je ne le savais pas, il paraît qu’il y a eu pas mal de disparus. Mais quand on met quelqu’un en prison, là, il est sauvé. Il y a les juges, les avocats, etc. On ne peut pas tuer. Par contre, ils en ont tué pas mal à la fin de l’interrogatoire. Et ils les enterraient dans une fosse commune. Moi, d’après ce qu’on m’a raconté, j’ai failli faire partie de cette catégorie.
Malheureusement pour eux, il y a quelqu’un qui savait que j’étais là-bas, dans la caserne. Il a été voir mon père : « Fais attention, ils vont le faire disparaître. Préviens des avocats tout de suite, ainsi ils ne pourront plus rien faire. » C’est ce qu’il a fait.
Un jour, à la fin de l’interrogatoire, ils m’ont laissé prendre une douche, mettre des vêtements secs. Un médecin m’a dit : « Ne vous inquiétez pas, vous avez pris froid, mais ce ne sera rien. » Il m’a donné quelques médicaments. Et j’ai été invité à monter au deuxième étage. J’ai été reçu par un lieutenant ou un capitaine, je ne savais pas bien les grades. Mais je me suis dit : « C’est bizarre, hier j’étais en bas dans les sous-sols à la torture et, aujourd’hui, on me reçoit au deuxième étage, dans un bureau. » L’officier, je me rappelle, m’a dit : « Asseyez-vous, prenez un siège. » Il m’a donné une cigarette. Il y avait du café, du thé, de la bière. Il m’a dit : « Si vous voulez une bière, je vous offre une bière. » Je lui ai répondu : « Non, merci, je ne bois pas de bière. » Je crois que c’était une étape psychologique, il cherchait à me retourner. Il m’a dit : « Vous êtes jeune. » En 1959, j’avais 19 ans. « Vous avez un avenir, c’est bête de gâcher votre vie. » Il m’a dit : « Écoutez, j’ai des propositions à vous faire. On a pas mal de jeunes comme vous qui sont en Allemagne. Vous avez l’âge de faire votre service militaire. Si vous voulez, je vous prends en charge et je m’en occupe personnellement. Je vous envoie en Allemagne. Vous verrez, vous ne le regretterez pas. » J’ai réfléchi un moment, je parlais difficilement, je lui ai demandé : « Je ne suis pas obligé d’accepter ? » Il m’a dit : « Non, non, pas du tout ! » Alors je lui ai dit : « Je préfère ne pas y aller, ça ne m’intéresse pas. − Ah bon ! Vous préférez le trou ! − Je ne sais pas. Je suis là. On m’a accusé de telle et telle chose. − Non, non, s’il vous plaît, on ne parle pas de ça. Je vous propose seulement une sortie plus honorable, plus humaine. » Je lui ai dit : « Non, non ! Merci. » Il m’a dit : « Vous savez ce qui peut vous arriver ? » Je lui ai dit : « Je ne sais pas du tout. » Il m’a dit : « Je préfère ne pas vous le dire. »
En cellule
Finalement, mon père a pris des avocats tout de suite. Ils sont venus me voir en cellule. Là, la justice m’a protégé. Mais, malheureusement pour moi, ils ont considéré que c’était un flagrant délit, avec une arme automatique, des grenades. Je n’ai vu qu’une seule fois le juge d’instruction. Il ne m’a posé aucune question, il m’a seulement lu l’acte d’accusation.
J’ai été en cellule peut-être deux semaines, c’était un trou sans lumière, il y avait juste un petit coin pour l’aération. Et pour la nourriture… on crevait de faim. Ils nous donnaient à manger une fois par jour vers 13 heures, 14 heures. Un morceau de pain avec quelque chose. Dans la cellule, c’était l’isolement total, on ne voyait personne. Il y en avait six autres dans des cellules à côté qui attendaient comme moi leur condamnation. Mais on ne se voyait pas. De temps en temps, on communiquait à travers les murs. On avait droit à une sortie entre vingt et trente minutes par jour. Et, quand on sortait, la cour était vide, il n’y avait pas d’autres prisonniers. Menottés, les mains derrière le dos, on tournait dans la cour. Pas de lecture, pas de radio. J’ai demandé un jour au gardien (parce qu’il y a toujours un gardien devant la porte) si je pouvais avoir un journal, il m’a répondu méchamment : « Vous n’avez droit à rien. »
Je n’avais pas le droit aux visites, sauf les deux avocats. Ceux-ci sont venus me voir. Il y en avait un − je ne lui en veux pas, il faisait son travail − qui me disait : « Ne vous inquiétez pas, on va vous sauver. » Le deuxième, très gentil d’ailleurs, était très franc : « Vous êtes déjà condamné à mort avant le procès. Mais on tentera quelque chose après, peut-être réussira-t-on à vous sauver du pire. »
Mais j’étais inconscient, je n’avais pas peur, ce n’était pas du courage, c’était de l’inconscience. J’étais un combattant comme beaucoup d’autres, ça n’avait rien à voir avec une histoire personnelle, je défendais une cause juste. À un moment, je ne croyais pas qu’ils allaient me tuer. Je rigolais, je prenais tout à la légère.
Condamné à mort
Le tribunal militaire s’est déplacé à Sétif. Le procès s’est déroulé à une vitesse vertigineuse. Je n’étais pas seul. Il y avait un groupe. C’était le 14 novembre 1959. J’ai été le premier condamné à mort à Sétif. Pour faire peur aux jeunes. Je suis retourné en prison, dans le quartier des condamnés à mort. Ce n’était pas le même genre de cellule, ni les mêmes gardiens, ni la même nourriture. Il y avait un léger mieux. Le directeur de la prison était très humain avec moi : « Écoutez, je suis désolé pour vous, mais ne vous inquiétez pas tant que vous êtes là. Le reste, ce n’est pas de mon ressort. Si un gardien vous fait du mal, dites-le moi. » Il passait tous les jours me voir. Il me ramenait des cigarettes. Il me disait : « Ça va ? Il ne vous manque rien ? La nourriture, si ça ne vous suffit pas, vous demandez plus. » C’était un homme d’un certain âge, 45-50 ans. Et c’était le directeur de la prison, ce n’était pas n’importe qui ! Il était très gentil. Ça, je ne l’ai pas oublié. Sur le plan moral, c’était quelque chose d’extraordinaire. Il venait m’encourager : « N’ayez pas peur, vous savez, ça peut s’arranger, etc. »
Je suis tout de même resté six mois. En attendant la mort. Dans la cellule, parfois, on vous attache, parce qu’on ne veut pas que vous vous suicidiez. Un des avocats m’a pris en charge sérieusement. Il a voulu tout faire pour me sauver. Qu’est-ce qu’on fait après la condamnation ? On ne vous exécute pas tout de suite. On a le droit déjà à la cassation. Malheureusement, la cassation a été refusée. Alors, il y a eu des moments où j’étais mal. On peut venir vous chercher d’un moment à l’autre. On s’attend à la mort. Je ne suis pas pratiquant, mais je suis croyant, je crois en Dieu. Des fois, à l’époque, j’étais un peu plus proche du Bon Dieu. J’ai passé deux mois et demi très difficiles. Parce que je ne dormais pas la nuit. Il y avait en face de moi, mais je ne le voyais pas, un autre qui avait été condamné à mort. À l’heure fatidique, 4 heures du matin, parfois les gardiens faisaient du bruit et ça faisait peur. Parce qu’on attendait chacun la mort. Mon copain en face a réussi à s’évader grâce au gardien-chef de la prison, qui est parti aussi avec lui. C’était en juin-juillet 1960.
Le deuxième recours, c’était de demander la grâce. À l’époque, c’était de Gaulle, et de Gaulle était un peu méchant. Il refusait pas mal de grâces.
Alors, mon avocat est allé à Paris pour moi. Il a été reçu par le général de Gaulle. Finalement, au bout de six mois, j’ai été gracié. J’ai échappé à la mort. La grâce, c’est quoi ? C’est la condamnation à perpette.
Mais, pour en revenir au directeur de la prison, quand il a reçu le papier signé par de Gaulle, il criait dans le couloir : « Ça y est, Khaznadji, vous êtes gracié ! C’est la fête ! » Il m’a dit : « Vous signez ici. Vous êtes gracié. Vous restez encore aujourd’hui ici. Je vais prévenir votre famille. Ils vont venir vous voir. Je leur demande qu’ils vous ramènent des vêtements (parce que les condamnés à mort avaient des vêtements spéciaux). Vous allez prendre une douche et vous changer. » Ils m’ont amené un repas copieux. Ma famille m’a amené du linge. J’ai pris ma douche, je suis passé chez le coiffeur ; et c’est le directeur qui m’a ramené dans les quartiers : « Voilà votre camarade, vous me demandez de ses nouvelles, eh bien, le voilà, il a échappé à la mort. »
Ils m’ont reçu. Ah, là, c’était émouvant. Chacun m’avait gardé un petit truc de ce qu’amenaient les familles aux visites, parce qu’ils savaient que j’avais été à l’isolement pendant six mois. Ma grâce, c’était en mai 1960. Je suis resté encore à Sétif pendant trois mois. Et, de septembre 1960 à début mars 1961, j’ai été à la prison de Barberousse.
À la centrale de Lambèse
Ensuite, j’ai été transféré à la centrale de Lambèse. Jusqu’au 5 mai 1962. Ceux qu’on envoie à Lambèse sont des gens condamnés à de lourdes peines. Avant 1960, ils étaient tous considérés comme des droits communs. C’était l’horreur. Notre président, Ben Bella, quand il était prisonnier en France, avait lancé une grève de la faim, pour qu’on soit considérés comme des prisonniers de guerre. À Lambèse, on avait participé à ce mouvement.
Quand le convoi arrivait, rien que l’entrée ça faisait peur. On débarque du train, attachés bien sûr. Accompagnés par des gendarmes. On nous déshabille. Chacun prend ses affaires sous le bras. On rentre dans un couloir très long. On arrive dans une grande place où il y a des douches. Devant chaque case, il y a un gardien. Ils commencent par lâcher l’eau glacée, on essaie de se retirer de dessous l’eau. Mais le gardien avec sa matraque nous force à rester sous l’eau. Deuxième étape. Ils lâchent l’eau bouillante. Là, même chose : on essaie de se sauver, on reçoit des coups. Et on sort tout nu avec un froid glacial, on s’habille rapidement, on revient, on reprend le même couloir très long.
Pour manger, on passe en file les mains derrière le dos. On prend la gamelle de la main droite, le gardien peut alors vous taper sur le bras, et la gamelle se renverse. Ça m’est arrivé une fois, il ne me restait que quelques patates au fond de la gamelle. Ça, c’était au début.
En arrivant, j’avais la cellule pour moi tout seul. Ensuite, ça a changé. Moi, j’ai vécu avec 5-6 personnes. On était serrés, mais on s’entendait bien quand même. L’avantage, c’est qu’on a vécu avec des gens qui étaient de tous les coins de l’Algérie. Le jour, on entassait les matelas les uns sur les autres. On faisait le ménage, puis on sortait. Il y avait des cours ; on avait le droit aussi à la promenade.
S’évader
Le prisonnier pense toujours à s’évader, ça fait partie de ses projets quotidiens. Avec les copains, on a décidé d’organiser l’évasion. Comment ? En creusant un tunnel. Jusqu’au mur d’enceinte, il y avait 35-40 mètres. On a commencé à creuser autour du truc des toilettes. On avait un collègue prisonnier qui travaillait chez les gardiens. Il volait des draps, avec lesquels on fabriquait des sacs. On mettait la terre dans les sacs. Puis par une ouverture au plafond, on vidait les sacs sur le toit. On faisait ça la nuit. Les gardiens passaient à deux reprises. Alors on remettait le truc des toilettes en place, et tout le monde au lit. Puis on recommençait. On avait dépassé le mur avec notre tunnel, et cela en 75 jours ! Malheureusement, c’est alors qu’a eu lieu la grève de la faim pour être reconnus comme prisonniers politiques. Huit jours sans rien manger. On ne tenait pas debout. Mais au lieu d’appeler des médecins, ils ont fait appel à la Légion étrangère. Les légionnaires ont fouillé partout. Puis ils ont emmené quelqu’un de chez nous, ils l’ont torturé. Finalement, le pauvre a vendu la mèche. Ils ont trouvé le tunnel. Deux hélicoptères sont venus. Ils ont fermé le tunnel avec du béton. On a reçu une raclée mémorable ! C’était la fin du monde ! Nous sommes restés encore trois jours sans manger. Je crois qu’il y a eu deux ou trois morts.

Mais au bout de trois jours, on a reçu l’ordre de manger. C’est à partir de cette époque que les choses ont changé. On avait un régime de prisonniers politiques. On nous a séparés des droits communs. Ce n’était plus la même nourriture, ni le même comportement. On était beaucoup plus respectés.
Paradoxalement, j’ai vécu un moment avec un déserteur français. Il était parti avec son arme. Il est resté quelques mois au maquis. Il m’a dit : « J’ai été bien traité. J’ai failli être tué deux fois. On ne m’a jamais laissé participer à une bataille. » À la fin, on a voulu le faire passer en Tunisie pour le protéger. Mais il a été arrêté à la frontière et condamné à vingt ans de prison. Donc, j’ai vécu avec lui dans une cellule. Il s’appelait Bernard, mais je ne me souviens plus de son nom. Il était magnifique, ce jeune-là ! On est sortis de prison ensemble, le même jour. Sa famille est venue le récupérer. C’était émouvant. Il y avait sa mère, il est venu la prendre dans ses bras, il ne la lâchait pas, il continuait à l’embrasser ! Il y a des gens qui ont pleuré, moi aussi j’ai pleuré. Il est monté dans la voiture. Il nous a regardés. Il m’a dit : « Au revoir. On ne sait jamais. » Il m’a donné son adresse, son numéro de téléphone. J’aurais bien aimé le revoir.
Je me suis retrouvé aussi avec un pied-noir d’Alger. Lui pensait que la guerre d’indépendance était tout à fait légitime et qu’il était algérien comme les autres. Il disait : « Pourquoi toi, pourquoi pas moi. Je suis comme toi, je suis chez moi. » Eh bien, lui aussi avait été arrêté et s’était trouvé condamné à perpète.
Fin 1960, début 1961, ça a complètement changé. On était considérés comme des prisonniers de guerre, la condamnation n’était plus valable. Les prisonniers de guerre, les prisonniers politiques, une fois que la guerre est finie, ils rentrent chez eux. Les derniers mois, on a vécu un régime tout à fait normal. Plus de torture. Plus de discipline. Plus de punition. Si ma mémoire est bonne, le directeur de la prison avait été muté. Et, à l’extérieur, c’étaient des militaires qui nous surveillaient.
La sortie de prison
À l’époque, il y a eu pas mal de tentatives d’assassinats de l’OAS. Ça a été très difficile. Par contre, à nous, on nous a installé la radio. C’était en 1961. La première fois qu’on l’a entendue, c’était un événement ! On avait mis des haut-parleurs et ils ouvraient la radio deux à trois heures par jour. On est sortis le 5 mai, bien après les accords de cessez-le-feu du 19 mars.
Chaque région avait envoyé une délégation avec des bus pour récupérer ses prisonniers. Nous, de Sétif, nous étions une centaine. Avant de rentrer chez nous, nous avons été reçus par les officiels du FLN et par la foule. C’était normal.
C’étaient de belles années. Ça m’a marqué. Je regrette cette époque.
Tout récemment − je voudrais terminer par ça −, nous avons reçu nos amis Monique et Paul avec un garçon qui s’appelle Hakim. Ça a été une soirée extraordinaire : Mohamed, condamné à mort, Monique, fille d’un grand colon, Paul, fils de petit fonctionnaire français, et Hakim, fils de harki ! Ce dernier faisait un peu de complexes. Mais il n’est pas responsable du destin de son père, le pauvre. Après, il s’est détendu, il a parlé. On a passé une soirée mémorable. On aimerait la refaire.

MOHAMED KHAZNADJI
juin 2011
Un patriotisme pacifique
Mirador.
Gilles Champain, relisant son séjour en Algérie, se posent beaucoup de questions : pourquoi les tortures et les exécutions sommaires ? Peut-on imposer la paix sans la justice ? Pourquoi cette guerre ?

SOLDAT DE LA 57 2/B du 1 er novembre 1957 au 28 février 1960. Quatorze mois en Allemagne et quatorze mois en Algérie. Paysan associé en Gaec pendant vingt-huit années, je suis retraité depuis 1997. Marié et père de quatre enfants. Militant associatif et syndiqué à la Confédération paysanne.
Les années sont passées, les souvenirs sont toujours présents et la question demeure : « Que suis-je allé faire en Algérie ? »
Mon parcours d’appelé
Je suis né le 22 juillet 1937 en Vendée. Fils et petit-fils de paysans, deuxième d’une famille de neuf enfants. Mes grands-pères firent la Première Guerre mondiale, l’un d’eux eut les poumons gazés et ne survécut pas. J’ai connu mon père à l’âge de 8 ans, il rentrait d’Allemagne après cinq ans de captivité. Il avait dû laisser sa femme avec trois enfants en bas âge.
J’avais 17 ans en 1954 quand les indigènes se sont soulevés en Afrique du Nord, réclamant leur indépendance. La police et les militaires ne pouvant contenir leur révolte, les politiques ont dû rappeler plusieurs contingents récemment libérés, maintenir les quillards et prolonger la durée légale du service militaire obligatoire de dix-huit mois à vingt-hui, voire trente mois. Par la radio, nos parents suivaient ces événements, et leurs inquiétudes grandissaient. Déjà, ici ou là, dans nos campagnes, on annonçait des victimes parmi les appelés. Dans les grandes gares SNCF, les militaires rappelés soutenus par une partie de la population empêchaient les convois militaires de partir.
En 1955, mon frère de deux ans mon aîné fut incorporé. En juillet 1957, j’avais 20 ans à mon tour. En raison du travail d’automne en agriculture, mes parents souhaitèrent que mon départ soit reporté. Je n’obtins qu’un sursis de deux mois.
Formation militaire en Allemagne
C’est en novembre de la même année que je quittai mon village pour rejoindre le 24 e BCP [bataillon de chasseurs portés] à Bergzabern en Allemagne. Mon frère maintenu sous les drapeaux, je resterai dix mois supplémentaires et rejoindrai le 8 e BCP à Witlich. Pendant ce séjour, je fis une formation de conduite d’automoteurs et obtins les permis VL, PL semi-chenillé et moto. Je fis également un stage de tireur sur canon de 75 et beaucoup de manœuvres. Pour le 14 Juillet, je défilais à Berlin, en somme, c’était du bon temps.
Départ en Algérie
En janvier 1959, je partis pour l’Algérie. Débarquant à Oran, sur les quais, nous pouvions lire « Algérie française » ou « Ici la France ». Après une nuit passée au DIM [dépôt des isolés métropolitains], je rejoignis en camion la belle région de Mascara. Escorté par des blindés, ce fut tout un convoi qui prit la route. Certains camions étaient affectés aux transports de troupes, d’autres à l’approvisionnement. Je pris place dans un GMC [camion militaire] recouvert d’une bâche mais dégagé sur les côtés. Nous étions assis dos à dos, prêts à sauter le cas échéant. Des fusils nous étaient attribués mais sans munitions, seuls quelques hommes de l’escorte en possédaient. Nous « avions les boules », et les anciens qui nous accompagnaient ne se gênaient pas pour en rajouter. Au fil des kilomètres, sur des pitons, nous aperçûmes des drapeaux bleu-blanc-rouge, des bataillons y étaient positionnés. Des camions quittèrent le convoi pour les rejoindre.
Je fis escale à Palikao, au 20 e BCP, pour une nuit, à dormir dans la salle commune du foyer. Le lendemain, je rejoignis un petit village où une section de vingt hommes assurait la protection. Titulaire du permis semi-chenillé, je remplaçais le conducteur récemment libéré. Un pistolet-mitrailleur me fut attribué ainsi que des cartouchières garnies de munitions. Ce moyen de défense ne me quitta plus ; même la nuit, il logeait sous mon oreiller.
« Maintien de l’ordre », m’avait-on dit
Première sortie le jour même au volant du half-track, je partis avec cinq ou six gars pour une mission inconnue. Au cours de celle-ci, un homme suspect fut interpellé. Les menottes aux poignets, il prit place dans le véhicule. De retour au poste, il fut attaché au pied du mât porte-drapeau pendant que nous déjeunions. Ce prisonnier privé de repas partit en début d’après-midi dans un autre véhicule accompagné d’une escorte. Ils revinrent en fin de soirée. Il était tellement défiguré que je ne l’ai pas reconnu. C’est alors que mon supérieur m’ordonna de l’attacher au pied du mirador au fond de la cour. Un cordage me fut donné. Je n’osais pas serrer les liens tellement ses chevilles étaient ensanglantées. Nos regards se sont croisés, son visage implorait la compassion. Bousculé par un autre militaire qui l’attacha en me traitant de gonzesse, je m’éclipsai pour rejoindre un endroit moins exposé. Au cours de la nuit, je devais assurer deux heures de garde au sommet du mirador. Ce jeune Algérien gémissait, suppliant dans un langage que je ne comprenais pas. Je priais pour que tout cela s’arrête.

Dans la matinée, le lendemain, je repris la conduite du blindé et, après avoir chargé cet homme, nous sommes retournés sur le lieu où la veille nous l’avions capturé. Une fois descendu du véhicule, l’interprète l’informa qu’il allait mourir. Juste le temps de s’en remettre à Allah et une balle lui fit éclater la cervelle. Un homme venait d’être abattu sans défense, sans jugement, sans combattre. Pendant mes classes, j’avais retenu que l’on pouvait mourir au
combat, dans une embuscade ou en sautant sur une mine, mais pas comme ça… Je suis resté stupéfait, sous le choc, je n’étais arrivé en Algérie que depuis quelques jours.
Le lendemain, de passage sur les lieux du meurtre, le chef de patrouille s’aperçut que quelqu’un l’avait enterré, il prit alors un pain de TNT et fit éclater la tombe. Déchiqueté, le corps fut la proie des chacals. Les nuits suivantes, pendant mes heures de garde, je pleurais… Un sentiment d’incompréhension m’envahissait, en même temps la peur des représailles s’ajoutait à mon angoisse. Je doutais de moi, je n’avais donc rien compris à notre mission de pacification ? Pourquoi l’avait-on tué ? Qu’avait-il fait ? Je n’ai pas posé de questions ni même contesté. Mon séjour dans ce poste fut assez court, notre section fut relevée, et ce fut à la CCAS [compagnie de commandement d’assistance et de service] que je fus muté comme chauffeur de jeep à l’office de renseignement : le 2e Bureau.
Mutation au 2e Bureau… et corvées de bois…
Une dizaine de soldats étaient rattachés à cette section dont trois interprètes. Dans la cour, il y avait les cellules où les prisonniers étaient incarcérés et, à proximité, un bureau et une salle d’interrogatoire comprenant des outils de torture… Des suspects arrivaient de part et d’autre pour y être interrogés. Par manque de personnel attitré, je fus, malgré moi, réquisitionné quelques rares fois pour les interrogatoires.
(Je ne peux et ne souhaite pas décrire ce dont j’ai été témoin dans ces séances d’un autre temps.)
Sollicité comme chauffeur, j’accompagnais les corvées de bois. Un jour, mon supérieur me demanda d’assurer cette besogne, me disant que, devant Dieu, il se porterait garant. Je refusai sa proposition mais je ne pus empêcher ma présence à cette exécution. Les semaines et les mois passèrent, et j’allais sans me rendre compte accepter ce rituel… l’armée, la guerre nous déshumanisaient tout doucement.
Notre mission journalière consistait à vérifier sur le terrain si les renseignements obtenus étaient crédibles. Accompagnés d’une section de harkis, nous allions de douar en douar contrôler les identités des habitants, fouiller les mechtas. Dans celles-ci, nous trouvions des femmes et des enfants et quelques vieux hommes s’empressant de nous montrer leurs médailles obtenues lors des précédentes guerres, nous disant qu’ils avaient eux aussi défendu et servi la France. Les jeunes adultes étaient invisibles. En approchant des villages, notre arrivée était signalée par des feux : la fumée dégagée annonçait la présence de militaires dans le secteur. Le plus souvent nous revenions bredouilles.
Cité à l’ordre du régiment
C’était le 27 juin 1959, une mission parmi d’autres, nous encerclions un douar d’une vingtaine de maisons. Nous nous répartissions les fouilles. Mon chef de bord restant au véhicule, je partis contrôler, armé d’un PM, plusieurs mechtas situées à l’intérieur d’une cour. Les femmes et les enfants s’éclipsèrent, cela me paraissait suspect, je restai seul. Je fouillai une première puis une seconde maison, la troisième porte résistait ; d’un coup d’épaule, elle céda. Face à moi, un homme armé d’un PA [pistolet automatique] et de grenades me supplia de ne pas tirer. « Pas tuer moi, mon frère », me disait-il. La peur au ventre, je lui ai dit de sortir les mains en l’air et de marcher devant moi. Une fois désarmé, nous avons trouvé sur lui de l’argent et la liste de cotisants dont des Européens, c’était un collecteur de fonds. Quelques jours plus tard, j’ai réalisé qu’il aurait très bien pu me descendre. Pour ce fait, le 14 Juillet, je suis cité à l’ordre du régiment.
Mission « RAS » et cas de conscience
Plusieurs soirs consécutifs, nous sommes allés à cinq ou six gars surveiller un douar. Nous savions par renseignements et sans trop de précision qu’une réunion avait lieu. Les premières tentatives étaient restées vaines. C’était le troisième ou quatrième soir : alors que nous étions tapis dans les vignes ou sous les oliviers, un homme en djellaba arriva, ramassa un caillou et le jeta sur le toit, la porte s’ouvrit. D’autres personnes utilisant le même procédé entrèrent également. Nous attendions impatiemment les ordres à venir. Après consultations avec le chef, nous avons décidé d’un commun accord de nous replier sur la pointe des pieds. De retour au poste, il restait à signaler notre retour de mission accomplie : RAS. Nous n’avons rien regretté, des hommes seraient tombés des deux côtés, du sang aurait coulé.
Autre jour, au volant d’un half-track, je reçus l’ordre de traverser un vignoble pour prétendument poursuivre des fuyards. Je refusai malgré les menaces de sanction. Respecter le bien d’autrui, même celui des colons, faisait partie de mon éducation. Il fallait des années pour mettre en production une vigne et, en quelques minutes, j’allais la détruire ! Je contournai donc la parcelle pour au bout m’apercevoir que les fuyards étaient des enfants gardant les moutons dans les vignes après les vendanges…
En fin d’année 1959, notre bataillon déménagea dans l’Ouarsenis. Nous quittions une région fertile pour entrer dans un massif montagneux avec des risques augmentés. À Noël, deux militaires de la compagnie laissèrent leur vie dans une embuscade. Alertés, nous arrivâmes sur les lieux mais les rebelles étaient déjà loin, et nous n’avons fait que constater le décès de nos camarades. Équipé d’une mitrailleuse 7x6 sur ma jeep, je reçus l’ordre de tirer sur tout ce qui bougeait. Par chance, ma mitrailleuse s’enraya au même moment. D’autres feront le travail à ma place. Hélas, ce sont des femmes et des enfants, victimes innocentes, qui en firent les frais. Je reconnais que, ce jour-là, j’ai ressenti de la vengeance et de la colère, mes sentiments n’étaient plus les mêmes.
Les supplications d’un harki
Nous avons débuté l’année 1960 avec un moral au plus bas. La neige et le froid étaient au rendez-vous. Les patrouilles, les escortes et les gardes meublaient le quotidien. La 57 2/A était de retour dans ses foyers. Le compte à rebours avait commencé ; si tout allait bien, je ferais partie du prochain convoi pour la France.
À quelques jours de la quille, une petite réception était organisée au foyer pour fêter notre départ. Nous étions contents mais inquiets pour ceux que nous laissions. Ce soir-là, un ex-résistant de ses deux mains serra la mienne et me supplia en disant : « Gilles, tu retournes en France, trouve une maison pour moi et ma famille car, si je reste ici, ils me couperont le cou. » Cet homme s’appelait Bénaouda. Rebelle capturé dans une cheminée alors qu’il était dans le maquis, rallié à l’armée française, Bénaouda devint harki puis interprète. Il était apprécié des gradés et des hommes de troupe. En se ralliant à l’armée française, il avait renié son pays et les siens et se savait en sursis. Pris entre deux feux, quelle attitude aurais-je eu à sa place ? C’était souvent avec la peur au ventre que, la nuit, nous devions sortir accompagnés de militaires algériens. Certains parmi eux auraient pu être confrontés à des proches, peut-être à leurs frères engagés dans l’autre camp. Au cours d’un accrochage, quel comportement auraient-ils eu ? La confiance ne régnait pas tous les jours.
Le 25 février 1960, j’ai retrouvé mon pays mais je sais déjà que je n’oublierai jamais les supplications de Bénaouda.
Pourquoi sont-ils morts ?
Mon témoignage d’appelé ressemble à beaucoup d’autres. Certains le jugeront partial car je dénonce seulement les atrocités faites par l’armée française, mais je tenais à raconter seulement ce que j’ai vu et vécu. Je sais très bien qu’il y a eu des atrocités des deux côtés.
Je fais partie du million deux cent mille jeunes du contingent qui a séjourné en Algérie plus ou moins longtemps. Certains, j’en suis sûr, ont supporté des souffrances autrement plus douloureuses que moi ; malheureusement, ils ne peuvent pas ou ne peuvent plus les exprimer. Privilégié, certes, je l’ai été, je n’ai participé que très peu de fois aux opérations de combat ; par contre, j’ai été confronté à certaines scènes et images qui perturbent encore ma vie ; j’aimerais bien les évacuer. En particulier, les moyens de torture employés pour arracher des renseignements, suivis d’exécutions sommaires, décidées sans jugement et sans défense. Ces souvenirs ne me quittent pas, et la question demeure : « Pourquoi sont-ils morts ? » Après tant de tortures ont-ils parlé ? Ou refusé de parler ? Peut-être n’avaient-ils rien à dire, ils avaient été tellement matraqués qu’ils n’auraient pu survivre.
Avant que ne s’éloignent les souvenirs, nous avons un devoir de mémoire
et de respect envers toutes ces victimes, innocentes pour la plupart, qui ont laissé leur vie pour rien en Algérie, et celles qui, à leur retour, traumatisées par ce qu’elles ont vécu, nous ont quittés prématurément. Leurs proches cherchent encore à comprendre. C’est pour eux que je témoigne, afin que la vérité sur ce conflit France-Algérie ne soit pas occultée.
À 65 ans, libéré de mes obligations professionnelles, et à la demande de mes enfants, j’ai écrit mes Mémoires, et c’est en relisant mon histoire que j’ai « redécouvert » ma vie, en particulier le temps passé en Algérie comme appelé.
Pas de paix sans justice
Quarante-cinq années se sont écoulées ; avec ce recul, il m’est plus facile de comprendre le pourquoi de ces événements. Il est temps de dire la vérité. Jamais cette guerre n’aurait dû exister. Nous sommes allés sous les drapeaux français faire la guerre à d’autres Français exploités, considérés comme des sous-hommes. Nous protégions les intérêts d’un million de Français qui, avec la complicité des politiques, continuaient d’asphyxier 9 millions d’autres Français musulmans. Nous voulions imposer la paix sans faire la justice. « Pas de paix sans justice ! » La France bafouait sa devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Trois jours seulement sur cette terre d’Algérie m’avaient permis de deviner la souffrance et la haine qu’endurait la population arabe face à notre armée dominatrice. Dans nos patrouilles journalières, chaque individu rencontré était considéré comme suspect, contrôlé, fouillé, souvent menacé et frappé afin de fournir des renseignements.
Leur révolte était inéluctable. Depuis plus d’un siècle, ils réclamaient leurs droits. Les événements du 8 mai 1945 à Sétif avaient fait de nombreux morts, c’était un cri d’alarme. Nos gouvernements n’en ont pas tenu compte, ils se sont contentés de promesses sans apporter de solutions. Nous voulions concilier sur le même sol des Français de cultures différentes qui n’avaient pas les mêmes droits. En imposant la paix sans faire la justice, nous avons eu une guerre fratricide.
Dans les postes que j’ai occupés, j’ai côtoyé beaucoup de prisonniers qui ne voulaient pas la guerre mais la justice. Certains rallieront notre armée, d’autres me disaient que, quoi qu’il arrive, ils ne renieraient jamais leur pays, ils voulaient l’indépendance. Leur rancune était irrémédiable, leurs parents et ancêtres avaient toujours été exploités, ça n’avait que trop duré.
Plus j’avance dans la vie, plus je suis peiné d’être associé à ce monde de combattants. J’ai connu les générations qui ont subi les guerres précédentes ; j’ai mesuré les conséquences engendrées dans nos familles. J’ai beaucoup de respect pour ces hommes qui ont fait les deux premières guerres mondiales, en particulier parce qu’ils se sont battus contre le fascisme et pour la liberté. Des millions ont servi de chair à canon. Je pense aussi en particulier à leurs épouses. Elles vécurent la séparation, l’inquiétude, la peur. Dieu seul sait ce qu’elles ont souffert. Les jours de commémoration : 8 mai, 11 novembre, elles ne sont jamais citées. Désormais, elles ne le seront plus, ce sont les associations d’anciens d’Algérie que l’on honore, en décorant de médailles leurs adhérents cinquante ans après la fin du conflit, leur disant qu’ils ont servi la France. Je pense le contraire. La France a perdu son honneur dans cette guerre coloniale qui a duré huit années et fait plus de 500 000 morts.
Toutes ces jeunes victimes que la France a sur la conscience ont été victimes des politiques conduites avant, pendant et après le conflit. Il y a aussi tous les autres dont on ne parle pas, ceux qui, à leur retour, traumatisés par ce qu’ils ont vu ou vécu, n’ont plus supporté de vivre. Si des cellules psychologiques avaient été là pour les écouter et les prendre en charge, des drames auraient été évités. Aujourd’hui, une bouteille de gaz qui explose, un car qui se renverse ou un braquage, on met la machine en route. Et on en parle…
Je ne regrette pas mon séjour en Algérie, mais je ne suis pas fier de l’attitude de certains chefs militaires. Ma présence là-bas m’a permis de me faire une toute petite idée sur ce conflit.
Aujourd’hui, j’entends les réactions des uns et des autres. Je les respecte, chacun a vécu sa propre guerre ; cela justifie des comportements différents selon les situations. Plusieurs décennies se sont écoulées et je ne comprends toujours pas comment nous nous sommes embourbés dans ce conflit. Je suis peiné d’entendre des responsables d’association nous dire aujourd’hui que ces milliers de jeunes sont morts en Algérie pour la France. Non, ils ont été victimes, on leur a volé leur vie. Je continue de penser que nous avons été abusés, mal préparés, pour preuve : 9 000 appelés sont morts là-bas par accident. Dans ce conflit, le simple soldat que j’étais n’a rien compris, tantôt de la pacification, tantôt de la torture. Un paradoxe !
C’est seulement en juin 1999, trente-sept années après la fin du conflit, que Chirac déclarait les événements d’Algérie comme une guerre. Il refusait de prendre ses responsabilités en couvrant les assassins de part et d’autre, en oubliant que la France est la patrie des Droits de l’homme. Récemment, le 3 décembre 2008, invité dans l’émission « Droit d’inventaire » sur la 3e chaîne présentée par Marie Drucker, Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre, justifiait les huit années de combats en Algérie et
ses vingt-cinq mille morts en disant que c’était le prix à payer pour arriver à l’indépendance. « Quelle honte ! »
Retraite du combattant
J’ai hésité avant de demander la retraite du combattant, car son attribution reste injuste et mal venue selon moi. Elle aurait sa raison d’être si tous les appelés maintenus au-delà de la durée légale des « 18 mois », y compris ceux qui n’étaient pas en Afrique du Nord, pouvaient y prétendre. Ils ont donné le même temps que les autres en raison du conflit algérien, et beaucoup parmi eux ont vécu l’insécurité et la séparation.
Garder cet argent pour moi, ce serait aussi reconnaître ma démarche en Algérie et, à travers cette aumône, oublier les atrocités et les humiliations que notre armée a exercées sur cette population.
Merci à nos aînés qui ont osé dénoncer notre imposture en Algérie en créant l’association d’Appelés contre la guerre et pour la paix. Ils ont remué nos consciences par leurs paroles et posé des actes.
Grâce à leurs témoignages entendus et récoltés de part et d’autre, j’adhère pleinement à leurs démarches. Je souhaite que tous ensemble, toujours plus nombreux, nous puissions recréer des liens durables avec le peuple algérien.
Pour conclure, je redis combien je pense que cette guerre n’était pas justifiée, donc inutile. Même avec peu d’analyses politiques, il suffit de se remémorer l’enlisement dans ce conflit qui dura huit années avec le résultat que l’on connaît, avec ses milliers de victimes. Je comprends la révolte des indigènes mais condamne leurs méthodes sauvages employées contre les occupants et la population. J’ai eu la chance de naître sous une bonne étoile et, sans le vouloir, du bon côté de la Méditerranée, nous étions les dominateurs. Les responsabilités sont sans aucun doute politiques, nos gouvernants n’ont pas su anticiper.
Parmi les militaires de carrière, une minorité était des assassins. Les appelés que nous étions ont débarqué dans ce pays avec de bons sentiments. Pris dans ce tourbillon, nous avons très vite perdu nos repères. Sans le vouloir et sans être acteurs, nous étions complices, pouvait-il en être autrement ?

Ancien d’Algérie, je le suis, combattant non, mais citoyen de mon pays je le reste. Je revendique un patriotisme pacifique.
À propos de l’hymne national, je rejoins l’Abbé Pierre quand il dit : « L’hymne national, c’est l’âme d’un peuple. Parce que nous aimons la France, nous ambitionnons pour elle un message qui s’harmonise avec son idéal de liberté, égalité, fraternité. » En Algérie, ce n’est pas la patrie que l’on défendait et, parmi les appelés, je n’ai pas connu de volontaire pour faire cette guerre, tous aspiraient à la quille. Certes, l’instinct vital était le plus fort : quand les balles sifflaient, on ne se demandait pas si la guerre était juste ou injuste, chacun songeait à sauver sa propre vie. C’est en temps de paix qu’il faut résister à la guerre, la contester, négocier pour la rendre impossible.

GILLES CHAMPAIN
août 2011
Années 1954-1956
Historique
EN ALGÉRIE, alors que la France, en liesse, célèbre la défaite de l’Allemagne nazie en mai 1945, des soulèvements massifs ont lieu dans l’est du pays : les Algériens revendiquent l’indépendance. L’insurrection est d’une extrême violence : à Sétif, le 8 mai, la manifestation tourne à l’émeute et 103 Européens sont mis à mort. La répression menée par les autorités françaises est impitoyable : on estime à environ 15 000 le nombre de victimes 4 . La violence de ces massacres a fortement contribué à la radicalisation des revendications nationalistes et à l’entrée dans la guerre dix ans plus tard.
L’Algérie est rattachée à la France depuis 1830, avant même la Savoie (1860) : constituant trois départements français, « l’Algérie, c’est la France » 5 , une et indivisible de Dunkerque à Tamanrasset, selon le discours de l’époque. La classe politique est unanime, il est hors de question d’abandonner ce territoire acquis de si longue date, sur lequel habite près d’un million d’Européens (contre neuf millions d’Algériens !) et qui dispose de ressources naturelles considérables. L’Algérie ne peut être une nouvelle Indochine, pour laquelle la guerre (1946-1954) s’est soldée par le désastre militaire de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954.

Le 1 er novembre 1954, une trentaine d’attentats éclatent simultanément sur le territoire algérien ; mais, à cette date, personne ne pense sérieusement que l’Algérie est entrée en guerre. Pourtant, devant une situation de plus en plus préoccupante, le gouvernement d’Edgar Faure met en place un dispositif destiné à substituer l’armée aux autorités civiles, avec la loi d’état d’urgence du 3 avril 1955 6 .
Les 20 et 21 août 1955, le FLN (Front de libération nationale) perpètre des massacres de civils dans le Constantinois : l’attaque par des centaines de combattants, aidés de la population musulmane, de plusieurs bâtiments publics et villages conduit à une véritable tuerie aveugle 7 . La répression, là encore, est terrible. Le FLN avancera le chiffre, jamais démenti, de 12 000 victimes musulmanes 8 .
Dès lors, Jacques Soustelle, gouverneur général d’Algérie, laisse tout pouvoir à l’armée. La formation d’un contingent en août 1955 par le gouvernement français marque une importante étape dans l’avancée du conflit. 60 000 jeunes soldats, récemment libérés, sont « rappelés », tandis que 180 000 jeunes « libérables » sont maintenus sous les drapeaux. Les appelés reçoivent leur feuille de route pour l’Algérie. Dans la plupart des villes de garnison, les rappelés manifestent et les appelés se joignent à eux. L’appel du contingent est une des réelles spécificités de cette guerre qui commence.
Face à l’intensification de l’insurrection nationaliste, le gouvernement français accorde la souveraineté interne au Maroc et à la Tunisie, dont l’indépendance sera effective respectivement en mars et en mai 1956. À la fin de l’année 1955, le gouvernement Pierre Mendès France est dissous ; la campagne électorale se déroule avec pour toile de fond la question algérienne. Les socialistes et les radicaux forment un Front républicain qui réclame la « paix en Algérie » et qui remporte les législatives le 2 janvier 1956. Le nouveau gouvernement Guy Mollet se heurte pourtant à la colère des « ultras », partisans de l’Algérie française 9 ; le président du Conseil abandonnera vite sa recherche de paix en Algérie pour s’engager dans une politique résolument répressive. Il nomme en février 1956 Robert Lacoste ministre résident en Algérie. Ce dernier dépose un projet de loi, dit « des pouvoirs spéciaux », qui sera adopté massivement le 12 mars : l’Algérie sera divisée en trois zones (zone de « pacification », zone d’opération et zone interdite 10 ) où évolueront trois corps d’armée différents. Cette loi, qui a pour but de délimiter les zones de troubles et d’isoler les maquisards, contribue à suspendre toute garantie de liberté individuelle en Algérie. En avril 1956, le gouvernement décrète la mobilisation massive du contingent et porte la durée du service militaire à vingt-sept mois (au lieu de dix-huit). Cette série de décrets permet d’élever le nombre de soldats à 400 000 en Algérie en juillet 1956, et ainsi de doubler les effectifs en six mois. Là encore, des manifestations de soldats éclatent dans les casernes et dans les trains, sans succès.
En Algérie, le terrorisme s’implante partout : le FLN déclenche des grèves à Alger et à Oran et multiplie les embuscades. Le 18 mai 1956, à Palestro, vingt soldats du contingent tombent sous les coups du FLN ; l’unique survivant est délivré par les paras cinq jours plus tard. Cette embuscade, la plus célèbre de la guerre, marquera les esprits en métropole comme au sein du contingent.
À la fin de l’année 1956, la guerre d’Algérie a pris vilaine tournure : le Maroc et la Tunisie ont obtenu leur indépendance, les négociations secrètes entre le gouvernement français et le FLN ont échoué 11 , de même que l’opération franco-britannique visant à s’emparer du canal de Suez 12 . Il a fallu porter à près de trente mois le service militaire, rappeler plusieurs classes, tandis que la répression poussait vers le maquis des milliers de jeunes Algériens.

ELSA PARIS
février 2012
Étudiante en master d’histoire à l’École des hautes études en sciences sociales, mène ses recherches depuis deux ans sur l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4ACG), sous la direction de Stéphane Audoin-Rouzeau (AHMOC, EHESS)
4 La note de renseignement adressée au gouverneur général en juin 1945 hésite entre 15 et 20 000 victimes ; cependant, l’imprécision des archives à cet égard – imprécision fréquente lorsqu’il s’agit du nombre de victimes musulmanes pendant la guerre d’Algérie – ne permettra sans doute jamais d’arrêter un chiffre précis.
5 Selon le mot fameux de François Mitterrand, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Mendès France ; dans son discours du 5 novembre 1954, alors que les premiers conflits éclatent en Algérie, il déclare : « La rébellion algérienne ne peut trouver qu’une forme terminale : la guerre », puis « l’Algérie, c’est la France ».
6 La loi d’état d’urgence confère aux autorités civiles des pouvoirs de police exceptionnels portant notamment sur la réglementation de la circulation et du séjour des personnes, la fermeture des lieux ouverts au public et la réquisition des armes.
7 Les sources divergent quant au nombre de victimes ; Benjamin Stora avance le chiffre de 52 morts algériens contre 71 morts européens.
8 À l’époque, le constat officiel s’établit à 1 273 morts.
9 Guy Mollet est notamment confronté, lors d’une visite à Alger le 6 février 1956 (journée restée dans l’Histoire comme la « journée des tomates »), à l’hostilité violente de la population d’origine européenne.
10 La zone d’opération est dévolue à « l’écrasement des rebelles », la zone de « pacification » à la « protection » de la population civile et la zone interdite est évacuée, la population rassemblée dans des « camps d’hébergement » et prise en charge par l’armée.
11 Du fait de l’interception par l’aviation française de l’appareil où se trouvent les principaux chefs de l’insurrection, le 21 octobre 1956.
12 Un véritable enjeu pour la France qui espérait ainsi frapper l’Égypte, importante zone de refuge pour les indépendantistes algériens.
Témoignage anonyme reçu sur le site des 4ACG
Après la polémique faite autour du film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb, un appelé se souvient d’une conversation qu’il eut avec un adjudant du génie, témoin des massacres de Sétif et du Constantinois en mai 1945.

SI MA MÉMOIRE N’EST PAS DÉFAILLANTE, cette conversation eut lieu après le putsch des généraux, donc certainement en mai ou juin 1961. J’avais participé très activement à l’échec de cette tentative fasciste de prendre le pouvoir en Algérie et en France. Après mes multiples péripéties militaires, curieusement, je m’étais retrouvé dans un bureau au QG de Batna. Secrétaire d’un colon du 2 e REC [régiment étranger de cavalerie]. Je ne me souviens plus très exactement comment cet adjudant est arrivé dans nos bureaux, certainement une affaire de routine. Par contre, je me souviens avec exactitude de son désir d’entamer la conversation avec nous les appelés.
Notre première réaction fut défensive ; pour nous, tout ce qui était « rempilé » se situait du côté des putschistes. Mais, assez rapidement, nous comprîmes que celui-là était de notre côté. Ancien résistant, il s’était engagé à l’arrivée des Alliés et, à son grand désespoir, au lieu de l’envoyer combattre les nazis, l’armée l’avait envoyé dans le Constantinois dans une unité du génie. Nous avons discuté longuement de la paix toute proche selon ses dires ; et, à un moment dans la conversation, il nous a dit que la guerre d’Algérie avait en fait commencé le 8 mai 1945 à Sétif .
Tous les appelés, y compris moi, ouvrirent de grands yeux : nous ignorions tout de cette histoire. Ni nos parents ni nos professeurs ne nous avaient renseignés sur ce terrible épisode d’une histoire si proche. Alors, avec des mots très simples, il nous expliqua le déroulement de cette tragédie, sans rien omettre. Ainsi, il savait que le premier mort avait été un jeune Algérien tué par un policier. S’ensuivit une tuerie où plusieurs centaines d’Européens perdirent la vie (je laisse aux historiens le chiffre exact). La répression de l’armée, aidée par des milices européennes, fut terrible, nous dit-il. Pendant plusieurs jours et peut-être plusieurs semaines, le sang algérien coula sur le sol du Constantinois. Des milliers de morts.
Arrivé à cet instant de la conversation, cet adjudant du génie, au bord des larmes, nous expliqua qu’il avait creusé avec un bulldozer une immense fosse où ses collègues poussèrent des monceaux de cadavres. Nous étions effondrés face à cet homme, ce citoyen qui venait de nous apprendre une partie du refoulé de la guerre d’Algérie. Merci à lui.

ANONYME
16 juin 2010
Croire en l’homme ?
Marcel Bauvineau, prêtre rappelé, témoin de dénonciations, de violences instinctives (femmes violées, blessés achevés, etc.)
se demande s’il n’est pas plus facile de croire en Dieu qu’en l’homme.
Avant la Toussaint 1954
J’AVAIS FAIT MES DIX-HUIT MOIS de service militaire, d’avril 1953 à octobre 1954, à Alger, dans une base militaire située sur le port. C’était un centre de transit (comme Sainte-Marthe à Marseille) qui accueillait les troupes venant d’Indochine et s’occupait des passages (bateau-avion) pour la métropole. La vue de ces milliers de militaires algériens revenant d’Indochine m’intriguait. Le spectacle de ces hommes harassés, défigurés, après une campagne d’Indochine et un mois de traversée dans des transports de troupes bien peu confortables, faisait peine à voir. Voilà des gens qui allaient défendre la présence française dans une lointaine colonie alors que leur pays devait supporter les méfaits de la colonisation. Mais sans doute que le besoin d’argent était le moteur principal de cet engagement dans l’armée française !…
Je travaillais dans un bureau avec quelques militaires et du personnel civil, hommes et femmes. C’était une vie très décontractée… Pas trop de travail… Parties de pétanque dans la fraîcheur du soir… Sorties en ville presque chaque jour… Les glaces à la terrasse des cafés… Alger la Blanche : une jolie ville avec sa mer si bleue, ses plages, ses odeurs d’eucalyptus qui aèrent les poumons. Quel contraste avec la vie un peu austère et cloîtrée du séminaire ! J’avais donc gardé un bon souvenir de l’Algérie et d’une vie qui n’avait de militaire que la tenue. J’avais noué quelques amitiés à Alger, mais uniquement des pieds-noirs qui pourtant n’avaient pas une sympathie spontanée pour les militaires français, très nombreux à cette époque. Cette présence en Algérie me faisait suivre attentivement ce qui se passait là-bas ; et les premiers attentats d’Alger, à la Toussaint 1954, ne m’ont pas trop surpris. En raison de ce passé, le fait de repartir ne m’angoissait pas outre mesure, d’autant plus qu’on nous disait que c’était pour faire de la « pacification ». Je ne pourrais pas en dire autant de mes parents, très marqués par ce départ inattendu pour eux.
Pourtant, les circonstances précipitées de ce rappel ont été traumatisantes. J’ai été ordonné prêtre, avec dix-sept collègues, précipitamment, un dimanche soir, dans la chapelle du grand séminaire de Nantes, avec seulement quelques membres proches de la famille, alors que d’habitude l’ordination d’un prêtre est une grande fête, un peu comme pour un mariage. Dans la nuit du lundi au mardi suivant, à 2 heures du matin, deux policiers venaient m’apporter mon ordre de mobilisation, que j’ai signé en pyjama. Pourquoi de nuit ? Parce que certains se cachaient pour ne pas partir. Je devais rejoindre Cherbourg le mercredi…
Cherbourg
Je suis arrivé à Cherbourg le mercredi 18 avril, à 23 heures. J’y suis resté jusqu’au 4 mai, avec uniquement une permission de 48 heures, pour nous débarrasser de nos habits civils (la soutane si encombrante). Ces deux semaines ont été détestables, en raison des conditions matérielles. On couchait à 150 dans un grand garage, ouvert à tous les vents, sur des lits superposés et en triste état…
Mauvaise nourriture… Indiscipline… Ennui… Désœuvrement… Heureusement pour moi, on me propose de travailler dans un bureau : ça passait le temps. La nuit, les gars sortent en ville, boivent, rentrent ivres à toute heure. Impossible de dormir avec le froid et le bruit. Le sol est jonché de bouteilles, de saletés, et personne ne nettoie. On sent déjà le climat se dégrader. Certains cherchent à partir, mais sont ramenés par les gendarmes. Les questions commencent à se poser. Qu’est-ce qu’on va faire là-bas ? Où va-t-on atterrir ? Quand ? La dernière nuit, c’est un vrai désastre : lits désintégrés, carreaux cassés. Même des petits arbres sont arrachés dans la cour de la caserne. Le vendredi 4 mai au soir, après des discours plus ronflants les uns que les autres, mais écoutés dans l’indifférence générale, nous traversons la ville de Cherbourg dans la débandade, sous le regard compatissant des habitants qui nous offrent au passage quelques cigarettes. Trois ou quatre kilomètres à pied en traînant le paquetage.

À 18 heures, départ du train pour Marseille. J’ai écrit sur mon carnet :

« Je n’oublierai jamais ce spectacle. Tous les gars sont penchés aux portières, criant leur indignation à la foule massée sur le parcours du train…“Lacoste au poteau ”. Les mouchoirs s’agitent, parfois des larmes. Ce n’est pas gai ce départ ! Tout laisser, pour certains, femme, gosse… Pour la plupart, une situation, un métier, des clients, une ferme. Ces sentiments déclencheront des réactions de masse qui se reproduiront chaque fois que le train entre dans une gare. »

Quand le jour paraît, nous avons déjà dépassé Paris, que nous avons contourné. Nous rencontrons un convoi qui a déjà stoppé le train sept fois depuis Paris, en tirant le signal d’alarme. Il n’en fallait pas plus pour nous donner des idées. Le train est stoppé deux fois par le signal d’alarme, entre Lyon et Marseille. Bien sûr, sans que l’autorité militaire retrouve l’auteur. Ça donne l’occasion de s’allonger une bonne demi-heure dans l’herbe.
Arrivée à Marseille dans la soirée, après 24 heures de train à banquettes en bois. Nous sommes fourbus. Aussitôt, embarquement dans des camions pour une destination inconnue. Ceux qui nous ont précédés ont fait le chahut. Pendant la traversée de Marseille, les cris redoublent. Après un parcours très sinueux, nous nous retrouvons à 25 km de Marseille, dans le camp de Carpiagne, en pleine forêt. On passe la nuit sous la tente et dans le froid. La journée du dimanche, nous la passons à Marseille, en treillis, bien sûr. Un peu de détente enfin. On en profite pour se laver, se promener en ville.
Lundi 7 mai. Embarquement sur Le Pasteur , un transport de troupes. Le quai est désert… 3 500 hommes à bord. Nous passons la nuit dans de grands dortoirs de 30 lits superposés… Débarquement dans le port de Mers El-Kébir, tout près d’Oran… Accueil par la musique militaire, mais aucun civil sur le quai. Embarquement dans des camions, traversée d’Oran, direction Saint-Louis (30 kilomètres au sud d’Oran). Logement dans une vieille écurie, avec un peu de paille, mais surtout des mouches et des moustiques. Dès notre arrivée, nous entendons parler d’incendies de fermes…
Jeudi 10 mai, fête de l’Ascension. À la messe paroissiale, le curé fait un gros baratin patriotique qui a le don d’exaspérer un certain nombre de gars. Le lendemain, distribution de munitions. Départ en camion. Arrivée à Béni Saf (100 km au sud d’Oran), sur le bord de la mer. La population pied-noir est dans la rue pour nous regarder passer. On peut donc dire que les préparatifs du départ et le voyage qui ont duré plus de trois semaines ont déjà contribué à créer un climat de contestation et de désœuvrement.
Béni Saf
Nous avons changé sept fois de cantonnement, pratiquement tous les mois. Le confort en dépendait… Sur les pitons, en plein soleil, sous la tente, dans des bottes de paille, c’était insupportable : la chaleur, la vermine (rats, scorpions, mouches, moustiques). Nous avons logé une fois dans une ferme abandonnée, dite « la ferme du curé », un mois dans un petit village, dans des bâtiments en dur… et même un mois dans une station balnéaire. Nous habitions dans les résidences secondaires désertées par leurs propriétaires, en bordure de mer. Nous pouvions profiter de la mer, de la plage, nous baigner. En plein mois d’août, c’est fort agréable. Il nous est même arrivé d’aller ramasser des berniques sur des rochers, mais à nos risques et périls. Nous avons très mal vécu la promiscuité, le manque de confort. Ces conditions de vie inconfortables, la mauvaise nourriture, tout cela n’était pas fait pour entretenir un bon moral.
Activités quotidiennes
C’était très varié…
• Surveillance des moissons, des vendanges… c’est-à-dire rester sur place la journée entière, parfois en plein soleil, avec un morceau de pain sec et une boîte de sardines dans la musette.
• Opérations… Départ très tôt, dans la nuit. Bouclage de tout un secteur… Ratissage, c’est-à-dire fouille des mechtas, des grottes, de tous les endroits où on pouvait cacher des personnes, des armes, des provisions. Il fallait « crapahuter » toute la journée, sous le soleil. C’était très fatigant. À la suite de l’une des opérations, j’ai écrit dans mon carnet :
« En traversant Béni Saf, les gens sont heureux de voir des Arabes dans les camions. Tout de suite, pour eux, ce sont des fellaghas qu’il faut supprimer. Hélas ! Quel sort les attend à la gendarmerie où on va essayer de les faire parler ? »

J’ai écrit cela le 24 mai 1956, deux semaines après mon arrivée en Algérie. C’est donc signe que déjà on avait eu vent d’interrogations musclées. C’est au cours de l’une de ces opérations, le 14 juin, que nous avons eu cinq morts dans le même accrochage, dont trois de notre compagnie. Par contre, dans les lettres que j’ai envoyées à mes parents, je n’ai parlé ni de tortures ni de morts.
• Gardes de nuit : c’est-à-dire deux heures, seul, parfois sur des miradors branlants : c’était très éprouvant.
• Patrouilles de nuit : deux heures, tapis dans un fossé, dans le silence total, pour surveiller d’éventuels passages de fellaghas
Prêtre et soldat
Le fait d’être prêtre ne me donnait aucun statut particulier. Cette situation avait des inconvénients et des avantages. Je me sentais obligé, sans que personne puisse m’y forcer, bien sûr, de le laisser paraître, discrètement, mais fidèlement. Chaque jour, quand c’était possible, je m’arrangeais pour célébrer la messe, n’importe où, dans un coin un peu à l’écart. Quelques gars venaient m’assister assez régulièrement. Chose curieuse, nous continuons de nous rencontrer une fois tous les ans, depuis un certain nombre d’années, avec leurs femmes.
Le dimanche, on venait souvent me chercher pour dire la messe dans un cantonnement où se trouvait une autre compagnie que la mienne. Le parcours était dangereux car je n’avais d’autre protection que deux gars dans la jeep, en plus du chauffeur. Mais j’allais dire la messe un pistolet-mitrailleur à la main. Quelle contradiction ! Certains gars profitaient de mon passage pour se confesser. J’aurais aimé prendre plus de temps pour causer avec eux, mais il fallait repartir au plus vite. J’ai écrit dans mon carnet :
« Je fais un petit sermon que j’ai à peine préparé, n’ayant pas eu le temps. Je dis que dès maintenant, alors que nous sentons déjà la révolte monter en nous (en entendant raconter certaines violences, par exemple un soldat tué et mutilé par les fellaghas), il faut déjà prendre des réflexes chrétiens. »
Mais je n’ai gardé aucune trace des « sermons » (on dit maintenant homélies) que je faisais.
Le jour où nous avons eu trois des nôtres tués dans un « accrochage », puisque je participais à ce combat, on est venu me chercher pour leur donner les derniers sacrements. Je pense qu’ils étaient déjà morts. Le soir même, j’ai célébré une messe pour eux dans une grande salle. Presque tous les gars de la compagnie étaient là, croyants et incroyants réunis. C’est moi qui ai célébré leur sépulture, dans l’église de Béni Saf : c’était la première que je faisais, et trois ensemble. Je me souviens d’avoir été particulièrement ému, comme tous les gars qui étaient là. Mais je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai pu dire.
Les jours de repos, ou pendant les longues journées passées à surveiller les récoltes, il m’arrivait souvent de discuter avec des gars, croyants ou non. Ce contact naturel, sans barrière, était souvent très riche. Et c’était l’avantage de ma situation. Les gars se sentaient sur un pied d’égalité, et le fait d’être sergent n’y changeait rien. Ces rencontres avec des incroyants étaient pour moi une véritable découverte. Parfois, elles me laissaient perplexe. Un jour, un sous-lieutenant rappelé me dit : « Qu’est-ce qu’elle fout ton Église ? Elle ne dit pas grand-chose sur la guerre d’Algérie ! » Je n’ai pas su quoi répondre.
La torture
Je n’ai pas vu de scènes de torture semblables à celles qui sont relatées dans un certain nombre de livres et de films sur la guerre d’Algérie. La torture ne se pratiquait pas sur les pitons ou dans les fermes qui nous servaient de cantonnement, mais au PC du régiment. Et je sais, grâce à un copain, jociste de Rennes, qui était à ce PC, qu’après l’accrochage qui nous a coûté cinq morts, tous les hommes récupérés dans le ratissage qui a suivi ont été torturés dans la nuit, et plusieurs ont été exécutés le lendemain. Ce copain m’a dit avoir entendu des cris une partie de la nuit. Grâce à lui, j’ai vu une fois cette salle de torture, mais elle était inoccupée.
Par contre, j’ai été témoin de violences instinctives, pratiquées par des soldats sous le coup de la colère. J’ai vu, après cet accrochage, des gars rouer de coups un homme blessé, puis mettre le feu à la mechta où il se trouvait, sans se demander s’il était mort ou non. J’ai vu, ce même jour, le combat ayant cessé, des gars mettre leur fusil-mitrailleur en batterie et prendre pour cible un Arabe, habillé de blanc, qui marchait à côté de son âne. On l’a vu tomber. On n’a même pas pris soin d’aller voir s’il était mort ou pas… J’ai vu plusieurs fois la mise en œuvre d’un procédé de dénonciation souvent employé. Les suspects sont regroupés au PC de l’opération. On les fait passer, dix par dix, en ligne, devant un half-track où deux dénonciateurs arabes en treillis ont pris place. Les plaques de blindage du half-track sont abaissées, laissant une toute petite fente qui leur permet de voir à l’extérieur. Le commandant prend place sur la tourelle du half-track, et sans que rien paraisse, prenant conseil du dénonciateur, indique d’un geste ceux qui seront relâchés et ceux qui seront faits prisonniers, sans qu’ils aient rien compris, puisqu’ils sont inconnus du commandant. Dénonciations ? Vengeances personnelles ? Chose curieuse, les deux dénonciateurs seront liquidés à leur tour.
Mais les violences se pratiquaient surtout au cours de la fouille des mechtas : femmes violentées, parfois violées, maisons saccagées, brûlées. L’autorité ne disait rien, ne donnait pas de consigne à ce sujet, laissait faire et surtout ne punissait pas. Parfois, au cours de conversations, on entendait tel ou tel « se vanter » de ce qu’il avait fait. Le racisme aidant, des gars se sont laissé entraîner dans la spirale de la violence, du sadisme.
Quelques réflexions
J’ai envie de dire que sept mois de guerre en Algérie m’ont davantage marqué que tout autre événement de ma vie. On m’avait enseigné, peut-être un peu naïvement, qu’il fallait « croire en l’homme », en ses capacités d’amour, de respect, de tolérance, de compréhension. J’ai vécu, comme tant d’autres, dans un univers de violence, de haine, de vengeance, où un homme, une femme, un enfant même ne comptent pas pour beaucoup, s’ils ont le malheur d’être de l’autre bord, un « ennemi éventuel », et surtout s’ils sont d’une autre race. Dans cet univers, tous les repères humains et chrétiens disparaissent. L’homme devient un loup pour l’homme. Et on arrive à se dire que c’est peut-être plus facile de croire en Dieu qu’en l’homme… Après ces vingt-cinq mois de présence en Algérie, après avoir connu l’arrogance de l’époque coloniale, et le climat de violence de la guerre, j’ai compris que les Arabes avaient raison de se battre contre l’injustice qui leur était faite depuis si longtemps.
Cette expérience a été douloureuse, certes. J’ai eu la chance de pouvoir en reparler avec d’autres. Je pense souvent à tous ceux qui n’ont pas pu dire à leurs enfants, leurs petits-enfants, combien cette sale guerre les avait marqués, même s’ils n’ont pas été des tortionnaires. Ça me fait mal parfois de voir que, pour certains, elle a été une occasion de développer un racisme primaire. Mais je garde l’espoir qu’un jour des relations normales pourront s’établir entre l’Algérie et la France, et que chacun pourra parler sereinement des souffrances endurées par le peuple dont il se sent solidaire.

MARCEL BAUVINEAU
juin 2010
Témoignage de Toumya Laribi
Baya El Kahla, résistante
Baya El Kahla (Baya la Noire) raconte son départ pour le maquis, son rôle d’infirmière et sa capture. Elle souligne la place des femmes dans la guerre et leur objectif d’émancipation.
Nous remercions le quotidien El Watan de nous autoriser à publier cette interview réalisée par le journaliste Boukhalfa Amazit,
le 5 août 2004.

LA DAME N’A RIEN D’UNE VIRAGO. Ses yeux, couleur feuille d’olivier, dont le regard vous enveloppe de son infinie douceur, ne trahissent pas son âme de guerrière. On a de la peine à déranger sa mémoire. Gênés de lui demander de nous accompagner sur les crêtes et dans les oueds de ses souvenirs. On y pressent de rudes combats.
Mais le ton, le silence, comme des points d’orgue, dans une longue discussion, laissent entrevoir une poignante douleur. On devine de profondes gerçures là, des callosités ici. La vie n’a pas été tendre avec elle, comme pour toutes celles qui ont connu les périodes où se fabriquent des moments de l’histoire. Leur consolation, et c’était aussi le but de leur lutte, était de voir, lorsqu’elles ouvrent leur fenêtre, flotter un drapeau sur le fronton d’un édifice public. Celles qui comme cette dame aux yeux tristes ont mené le double combat de la libération et de l’émancipation et qu’on a voulu renvoyer au « kanoun », au matin du 4 juillet 1962, alors qu’elles croyaient que le soleil qui se levait ce jour-là brillerait pour toutes et pour tous. Ces dames, mères de toutes les femmes d’Algérie. Des dames exemples. Des dames d’exemple. Toumya Laribi, pour l’état civil, aujourd’hui fille adoptive de Boufarik, dont elle a vu naître toute la jeunesse depuis qu’elle s’y était installée comme sage-femme, est née et a vécu son enfance et sa « prime adolescence dans une famille aisée si on la compare à celle de la majorité des Algériens des années 1930 et 1940 ». Son père, M. Laribi, était planton au Gouvernement général, le GG comme on disait en ce temps-là, pour l’époque, c’était une bonne situation. Il n’était, certes, pas lettré et c’est par un pur hasard qu’il a obtenu ce travail.
« Mon père est venu de Biskra, sa ville natale, vers Alger, à l’âge de 14 ans. »
Il était destiné à embrasser la carrière de tous les migrants vers la capitale, peut-être comme portefaix, docker, jardinier des maraîchages de Zéralda ou allez savoir de quoi serait fait son quotidien. Mais, coup de pot, à l’époque, il était demandé à tout partant en congé de se trouver lui-même un remplaçant, sa chance a été qu’un employé du GG, lui aussi natif de Biskra, lui proposa l’intérim. Entre-temps, voilà que le pauvre homme décède, et le père Laribi d’occuper définitivement le poste du défunt.
« Ayant trouvé un emploi stable, permanent et régulièrement rémunéré, il s’est donc installé à Alger. Il y trouvera une payse, tout comme lui, de la capitale des Ziban, il l’épouse pour avoir avec elle neuf enfants. »
Toumya, la future Baya El Kahla, maquisarde de la région 1, de la zone 1, du secteur 1, de la wilaya 4, est née dans la rue de la Marine et a grandi à Fontaine-Fraîche (Fort-l’Empereur) où elle a habité dans une petite villa.
« Mon père voulait que nous fréquentions de bonnes écoles et que nous fassions de bonnes études pour avoir un bon métier. »
Inutile de répéter qu’à l’époque, d’autant qu’on se trouvait en plein conflit mondial, il n’était pas donné à tout le monde d’aller à l’école et encore moins d’accéder à un niveau appréciable.
« J’ai présenté, après la troisième et le niveau du brevet, avec une dérogation en raison de mon jeune âge, le concours d’accès à l’école d’infirmières de la Croix-Rouge. J’ai toujours, depuis mon enfance, voulu exercer ce beau métier. Je l’aime jusqu’à présent. »

− C’était à quelle époque ?
− Au début des années 1950, je suis née en 1936, j’avais donc environ 16 ans. Mais je vous préviens, pour la suite de notre discussion, je n’ai aucunement la mémoire des dates. Ma révolte remonte à cette époque et peut-être même avant. Vous savez, je suis une Boumezrag par ma mère et mon grand-père paternel est mort en déportation au bagne en Guyane. Aussi loin que je me souvienne, j’avais en aversion l’ordre qui nous était imposé. De plus, l’exemple de mon oncle Mohamed Khider, militant nationaliste de la première heure, m’emplissait d’un profond sentiment de fierté. Il me parlait souvent de l’Algérie, de liberté et d’indépendance. Il liait tout cela aux études. Ce ressentiment à l’égard de l’autorité m’a souvent valu de mauvais résultats scolaires. Mais tout cela était rattaché à l’humiliation permanente, Arabe par-ci, Arabe par-là, même à l’école. De bon matin, on vous triturait les cheveux avec une règle pour vous dire que vous avez des poux, que vous êtes sales. Pourtant, malgré la modestie des moyens, Dieu sait si notre mère était à cheval sur la propreté de ses enfants, justement pour nous éviter de telles rodomontades. Mais, je me souviens d’une institutrice, une progressiste qui venait de France, avec laquelle j’avais obtenu de bons résultats. Son comportement à mon égard était si différent. C’est comme si elle m’avait adoptée. Je n’avais plus de conflit. Elle a su me parler et je ne lui ai rien caché des vexations que nous subissions de la part de l’autorité scolaire et des sentiments qui m’animaient face à cette situation.
− Pour la révoltée que vous étiez, le 1er novembre 1954 a dû être inoubliable. Comment l’avez-vous vécu ?
− Aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, je m’en souviens vaguement. Mais je sais que c’était un jour de joie. Je me rappelle mon père qui est entré avec un large sourire qui lui barrait le visage et qui m’a dit : « Ça y est, nous avons démarré ! » Je tiens de lui l’idée de l’inéluctabilité de l’indépendance nationale. Je ne sais pas pourquoi mais il me semble qu’il m’en parlait beaucoup plus qu’il n’en parlait aux garçons car j’avais de grands frères. Notre père nous a appris le sens de l’égalité entre garçons et filles, que ce soit au niveau familial ou à celui de l’instruction qu’il voulait pour toutes et pour tous avec un égal intérêt. Cela malgré les remontrances de ma mère, plus traditionaliste si je puis dire.
− Aviez-vous pris conscience dès le déclenchement de la Révolution que vous deviez vous engager et donc que vous aviez un rôle à jouer ? À quand remontent vos premiers contacts avec l’Organisation ?
− Absolument. J’avais compris que mon heure était arrivée et que je devais passer à l’action. Restait à savoir où, quand et comment. C’est à l’école d’infirmières que j’ai été approchée par les frères du réseau d’Alger. Cela doit dater de 1955 environ, je n’ai pas la date exacte. J’ai commencé par faucher des médicaments, puis je suis passée à la distribution des tracts et enfin au transport d’armes et de munitions. Tout dépendait des missions que l’on me confiait. À ce propos, il me vient à l’esprit que j’avais des copines juives qui, à plusieurs reprises, m’ont sauvé la mise, lorsque je me réfugiais chez elles, quand je me sentais suivie. Elles étaient des filles de mon quartier, beaucoup étaient dans un grand dénuement. Elles vivaient dans des baraquements. Eh bien ! Il leur arrivait souvent de m’assister et de cacher des objets ou des effets que je destinais aux frères ou à l’Organisation. Que s’est-il passé ensuite ? Pourquoi ont-elles rejoint le camp ennemi ? Je ne le saurai jamais.
− Qui étaient vos chefs ?
− Je ne savais pas qui étaient les responsables de l’Organisation à Alger, mais je me souviens que nous nous réunissions parfois du côté de Djamaâ Ketchaoua dans la basse casbah. J’étais la seule femme de mon groupe.
− Vous souvenez-vous de quelques noms ?
− Je sais qu’il y avait le jeune Dziri, un neveu d’Ali Khodja, lequel était un peu mon voisin puisqu’il était de Ben Aknoun et moi de Fontaine-Fraîche. Cette période a duré quelques mois avant qu’un patriote de notre cellule ne soit arrêté. La consigne était stricte pour les malheureux infortunés qui tombaient entre les mains des forces coloniales : il leur était demandé de résister de 24 à 48 heures pour permettre aux autres de disparaître. Mais tenir 24 heures sous la torture est une épreuve inhumaine. C’est ainsi que nous avons reçu l’ordre de partir et de rejoindre le maquis. C’est la sœur d’Ali Khodja et son neveu qui m’ont contactée pour organiser mon acheminement vers le djebel.
− Vos parents étaient-ils au courant de vos activités patriotiques ?
− Pas du tout ! Pas même mon père. Mais avec le recul, et plus j’y pense, plus je me dis qu’il soupçonnait quelque chose. Quant à ma mère, elle n’y pensait même pas. Lorsque j’ai pris la résolution, le jour de mon départ au maquis, de l’en informer, elle m’a envoyé le fer à repasser qu’elle tenait au visage. Vous voyez d’ici sa surprise. La peur de mourir loin d’elle m’avait, en effet, incitée à lui faire part de la décision des responsables de l’Organisation de m’évacuer d’urgence. Mal m’en a pris. Sa réaction était compréhensible par-delà toute considération patriotique ou politique. J’étais une fille, sa fille de surcroît. La perspective de m’imaginer au maquis parmi des hommes… En revanche, lorsque j’en ai parlé à mon père, je lui ai dit que j’étais recherchée et que, si on me capturait, je risquais de ne pas résister aux tortures et je mettrais en danger la vie de mes compagnons, il a vite compris. Certainement pas de gaieté de cœur, puisqu’il a pleuré, mais il s’est résolu à la nécessité de mon départ et il m’a donné sa bénédiction.
− Et vous aviez quel âge ?
− Moins de vingt ans.
− L’acheminement vers le maquis était une opération souvent délicate car elle s’effectuait sans filet pour ainsi dire, à découvert, et les contrôles aux barrages étaient nombreux. Comment s’est déroulé le vôtre ?
− J’ai informé Dziri que j’étais prête. Il a demandé à sa femme de nous accompagner. Nous nous sommes, bien entendu, voilées, l’Organisation nous a établi de fausses pièces d’identité et la seule instruction pour le voyage était de ne souffler mot, particulièrement aux barrages. Je me souviens, à plusieurs reprises, Dziri avait offert des bouteilles d’alcool aux militaires. Nous étions encore au début de la guerre, c’étaient de jeunes appelés. Aux soldats qui demandaient qui nous étions, il répondait que nous étions ses épouses. Ils n’insistaient pas. Nous étions dans un véhicule bâché, installées au milieu de cageots d’oignons, de pommes de terre et de légumes divers. Au fond, il y avait des armes et des munitions. Nous ignorions, totalement, l’épouse de Dziri et moi-même, que nous étions assises sur un arsenal, et ce jusqu’à Tamerkenit, dans la région de Palestro (Lakhdaria).
− Quelle a été votre réaction lors de votre premier contact avec le maquis et les moudjahidines ?
− Les premières personnes que j’ai rencontrées étaient Ali Khodja et ses hommes. J’étais impressionnée, ahurie devant ces combattants en battle-dress impeccable. Bien armés. Il me semblait qu’ils n’étaient pas nombreux, une soixantaine environ ou, peut-être, un peu plus.
− C’était un commando zonal ?
− Oui, le commando de la zone 1, une unité d’élite qui allait après sa mort devenir le prestigieux commando Ali Khodja.
− Votre baptême du feu, vous en souvenez-vous ?
− Comment l’oublier, il a eu lieu le jour même de mon arrivée. Après les formalités d’usage et que l’on m’eut remis un treillis neuf, un chapeau de brousse et une arme, vers 4 heures, l’alerte a été donnée. Rien de bien important, il n’y a pas eu de victimes hormis ma petite fierté. Au moment de traverser la route goudronnée, nous avons été allumés par une patrouille embusquée. Les frères se sont fondus dans la forêt alors que, moi, je suis restée cachée dans un buisson épais. De là où je me trouvais, je pouvais voir les allées et venues des soldats, allées et venues qui ont duré à peu près une heure et demie, un peu plus. Cela me semblait une éternité. Puis ils ont décroché et se sont retirés dans leurs jeeps et quatre camions GMC. Leur camp, je l’ai su après, n’était pas loin de Palestro, et nous nous trouvions à Djerrah. L’alerte passée, les villageois ont pour habitude de se rendre sur les lieux de l’embuscade pour voir s’il n’y a pas de blessés éventuels, des armes ou des munitions. Moi, je me trouvais encore sur les lieux. Lorsque j’ai vu une villageoise, je suis sortie de mon buisson et me suis adressée à elle lui disant que j’étais une moudjahida. Ne comprenant pas l’arabe sans doute, la dame a pris ses jambes à son cou en hurlant :
« Les Français sont partis mais ils ont laissé des Sénégalais. Aberkan ! Aberkan ! » (Le Noir ! le Noir !), criait-elle, désemparée.
Ne comprenant rien à ce qui se passait, je courais derrière elle pour la calmer. Elle n’avait jamais vu une femme accoutrée comme je l’étais, en soldat. Il faut dire que je n’en menais pas large. J’avoue qu’avant d’en rire de bon cœur, avec mes compagnons, j’avais pleuré mon orgueil de combattante, égratignée par cet épisode, plutôt loufoque. J’ai appris plus tard qu’Ali Khodja, ne me voyant pas venir, allait organiser une embuscade pour me récupérer. Heureusement que l’information a circulé que pas un prisonnier n’avait été fait par la patrouille française.
− Est-ce à cette occasion que vous avez reçu votre nom de guerre « Baya El Kahla » ?
− Non, c’est le capitaine Si Abdallah, que Dieu ait son âme, qui m’a donné ce nom. À mon arrivée comme c’était d’usage, il m’a demandé de choisir mon nom de guerre. J’avais déjà, en famille, un petit problème de prénom. Mon père, pour l’état civil, m’avait appelée Toumya, ma mère, trouvant ce prénom désuet et trop campagnard, m’appelait Baya, ça faisait plus citadin.
« Vous voulez m’en ajouter un autre ? » ai-je dit au capitaine.
Il m’a observée un bon moment puis m’a dit : « Serais-tu offensée si nous t’appelions Baya el Kahla ? » (Baya la Noire).
Et depuis… Même dans les tracts de l’armée française, on m’appelait ainsi.
− Quels étaient les sentiments d’une jeune fille de moins de 20 ans qui arrive au milieu d’hommes et qui doit vivre avec eux ?
− Je ne vous comprends pas. C’était normal, naturel.
− N’aviez-vous pas peur ?
− De quoi ? De la mort ? Oui !
− Aviez-vous immédiatement été mise en confiance ?
− Immédiatement, totalement. Mes compagnons ont eu un comportement exemplaire envers moi et envers toutes celles qui nous ont rejoints après. Je parle de la wilaya où j’étais et de la zone 1 où j’avais été affectée. Les relations avec nos frères de combat étaient pures et sans tache. Nous étions respectées, protégées. Je n’ai jamais relevé un abus quelconque d’autorité. Aussi loin que je puisse me rappeler, je n’ai jamais eu le moindre conflit lié au fait que je sois une femme. Je garde du maquis un impérissable souvenir empreint de camaraderie, d’amitié, de fraternité et de patriotisme.
− Et vous étiez la première femme ?
− La première en zone 1 et dans la région. J’étais en zone 1, région 1 secteur 1 de la wilaya 4. Une région sans cesse harcelée par l’artillerie et bombardée par l’aviation. Elle était âpre, dure et difficile.
− Quel était le travail d’une infirmière au maquis, mis à part bien sûr les soins à prodiguer aux combattants blessés ?
− Nous nous occupions aussi des populations civiles, lesquelles étaient privées de tout. Tout spécialement de la vaccination des enfants et des villageois. Dans ces zones retirées de tout, personne ne pourvoyait aux besoins sanitaires les plus élémentaires. Certains, pour ne pas dire la plupart des habitants, n’avaient jamais rencontré un médecin. Il y avait bien sûr un palliatif, les soins traditionnels des guérisseurs et autres rebouteux.
Le dénuement était absolu. Ensuite, du point de vue de la sécurité, il fallait éviter au maximum les contacts de la population avec les SAS (sections administratives spéciales), qui s’occupaient entre autres des soins médicaux. Ces succursales du Deuxième Bureau posaient beaucoup de questions. Et un malade vulnérable et fragile ne peut pas se contrôler.
− Vous déplaciez-vous avec les unités combattantes ?
− C’était l’essentiel de notre activité. Porter une assistance immédiate et rapide. Des secours de toute nature. Ainsi, il m’est arrivé d’organiser le retrait et l’évacuation du commando Ali Khodja avec les villageoises. Il n’y avait plus d’hommes dans la région, ils étaient tous morts, au maquis ou en prison. Nous avons frayé un passage dans un talweg entre les chars qui étaient positionnés le long de la route goudronnée. Le commando s’est replié puis il a été accroché quelques jours après à Oued El Akhira. Un accrochage meurtrier, dans une zone terrible, dense, forestière. Ce jour-là, il y avait, outre le commando Ali Khodja, le commando de la zone 2 ainsi que plusieurs sections, une réunion importante se déroulait dans la région. Nous avions été trahis, donnés par des agents de l’ennemi. Nous avons été harcelés pendant une semaine. Je me souviens très bien, c’était fin 1957- début 1958. C’était la période où la décision avait été prise d’évacuer vers l’étranger toutes les infirmières. Le maquis, disait-on, était devenu « dangereux » pour elles.
− Comment ça, toutes les infirmières ?
− Non pas toutes. Mais la plupart. Si M’hamed m’avait demandé de rester et d’aller me reposer à Oran au cas où je le désirais. À Oran, lui ai-je dit, mais je ne connais personne. J’ai refusé et j’ai demandé de partir.
− Nous y reviendrons si vous le permettez. Receviez-vous une formation politique ?
− Nous assistions aux réunions du conseil de zones par exemple. Nous avions évidemment notre mot à dire. Les hommes respectaient nos opinions et nos avis sur bien des questions.
− Avez-vous un exemple particulier ?
− Dans le cadre de la politique de rupture avec les institutions colonialistes, nous rendions aussi justice. Ainsi, il s’est présenté le cas d’une adolescente de 15 ans qui avait été mise enceinte par le mari de sa sœur. Ce dernier, un vieux pédophile, son frère tout à fait innocent et la jeune fille en question ont été condamnés à mort. Le capitaine de la zone, Si Abdallah, m’a confié la garde de la pauvre fille. J’ai vivement protesté contre la décision que je trouvais cruelle et injuste et j’ai interrogé la victime qui m’a avoué que c’était son beau-frère qui avait abusé d’elle et que le jeune homme n’avait rien à se reprocher dans cette affaire. J’en ai rendu compte aux hommes du conseil zonal qui avaient, un peu à la hâte, condamné à la peine capitale les quatre personnes, parce qu’il fallait tenir compte de l’enfant que portait la jeune fille.
« C’est un crime et, si vous les exécutez, exécutez-moi avec eux », ai-je osé leur dire, car ni le jeune homme ni la jeune fille, et encore moins le bébé qui devait naître, n’étaient coupables de quoi que ce soit.
Après des protestations, le conseil zonal a fini par se joindre à mon avis et révisé son jugement. Mais le vieux a été exécuté. En revanche, j’avais proposé l’incorporation du jeune homme dans nos rangs. Les responsables ont accepté. Il est mort au combat en héros. La jeune victime a accouché d’un garçon qui est mort en raison des conditions précaires de sa naissance. Elle a été envoyée dans une autre zone. Elle s’y est mariée avec un grand combattant. Je l’ai rencontrée à l’indépendance, elle avait quatre enfants ! […] (Après un silence pesant, notre interlocutrice reprend comme si elle parlait à elle-même.) […]. Tout cela pour vous dire que la femme algérienne a souffert, elle a lutté. Je n’étais qu’un petit bout de femme, seule, jeune, je ne savais rien de la vie sinon celle qui se déroulait sous mes yeux. J’ai réussi à convaincre tous les hommes du conseil zonal. Ils m’ont écouté. « Kanaât’houm ! »
− Étiez-vous consciente que vous meniez un double combat ?
− Bien sûr.
− Considériez-vous que la guerre était aussi un combat de femme pour les femmes ?
− « Aussi et surtout ». Nous étions si peu nombreuses et notre action militaire pesait aussi peu. Nos parents étaient illettrés. Nos aînées étaient toutes aussi analphabètes, rares parmi nous étaient celles qui savaient lire et écrire. Au fond de moi-même, je me disais que par mon combat, notre combat à toutes, nous finirions par entraîner les plus jeunes. J’étais également convaincue que, si la femme algérienne évoluait, l’homme algérien évoluerait également. La femme demeure le pivot autour duquel s’articule la société tout entière. En matière d’égalité des droits, je pensais à l’époque, déjà, que mes droits étaient les mêmes que ceux des hommes. Cela ne se discutait même pas. Ce n’est qu’après l’indépendance qu’ils ont créé tous ces problèmes. Il y avait bien sûr le cadre culturel et traditionnel, qui donnait à chacun sa place dans la famille. Je me conformais à cet ordre basé sur le respect que nous nous devions les uns pour les autres.
− Revenons si vous le voulez à la décision d’envoyer les infirmières à l’étranger. Était-ce une mesure locale ou touchait-elle l’ensemble de l’ALN ?
− Ce que je sais, c’est qu’elle émanait du colonel Si M’hamed. J’ignore si elle concernait toute l’ALN.
− Combien d’infirmières comptait la wilaya ?
− Nous étions assez nombreuses. Pour notre seule zone, nous étions une vingtaine ou même plus. Les effectifs ont augmenté avec la grève des étudiants et des lycéens. Plusieurs sont montées à cette époque. De plus, avec cet afflux, la fonction s’est masculinisée. On comptait parmi les nouveaux arrivants beaucoup de garçons.
− Qu’est-ce qui, selon vous, justifiait la mesure de démobiliser les infirmières ?
− Les responsables disaient qu’ils nourrissaient des craintes. Que le maquis s’est considérablement durci. Ce qui était vrai à tous les points de vue. C’est ainsi que nous avons été envoyées vers la frontière tunisienne avec des blessés, et sans armes. Il faut dire que nous avions très peu de chances de parvenir. Mes appréhensions se sont vérifiées et j’allais l’apprendre à nos dépens.
− Considériez-vous que c’était une décision injuste, liée au fait que vous soyez des femmes. Qu’aviez-vous ressenti ?
− Je n’avais pas de sentiment d’injustice. Je m’étais dit que c’est un ordre de nos supérieurs et qu’il fallait l’exécuter. Il fallait s’y soumettre, un point c’est tout. Et puis, en ce qui me concernait particulièrement, les responsables et le colonel Si M’Hamed en tête ne voulaient pas que je parte. Ils désiraient me maintenir au maquis, c’est moi et moi seule qui ai émis le vœu de partir. Avec le plan Challe et les opérations de grande envergure, déclenchées après l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, la situation était devenue épouvantable. Certaines d’entre nous sont restées jusqu’au début des années 1960.
− Vous êtes donc parties en convoi spécial ?
− Oui, avec des blessés. Chaque infirmière avait en charge un groupe. C’est parce que nous ne connaissions pas les régions que nous traversions que nous avons été capturées. Cela s’est passé à Meskiana. Nous devions franchir le barrage électrifié dans la nuit qui allait suivre notre halte. Nous étions à terrain découvert, ce qui augmentait les risques de se faire repérer et de se faire prendre. L’agent de liaison de la wilaya 1 nous avait laissés dans une maison. Je me souviens qu’il nous avait apporté une chorba. Nous n’en avions pas mangé depuis belle lurette. Je n’étais pas tranquille. Vers 16 heures, l’alerte a été donnée. Toute résistance était impossible et d’ailleurs avec quoi résister. Nous n’avions pas d’armes. Mohamed, qui avait une vieille pétoire Stati, qui jurait que nous n’allions pas nous laisser prendre, est mort en premier, fauché délibérément par une jeep qui lui a arraché la moitié de la tête. L’ennemi arrivait en nombre. Camions, véhicules tout-terrain, half-track… Nous avons été donnés. Les Français ont agi sur renseignement. Ils étaient sûrs de leur coup. Les treize frères ont levé les mains. Ils se sont rendus. Ils étaient sans arme. Ils les ont alignés face contre terre et ils ont fait passer le half-track sur leur corps…
− Vivants… ?
− Vivants ? Écrasés vivants sous nos yeux… (Silence.) Des jeunes. Blessés. Mal en point. Affamés. Déguenillés. Puis ils se sont occupés des femmes. Ils se sont occupés de nous à coups de poing, de pied, de crosses.
« Où sont les infirmières, elles sont sept ! Où sont-elles passées ? », vociféraient-ils.
Ils avaient trouvé un ordre de mission qui faisait état de sept infirmières accompagnatrices de blessés. Nous n’étions que trois. Par bonheur pour les quatre autres sœurs, elles avaient contracté la grippe asiatique, elles ne sont pas venues.
− Et vous avez été acheminée sur Alger ?
− Non. J’ai d’abord transité par toutes les prisons de l’Est depuis Meskiana. Je les ai toutes connues. Et, dans chacune d’elles, j’y ai subi les mêmes interrogatoires avec les mêmes méthodes. À Annaba, un jour, ils sont venus. Ils m’ont donné du linge propre et m’ont conduite dans une belle villa. Dans un salon luxueux m’attendaient Mmes Massu et Bigeard. Un magnétophone à bandes était discrètement dissimulé sous la table. Je l’avais aperçu, et les frères m’avaient enseigné de me méfier des déclarations enregistrées qu’ils pouvaient retourner contre notre cause. C’est Mme Massu qui a parlé la première :
« Pourquoi êtes-vous montée au maquis ? Vous ne manquiez de rien. Votre père travaillait au GG. Vous avez été à l’école. Qu’est-ce que vous vouliez de plus ? − Avez-vous accepté les Allemands ? lui ai-je dit, sans savoir comment cela m’était venu. Je cherche mon identité. On me l’a enlevée. Je n’en ai plus. − Pourquoi ne prenez-vous pas exemple sur Mlle Sid Kara ? m’a-t-elle répliqué. − Mlle Sid Kara a choisi son camp et moi le mien. − Peut-être avez-vous été embobinée. − Pas du tout, je suis convaincue de l’indépendance de l’Algérie. Et s’il ne reste qu’un seul Algérien sur cette terre, il viendra le jour où il sera indépendant. »
Voyant que mon retournement était impossible, le reste de notre entrevue est devenu banal.
− Votre transfert sur Alger a duré longtemps ?
− Il me semble qu’il a duré des mois. Après avoir fait toutes les geôles de l’Est, je suis arrivée à Alger où j’ai été remise au capitaine Sirvan de la DST (Défense et sécurité du territoire) dans la basse casbah. Ils voulaient avoir des renseignements militaires : les endroits où se trouvaient les casemates, les types d’armement, les quantités d’armes et de munitions, la logistique, la nourriture, l’origine des approvisionnements, les points d’eau, les régions des bases de repli, etc. Je leur ai parlé des vaccinations, de notre mission d’infirmières et je leur ai dit que je n’avais pas, en ma qualité, accès aux informations militaires. Ce qui était vrai. Mais, même si je les connaissais, je ne les aurais jamais données. « Sale Arabe, sale Négresse », des obscénités à n’en plus finir. Je m’évanouissais, je me réveillais, je résistais, le goût âcre du sang ne quittait pas ma bouche. Le temps, le jour, la nuit n’existaient plus.