La Traille

La Traille

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Livres
334 pages

Description

« Pendant que la vaillante armée des trente-neuf aiguilles de la classe piquait, cousait, ourlait, la coutume avait été instaurée par la mère Martelet de la lecture à haute voix par la quarantième élève. Le sort voulut ce jour-là que je fusse désignée comme lectrice. Je quittai ma place et montai sur l’estrade. La mère Martelet me tendit le livre qu’elle avait apporté. Je le pris, et, répondant à la demande d’une des élèves qui, simulant un faux intérêt frondeur vis-à-vis de la couture et de la lecture, en réclamait le titre, je pris connaissance, pour moi-même d’abord, de ce titre, puis avec un effarement certain, du nom imprononçable de l’auteur que je ne connaissais pas. Puis, je le lus, par force, à haute voix, avec effort. J’avais douze ans. Je venais de la campagne. Le titre était : « Contes ». Cela, je connaissais. Et je poursuivis : “Cha-ques-pare”. »


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Date de parution 05 février 2010
Nombre de lectures 13
EAN13 9791020324849
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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LA TRAILLE
LA TRAILLE
© Éditions Baudelaire, 2010
envois de manuscrits : Éditions Baudelaire – 11, cours Vitton – 69452 Lyon Cedex 06
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L’avenir appartient à ceux qui auront la mémoire la plus longue.
Sagesse juive.
PREMIÈRE PARTIE
TABLE DES MATIÈRES
Tant pis Aïeux aïeulles La tache originelle Réversibilité. La Sainte et le Bourreau Les miroirs, le temps, la mort Premier naufrage Les bons génies : Noëlie et Aimé La « tournée » Les souriceaux, la terre, et l’écriture L’orphelin et l’ancien combattant. Une histoire de camions . De beaux dimanches Mon Acropole La Traille
DEUXIÈME PARTIE
L’autre maison Le « Pattis » et autres figures Trahison Du bonheur des mots L’école et la pension La couture et Shakespeare Deux continents Snobismes en herbe et en gigogne Du rire et de la sidération Un viatique La dernière Traille
PREMIÈRE PARTIE
TANT PIS
Le Rhône, en cet après-midi de printemps, s’étalait, large et sûr de lui, d’une rive à l’autre, coulant des eaux à peine mouvantes, tantôt bleuâtres et tantôt couleur de limon. Sur la rive gauche, là où se trouvait l’embarcadère, là où s’enfoncent encore en pente douce les dalles de pierre permettant autrefois le départ et l’arrivée de la traille, les eaux formaient, contournant l’obstacle, une courbe ouverte et large, constituée de légers remous d’écume qui se perdaient et se noyaient en rejoignant le vaste cours du fleuve. Des mousses et des herbes s’ébouriffaient entre les dalles dont la pente se prolongeait en douceur sous les eaux, sur l’espace de quelques mètres. En face, sur l’autre rive, je distinguais très bien, dressée, la pile de traille, avec le dessin de ses escaliers extérieurs qui s’enroulent autour d’elle, sans rampe ni contremarches, et l’entourent d’une sobre guirlande de pierre brute. Un filin, encore, toujours, était tendu au-dessus des eaux d’une rive à l’autre. Comme autrefois. Comme, lorsque, même plusieurs années après la guerre, il fallait traverser le fleuve sur la barque, pour se rendre d’une rive à l’autre. Passer la traille. Sur l’une des rives, des panneaux rappelaient les mues successives du Rhône. Le « Rhône sauvage » que je n’avais pas connu. « Le Rhône rectifié ». Celui que je traversais avec ma mère et ma sœur dans les années quarante et cinquante. « Le Rhône aménagé » avait suivi. D’autres panneaux retraçaient l’histoire du bac à traille. Détaillant le prix à payer par piéton, brebis, cochon, veau ou chèvre. Pour un cavalier et sa monture, pour un carrosse, une chaise roulante ou une litière attelée. Sur l’autre rive on expliquait la symbolique de la traille. Le grand passage de la rive des vivants à celle des morts. L’Achéron. La vision des deux rives du fleuve, à cet endroit précis où je n’étais pas revenue depuis de nombreuses années, me renvoyait à ces années d’après guerre où, encore petite fille, j’accompagnais ma mère certains après-midi, depuis notre village jusque chez le coiffeur à Vernaison, sur l’autre rive. Et que nous traversions le fleuve sur la traille. D’un nouveau bond et tout ensemble, depuis la rive plate du fleuve, la mémoire me hissait à quelques kilomètres de là (ceux que nous parcourions à bicyclette pour parvenir à la traille), jusqu’au faîte de mon village sans grâce, celui de mes premières années d’enfance. Et au-delà, à leur source, jusqu’à la première rive de ma vie. Celle de ma naissance. Un village sans grâce où j’étais née, comme échouée, non loin des rives du Rhône. En 1941. Un village sans grâce dans un siècle tout aussi disgracieux. J’étais donc une fille. Une fille qui selon la rumeur maternelle se révéla maigrichonne, ou plutôt, pour ne pas céder à l’auto-tendresse rétrospective et trompeuse, maigre, menue, petite, sans poids ni faim. Dans mes essais de premiers souvenirs c’est ainsi que je me«memnoscopise »: quelques kilogrammes de chair enfermés dans une peau mi-brune et mi-diaphane, agrippés à une colonne vertébrale qui arbore, du côté de sa base, une marque inopportune, un relief mal venu, superfétatoire, qui ne manqua pas d’intriguer quelque temps, puis que l’on oublia pour le baptiser plus tard d’un nom somptueux et savant. Peut-être, aux dires de certains, m’avait-on laissé tomber. Puis ramassée, puisque j’étais là. En tout cas, j’avais une épine dans le dos, mais je ne le savais pas non plus, car j’étais pure de toute science médicale et sans infirmité autre que mon appartenance à l’espèce humaine. Mais cela non plus, je ne le savais pas encore. C’est insidieusement, plus tard, que j’en fus, jour après jour, convaincue.
Après ce coup de naissance, en France, en 1941, j’étais donc sans destin autre qu’humain. Pourtant, je crois me souvenir que je vécus les premières années de ma vie non seulement dans la souffrance ordinaire, celle de tout homme, bon an mal an, bon sang mauvais sang, celle du manger, du dormir, de l’éprouver, du ressentir, cela ne va jamais de soi dès le début, mais ma petite enfance, après je le sus, fut traversée par les ondes ou les échos bien réels, quoiqu’amortis par le lieu relativement protégé de mon village sans grâce, de l’une de nos guerres les plus efficaces. La deuxième guerre mondiale était en juillet 1941, dans une belle adolescence de conflit généralisé, une prometteuse maturité de tueries, de délations et d’holocaustes. Mais on n’en disait pas encore le nom. Ni celui, si drôle à prononcer et si facile à dire, même pour un petit d’homme, debarbarie. D’ailleurs, je n’en étais pas encore au b-a ba. La rumeur du monde comme il allait alors, ne pouvait pas ne pas mugir jusqu’aux pieds et aux oreilles des enfants qui naissaient alors. Et j’en étais. Bien qu’apparemment épargnés par ce Minotaure moderne, nous le sentions là. Le pressentions, peut-être. Est-ce à cause de la menace, confuse pour moi, de ce Minotaure, que du plus loin de ma remontée en apnée du passé je me sens baignée d’inquiétude. Comme un qui souffre par existence. Peut-être parce que sa chair est trop mince, sa peau trop fine, ses os trop légers, ses yeux trop grands. Pour faire écran aux particules invisibles du mal ambiant. Qu’il retentit de tout. Alors l’autre, le Malin, le Fourchu, le Mal, pour dire bref, où en étais-je avec Lui, en 1941 ? L’horreur des feux croisés du monde s’était-elle ajustée en part égale dans le microcosme de ma tête, boule jivaro du bien et du mal ? Je ne fis que ressentir, puis pressentir, avant de penser et de savoir quoi que ce soit du bien comme du mal. Au début de la vie n’est pas le verbe, et il me faudrait, comme tout homme, le trouver. Pour l’heure, je n’avais d’autre destin que de vivre. Et vivre fut donc le problème. Pourtant, moi, j’avais un père, une mère, un grand-père, un seul, il est vrai, une grand-mère, une seule, qui attendit courtoisement que j’eus poussé un peu, quelques mois, pour mourir et fermer la parenthèse discrète qu’elle avait ouverte dans mon existence. Et puis un frère, une sœur, une famille en somme, dans un village plutôt laid, dans un siècle disgracieux, parmi un peuple à demi-honteux, dans un temps de victimes et de bourreaux où il faudrait bien prendre sa place. Je fus donc donnée à l’humanité sans nécessité apparente l’an 1941, pendant l’été. C’était la guerre, ma grand-mère se mourait, il y avait déjà deux enfants. Je voudrais bien me convaincre que cette année, ce mois, ce jour, scintillent dans les mémoires d’un éclat merveilleux, d’un lustre extraordinaire, et vous raconter, façon Suétone de campagne, qu’il y eut, sinon dans la rotation des astres ou le cours du monde quelque merveilleuse anomalie, du moins quelque signe annonciateur de mon débarquement sur terre. Rien. En fait de prodiges et d’anomalies, ce temps, on le sait, n’en avait pas manqué. Dès 1940 les Allemands dans Paris. La Lorraine annexée à l’Allemagne. Le rationnement. Les tickets. Vichy et le statut des juifs. En 1941 protocoles d’accord militaires entre l’Allemagne et le régime de Vichy. Deuxième statut des juifs le 2 juin. J’avais encore pratiquement deux mois de répit avant d’émerger au grand jour de la France. C’était donc le premier été de ma vie que celui de l’année 1941. Virginia Woolf venait de mettre fin à ses jours. Orson Welles, sur les écrans de France, devenait pour l’éternité ou presque Citizen Kane et son « rose bud » se préparait à me faire pleurer quelques décennies plus tard. « No trepassing », ces mots qui ouvrent et ferment le film : « Défense d’entrer » m’agréent encore à cette heure, pour la part de mystère qu’ils défèrent à des retrouvailles avec un quelconque souvenir. Ne pas être trop indiscret envers soi-même. Pas plus qu’envers les autres. Cela convient davantage
encore à des êtres sans destin. Sans destin autre qu’ordinairement, simplement humain. La pudeur, le mystère aussi, la bienheureuse obscurité, pour les humbles. Pour revenir à ce qui était moi ou à cet enfant qui allait devenir moi, il faut donner la parole à qui de droit, de nature et de sang : ma mère. C’est elle qui marqua d’une pierre chaude cette chaude nuit de juillet de ma naissance en en soulignant le poids. À plusieurs reprises je questionnai cette dernière, tentant par différentes approches de prendre par surprise ma partenaire privilégiée, afin de faire surgir la réalité de ma naissance. Pour en saisir, peut-être, la part ignorée, soudain découverte. L’illusion de l’infime origine, sinon du monde, de la répétition du monde. Jamais je ne questionnai mon père. C’est donc à partir des données maternelles que, me faisant l’archéologue des origines, je me suis astreinte à remonter à la source, pagayant souvent à contre-courant, à contre Temps, et je l’ai tellement reconstruite, cette naissance, que je crois l’avoir réellement en mémoire, à la place privilégiée ou en tout cas essentielle d’un premier souvenir. Je ne sais pourtant si je suis alors ma propre mère, car c’est sa parole qui construit, ou bien la maison elle-même, ou bien la chaleur de l’été et ses souffles fruités, ou bien le nouveau-né lui-même, ou encore la chambre, ou la nuit entière. Mon esprit s’affaire, construit, mon imagination se désole et s’affole tout ensemble. J’en viens parfois à habiter l’espace, le temps et l’obscurité fluide de la chair. Je suis la nuit même, je la tiens, je l’embrasse, je l’occupe, remontant d’un bond deux générations pour me projeter à l’état de fœtus jusque dans la tête et le cœur, et toute la chair de ma propre grandmère malade, où je me pelotonne sans bruit. Elle, qu’on appelle La Petite Mémé, elle qui n’a donné au monde qu’une seule fille, Émilie, appelée elle aussi, sans nécessité, à devenir ma mère, précisément ce jour-là. Elle se repose dans la chambre du haut, La Petite Mémé. Et tandis qu’elle tente de se reposer, elle doit songer. À ce troisième enfant qui se presse sans convocation aux portes du monde. Il arrive au mauvais moment, ce petit d’homme. On aura du mal à le nourrir. L’enfant d’une guerre qui ne dit pas son nom. Heureusement son gendre, Pierre, est là. Mais elle songe surtout à sa fille. Elle se lamente de ne plus pouvoir lui venir en aide. Comme avant. Elle se lamente en son cœur de mère. Elle-même est malade. Maintenant ses pensées reviennent sans doute à Claudius, son époux, parti cette nuit, comme toutes les nuits, mais seul, à transporter sur sa machine un premier « voyage » de fruits et légumes jusqu’à Lyon. Il devra y retourner dans la nuit pour un deuxième voyage, puisqu’il y a eu deux tournées au village. C’est une journée exceptionnelle. Des fruits, des légumes, en abondance. Pierre est resté, ce soir, à cause de l’enfant. Pierre, son gendre. Pierre, si rude à la tache. Pierre, pour qui tout a été si dur, depuis si longtemps. Si fier aussi. Elle sait combien il aime le travail, comme si c’était son honneur. Elle sait aussi que sa nouvelle famille est sa seule famille. Et de guerre en guerre, la mémoire de Maria-Victorine (c’est son nom), fait la courte échelle. Elle revoit le départ de Claudius, pour la guerre, en 14. La couture à domicile, au village. Sa pensée vagabonde encore de guerre en guerre. Avec ses trois enfants, Pierre, lui, ne repartira pas. Mais elle s’inquiète. S’interroge, comme tous, sur ce qui se passe dans le pays, dans le monde. Puis elle revient à l’immédiat. L’enfant à naître qui ne tardera guère, puisque le Docteur Rinelli est déjà là. C’est La Petite Mémé. Elle attend, elle aussi, ce soir-là. Elle est douce, aimante, discrète, de celles dont on disait, une fois mortes, qu’elles furent des Saintes. De celles qui se retirent, obscures, du temps des hommes, sur la pointe des pieds, avec un sourire timide, comme pour s’excuser de vivre. De celles qui pressentent d’instinct, que quand la vie arrive, on se pousse un peu du côté de la mort pour faire de la place.