Lettres à la princesse

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191 pages
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Présentées et commentées par Christian Wasselin
La princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein s’installe avec le compositeur Franz Liszt à Weimar en 1847. Tous deux, pendant dix ans, vont s’efforcer de faire de la petite ville allemande une Athènes du Nord et accueillir de nombreux artistes. Berlioz est l’un de ceux-là : il deviendra un familier de Weimar et y fera entendre plusieurs de ses œuvres au cours de retentissantes « semaines Berlioz » (Benvenuto Cellini, Harold en Italie, La Damnation de Faust, Roméo et Juliette...).
Une correspondance suivie entre Berlioz et la princesse Carolyne est inaugurée dès 1852. Elle se poursuivra jusqu’en 1867, bien après que la princesse se sera séparée de Liszt. Le compositeur y confie ses projets, ses ambitions, sa vision du monde et de l’art, et informe la princesse, pas à pas, de l’avancement de la composition des Troyens, opéra qu’elle a encouragé Berlioz à entreprendre et qui lui est dédié.
Lettres à la princesse constitue un exaltant roman épistolaire, un voyage sur les cimes de l’expression et du sentiment, conté dans ce style inimitable qui a ravi Flaubert et Roland Barthes.

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Date de parution 25 mars 2011
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Langue Français

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Lettres à la princesse
Hector Berlioz
LETTRES À LA PRINCESSE
présentées et commentées par Christian Wasselin
L’Herne
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions de L’Herne, 2003 22, rue Mazarine, 75006 Paris
Préface
Paris, 4 décembre 1830, veille de la création de la Symphonie fantastique: Liszt rend visite à Berlioz, dont il est le cadet de huit ans. Les deux musiciens nouent ce e jour-là l’une des grandes amitiés artistes duXIXsiècle. Une amitié qu’une princesse va rendre encore plus intime et plus profonde quelques années plus tard.
En 1848, Liszt choisit de se fixer à Weimar. Il a trente-sept ans. Marie d’Agoult, la mère de ses trois enfants, la femme (mariée à un autre) avec laquelle il s’est enfui en Suisse puis en Italie treize ans plus tôt, est pres-que oubliée : sous le nom de Daniel Stern, elle a publié en 1846 un roman vengeur intituléNelida, publié dans une traduction en castillan dès l’année suivante à Burgos. Qu’est-il arrivé ? Une rencontre décisive : Liszt a trouvé une nouvelle égérie en la personne de la princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein. Leur liaison, qui durera jus-qu’à la mort du musicien (Carolyne s’éteindra quelques mois après lui, en 1887), a commencé en 1847. Cette même année, la princesse a entendu la symphonie drama-tique de BerliozRoméo et Julietteà Saint-Pétersbourg, et a rendu compte à Liszt, dans une lettre enthousiaste, de l’émotion que lui a causée la musique du compositeur français.
Lettres à la princesse
Rêvons un peu : Carolyne et Franz se seraient donc aimés sous les auspices d’une partition de Berlioz ?
Des steppes, des cigares et des loups
Une princesse mystérieuse, une princesse sauvage, une enfant des steppes, dit-on de Carolyne. Mais d’où vient-elle ? Née Jeanne-Elisabeth-Carolyne Iwanowska, elle a vu le jour à Monasterzyska, près de Kiev, le 8 février 1819 (selon le calendrier grégorien) ; d’origine, elle n’est ni allemande, ni hongroise, ni russe, ni ukrai-nienne, mais polonaise. Juridiquement toutefois, depuis le dernier partage de la Pologne (1815), sa famille est sous la coupe de l’administration russe. Fille unique de Pauline Podowska et du très riche propriétaire terrien Peter Iwanowski, elle a onze ans quand ses parents se séparent. Son père assure son éducation en compagnie d’une gou-me vernante française, M Patersi de Fossombroni. Il la fait grandir dans le culte des livres et dans celui des cigares. Pour lui, la foi religieuse et la pensée doivent l’emporter sur tout le reste, même s’il fait inlassablement chevaucher la petite fille à travers les domaines de la famille afin qu’elle prenne conscience de ses responsabilités d’héritière. La mère de Carolyne, pendant ce temps, exploite ses propres talents de chanteuse et recueille les suffrages de personnalités aussi diverses que le chancelier Metternich, le compositeur Spontini ou le philosophe Schelling.
Carolyne épouse à l’âge de dix-sept ans Nicolas von Sayn-Wittgenstein (fils d’un maréchal russe qui avait
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er défendu Saint-Pétersbourg contre Napoléon I en 1812), plus âgé qu’elle de sept ans. Amateur de chasse au loup, Nicolas est devenu prince de Prusse par la volonté du roi Frédéric-Guillaume III. Au moment de son mariage, il est aide de camp du gouverneur de Kiev. Très vite, Carolyne et Nicolas quittent Kiev, que la jeune princesse supporte difficilement. Ils ne laissent pas l’Ukraine cependant, et habitent le domaine de Woronince, mais le mari est sou-vent absent : son esprit, ses passions sont ailleurs. Au bout de quelques années, malgré la naissance en février 1837 de la petite Marie, ils se séparent à leur tour.
Février 1847. Liszt, en tournée en Ukraine, rencontre Carolyne. Elle a vingt-sept ans et quelques mois, elle se passionne pour Goethe, elle est brune, elle n’est pas vrai-ment belle, mais elle fait brûler mille feux dans ses yeux noirs. Franz est reçu à Woronince. Il écrit à Marie d’Agoult, qui est restée sa confidente : « Savez-vous une nouvelle ? C’est que je viens de rencontrer à Kiev par hasard, une femme très extraordinaire, mais très extraor-dinaire et éminente. » Un peu barbare peut-être, mais énergique et intuitive, la princesse quasi orientale vient de saisir Franz, qui comprend tout à coup la vanité de la vie mondaine et voyageuse qu’il a menée jusque-là.
Quand ils se quittent, en se promettant de se revoir sans tarder, Carolyne part pour Saint-Pétersbourg, où elle séjourne quelque temps. C’est là, en mai, qu’elle rencontre Berlioz et qu’elle découvreRoméo, une partition qu’elle aime spontanément, sans arrière-pensée. Le « divin adagio », comme elle appelle la « Scène d’amour », la remplit d’un enthousiasme qu’elle n’a
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jamais connu auparavant et qu’elle confie à Liszt. Fulgurante initiative qui elle aussi sera féconde. Berlioz ne mesure pas sur-le-champ l’importance qu’aura cette rencontre sur sa vie et son œuvre à venir, mais il plaît immédiatement à la princesse qui écrit à Liszt : « Berlioz a parlé de vous de façon à me faire plaisir. Il a une grande foi en votre puissance. » Et Berlioz lui confie une lettre destinée à Liszt : « Une très aimable et spirituelle princesse, qui sait mieux que nous tous où tu vas et ce que tu fais, veut bien prendre ces quelques lignes sous sa protection pour te les faire parvenir. Bonjour, cher mer-veilleux pèlerin ! Bonjour, je pense beaucoup à toi, et les occasions de parler de toi sont fréquentes ici, où tout le monde t’aime et t’admire presque autant que je t’admire et je t’aime. »
À peine rentré à Paris, Berlioz part pour Londres où il restera neuf mois.
Le refus du pape à Baba Yaga
Carolyne et Franz se retrouvent à Odessa quelque temps plus tard, puis Franz habite plusieurs semaines chez la princesse à Woronince. Il y composeBénédiction de Dieu dans la solitude, qui prendra place dans les Harmonies poétiques et religieuses. La princesse est ravie, car elle est très pieuse : Liszt l’appellera « mon amazone mystique », plus tard elle écrira des livres inter-minables intitulésBouddhisme et Christianisme(1857), Petits Entretiens pratiques à l’usage des femmes du grand monde pour la durée d’une retraite spirituelle, etc.
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Quant au mari, il est loin. D’ailleurs il donne son accord tacite à l’idylle qui s’est nouée. Franz, de son côté, se laisse convaincre par Carolyne de se donner tout entier à la composition, fût-ce à la manière d’un ascète, et de renoncer à ses tournées de virtuose à travers l’Europe. Fin d’une longue période de tribulations.
Février 1848 : voici Liszt à Weimar, grand-duché dont le souverain, depuis 1828, s’appelle Charles-Frédéric. Car l’Allemagne, à cette époque, est non pas un état mais une constellation de royaumes et de principautés. Grâce à Charles-Alexandre, fils de Charles-Frédéric et protecteur des arts, le musicien a, depuis 1842, le titre dekapell-meister– maître de chapelle, c’est-à-dire responsable de la musique – « en service extraordinaire », mais il a jus-que-là peu donné de son temps à la ville. Cette fois, à la grande joie de Charles-Alexandre (qui deviendra grand-duc à son tour en 1853), il va y rester. Et Carolyne va l’y rejoindre. Weimar ! Berlioz y est passé une première fois en 1843, Goethe y est mort en 1832. Rejoindre Liszt ? Oui, mais l’Europe est en feu. – Qu’importe ! Intrépide écuyère et amoureuse passionnée, Carolyne quitte l’Ukraine, passe par Cracovie, arrive à Weimar où elle s’installe à l’Altenburg : cette vaste et austère demeure a été mise à sa disposition grâce à la grande-duchesse Maria Pavlovna, épouse de Charles-Frédéric et sœur du er tsar Nicolas I , auquel Berlioz a dédié saSymphonie fan-tastiquetrois ans plus tôt. Liszt, lui, habite provisoirement l’hôtel du Prince héritier (là où logera Berlioz en 1852). Et quand à son tour il s’installera à l’Altenburg, pour en faire un haut-lieu de la culture européenne et y recevoir
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ses visiteurs de choix (Berlioz couchera alors au second étage, non loin de l’appartement de son ami), ce sera de manière officieuse : jamais le couple Carolyne-Franz ne sera reconnu en tant que tel, jusqu’au bout ils auront à se battre, malgré leur célébrité, contre les préjugés. Ils devront aussi lutter pour se marier, et très près du but fini-ront par y renoncer.
Se battre ? La grande affaire de cette histoire, c’est la volonté acharnée de Carolyne d’obtenir l’annulation de son mariage afin d’épouser Liszt, qui de son côté ne s’est jamais marié avec Marie d’Agoult. En dépit de nom-breuses procédures (et du soutien de la grande-duchesse), la propre famille de la princesse, le tsar, puis le pape s’y opposeront avec constance. Commentaire d’Alan Walker, biographe de Liszt : « Les treize étés qu’il passa dans la ville furent pour lui une période de lent martyre. » Et encore : « La vie de Carolyne à Weimar ne fut qu’un long calvaire. » Elle y fut victime de calomnies, fut même décrite après sa mort comme « un bas-bleu à moitié piqué », « une bigote » (Ernest Newman), ou encore « une Baba Yaga, une sorcière, une araignée même, tis-sant la toile compliquée qui, toute sa vie, retiendra Liszt prisonnier » (Émile Haraszti, dont Walker résume ainsi l’opinion). En réalité, Carolyne est l’exact contrepoint de Marie d’Agoult : elle n’est pas la femme de l’idylle, de l’effusion ou du voyage ; une fois qu’elle a décidé de fuir Woronince et de s’installer à Weimar, elle reste fidèle à Liszt et fait tout pour que son activité de musicien puisse s’épanouir, tout également pour que Weimar devienne une ville éclairée par les arts, quitte à ce que les mentali-tés locales ne profitent guère de cet éclat artistique,
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