Lucky Vincenzo

Lucky Vincenzo

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Livres
244 pages

Description

Vincenzo a toujours eu de la chance. Né dans le Mezzogiorno au début du XXe siècle, il survit à un tremblement de terre quelques jours à peine après sa naissance.

À l'âge adulte, il s'engage dans l'armée, attiré par la solde. Il risque sa vie en Éthiopie, alors colonie italienne, puis à Shanghai en pleine invasion japonaise. Mobilisé sur le front de l'Est en 1942, il vit la débâcle dans un froid polaire au milieu des cadavres de ses camarades. Prisonnier des Russes, il parvint à s'enfuir et à rentrer en Italie, indemne, en ayant frôlé la mort de près.

Au sortir de la guerre, il émigre en France avec sa famille pour travailler pendant vingt-deux ans dans des conditions inhumaines. Mais il vit enfin heureux entouré des siens, au chaud, en paix et le ventre plein.

Lucky Vincenzo raconte cette vie incroyable et authentique, celle d'un homme simple, héros malgré lui et témoin actif des événements majeurs de l'histoire du XXe siècle. Le secret de son bonheur : l'espoir d'une vie meilleure qui ne l'a jamais quitté pendant les quarante premières années de sa vie tourmentée.


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Informations

Publié par
Date de parution 04 juillet 2013
Nombre de lectures 113
EAN13 9791020321404
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LUCKY VINCENZO

Gilbert SPICA
et Jean-Pierre VORS

Lucky Vincenzo

Éditions Baudelaire

Éditions Baudelaire

© Éditions Baudelaire, 2013
Envois de manuscrits : Éditions Baudelaire – 11, cours Vitton – 69452 Lyon Cedex 06

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.




À ma mère, ma sœur, mon père, Marie-Sophie,
Manon et Laurie.
Merci pour tout.

Ethiopie 1936-1937

Chine 1937-1939

Russie 1942-1943

Italie 1943-1947

France 1947-1978

Épilogue

Remerciements

à PROPOS DES AUTEURS

Ce livre est le fruit d’une collaboration entre Gilbert Spica et Jean-Pierre Vors. Le premier, petit-fils du héros de ce livre a grandi en région lyonnaise, au milieu d’une grande famille émigrée depuis 1947 de Sora dans le Sud de l’Italie. Il a recueilli très tôt les souvenirs de la vie de son grand-père pour en faire un jour le récit.

Jean-Pierre Vors est un ami de Gilbert Spica. Le hasard fait qu’une partie de sa famille soit elle aussi originaire du Latium. Il s’est pris d’affection pour ce grand-père aux aventures extraordinaires et s’est montré enthousiaste à l’idée d’en écrire un livre.

AVANT-PROPOS

J’ai depuis toujours été attiré par ce grand-père chaleureux qui rayonnait du bonheur de vivre. Le fait est qu’auprès de cet homme simple, je me sentais bien.

J’ai très tôt été intrigué par son histoire dont des bribes m’étaient parvenues par mon père tandis que lui restait muet comme une carpe.

Alors que je n’avais que dix-huit ans et pour une raison que j’ignore encore, Il m’est venu l’idée d’en savoir davantage sur sa vie. Je le questionnai d’abord discrètement puis, voyant à ma grande surprise qu’il s’ouvrait, nous convînmes de rendez-vous réguliers pendant lesquels je notais tous ces souvenirs sur des bouts de papier ou les enregistrais sur des cassettes audio, de plus en plus sidéré par le caractère extraordinaire de son vécu.

Sous la forme d’une boutade, je lui promis de raconter l’histoire de sa vie. Ce n’est que trente ans après sa mort que je tins ma promesse avec l’aide de Jean-Pierre pour coucher sur le papier la trame de ce livre.

Nous avons pu vérifier à maintes reprises l’authenticité des faits signalés par Vincenzo notamment sur les fronts éthiopiens et russes, grâce aux archives militaires italiennes ou aux enquêtes que nous avons menées.

Certains points demeurent encore un peu plus flous comme les opérations du corps expéditionnaire italien en Chine en 1938 pour protéger la concession italienne, pourtant nous restons persuadés que les détails qu’il nous a donnés sont véridiques.

L’immigration en France, leur installation et leur vie rude furent plus faciles à écrire car les témoignages abondaient.

Ce récit est dédicacé à la famille Spica et aux hommes de la trempe de Vincenzo.

Gilbert Spica et Jean-Pierre Vors, Février 2013

PROLOGUE

C’est bien des années après les événements les plus marquants de ma vie relatés dans ce livre que je me suis mis à en parler, à me souvenir, à les raconter comme je pouvais, dans mon mauvais français, dans mon dialecte de Sora, en italien quelquefois, ou parfois en mélangeant les trois.

Je me suis livré à mon petit-fils, pressé par ses nombreuses questions. Moi qui pensais que ce que j’avais vécu ne présentait aucun intérêt !

J’ai ressorti du plus profond de moi-même tous les souvenirs enfouis en essayant de les restituer de la manière la plus fidèle.

Jusque-là, je n’avais jamais vraiment parlé de mon histoire. Je savais juste une chose, j’étais là et je mesurais chaque jour quelle chance j’avais eu tout au long de ma vie : j’étais encore vivant alors que presque tous mes compagnons d’infortune ou mes amis n’étaient plus, disparus quelque part dans la brousse éthiopienne ou tués, gelés et ensevelis à jamais dans l’immensité de la Russie, loin de notre Italie, de nos montagnes, de leurs enfants, de leurs familles, de leurs amis.

Je me devais de parler aussi pour eux.

Les mots français utilisés dans ce récit ne sont pas les miens car je ne suis pas beaucoup allé à l’école. Mais je suis sûr qu’ils seront choisis au mieux pour refléter mes actes et mes pensées du moment. Je suis aussi persuadé que les épisodes de ma vie seront décrits tels qu’ils se sont passés avec un regard certes plein de tendresse mais sans complaisance à mon égard.

ITALIE

1909-1935


Je me nomme officiellement Vincenzo Caschera pour les autorités italiennes mais on m’appellera toujours « Ungé lo iato » (Vincent le chat) car j’étais petit, agile comme un chat et parce que j’ai aimé ces animaux tout au long de ma vie. D’ailleurs, nous avions toutes et tous un surnom en ces temps-là si bien que personne ne nous connaissait plus au bout de quelque temps sous notre nom et prénom de l’état civil.

Je suis né le 3 juillet 1909 à Sora, au pied des montagnes Abruzzaises, à une trentaine de kilomètres de l’axe Rome-Naples et à une centaine de kilomètres au sud-est de la capitale, dans la région du Latium.

Je n’ai alors que quelques jours et déjà la chance me sourit : en effet, cet été-là, plusieurs terribles tremblements de terre secouèrent toute la région et détruisirent presque entièrement la ville de Sora.

Un soir de juillet, alors que ma mère qui me tenait dans ses bras empruntait l’escalier en bois menant à la chambre, une violente secousse me projeta en l’air, et me fit retomber sur le sol trois mètres plus bas.

Ma mère se retrouva une jambe dans le vide, en équilibre instable sur l’escalier qui, bien qu’ébranlé et décroché du sol, resta solidaire du plancher de l’étage.

J’étais immobile et aucun son ne sortait de ma bouche.

Ma mère sanglotait. Me croyant mort, envahie de culpabilité pour m’avoir laissé échapper, elle implorait les saints et notre Santa Madonna.

— Ô Dio! Mamma mia!

C’est alors que j’ouvris les yeux tout grands comme si je me réveillais d’un long sommeil. J’avais été protégé par l’épais lange qui m’entourait et j’étais retombé bien à plat sur le dos, indemne.

Ma mère hurla de joie :

— Mais tu n’as rien ? Oh mon petit, miséricorde ! C’est un miracle ! Tu es vivant ? Pleure ! Bouge ! Oh oui, je vois, tu es vivant. Tu me regardes ? Dieu merci ! J’irai mettre des cierges à Chiesa nuova (église nouvelle) pour tous nos bons saints !

Et ils étaient nombreux les saints dans cette église ! Un à chaque angle, deux ou trois au plafond sans oublier la sainte vierge et son bébé dans les bras.

Mais les cierges constituaient un luxe pour nous qui étions pauvres et ma mère dût emprunter un peu d’argent pour en acheter un et échangea les autres contre des œufs avec le Padre (le curé). Le troc représentait une pratique courante en ce temps-là pour les contadini (paysans) que nous étions.

La série de tremblements de terre tout aussi dévastateurs les uns que les autres qui marqua l’année de ma naissance s’acheva ce soirlà.

Dans notre malheur, nous avions eu doublement de la chance car notre maison ne fut qu’en partie détruite. La pièce qui nous servait de chambre à coucher commune avait tenu bon et son toit avec !

Il y eut beaucoup de morts dans les maisons voisines qui, construites en mâchefer et avec une sorte de pisé, n’avaient pas résisté à ces secousses et s’étaient souvent écroulées sur leurs occupants. Beaucoup de familles périrent sous les gravats avec leurs jeunes enfants pendant leur sommeil. De nombreux blessés graves succombèrent rapidement par manque de soins, car il n’y avait pas de docteur au village. On dénombra au total trois mille morts dans les mois qui suivirent.

Ma mère me raconta cette histoire longtemps après, me considérant toujours comme un miraculé. Comme action de grâce, elle entreprit un pèlerinage et suivit de nombreuses processions, d’où elle ramena un tatouage sur le front, preuve de sa dévotion à Dieu, à la Madonna ou à je ne sais plus quel saint. Cette croix gravée dans sa chair sera pour nous, tout au long de sa vie, le symbole de sa foi indéfectible.

Mais revenons à mon histoire. Voilà comment pour la première fois, tout juste né, j’avais échappé à la mort.

Il y aura bien d’autres situations à l’âge adulte où je risquerai ma vie et dont je sortirai sain et sauf ! Mais chaque chose en son temps.

Je poursuis donc le récit.

Je suis le quatrième rejeton d’une famille de huit enfants : mon frère aîné Henri, mes sœurs Giovanna et Lorida et puis après moi mes deux frères Arcangelo et Pepino suivis de mes deux petites sœurs Pascoutcha et Nadella.

Comme la grande majorité des gens du sud de l’Italie, nous étions pauvres.

Nous vivions dans une toute petite masure construite en mâchefer et moellons. Une grande pièce au sol de terre battue faisait office de cuisine et de salle à manger, séparée par un mur mince d’une petite chambre attenante que l’on pouvait rejoindre par un escalier en bois. Mon père l’avait construite en planches de bois brut coupées en montagne et solidement assemblées.

Mes parents dormaient dans cette chambre avec mes sœurs tandis que mes frères et moi couchions à même le sol sur une paillasse dans la pièce du rez-de-chaussée.

Mon père contadino (paysan) de son état, exploitait une toute petite parcelle d’environ trois mille mètres carrés.

Nous n’en étions pas propriétaires, juste locataires et à ce titre nous devions verser un loyer à un comte qui avait fait assécher l’ancien marais couvrant la plaine où nous nous trouvions et l’avait ainsi transformé en terre agricole.

Il revendit ou loua par la suite des petits lots à des dizaines de modestes agriculteurs comme nous qui s’y installèrent et y construisirent leur maison.

Le paiement, rarement en liquide, se faisait le plus souvent en ce temps-là en nature contre une partie de nos récoltes.

Il arrivait aussi que mon père travaillât comme journalier dans des exploitations plus grandes ou à Sora pour effectuer divers travaux afin d’améliorer les maigres revenus provenant de notre lopin de terre dont la production servait essentiellement à nous nourrir.

Le surplus, quand il y en avait, était vendu ou troqué avec les fermes voisines.

La famille entière participait aux travaux de la ferme, des plus jeunes aux plus âgés. Les filles devaient en outre aider notre mère aux tâches ménagères.

Nous, les garçons, devions labourer avec l’âne dès notre plus jeune âge. Et oui, nous n’étions pas assez aisés pour posséder une mule, signe d’une modeste richesse et encore moins un cheval, signe d’une richesse à part entière. En effet, quand les affaires allaient bien, il était possible de s’offrir un mulet beaucoup plus cher qu’un baudet mais qui permettait de transporter au moins trois fois plus de charges que ce dernier.

Après le labour, nous plantions des pommes de terre qui servaient, avec les pâtes, de base à notre alimentation.

Faire paître les deux ou trois moutons et promener le cochon faisaient partie du travail quotidien réservé aux plus jeunes.

Nous avions aussi quelques pieds de vigne indispensables pour produire le vin dont l’élaboration était un secret jalousement gardé. Produire du bon vin faisait la fierté de mon père. Les occasions de boire étaient nombreuses lors d’évènements familiaux ou à chaque fois qu’un ami passait nous voir. Je dois avouer que nous buvions beaucoup ! Je reviendrai d’ailleurs sur cette propension à plusieurs reprises par la suite, tant le vin a toujours tenu une place prépondérante dans notre histoire familiale en Italie du sud et même plus tard en France…

Enfin, on ne peut pas parler de notre petite ferme sans mentionner un élément essentiel sans lequel rien ne pousserait particulièrement durant nos étés très chauds : l’eau de notre puits. Nous avions la chance d’être situés sur un ancien marécage à seulement quelques centaines de mètres du Liri, un fleuve à l’eau plutôt claire et fraîche venant des montagnes et toujours abondante, même en été. Notre puits n’était jamais à sec et grâce à son eau, nous pouvions irriguer les légumes du jardin mais surtout nous pouvions la boire et abreuver nos animaux.

Toutes les fermes de notre quartier avaient chacune un ou deux puits toujours entretenus avec le plus grand soin même pendant les pires années de la guerre.

Bien qu’appartenant officiellement à la commune de Sora, notre habitation se situait à sa limite occidentale, à mi-chemin du village d’Isola del Liri. Près du lieu exact où nous habitions, appelé via Chiesa nuova, passait une grande route droite en pente bordée de chaque côté par d’immenses peupliers. Cette voie débouchait en haut sur l’église du même nom et continuait jusqu’au pied de la montagne ; dans l’autre direction, elle filait jusqu’au pont qui enjambait le Liri et repartait soit sur Sora à gauche, soit sur Isola del Liri à droite.

La distance de notre maison au centre-ville de Sora était d’un peu plus de trois kilomètres. Nous nous y rendions régulièrement soit à pied soit sur une petite charrette tirée par notre âne.

J’ai grandi dans une grande ferveur religieuse : mes parents, notamment ma mère Marioutch étaient très croyants.

Elle suivait toutes les processions quel que soit le temps ou son état de santé. La dévotion exprimée lors de ces cérémonies était très coutumière dans le Sud de l’Italie. On vénérait la Vierge Marie et tous les saints, à qui on ne manquait jamais de faire les offrandes rituelles.

On comptait alors plus de dix églises à Sora ! Notre maison même se trouvait comprise entre Chiesa nuova en haut de la route et l’église de San Roc en bas après le pont.

La croyance aux mauvais esprits habitant les montagnes était aussi très présente. De nombreuses légendes effrayantes qui circulaient sur des apparitions du diable incarné dans des créatures monstrueuses nous étaient racontées lors des longues soirées d’été. Les personnes âgées notamment aimaient nous faire peur le soir, en émettant des bruits inquiétants ou en nous racontant des histoires de bêtes terrifiantes qui vivaient dans les montagnes, et riaient de nos réactions.

On nous contait des disparitions d’enfants emmenés par une meute de loups affamés et dévorés ensuite dans la forêt. Je crus ces histoires jusqu‘à mon adolescence, d’autant plus qu’on pouvait encore apercevoir ces animaux de temps en temps dans la montagne.

Je grandis donc dans une ambiance religieuse pimentée de contes fantastiques, mais très vite je montrai mon désintérêt pour les affaires d’église, délaissant la messe du dimanche, les prières ou les obligations pour un saint ou un autre.

J’eus la chance de faire un peu comme je voulais contrairement à mes camarades de jeux qui n’avaient pas le choix. Mes parents étaient de braves gens qui me laissaient vaquer à mes occupations une fois le travail à la ferme terminé et ne s’offusquaient pas de mon indifférence à l’égard des nombreuses activités liées à la religion.

Et puis comment croire à toutes ces sornettes après ce que j’ai vécu ? Même lorsque des années plus tard je serai confronté quotidiennement à la mort en Russie, je ne me joindrai pas à mes camarades lors des prières… mais je reviendrai sur tout ça plus tard.

Les premières années de mon enfance se passèrent plutôt bien malgré notre pauvreté. Nous n’avions pas d’argent mais nous mangions à notre faim.

Il y eut bien sûr la guerre de 14-18 où je vis partir mes oncles sans comprendre pourquoi ni où ils allaient. À cette époque, on ne parlait pas de ce genre de chose aux enfants, d’ailleurs qui aurait bien pu nous expliquer ? Personne ne savait lire les journaux car personne n’était allé à l’école.

J’étais impressionné par leurs uniformes lorsqu’ils revenaient en permission et je ne savais pas encore que je porterai cette même tenue pendant de nombreuses années. Nous n’étions pas habitués à voir des soldats en uniforme, seules les tenues impeccables des carabiniers de Sora nous étaient familières.

D’autres oncles partirent pour l’Amérique. On entendait dire qu’on pouvait y faire fortune, qu’il y avait beaucoup de travail et des salaires mirobolants. Lors de nos soirées, j’entendais ces hommes qui voulaient à tout prix tenter leur chance. Certains franchirent le pas et laissèrent femmes et enfants allant même jusqu’à vendre leur petit lopin de terre pour payer le billet de bateau.

L’un d’entre eux fit juste un aller-retour, trois semaines pour y aller et trois semaines pour revenir. Il nous expliqua avoir pris peur de la hauteur des immeubles en arrivant à New York, refusa de débarquer et paya son voyage de retour sur le champ au capitaine du bateau, engloutissant toutes ses économies !

Les autres revinrent tous au bout de deux ou trois ans sans un sou et même parfois endettés. On n’a jamais su quel avait été leur travail là-bas.

Mais sans leur village et ses montagnes, ils nous expliquèrent que la vie leur était impossible.

Mes sœurs, comme toutes les filles de Sora en ce temps-là, n’allaient pas à l’école. Elles devaient garder les animaux de la ferme ou faire paître nos quelques moutons aux alentours.

Les garçons devaient suivre au moins une première classe qui se résumait en fait au semestre automne-hiver. Peu d’élèves la fréquentaient aux beaux jours où les travaux des champs demandaient beaucoup de main-d’œuvre.

De plus, l’apprentissage se faisait en italien, langue qui nous était totalement étrangère car nous communiquions dans un dialecte propre au canton de Sora, différent de celui qui était utilisé à vingt kilomètres de là. Mon passage sur les bancs de l’école fut plus que bref et j’y appris peu de chose. Je ne savais ni lire ni écrire mais cela ne m’empêchait pas de vivre.

Je passai mon adolescence à travailler dur. Je partais souvent en montagne avec notre âne, trois ou quatre fois par semaine très tôt le matin vers 5 heures, ce qui permettait en été d’être de retour avant les fortes chaleurs. Mon travail consistait à ramasser du bois mort et en confectionner des fagots. Je chargeais notre âne de chaque côté avec deux énormes brassées puis je redescendais dans la vallée en fin de matinée. Ce bois nous servait principalement pour cuisiner et pour nous chauffer l’hiver.

J’adorais marcher dans les montagnes qui entouraient Sora et je me mettais au défi d’atteindre leur sommet. J’apprenais à les connaître et les aimer. À seize ans, je connaissais tous les sentiers et je savais situer chaque source. L’emplacement des plus gros châtaigniers, les meilleurs endroits pour trouver des fruits sauvages et les passages des lièvres n’avaient plus de secret pour moi.

Mon père m’accompagnait les premières années et puis très vite je lui préférai mon ami Enrico L., surnommé Rogoutch.

Rogoutch était mon aîné de deux ans et mon voisin. Depuis tout petit, nous étions toujours ensemble et partagions tous nos jeux. Nous étions si proches que nous nous appelions fratello (frère). Nous partagerons bien des galères ensemble ainsi que des bons moments et nous nous suivrons même jusqu’en France bien des années plus tard ! Nous connaissions bien la montagne tous les deux. Nous allions y chercher le précieux combustible, de plus en plus haut, lui avec sa mule moi avec mon âne.

Ces branches servaient à faire du feu dont nous avions besoin tous les jours pour préparer les plats, en particulier pour faire cuire les pâtes qui constituaient comme vous pouvez vous en douter la base de notre alimentation quotidienne.

Nous avions une autre activité en montagne qui consistait à fabriquer du charbon de bois très prisé en ville notamment par les boulangers. Nous étions comme beaucoup d’autres d’ailleurs en ces tempslà des spécialistes de la carbonetta (charbon de bois). Nous confectionnions une sorte de hutte de deux mètres de haut faite de morceaux de bois de différentes longueurs, avec en son centre un trou sur toute la hauteur qui faisait office de cheminée. Après y avoir mis le feu, l’ensemble était recouvert de terre. Le bois se consumait donc très doucement et se transformait ainsi en charbon de bois.

Ensuite, une fois le feu éteint et la terre enlevée, nous mettions ce combustible dans des sacs de toile et nous le redescendions dans la vallée pour le revendre à Sora aux boulangers ou aux aubergistes.

Pendant des dizaines d’années, nous pratiquâmes cette technique de la carbonetta dans nos forêts, mais nous serons si nombreux à le faire durant les années de guerre qu’on ne trouva plus de bois qu’à proximité des plus hauts sommets difficilement accessibles.

Nous mangions rarement de la viande. Le dimanche pouvait faire exception, avec de temps en temps une vieille poule ou plus rarement un poulet pour égailler notre repas.

La morue, achetée sur le marché de Sora, qui était bon marché en ces années 20, constituait aussi un repas attendu et apprécié. Une fois dessalée, elle était cuisinée avec de la sauce tomate et nous nous en délections en famille ou avec les voisins.

Lorsqu’il nous restait du bois, nous le vendions aux voisins pour nous faire un peu d’argent.

Ces quelques lires, nous devions bien sûr les remettre à nos parents mais je dois dire honnêtement que Rogoutch et moi-même en prélevions une petite partie, ce qui nous permettait d’aller boire un verre de vin en ville les jours de marché.

Vers l’âge de 18 ans, quand nous partions en montagne avec Rogoutch, je pris l’habitude d’amener un vieux fusil de chasse que mon père possédait sans que celui-ci soit au courant. En effet, je m’étais mis en tête de ramener du gibier en plus du bois. Une fois notre corvée achevée, nous attachions nos animaux à un arbre et partions à la recherche d’un lièvre ou d’une perdrix, tâche pour laquelle nous avions acquis une grande expérience. Une fois le gibier repéré, nous avions deux tactiques : soit nous tentions de nous en approcher au plus près soit Rogoutch le contournait pour le rabattre sur moi.

Et cela marchait bien car je ne tirais pas trop mal. En principe je faisais mouche à chaque cartouche et nous étions fiers de ramener à la maison un beau lapin sauvage ou quelques perdrix.

Nos grands-mères se mettaient aussitôt à plumer les volatiles ou à préparer le lièvre. Le soir même j’invitais Rogoutch et nous nous régalions tous ensemble. Un lièvre de deux à trois kilos permettait à toute une famille de manger. C’était un vrai luxe que de se nourrir de ce gibier !

Cependant, il faut que vous sachiez que le port d’armes était alors interdit et au bout d’un moment ce qui devait arriver arriva. Un incident, une erreur de jeunesse que je regrette encore aujourd’hui et qui me marqua à vie.

Un matin, alors que nous redescendions de la montagne, le fusil sur l’épaule, nous rencontrâmes deux gardes forestiers armés. Que faisaient-ils ici ? Ils vinrent à notre rencontre, l’air déterminé.

— Halte là ! dit l’un deux, probablement le chef qui me fixa intensément et ajouta : sais-tu qu’il est interdit de porter une arme, donne-moi ce fusil tout de suite et suivez-nous chez le juge.

À ce moment-là, je sentis monter la colère en moi et sans réfléchir une seule seconde, je dégageai mon fusil de l’épaule et mis en joue les deux gardes qui restèrent abasourdis, stupéfaits :

— Les mains en l’air, leur dis-je, le regard fixe, la voix ferme et grave.

Je regardai alors Rogoutch qui était tout autant surpris que les deux gardes et lui dis du même ton ferme :

— Prends leurs fusils et apporte-les moi, allez, va !

Il s’exécuta après quelques secondes d’hésitation, s’en alla récupérer leurs armes et me les remit.

Tout en les tenant en joue, je me tournai légèrement, j’ouvrai la braguette de mon pantalon et j’urinai dans chacun des canons des deux fusils; les deux pandores et Rogoutch n’en croyaient pas leurs yeux:

— Voilà, maintenant tu peux les leur rendre à ces deux imbougile (imbécile) !

Rogoutch leur tendit leurs pétoires maintenant inutilisables. Les deux gardes récupérèrent leurs armes sans mot dire et partirent sans se retourner. Rogoutch non plus ne mouftait pas, il me regardait étrangement et puis se mit à rire :

— Tu es fou Ungé !

J’étais fier de moi et je ris beaucoup, mais je ne mesurai pas complètement à cet instant-là la portée de mes actes. J’étais vraiment inconscient car nous vivions sous un régime fasciste et ce genre d’insoumission ne pouvait rester impuni.

Rien ne se passa les jours suivants. J’étais plutôt serein car, les gardes forestiers ne me connaissant pas, je pensais qu’il leur serait difficile de me retrouver.

J’avais pris l’habitude de me reposer à chaque retour de montagne juste après le repas de midi. Je m’étendais une vingtaine de minutes sur ma paillasse à l’étage et je savourais ce bon moment après toutes ces heures de marche et un lever si matinal.

Mais une huitaine de jours après cet évènement alors que je n’y pensais plus du tout, une dizaine de carabiniers s’approchèrent silencieusement à pied de notre maison.

Mon père et mes frères n’étaient pas là, très probablement affairés dans les champs avoisinants. Ma mère, quant à elle, vaquait à ses occupations sur le pas de la porte. Un gendarme s’approcha doucement de ma mère et lui mit la main sur la bouche pour l’empêcher de crier. Quatre autres pénétrèrent sans faire de bruit dans notre maison et gravirent l’escalier à pas feutrés. Arrivés en haut des marches, le premier se rua sur mon fusil qui était appuyé à côté de mon lit pendant que les trois autres se jetaient sur moi.

Je n’eus pas le temps de réagir, ils m’agrippèrent et me descendirent sans aucun ménagement au rez-de-chaussée.

Ma mère hurlait et implorait tous les saints !

Ils m’emmenèrent derrière la maison et je reçus alors une sévère correction. De grandes baffes et quelques coups de pied bien placés eurent raison de ma résistance physique.

Je m’en voulais terriblement de m’être laissé avoir de la sorte. Ils m’avaient bien retrouvé, mais comment ? Ça, je ne l’ai jamais su !

Je fus conduit avec rudesse à la prison de Sora. Après quelques heures d’incarcération, un juge me condamna pour port d’armes, insultes à officiers en fonction, rébellion et je ne sais plus quoi d’autre. Je pris huit jours de prison et une amende, une grosse amende.

Tout ceci parce que depuis peu, un certain Benito Mussolini était arrivé au pouvoir et avec lui des nouvelles lois renforçant l’ordre et la discipline que les carabiniers de Sora appliquaient avec un zèle particulier.

Mais pour moi qui ne connaissais rien en politique, je subis cette punition comme le prix de la violence que je n’avais pu contenir.

Une fois de retour dans ma cellule, je pris conscience de ce que pouvait être la privation de liberté.

Mon pauvre père qui s’était mis en quatre pour acheter un minuscule lopin de terre dut le revendre pour payer cette amende. J’avais mal pour lui, il était si gentil.

Une fois ma peine accomplie, mes parents m’accueillirent les bras grands ouverts. Ils ne me firent aucun reproche et on ne parla plus jamais de cette affaire entre nous.

Je fus aussi heureux d’apprendre que mon ami Rogoutch n’avait été pas été appréhendé comme complice.

Les deux années qui suivirent, je filai droit et tâchai de faire tous les petits boulots que je pouvais trouver pour soulager mes parents ainsi que le faisaient mes frères.

Et puis un jour de l’année 1928, un carabinier vint me porter un papier officiel orné des couleurs de notre drapeau qui émanait de l’armée. Un voisin qui savait lire l’italien, contrairement à nous, m’en fit la traduction. Il était écrit que je devais me présenter à la caserne de Frosinone la semaine suivante.

Au jour J, je pris le train à la gare du village de Roccasecca après avoir marché vingt-cinq kilomètres environ de notre maison.

Puis, après trente à quarante minutes de voyage dans un train bondé, j’arrivai à Frosinone, chef-lieu de notre province, une ville bien plus grande que Sora, située à une trentaine de kilomètres de cette dernière.

J’appris que la caserne se trouvait à quelques centaines de mètres de la gare et je m’y rendis sans attendre.

Je fus reçu par un gradé à qui je montrais ma convocation. Il m’indiqua de la main la table d’un autre galonné qui me posa des questions d’abord en italien puis heureusement en dialecte local sur mon travail et sur mon niveau scolaire.

Une fois cette discussion terminée, il remplit mon dossier en inscrivant à la rubrique grado d’instruzione (niveau d’instruction) : analfabeta et à la rubrique professione (profession) : contadino (paysan). L’immense majorité des camarades de mon âge et de ma région répondirent de la sorte à ces mêmes questions.

Je fus ensuite présenté à un médecin qui me fit déshabiller et m’observa longuement : taille 1,64 mètre, poids 60 kilogrammes, qualità fisiche (état physique) : muscoloso (musclé), dentatura (dentition) : buona (bonne), mento (menton) : regolare (régulier), capelli (cheveux) : carboni (noir), occhi (yeux) : carboni, naso (nez) : regolare (régulier).

Je découvrais le rituel du passage à la vie militaire et il me tardait de pouvoir tout raconter plus tard à ma famille.

J’étais impressionné par les uniformes impeccables, aux boutons étincelants et aux bottes lustrées qui juraient par rapport à nos habits frustes de paysans. À Sora, nous éprouvions toujours une certaine admiration pour ces tenues, notamment celles des gradés, qui paradaient lors des grandes fêtes.

Après avoir effectué mes « trois jours », je rentrai à la maison. La prochaine étape de ma vie sous les drapeaux serait dans deux ans le service militaire obligatoire.

Rogoutch, mon aîné de deux ans, m’avait précédé d’une année. Lui, contrairement à moi, profitera de son temps sous les drapeaux à Cagliari (Sardaigne) pour apprendre à lire et à écrire.

Je me remis immédiatement aux travaux agricoles mais j’acceptais aussi tous types de tâches en usine ou dans des ateliers. Quand ceux-ci étaient éloignés de Sora, c’est à pied que m’y rendais. J’étais content de pouvoir dégoter quelques heures voire quelques jours de travail.

Je partageais cette quête d’emplois avec Rogoutch. Dès que nous entendions qu’il pourrait y avoir du boulot quelque part, nous nous y rendions et nous proposions nos services. Cela marchait bien à cette époque, on trouvait facilement si l’on était prêt à accepter les modiques salaires.

Nous sommes maintenant en 1929, l’année de mes vingt ans et bien sûr, les filles de Sora et des environs alimentaient nos discussions quotidiennes. Nous tentions de les approcher près de la rivière quand nous le pouvions, les jours de grande lessive. Il pouvait y avoir là plusieurs dizaines de femmes avec leurs filles qui savonnaient et rinçaient les vêtements et les draps en reprenant en chœur les ritournelles locales. Je les vois encore revenir en groupe en fin de journée avec un gros ballot de linge humide qu’elles portaient sur la tête, en chantant…

Nous échafaudions moult plans et stratagèmes pour les voir de plus près ! Alors qu’elles arrivaient sur le pont, l’astuce consistait à envoyer à leur rencontre l’un d’entre nous qu’elles ne connaissaient pas, du village d’à côté par exemple, et de les arrêter, en prétextant une demande de renseignement sur un lieu inventé de toutes pièces ou sur une fausse adresse.

Pendant ce temps, Rogoutch et moi nous nous cachions sous le pont pour regarder entre les fissures des planches sous leur robe et comme à cette époque les femmes ne portaient pas de culotte, on pouvait entrevoir de bien belles choses…

Cela nous amusait beaucoup et attisait les pulsions des jeunes hommes de vingt ans que nous étions. Elles ne s’aperçurent jamais de la supercherie.

D’ailleurs bien des années plus tard, je surpris mon fils Ouguite âgé de douze ou treize ans accompagné de son ami Gino faire exactement la même chose que nous et au même endroit, les planches étant toujours aussi disjointes !

Nos vingt ans et notre insouciance du moment furent de courte durée car déjà le PNF (Parti National Fasciste) montait en puissance dans notre village. Nous vîmes arriver les fascistes en camion jusque devant nos maisons. Ils ne distribuaient pas de tracts, à quoi bon, nous ne pouvions les lire mais ils nous invitaient à venir assister à des fêtes organisées par leur parti sur la place de Sora. Ils nous proposaient même de nous y amener dans leurs véhicules.

Quelle organisation !

Ils étaient beaux parleurs, toujours amicaux. Nous vîmes pour la première fois ces fameux « chemises noires », vêtus impeccablement de noir, et pour certains munis d’une tête de mort sur le calot qui scintillait au soleil.

C’est qu’ils étaient impressionnants ces fascistes ! Ils se tenaient toujours très droit légèrement cambrés un peu comme la statue d’un centurion romain que j’avais vue sur un livre.

Lors de ces fêtes, ils nous parlaient d’un homme, Benito Mussolini, notre Duce à tous, une sorte de demi-dieu investi d’une mission salvatrice pour notre pays, nous disaient-ils. L’Italie va grandir et changer, un ordre nouveau est en marche ! Nous aurions tous du travail ! Ce dernier point retenait particulièrement notre attention.

On nous passait ensuite, sur un immense drap blanc déroulé contre un mur sur la Grand-Place, un film montrant un Duce rayonnant, sur fond de musique entrainante, juché sur la batteuse à céréales en train de confectionner une gerbe de blé. Un homme fort, les bras nus et musclés, un homme simple, fier de ses paysans, de ses hommes, du peuple, un homme comme nous finalement !

Nous étions aussi fascinés par les travaux qu’il faisait réaliser, comme l’assèchement des marais vers Rome, marais qui devinrent alors de la terre fertile redistribuée aux contadini.

Mettez-vous à notre place : il parlait de donner des terres à de pauvres paysans comme nous ! Avions-nous bien compris? Mes parents, mes frères, mes sœurs et moi étions tous sous le charme.

Juste après défilait à l’écran une armée de conquérants en terre Africaine, en Somalie et en Lybie. Enfin, un sac de quinze kilos de pâtes par mois nous était attribué si on prenait la carte du parti.

— Adhérez au PNF ! clamaient-ils.

Qui aurait pu refuser à cette époque ? Nous manquions de tout. Mais allez savoir pourquoi, Rogoutch et moi nous ne prîmes pas le fameux sésame ces années-là. Il est vrai que j’étais moins enthousiaste que le reste de mes copains ou que mes frères littéralement hypnotisés par les discours des chefs du parti. Un monde meilleur où il y aurait du travail pour tous, mais une fois débarrassé des parasites de notre société. J’avais quelques doutes…

Les manifestations du PNF nous permettaient aussi de rencontrer des jeunes filles des villages avoisinants car il n’était pas facile sans cela d’en approcher une sans qu’un frère ou la Mamma n’en fût immédiatement averti ; voilà pourquoi nous nous réjouissions des fêtes du parti et n’en manquions aucune !

Le temps passait et n’ayant pas trouvé de travail dans les fermes du coin, je m’improvisai chiffonnier. Avec un vieux vélo, je passais dans les villages avoisinants et j’allais même jusqu’à Valmontane qui se trouvait à quarante kilomètres de notre village. Une belle ville Valmontane qui me semblait plus riche que Sora. Mon travail consistait à récupérer tous les tissus ou habits dont les gens ne voulaient plus.

Pour cela, je criais : « cinci !1 » le long des rues, les gens sortaient de leur maison pour se débarrasser de tout ce qui ne leur servait plus. Je chargeais des vieilles frusques, des chiffons ou des vieux journaux sur le porte-bagages de mon vélo et retournais pour revendre tout ceci au marché de Sora le samedi matin. Certes, je ne gagnais pas beaucoup mais c’était mieux que de ne...