Le coeur n
56 pages
Français

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Le coeur n'a pas de rides

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Description


Une trentenaire part à la rencontre de celles et ceux qui, après 70 ans, rencontrent l'amour.
Un livre sensible et émouvant qui prouve qu'il n'y a pas d'âge pour (re)tomber amoureux.








Inspirée par la dernière histoire d'amour de sa grand-mère qui, à 71 ans, a vécu une relation passionnée avec son nouveau voisin de 81 ans, une jeune journaliste part à la rencontre de celles et ceux qui vivent de grandes histoires d'amour passé l'âge de 70 ans.


On croise ainsi Pierre et Odile, les amants terribles du Perche : ils ont eu un coup de foudre lors d'un bal, ont vécu un an et demi entre Paris et Nogent-le-Rotrou puis ont " cassé ".
Il y a Jorge et Perla : lui est veuf, elle est divorcée, ils se sont rencontrés en voyage à Cuba et se sont mariés.
Il y a Jeannette et Julius : lui est allemand, elle est française, ils se sont aimés au Havre pendant la guerre, se sont interdits de se revoir après, mais continuent de s'aimer, soixante ans plus tard, au téléphone...
Il y a Françoise et Charles, qui s'étaient connus adolescents en Algérie, manqués à l'âge adulte, et qui s'aiment enfin, soixante-dix ans plus tard, à Montpellier.
Il y a aussi Georges et Odette, un couple qui co-habite avec panache, dans une résidence des bords de Loire, ou Armand, le serial dragueur de 80 ans, qui essaie de noyer son chagrin amoureux sur Meetic...


En dix portraits de couples et solitaires en quête d'amour, ce livre nous plonge dans des histoires extraordinairement romanesques et émouvantes, destins individuels dans la France des années 40 à nos jours. Poids des conventions sociales, gênes des enfants et petits-enfants, pudeur sur la question de la sexualité : le phénomène des amours tardifs est aussi important que tabou. Pour la première fois, parce que Marina Rozenman a su prendre le temps de les écouter durant deux ans, ces amoureux acceptent de parler à cœur ouvert.
Plus qu'un reportage sur l'amour après 70 ans, Le cœur n'a pas de rides est un livre sur l'amour tout court. Un hymne à la vie.





Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 avril 2012
Nombre de lectures 49
EAN13 9782841116324
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MARINA ROZENMAN
LE CŒUR N'A PAS DE RIDES
© NiL éditions, Paris, 2012 En couverture : © Ip-3.fr / Olivier Marty
ISBN numérique : 9782841116324
À ma granny chérie, Et à « mes » vieux amoureux.
  Aquitaine. Vve 76 a. mince, blonde, dynam. Ayant peur des longues soirées d'hiver, aimerait Mr aux épaules douillettes. Ecr NT 8061.
 
 J'ai 80 a. et alors ! Qu'est-ce que cela peut faire. Pourquoi n'aurai-je pas le droit, moi aussi, à une affectueuse complicité féminine. T. 02 40 89 2***.
 
Petites annonces parues dans la revue Notre Temps
Introduction

Quelques années après la mort de mon grand-père, un nouveau voisin a emménagé dans l'immeuble de ma grand-mère. Il s'appelait Tony. Il avait quatre-vingt-un ans, et quelques jours, à peine, après son arrivée, il a glissé sous sa porte cette lettre écrite sur papier vélin, au stylo plume à encre bleue :

Dimanche 7 décembre 1997, vers 19 heures
 
Madame,
Mon fils, que vous avez rencontré hier et reçu chez vous, dit que vous étiez si charmante que je me dois de vous écrire pour vous offrir l'apéritif. En partie pour vous remercier de votre amabilité à son égard et en partie afin d'avoir, moi aussi, le plaisir de vous connaître. Comme il n'était pas assez audacieux pour vous demander, en mon nom, votre numéro de téléphone, et ayant enfin vidé ma maison de sa présence et de celle de sa famille, j'ai « trotté » jusqu'à la porte du numéro 157 1 – un peu tard, je sais – il n'y avait pas de réponse. D'où cette lettre, un peu formelle, peut-être, mais pas inconvenante je l'espère. Accepteriez-vous de venir prendre l'apéritif avec moi demain, à l'heure qui vous convient – disons 18 h 30 ? ou quand vous le voulez. Je serai chez moi pratiquement toute la journée.
Sincèrement vôtre.
Tony D.
 
Aussi charmante que cette « convocation » puisse paraître, ma granny (c'est ainsi que je nomme ma grand-mère, depuis l'enfance) n'étant pas du genre à se rendre chez un monsieur, qu'elle ne connaît « ni d'Ève ni d'Adam » (pour reprendre l'une de ses expressions), a décliné. Poliment.
Mais ce gentleman ne s'est pas pour autant résigné. Il tenait absolument à l'inviter pour un drink , un verre. Alors, durant des semaines, il a insisté.
Il l'a coincée gentiment dans l'ascenseur. Il a tambouriné à sa porte. Il lui a adressé d'autres missives. Et, pendant ce temps-là, ma grand-mère s'est renseignée à son sujet...
Citoyen britannique né au Caire, Tony D. était le fils d'un professeur de psychologie. Il avait étudié dans le prestigieux lycée d'Eton, puis avait rejoint, à l'âge de dix-sept ans, la Royal Air Force. Héros de la guerre, il avait, toute sa vie, beaucoup voyagé, et il avait pris sa retraite de militaire avec le grade de vice-maréchal de l'Air.
Ma granny a fini par accepter, un soir, avant l'heure du dîner, d'aller le retrouver chez lui. Au bout du couloir. À quelques mètres de son propre appartement. Pour un whisky. Et comme elle garde tous ses brouillons de lettres importantes, je sais qu'elle a envoyé, peu de temps après, ceci à une amie :

J'ai rencontré Tony D., juste avant Noël, et jusqu'à une date très récente notre relation n'était aucunement fondée sur « les désirs de la chair ». J'ai tenté de contenir ses élans avec l'aide de la raison, et de la dérision, écrivant dans mon propre « journal de bord », il y a un mois : « Je ne vais pas accorder de l'intérêt à un vieil homme – un peu boiteux, plus petit que moi et vaguement sourd – uniquement parce qu'il a un visage intelligent et me fait rire de temps en temps. Non, il faut étouffer ce genre de choses dans l'œuf ! » Et pourtant... Nous avons finalement répondu à cette pulsion très naturelle et simple qu'est l'amour, dans une communion qui semble avoir été décidée par les dieux depuis le moment de notre naissance. Extérieurement, je suis consciente du ridicule de tout cela, mais, intérieurement, je ne suis pas prête à m'excuser pour quelque chose qui illumine nos deux vies 2 .
 
Je me souviens très bien de la naissance de cette idylle. J'avais, moi-même, dix-neuf ans. Ma granny était moins disponible, car bien occupée à profiter de sa nouvelle vie, mais, de temps en temps, elle laissait échapper quelques informations sur cet amour débutant.
Tony était « intéressant », disait-elle, « amusant » et « extrêmement gentil ». Ils avaient toujours « plein de choses à se dire ». Elle ne le trouvait « pas à son avantage dans le groupe », mais « très stimulant dans le tête-à-tête ». Enfin, c'était « un homme d'action ». Et, last but not least (dernier point mais non des moindres), il la comblait charnellement et elle ne s'en cachait pas... Au point que, dans la famille, nous lui avions trouvé un surnom affectueux : Tony était devenu, pour nous tous, « la vieille canaille ».

1  Ma grand-mère vivait, à l'époque, dans l'appartement n o  155 d'un immeuble résidentiel très chic, au bord de la Tamise, à Londres. Française, elle a épousé en 1946 mon grandpa , un neurochirurgien anglais. Et, elle vit, depuis, de l'autre côté de la Manche. (Cette lettre de Tony est donc une traduction de l'anglais au français.)

2  Il s'agit, là encore, d'une traduction de l'anglais au français.
Pierre et Odile

Depuis deux mois, je ne cesse de penser à l'histoire de ma granny et de son Tony. Je me demande si elle est exceptionnelle, ou s'il y en a d'autres qui, comme eux, sont (re)tombés amoureux tard dans la vie. Et comment ça se passe ? Ils en parlent ? Ils se cachent ? Et, avec le temps, est-ce que le monde des sentiments change ?
J'ai évoqué le sujet dans mon entourage proche. Il a intrigué certains. Étonné, voire choqué, d'autres. À Sète, à Bergerac, ou à Monaco, des amis ou amis de mes parents connaissent tous de « nouveaux couples » qui ont refait leur vie tardivement. Mais ils ont en général la soixantaine et ce n'est pas cette génération-là qui m'intéresse, mais la suivante. Celle de ma grand-mère.
Ne trouvant pas de témoignages autour de moi, j'ai donc élargi le cercle et contacté la Confédération paysanne, l'Association des retraités d'Air France, le comité d'élection de Super Mamie, une sexologue à 10 kilomètres de Lourdes... et une flopée de maires choisis au hasard sur la carte de France. Du Maine-et-Loire à la vallée du Rhône, du Nord-Pas-de-Calais à la Corse-du-Sud, de la Haute-Savoie à la Loire-Atlantique, et même dans les îles – à la Réunion ou à Saint-Pierre-et-Miquelon – j'ai demandé à tous ces élus s'ils ne seraient pas, par le plus grand des miracles, sur le point d'unir deux de leurs concitoyens de plus de soixante-dix ans ?
Soixante-dix ans, c'est un âge symbolique, puisque ma grand-mère avait, elle-même, soixante et onze ans lorsqu'elle a rencontré sa vieille canaille ... Mais on me renvoyait constamment vers de « jeunes retraités ». Jamais vers ces septua-octo-ou-nonagénaires dont je voulais connaître la vie amoureuse.
Et puis un matin, sur mon répondeur, c'est finalement mon amie Sophia qui m'a mise sur la première piste. Elle me disait que dans le Perche, entre Chartres et Le Mans, le grand-père du compagnon de l'une de ses amies fréquentait, depuis peu, une dame. « Lui a quatre-vingts ans. Elle soixante-quatorze. Et, ce qui est dingue, c'est qu'il semblerait que cette femme n'ait jamais connu aucun autre homme, avant lui, dans sa vie ! »
 
Quelques jours plus tard, gare Montparnasse, me voici donc à bord du TER Centre en train de peaufiner les questions que je vais poser à ce premier couple de témoins lorsque se produit cette scène incroyable.
La contrôleuse vient de passer dans nos rangs. Le jeune homme devant moi a cherché son billet partout. Dans ses poches, dans son sac à dos. Mais non. Rien.
— Je crois que je l'ai perdu, marmonne-t-il.
— Alors, ce sera 35 euros d'amende, lui dit l'agent de la SNCF.
— Mais je n'ai que 8 euros sur moi...
Il n'a pas ses papiers d'identité. Il est mineur. Elle est en droit d'appeler la gendarmerie.
L'adolescent finit par admettre, timidement, que s'il a resquillé c'est pour aller retrouver sa petite amie, pour la Saint-Valentin.
— Et vous allez rentrer comment ?
— Elle paiera mon trajet du retour.
— Ah, ben, si ça commence comme ça, elle est mal partie la gamine. Vous n'avez même pas de bouquet de fleurs ?
Le wagon entier s'en est mêlé : « Ce n'est pas la mer à boire ! », « C'est mieux l'amour que la guerre ! », « Allez, soyez sympa, pour une fois. Laissez-le ! ».
Sous la pression générale, l'agent a consenti « exceptionnellement » à ne lui faire payer que 11 euros, au lieu des 35 réglementaires.
Deux passagères ont proposé alors que nous nous cotisions à plusieurs, pour réunir les quelques euros qui manquaient au garçon, pour payer sa dette, mais la contrôleuse a refusé. Et, après avoir sérieusement sermonné le jeune homme, elle nous a annoncé qu'ayant une fille du même âge... la situation ne la laissait pas indifférente, et qu'elle paierait donc, elle-même, les 3 euros d'écart.
À ce moment-là, un monsieur d'un certain âge, qui ne s'était jusqu'à présent pas exprimé, a pesté contre cette faveur.
— Ah, vous  ! Ça se voit que vous n'êtes pas amoureux ! lui a dit la contrôleuse.
— Qu'est-ce que vous en savez ? On peut être vieux ET amoureux !
Pas de doute, mon enquête commençait...
 
À Nogent-le-Rotrou, Pierre m'attend, comme prévu, sur le quai de la gare. Je me suis décrite par téléphone (« très grande, brune aux cheveux longs, avec une peau très claire »), et il m'a repérée tout de suite.
— Vous avez fait bon voyage ?
Il est de taille moyenne. Le front dégarni. Les cheveux impeccablement coiffés en arrière. Un regard translucide. Bleu-gris. À la Kirk Douglas. Il connaît cette gare par cœur, car « dans l'temps », m'explique-t-il, alors que nous nous dirigeons vers le parking, il a été « ch'minot ». Il posait des panneaux de signalisation aux abords des lignes ferroviaires.
Pierre marche vite. Si vite que je suis littéralement obligée de lui courir après. Il m'invite à monter dans sa Clio. Radio Nostalgie démarre sitôt le contact enclenché. Et c'est donc sur fond de Daniel Balavoine et de Francis Cabrel qu'il me raconte, comme à une vieille connaissance, ses dernières aventures.
— Lundi, j'ai tué un chev rrr euil de 22 kilos. Mais la chasse ce n'est plus ce que c'était. On vous att rrr ibue un numéro. Tiens, le numéro 5. Et, vous restez là. Assis sur votre siège. Durant des heures. Avant, j'étais pêcheur de t rrr uite... La p rrr ochaine fois que vous viendrez nous voir, je vous emmènerai sur le terrain que j'ai acheté, à 15 kilomètres du centre-ville. Vous verrez. Y'a un grand chêne, magnifique, qui a résisté à la tempête de 99. L'été, avec les copains, je mets le barbecue en route, et on joue à la pétanque. Et puis, dans le potager, y'a des a rrr tichauts. Des tomates. Et des f rrr aises.
 
Pierre se gare derrière sa petite maison de ville. Nous entrons par la cuisine. Le papier peint défraîchi représente toutes sortes de légumes. Je remarque surtout les bottes de radis. Au-dessus de la gazinière, il y a un lustre, avec trois globes de chaque côté.
Pierre met le café en route et crie : « C'est nous !!!! » Puis il ressort immédiatement, sans un mot, sans même avoir pris le temps de faire les présentations avec Odile, qui descend du premier étage.
Odile est toute fluette, et très élancée. Elle porte une jupe grise, cintrée à la taille, et une petite veste à épaulettes de la même couleur. Elle a les mains jointes, et me regarde, avec insistance, derrière ses lunettes, plusieurs longues secondes sans prononcer un mot. Puis, elle finit par me demander :
— Vous avez fait bon voyage ?
J'ai à peine le temps de lui répondre, ni même d'ailleurs de me dévêtir, qu'elle commence, là, debout, comme une bonne élève qui aurait appris sa leçon, à dérouler le fil de sa vie...
— Je suis née le 18 octobre 1935, à 10 kilomètres d'ici, me dit-elle. Je suis parisienne depuis une cinquantaine d'années, mais je reviens souvent dans la région, retrouver ma famille, mes amis...
Sans oser l'interrompre, je sors mon carnet de notes et nous rejoignons la salle à manger, où elle continue de me dérouler son CV, assise sur un sofa en tissu vert émeraude.
— J'ai travaillé comme secrétaire médicale, à l'hôpital Bichat. Mais, avant cela, quand j'étais adolescente, je travaillais juste à côté d'ici. À Mâle. Au château du Grand Bellevue. J'y faisais de la cuisine, du ménage. Je gardais les enfants.
Surprise qu'elle m'aborde ainsi en remontant si loin dans son parcours, je comprends où elle veut en venir en écoutant la suite de son récit.
En fait, il y a soixante ans, au château donc, Odile travaillait avec une autre jeune fille, Madeleine. Les deux femmes n'ont jamais cessé de se voir et, depuis quelques années, Madeleine organise dans la salle des fêtes du petit village de Souancé des thés dansants. Et c'est justement au cours de l'un d'entre eux, il y a presque un an jour pour jour, qu'Odile et Pierre se sont rencontrés.
C'était un dimanche. Odile avait fait exprès le voyage depuis Paris jusqu'à chez son amie.
Le matin même, elle l'avait aidée à décorer les tables. À plier joliment les serviettes. À vérifier la cuisson du coq au vin. Et à accueillir l'orchestre musette.
— Il faisait moche, ce jour-là, dit Odile. Je n'avais pas fait mes yeux. J'avais mis une eau de toilette de chez Lancôme, et je portais le même ensemble qu'aujourd'hui. Quand les premiers danseurs sont arrivés, je me barbais, parce que j'étais toute seule dans mon coin.
La porte d'entrée vient de claquer. C'est Pierre qui revient, les joues rosies par le froid, et les bras chargés de pain et de croissants.
Odile va chercher tasses et café. Pierre retire sa veste, et nous nous installons sur des chaises en paille autour de la table du salon, recouverte d'une toile cirée fleurie. Pierre prend alors le relais, comme s'il n'avait jamais quitté la pièce.
— Moi, le jour où j'ai rencontré Odile, je n'avais plus envie de rien. Je vivais dans le noir. Derrière mes volets fermés. Ginette, ma femme, était morte d'un cancer depuis quelques mois. Mais, ce matin-là, mes voisins étaient venus toquer à ma porte, et ils m'avaient dit : « Bon, maintenant ça suffit. Viens. Habille-toi. Il faut que tu sortes ! »
Pierre avait donc fait un effort. Et, pour la première fois depuis la mort de sa femme, il avait suivi ses amis, pour aller danser.
— À nos âges, si on n'a plus d'amis, on n'a plus rien, soupire-t-il, encore reconnaissant.
Dans la salle des fêtes de Souancé, il y avait foule : près d'une centaine de danseurs. Et, malgré la déprime, Pierre a remarqué tout de suite, en arrivant, la présence d'Odile. Il ne l'avait jamais vue auparavant. Mais elle avait fini par rejoindre la piste. Elle dansait un twist. Pierre trouvait qu'elle se débrouillait très bien.
— Je l'ai invitée quelques minutes plus tard, dit-il. On a dansé une tarentelle, une polka, un cha-cha-cha. On ne s'est rien dit du tout avant la troisième danse. Puis, je lui ai demandé : « Comment vous appelez-vous ? » Elle m'a répondu : « Odile, et vous ? » J'ai répondu : « Pierre. » On a dansé encore. Et je crois qu'on est passés rapidement au tutoiement. Je lui ai demandé : « Tu habites où ? » Elle a répondu : « À Paris. Et toi ? » J'ai répondu : « À Nogent. » Et on a tout de suite senti qu'il y avait quelque chose qui accrochait entre nous deux.
Odile l'interrompt :
— Il va trop vite, là, quand il vous raconte tout ça. Il oublie de vous dire que du côté des dames qui l'avaient accompagné, ça commençait à jaser...
En fin d'après-midi, Pierre a remercié sa danseuse, et lui a dit au revoir. Mais, intérieurement, il a pensé : « C'est dommage. On va se quitter comme ça ? »
De son côté, Odile a rêvé toute la nuit à son cavalier. Et, le lendemain matin, comme il lui avait donné son adresse, elle a fait un petit détour en voiture dans sa rue pour lui glisser un petit mot dans sa boîte aux lettres.
Pierre se lève et sort d'un tiroir du buffet l'enveloppe en question. Il me la tend. J'ouvre et lis à voix haute.

Le 16 février 2009
 
Bonjour Pierre,
Je ne sais pas si cela te fera plaisir mais avant de repartir à Paris, vers la fin de la semaine, je te laisse mes numéros. Le fixe : 02... Le portable : 06...
J'espère que tu as passé un bon moment à Souancé.
En tout cas, moi, j'en garde un très bon souvenir.
À bientôt,
Je t'embrasse,
Odile.
 
Ils échangent un sourire gourmand, puis Odile m'explique, calmement, que toute sa vie « tout le monde a cherché à lui présenter des hommes », mais qu'elle avait « en horreur » l'idée qu'on puisse lui imposer qui que ce soit.
— Alors, c'est vrai. Rencontrer quelqu'un, je n'y comptais plus vraiment. Mais, que voulez-vous, c'est venu comme ça, sur le tas. À l'improviste. Et, ce qui m'a plu, avec Pierre, c'est que je n'ai eu besoin de personne. On peut même dire que c'est moi qui ai pris les devants.
— Quand on a dansé, précise Pierre, je lui ai demandé si elle avait été mariée. Quand elle m'a répondu qu'elle était demoiselle, je dois dire que ça m'a un peu choqué... Ça fait drôle.
Pierre et Odile commencent, un peu, à gigoter sur leurs chaises. La suite, ils vont la raconter chacun leur tour, prolongeant, ainsi, ensemble, leur souvenir commun.
Dès que Pierre a reçu la lettre d'Odile, il lui a proposé d'aller faire une balade.
— Autour de la basilique de Montligeon.
— C'était en plein hiver, mais il faisait un temps superbe.
— Après la balade, nous sommes revenus ici. Monsieur m'a proposé un thé.
— Puis je t'ai ramenée chez ta sœur, qui vit aussi à Nogent. Et, plus tard, à la gare.
— Et, c'est comme ça que tout a commencé. Et, ma foi, on est bien contents tous les deux.
— Oui, très. Très, très contents, dit Pierre.
Il prend la main d'Odile.
Midi sonne. Je sors les horaires de train de ma poche, pensant qu'il serait plus poli de les quitter, mais Pierre et Odile me proposent d'improviser un déjeuner.
Odile regarde ce qu'elle a dans le réfrigérateur.
— J'ai du pâté de porc maison. Et des haricots du jardin. Pierrot, tu peux ressortir acheter des escalopes de veau, s'il te plaît ?
Pierre ressort affronter le froid pour se rendre au supermarché. Je profite de mon aparté avec Odile pour essayer de comprendre comment elle a pu rester si longtemps « demoiselle » ? En fait, je suis surtout curieuse de savoir ce que cela veut dire, précisément, mais je n'ose pas lui poser directement la question.
Odile évoque des amours platoniques, et un homme marié qu'elle a attendu longtemps. Mais elle me dit que ce qu'elle a surtout attendu longtemps, c'est de trouver un homme gentil. Un homme «  réellement gentil ».
Quelqu'un frappe à la porte. C'est Solange, une amie du couple, qui, comme on se permet de le faire dans les villages et les petites villes, passe claquer deux bises à Odile, sur le chemin de ses courses.
— Ça va-t'y ? lance la voisine en me regardant du coin de l'œil.
Odile me présente comme une amie du petit-fils de Pierre. Et, Solange, grosse doudoune et bonne bouille, repart aussi vite qu'elle était arrivée.
Je demande à Odile sur le ton de la plaisanterie :
— Et, elle ? Elle est amoureuse ?
— Oh, oui . D'ailleurs, il lui est arrivé une drôle d'aventure.
Solange a quatre-vingts ans et, il y a quelques années, elle a perdu son mari. Elle s'est donc retrouvée toute seule dans son beau manoir du XVI e  siècle avec plus de 100 hectares de terre. Un jour, alors qu'elle avait besoin d'un plombier, elle a ouvert l'annuaire et composé le numéro mais le monsieur qui lui a répondu lui a dit qu'elle avait dû se tromper. Ils ont parlé un petit peu. Aux timbres de leurs voix, ils ont compris qu'ils étaient de la même génération. Cet homme, André, un ancien paysan de quatre-vingt-deux ans, lui aussi, était seul. Ils ont pris rendez-vous, pour faire connaissance... et depuis, ils sont ensemble. Pierre et Odile les voient très souvent. Ils viennent dîner. Ils vont danser. Ils jouent à la belote.
— Enfin, c'est tout de même rigolo, les rencontres, vous ne trouvez pas ? conclut Odile.
Nous dressons le couvert. La porte d'entrée claque. C'est Pierre qui dépose ses morceaux de viande blanche près des fourneaux. Il embrasse sa dulcinée, sort trois verres, et demande :
— Vin épicé ou porto ?
Je trinque à leur amour.
— Merci d'être venue, répond Odile.
Et Pierre reprend une fois de plus la conversation, comme s'il n'avait jamais quitté les lieux.
— Après notre balade autour de la chapelle de Montligeon, quand Odile est rentrée chez elle, à Paris, nous nous sommes parlé au téléphone, matin et soir. C'était charmant.
Il commence à rougir...
— Trois semaines plus tard, Odile est venue me chercher à la gare Montparnasse. On s'est promenés au jardin du Luxembourg, au musée de la Chasse, et dans les grands magasins, boulevard Haussmann. Et, à Nogent, je n'avais pas eu le droit de... Disons qu'à Paris, j'ai été un vrai pot de colle, et ça a enfin été le grand amour.
Pierre fanfaronne, mais il s'empresse aussi d'avouer que la première tentative n'a pas été facile.
— Découvrir le corps d'une autre femme que celui de Ginette...
Je ne m'attendais pas à une confidence si intime, ce qui ajoute à son trouble mais Odile, qui s'était éclipsée à la cuisine pour aller chercher des biscuits apéritifs, réapparaît et vient à sa rescousse :
— Mais, non, Pierrot. C'était très bien, dit-elle. Très affectueux, très tendre. Très câlin, très sentimental. Et puis, tu étais très content de retrouver le plaisir de ça .
 
Quelques mois plus tard, juste après le Nouvel An, Odile m'a téléphoné pour m'annoncer qu'après avoir longuement « cogité », et pour une raison « compliquée », qu'elle ne pouvait, pour l'instant, pas m'expliquer, elle avait « cassé » avec Pierre. Elle ne m'a pas dit qu'ils avaient rompu, ni qu'ils s'étaient séparés, mais bien, comme une adolescente, que ça avait « cassé ». Je n'ai pas insisté pour connaître les raisons de cette rupture, mais j'en ai profité pour lui poser la question qui me brûlait les lèvres depuis notre toute première rencontre.
— Odile... En fait, demoiselle, ça veut dire quoi, précisément ? Avant Pierre, vous n'aviez jamais fait l'amour ?
— Oui, c'est ça. Avec Pierre, c'était la première fois. La toute première fois 1 .

1  Retrouvez les rebondissements de vie des personnes citées dans l'annexe « Que sont-ils devenus ? », p. 171-180.
Jorge et Perla

Hiver 2009, aéroport de Buenos Aires. Deux Argentins embarquent pour Cuba.
Perla et Jorge ne se connaissent pas. Ils vont prendre un premier avion pour Cayo Coco, puis un deuxième avion pour La Havane mais à aucun moment ils ne vont remarquer la présence l'un de l'autre.
À La Havane, Perla et Jorge descendent au même hôtel et se retrouvent avec une quarantaine d'autres touristes pour des visites guidées de la vieille ville. Un hôpital. Une école. Un marché aux puces. Une bibliothèque. Une foire aux livres. Mais, là encore, à aucun moment ils ne vont remarquer la présence de l'autre.
Et puis le groupe dont ils font partie est scindé en trois. Jorge et Perla se retrouvent dans un autobus à moitié vide qui roule sur la Vía Blanca , la route Blanche. Dehors, il fait très chaud et humide. L'air conditionné est à fond. À travers la vitre, ils voient défiler les puits de pétrole de Boca de Jaruco, la vallée de Yumurí et, depuis Bacunayagua, le plus haut pont du pays, ils découvrent un point de vue exceptionnel sur la région.
Perla voyage seule. Jorge, lui, est accompagné de quatre jeunes hommes. Sans doute ses nietos , ses « petits-fils », se dit-elle.
Enfin, leurs regards se croisent. Elle lui sourit. Il lui sourit, en retour. Mais ils sont tous deux timides, et ne se parlent pas.
Perla me fait revivre cette scène au téléphone dans un espagnol délicieux. Elle est sur la terrasse de son appartement de Buenos Aires, entourée des fleurs qu'elle a plantées elle-même : du ficus, du jasmin odorant, du liseron, et des impatiens rouges, roses et blanches.
— Au bout d'une heure, poursuit-elle, notre groupe a atteint sa première escale. Une auberge qui donnait sur les plages de la station balnéaire Matanzas. Chacun a regagné sa chambre. Le lendemain matin, autour du buffet du petit déjeuner, devant pletórico de frutas tropicales, ricas y bonitas (« pléthore de bons fruits exotiques »), Jorge et moi nous nous sommes salués, d'un simple hochement de tête. Le reste de la semaine, l'autobus a continué de longer la côte. Notre groupe remontait l'île vers l'est, et changeait d'hôtel toutes les deux nuits. À chacune de nos étapes, nous avions le choix entre bronzer tranquillement au soleil ou participer à des excursions. Et, c'est au cours de l'une d'entre elles qu'un après-midi, Jorge et moi nous nous sommes finalement adressé la parole. C'était au nord de Santiago de Cuba, dans le cimetière de Santa Ifigenia. Arrivés devant le mausolée du révolutionnaire José Martí 1 , tout le monde a pris des photos. Jorge a filmé la relève de la garde, et je l'ai senti très ému. Alors, je me suis approchée de lui, et il m'a dit : « Martí est le héros de mon enfance... » Plus tard, après le dîner, nous nous sommes retrouvés pour un café.
Jorge lui a appris qu'il avait quatre-vingt-deux ans, qu'il était veuf depuis vingt-deux mois, retraité de l'administration financière et que, oui, les quatre jeunes garçons avec lesquels il voyageait étaient bien ses petits-fils. Ils avaient entre dix-huit et vingt-quatre ans, et étaient tous célibataires. Trois mois plus tôt, il avait entrepris un voyage similaire au Brésil, à Rio, avec ses trois petites-filles. Elles aussi toutes des cœurs à prendre.
Perla lui a raconté qu'à soixante-douze ans, elle travaillait encore comme experte-comptable, pour s'occuper, mais aussi pour compléter sa modeste pension. Elle n'avait pas eu une vie facile...
Divorcée à l'âge de trente et un ans, Perla a élevé, seule, ses deux enfants et un neveu qu'elle a adopté à huit ans à la mort de ses parents, assassinés par le régime. Depuis le double meurtre d'Eva, son unique petite sœur, et de son mari Arturo, rien n'a plus jamais été tranquille pour elle. Son père a développé une forme de paranoïa aiguë, craignant chaque soir que l'on vienne le cueillir dans son sommeil. Et il a fallu non seulement qu'elle travaille dur pour nourrir ses enfants mais en plus qu'elle soit présente auprès de ses parents, inconsolables depuis la mort de leur fille.
Le message que Perla tient à me faire entendre – «  Lo que querría decirle ... » –, c'est que Cuba a été pour elle un moment particulier dans sa vie. Comme une libération. Ses enfants vivant désormais leur vie d'adulte, et ses parents étant morts quelques mois avant ce voyage, pour la première fois depuis longtemps (toujours ?), Perla pouvait penser à elle. Elle se sentait en paix. En paix avec elle-même.
 
Moins de vingt-quatre heures après leur retour en Argentine, Jorge a invité Perla à dîner. Il est venu la chercher en voiture en bas de chez elle, dans sa Mégane gris métallisé. Quand il lui a ouvert la portière, ils se sont tous deux amusés de leur changement de look : finis les vêtements de sport, les tee-shirts, les shorts, et les sandales. Blouse en lin, tailleur bleu, et pochette ivoire, pour madame. Mouchoir de poche, et chaussures cirées, pour monsieur.
Au restaurant, ils ont repris leurs conversations sur l'avenir du monde et un sujet qui les préoccupe particulièrement : l'environnement, et les défis écologiques immenses qui attendent la génération de leurs petits-enfants.
Trois jours plus tard, ils se sont revus.
Cette fois, Jorge a ajouté au dîner une séance de cinéma.