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Tentative de deuil

De
230 pages

« Quand ta vie se met à marcher sur la tête,
Que ta femme ne rentre pas,
Que tu braques ta propre banque,
Que ta maîtresse est en séparation de corps,
Que des truands veulent danser autour de ton scalp,
Que ton meilleur ami te ramène au port en galère,
Que les flics déboulent dans ton existence et te cherchent des poux dans la tête,
Alors tu penses qu'il est urgent de te tirer du pot au noir où tu t'es fourré
et de commencer à en finir pour retrouver un peu d'air pur. [...] »


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-75233-8

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

A GISELE

à jamais jeune et belle

Samedi

L’angoisse se nourrit de la peur mais qui nourrissait sa peur ?

Depuis plusieurs minutes des pas résonnaient derrière elle dans cette nuit d’hiver. C’était des pas d’homme elle en était certaine, durs, décidés, attaquant le sol du talon pour de solides enjambées, sûrs d’eux. Pourquoi les remarqua-t-elle tout à coup plus que les autres, pourquoi ces pas lui semblèrent-ils attachés aux siens et les trouva-t-elle menaçants alors que tout semblait paisible alentour ?

Elle tourna à droite pour rejoindre le boulevard Saint-Germain en se disant que de toute façon son angoisse absurde se dissiperait lorsqu’elle serait dans la foule et dans la lumière d’une grande avenue fréquentée. D’ailleurs, elle se faisait probablement des idées et ne s’agissait-il que d’un homme pressé de rentrer chez lui rejoindre les siens au retour d’une soirée quelconque. Un jeune homme qui sortait d’un immeuble la heurta légèrement et la fit tressauter d’effroi.

Les pas tournèrent à droite eux aussi. Elle se rassura en se disant qu’ils ne semblaient pas se dissimuler et qu’ils claquaient clairement sur le trottoir. Elle eut le sentiment que leur allure devenait plus rapide et même que les enjambées paraissaient plus amples, prêtes à l’engloutir. Elle ne parvenait pas à percevoir si l’homme était seul ou non tant les bruits de pas se confondaient en s’accélérant. Elle essaya elle aussi de se hâter mais ses jambes se dérobaient sous elle comme dans un rêve cotonneux. Elle tourna à nouveau à gauche puis à droite : les pas tournèrent à gauche puis à droite. Il lui semblait que si elle se retournait, ils allaient lui fondre dessus. Les lumières du Boulevard Saint-Germain éclataient au bout de la rue et l’attirèrent comme un papillon de nuit. Les pas résonnaient dans sa tête et étaient devenus obsessionnels.

Elle s’aperçut qu’elle trottinait maintenant à petits pas pressés. Sans que sa volonté l’ait véritablement voulu, son corps avait pris le relais. Ses jambes, tout à l’heure déficientes, la portaient vers la lumière et l’animation du boulevard. Son corps commençait à souffrir, son cœur palpitait sourdement et la sueur coulait dans ses reins ; elle voulait crier, appeler à l’aide, chercher du secours, mais sa gorge nouée se refusait à transmettre le moindre son, le plus petit signal. Elle était la peur, la peur irraisonnée, la peur instinctive et animale qui fait fuir droit devant soi pour échapper à ses poursuivants.

Arrivée dans la clarté des vitrines du boulevard, elle s’étonna de voir les gens déambuler nonchalamment en cette soirée plutôt douce pour la saison tandis qu’elle se sentait si menacée. Ils la dévisageaient, curieux de sa précipitation et sans doute de son air hagard. Alors seulement, elle sentit une immense fatigue l’envahir et stoppa sa fuite. Pour la première fois, elle eut le courage de se retourner et de faire face mais la rue, sans être déserte, ne présentait aucune agitation particulière ; nul ne courait, nul ne semblait la surveiller. Elle se surprit à s’interroger sur la réalité de la chose. Bien sûr, elle avait pu s’imaginer que les pas la suivaient spécialement. Mais pourquoi le même parcours et surtout pourquoi cette marche précipitée derrière elle qu’elle ne pouvait se persuader avoir complètement rêvée ? Elle tourna à gauche et remonta lentement en direction du boulevard Saint Michel puis trouva un refuge salvateur en s’arrêtant prendre un pot à l’abri au café de La Rhumerie. Elle s’était mise en terrasse couverte se disant que si quelqu’un l’observait, il devrait rester dans son champ visuel et qu’elle serait ainsi mieux à même de le repérer. Elle observa longuement tout autour d’elle, scrutant notamment les recoins de pénombre, mais aucune silhouette n’était immobile et personne ne semblait la guetter particulièrement. Elle fit signe au garçon pour commander un daïkiri. Une idée traversa son esprit : et si dans le va et vient continuel de la salle, ses poursuivants étaient entrés juste après elle.

Quel meilleur poste d’observation que de se trouver derrière elle, dans l’arrière salle du café. Elle se retourna et passa en revue les consommateurs. Il y avait là des gens de tous âges en train de discuter paisiblement et aussi quelques couples en mal d’amour dont les corps s’appelaient déjà comme aimants. En terrasse, se trouvaient des jeunes gens réunis autour de plusieurs tables dont les rires sonores lui parvenaient sans qu’elle pût en saisir les raisons dans le brouhaha général.

Enfin, deux tables étaient occupées chacune par des jeunes filles venues discuter en goûtant au plaisir des soirées enfumées de Saint-Germain des Prés. Rien là qui ne puisse appeler spécialement sa suspicion.

Elle ressentait néanmoins toujours son anxiété, ce sentiment confus d’être surveillée. Un sentiment inexplicable mais qui ne laissait dans son esprit aucune place au doute. Elle ne pouvait pourtant pas demander à quelqu’un de la protéger contre un danger inconnu qu’elle ne comprenait ni ne maîtrisait elle-même. Les gens auraient ri et d’ailleurs qu’avaient-ils à faire de ses ennuis et n’avaient-ils pas assez des leurs ? Que n’y avait-il là quelque donneur de leçons patenté toujours prêt à appeler au courage civique et donc susceptible de voler au secours d’une faible femme stressée en détresse. Mais comment réagiraient-ils, ces valeureux moralistes, s’ils assistaient à une véritable agression dans leur vraie vie ?

Il y a des choses qu’on dit et qu’on ne fait pas. Il y a des circonstances où on agit et d’autres où on n’agit pas. Elle se sentait prête à défendre son enfant comme une bête mais ne connaissait pas sa réaction dans des situations ou d’autres, totalement inconnus, seraient concernés.

Pierre-Rémy, son mari lui avait raconté qu’il avait été agressé un soir de juin à Saint-Germain des prés justement et que malgré le nombre de badauds, aucun n’était venu à son aide. Il n’avait dû en définitive son salut qu’à un café providentiel d’où il avait pu téléphoner à police secours. Pour autant, jamais il n’en avait voulu à ces passants impassibles, sachant combien il est parfois difficile d’être à la hauteur des événements et d’avoir un comportement digne de son amour-propre.

Elle s’aperçut qu’au fil de ses pensées, le café s’était peu à peu vidé de ses consommateurs et qu’elle allait devoir prendre une décision qui la conduirait forcément à ressortir dans la rue. Que faire une fois dehors ? Pour des raisons évidentes, il était hors de question qu’elle rejoigne les transports en commun où elle retrouverait toute sa peur. Elle ne pouvait pas non plus errer au hasard des rues à la recherche d’un hypothétique taxi ; elle prit un annuaire et téléphona, mais sans succès, à plusieurs stations et n’eut pas plus de chance avec les compagnies où aucun véhicule n’était libre dans l’immédiat. Elle eut une idée qu’elle jugea géniale : se faire embarquer par les flics. Sans payer ses consommations, elle se leva et quitta l’établissement. Elle remonta posément en direction de l’Odéon. Le temps passait et rien ne se produisant, elle crut que nul serveur n’avait remarqué son départ. Elle en était à se demander ce qu’elle allait faire lorsqu’elle s’entendit héler par une personne qui courait derrière elle. Elle poussa un bref soupir de soulagement mais accéléra légèrement son pas sans se retourner. L’homme au gilet rayé la rattrapa alors qu’elle atteignait le coin de la rue et lui fit observer qu’elle était partie sans payer ce qu’elle expliqua par son manque d’argent. L’homme lui demanda de la suivre ce qu’elle fit volontiers jusqu’à ce qu’ils se retrouvent au bar. Là, il expliqua la situation au patron qui engagea un dialogue savoureux :

Vous comprenez bien, madame, que si tout le monde agissait comme vous j’aurais depuis longtemps mis la clef sous la porte parce que quand on n’a pas les moyens on ne consomme pas.

Elle compatit, assura que oui elle comprenait bien sûr et même déplorait mais expliqua à nouveau qu’elle n’avait pas d’argent sur elle.

Il voulut voir sa carte d’identité mais elle refusa comme elle s’opposa à fortiori à ce qu’il fouille dans son sac. Le ton montait mais plus il haussait la voix et plus elle restait impassible et elle alla même jusqu’à lui proposer de passer le payer le lendemain.

Haussant les épaules pour toute réponse, il la menaça d’appeler la police, voire même la B A C si ça ne suffisait pas et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Elle se demandait si sa figure rougeaude allait exploser de colère comme dans un dessin animé et ne pût s’empêcher de sourire en pensant que les murs et la vitrine en seraient éclaboussés. Une si belle vitrine ! Ce sourire porta à son paroxysme la colère du cafetier qui, à bout d’arguments, se résolut à alerter le commissariat non sans la laisser à la garde du serveur. Elle ne risquait d’ailleurs pas de s’enfuir car les consommateurs ravis de cette distraction inattendue, prirent rapidement le parti du patron face au manque évident de coopération de la cliente et à son sourire narquois face à la dignité outragée et à l’honnêteté faites cafetier. Non, décidément les braves gens n’aimaient pas que l’on sorte du droit chemin même pour une bagatelle.

Elle entendit la sirène au loin et aperçut bientôt la lueur bleue du gyrophare danser dans la nuit. Elle n’avait pas une admiration extraordinaire pour les forces de l’ordre mais comme tout un chacun était heureuse de les voir arriver lorsqu’elle en avait besoin. Jusque là, tout se présentait selon ses vœux. L’affaire semblait d’ailleurs urgentissime et les policiers n’avaient sûrement rien d’autre de plus pressé à faire ce soir là. Tant mieux pour elle. Le brigadier, chef du fourgon, ne semblait pas vraiment bon enfant, raison pour laquelle sans doute il n’était pas passé commissaire. Après lui avoir demandé ses papiers, qu’elle fut cette fois bien obligée de montrer et sa profession, qu’elle déclina, il nota les circonstances de l’incident pour la main courante, commença à la sermonner et à lui parler de grivèlerie et d’explications au poste. Elle était assez satisfaite de cette solution qui lui permettrait d’échapper à d’éventuels poursuivants lorsqu’un consommateur, estimant sans doute que le litige devenait disproportionné, proposa au patron de régler l’addition, ce que ce dernier accepta volontiers pour mettre fin à cette situation grotesque. Nathalie rageait : tout ça pour rien ! Elle eut une lueur d’espoir car le brigadier se faisait un peu tirer l’oreille pour ce déplacement inutile mais se décida finalement à tourner les talons, pas fâché sans doute d’échapper à un fastidieux rapport à établir en plusieurs exemplaires.

Par dérision, elle demanda un nouveau daïkiri au patron et sans tenir compte des hurlements de celui-ci maintenant rouge cramoisi, elle se retrouva poussée par le serveur sur le trottoir.

Elle savait que sur le boulevard, elle ne pourrait pas repérer son ou ses poursuivants parmi la foule encore dense à cette heure de la soirée. Le seul moyen poursavoir lui parut être de s’éloigner à nouveau des lumières. Ellepartit en direction de la place Saint-Sulpice.

Elle ne vit pas derrière elle sortir deux hommes qui étaient attablés tout à côté du groupe bruyant des jeunes gens.

Elle commença par utiliser les vitrines pour voir si quelqu’un était attaché à ses pas. Celles qui faisaient le coin l’intéressaient particulièrement car elles lui permettaient de regarder derrière elle sans avoir à se retourner. Elle s’engagea dans une ruelle plus sombre ou seuls quelques restaurants projetaient leurs lumières tout en se disant qu’ils pourraient éventuellement lui servir de refuge. Elle marchait maintenant à pas rapide en se retournant fréquemment. Les passants étaient devenus beaucoup plus rares et elle percevait certaines ombres furtives, assez éloignées. Elle comprit qu’elle n’arriverait à rien ainsi et accéléra de nouveau le pas jusqu’à Saint-Sulpice où elle pénétra dans le café qui faisait le coin. Là, elle se dissimula tout au fond du bar et commanda un grand chocolat avant d’aller s’installer debout derrière le jeu de flipper où elle fit semblant de s’intéresser à la partie en cours. C’était un excellent poste d’observation qui lui permettait de voir sans être trop en vue.

Les ombres qui passaient dans la rue s’effaçaient une à une sans qu’elle ne pût jamais reconnaître les lignes d’un visage déjà entrevu. Les silhouettes, pressées ou nonchalantes, enlacées ou isolées, s’évanouissaient dans la nuit et, le temps passant, elle eut paradoxalement à nouveau la crainte que tout ceci ne soit que le seul fruit de son imagination galopante voire d’une paranoïa naissante ; d’un autre côté, elle constatait avec bonheur que la peur qui la tenaillait depuis plus d’une heure la quittait progressivement et que le temps aidant, elle retrouvait, non sans soulagement, une certaine sérénité. Pour l’instant deux hommes passaient d’une démarche rapide et stoppèrent au bout de la rue, posant un regard circulaire sur la place à la recherche, semble-t-il, de leur route. Elle ne sentit sa peau se glacer que lorsque l’homme de droite, non satisfait de son tour d’horizon, dirigea son regard à l’intérieur du café. Elle se plaqua contre le mur et l’épousa à tel point qu’une feuille de cigarillos n’aurait pu les séparer pendant que le joueur de flipper continuait à secouer sauvagement sa machine à tuer le temps, comme s’il ne passait pas assez vite comme ça.

Car ce visage qu’elle venait d’apercevoir, elle l’avait déjà vu à plusieurs reprises dans la soirée à la Rhumerie. C’était celui d’un consommateur assis au bout de la table des jeunes gens et elle avait cru, à tort, qu’il faisait partie de la bande alors qu’ils n’étaient, lui et son compagnon, qu’à une table située dans le prolongement. C’était le même homme également, qui avait payé sa consommation au bistrot non pas par bonté d’âme comme elle l’avait supposé mais bien pour qu’elle ne leur échappe pas en montant dans le fourgon de police. Elle n’était donc pas parano mais sa peur était tout ce qu’il y a de plus fondée et réelle. Elle aurait souhaité se transformer en passe muraille pour faire corps avec le mur. L’homme scrutait l’intérieur du café, dévisageant chaque client mais son regard s’arrêta sur l’homme au flipper toujours en train d’agiter consciencieusement son jouet et ne l’atteignit pas, elle, dans son mur.

Les deux hommes regardaient à nouveau vers la place dans une attitude dubitative. Elle n’osait regarder leurs dos trop intensément de crainte d’attirer leur regard, comme quand on fixe une nuque et que la personne le sent et se retourne. Mais après un bref conciliabule, ils partirent chacun de leur côté, se fixant sans doute rendez-vous à un point et à une heure précis. Une foule de questions se pressaient dans sa tête mais pour le moment, il était surtout urgent de sortir de ce piège. Plus elle attendait dans ce café et plus elle risquait de se heurter ensuite, par hasard, à l’un de ses poursuivants. Elle décida de faire comme si elle était courageuse, paya sa consommation et sortit juste quand le flipper, à bout de nerfs, faisait tilt, montrant que lui aussi pouvait manifester pour les 35 heures. Infatigable, le joueur sortit un nouvelle pièce de sa poche et l’inséra dans l’appareil qui reprit du service…

Elle choisit de suivre, au hasard, l’homme qui avait payé sa consommation. Quelque part, elle était assez fière, somme toute, d’avoir transformé le poursuivant en gibier, même si elle avait parfaitement conscience que ce petit jeu devrait cesser au plus vite si elle ne voulait pas se retrouver elle-même en difficulté. D’autant que l’homme, tout à sa quête, épiait dans toutes les directions.

Elle profita donc de la première bouche qui s’offrit à elle, en l’occurrence une bouche de métro et s’engagea en direction de la Porte de Clignancourt. Évidemment, elle n’avait pas le moindre ticket sur elle et enjamba le portillon comme quand elle était jeune et fauchée. Certes, ça ne s’arrangerait pas si elle était contrôlée, mais elle se dit qu’un samedi soir à cette heure, les contrôleurs devaient plutôt être scotchés devant leur télé en attendant de savoir qui allait baiser qui dans la dernière émission en vogue de télé réalité bien que personne ne baise jamais personne sur nos chaînes bien-pensantes sauf le premier samedi du mois sur Canal pour mettre papa et maman en forme (si maman veut bien) pour les galipettes avant la messe du dimanche matin et le repos dominical. Le reste du temps, le seul baisé c’est le télespectateur quand il envoie ses votes par SMS surtaxés et qu’on lui fait payer un maximum pour enrichir les chaînes et les producteurs. Ça, c’est la trouvaille du siècle : faire payer une partie des émissions directement par le téléspectateur qui rechigne pour verser la redevance publique mais nourrit grassement le goret en se précipitant pour être le premier à verser son obole et en espérant être le gagnant du soir. Qu’importe que le niveau de l’émission soit de plus en plus affligeant, que compte tenu du nombre de participants les chances d’être l’unique lauréat soient quasiment nulles, et que même, pour encourager le joueur à perdre on lui donne la réponse avant, ou tout comme, au cas où son inculture serait encore en deçà du pire. Au début on faisait semblant, maintenant même plus, tellement on le considère comme nazbrok.

Bon, alors dans ces conditions, je donne une idée au ministre : tirer au sort un gagnant parmi ceux qui versent la redevance ! et aussi pareil pour l’impôt sur le revenu. Du coup, les gars qui fraudent en seraient quitte pour déclarer leurs revenus afin d’avoir une chance de gagner le gros lot !

C’est sûr que je devrais faire enregistrer un brevet avant qu’à Bercy ils me piquent ma trouvaille.

Le métro entrait dans la station et Nathalie (Ben oui elle s’appelle Nathalie mais on n’avait pas besoin de le savoir avant, tant qu’on ne se connaissait pas) y monta comme on rentre au port pendant la tempête ou dans les ordres après un chagrin d’amour. Elle avait besoin de réfléchir à tout ça parce qu’enfin si deux individus se mettent à courir après une femme, c’est soit pour la sauter (pardon lui faire la cour) soit parce qu’ils ont une autre petite idée derrière la tête. En tout cas, ce n’est jamais très protestant, ou catholique, question de confession.

Alors pourquoi elle ?

Elle remonta le chemin de sa vie mais ne se trouva pas d’ennemi déclaré. Sa vie professionnelle comportait bien sûr quelques inimitiés mais pas de haines perceptibles. Elle ne pouvait être jalousée pour ses promotions jusqu’au poste de directrice des ressources humaines qu’elle n’avait obtenu que par son travail et pas à l’horizontal. Ses amours ne s’étaient jamais terminés dans le sordide, après moult disputes vénéneuses qui se transforment en haine tenace et en soif de vengeance. Seule sa liaison avec Frédéric avait un peu dérapé, vers la fin, au prétexte qu’elle l’avait trompé avec son meilleur ami mais elle ne lui en avait pas voulu. Elle gardait aussi un excellent souvenir des deux expériences qu’elle avait eu avec des femmes qui étaient par ailleurs toujours demeurées ses amies. Pas non plus de disputes de voisinage ou de mauvais procès. Bref, rien apparemment qui eût pu conduire quelqu’un à lui vouloir vraiment du mal.

D’ailleurs que lui voulaient-ils ces deux messieurs ? Lui parler ? Lui donner une correction ? Lui faire des reproches ou des propositions ? Lui transmettre un message ? Aucune de ces hypothèses ne lui semblait plausible car ils avaient eu l’occasion à la Rhumerie de s’adresser à elle en toute quiétude. Ils avaient donc forcément de mauvaises intentions.

Alors quoi ? La violer ? L’envoyer ad pâtres ? Cette idée même lui paraissait totalement inacceptable. D’abord, elle n’avait nulle envie de mourir. Ce n’était pas son jour, pas son heure, pas son destin : elle était beaucoup trop jeune avec ses quarante deux ans à peine passés. Et puis elle ne voulait pas, enfin pas tout de suite, avec cette envie de continuer encore à vivre un peu qui la tenaillait et lui collait obstinément à la peau.

Elle aimait trop la vie, ses calmes et ses tempêtes et il lui restait tant de choses à faire, de livres à lire, de voyages à entreprendre, de gens à aimer, de levers de soleil à contempler, d’instants à déguster, de bonheurs à connaître.

Et puis c’était absurde, ils n’avaient pas le droit : pourquoi vouloir l’assassiner, elle qui n’avait rien fait de mal, sauf une fois à une mouche quand petite elle avait laissé parler sa nature humaine, qui ne savait aucun secret et n’en voulait à personne sauf un peu aux salauds mais s’il fallait tous les tuer… Tout ça était tellement impossible qu’elle en arriva à se dire que ce n’était pas possible.

Le mieux à faire était de rentrer tranquillement chez elle où Pierre-Rémy devait maintenant être revenu de sa traditionnelle partie de bridge ou de poker du samedi à son club, occasion pour lui de retrouver des amis de par ci ou de par là. Nathalie mettait à profit ces soirées pour retrouver aussi quelques amis ce qui permettait à l’un et l’autre d’avoir un ailleurs et de ne pas faire partie des couples fusionnels qui ne correspondaient pas du tout à leur philosophie de la vie à deux. Ne faire qu’un, d’accord, mais pas en permanence.

Elle changea à Châtelet pour se diriger vers Bastille où elle habitait. Le changement était spécialement long et son angoisse réapparut dans les couloirs déserts où résonnaient quelques rares bruits de pas qui étaient loin de la rassurer. Sa déception fut d’autant plus rude lorsqu’elle apprit que le dernier métro était déjà passé. Elle se résolut donc à partir à pied vers son domicile tout en souhaitant trouver un taxi en cours de route.

L’air de la nuit lui caressait agréablement le visage et la ramenait à la vraie vie.

Elle avait rencontré Pierre-Rémy à une manifestation étudiante contre le manque de prof ou le trop grand nombre d’étudiants par enseignant, peut-être les deux qui sait !

Elle avait une jambe dans le plâtre due à un mauvais rhume qui l’avait fait éternuer alors qu’elle courait en descendant l’escalier. Il avait les épaules larges et lui proposa de la monter ce qu’elle accepta volontiers. Il lui fit deux enfants mais seulement quelques années plus tard. Dans l’immédiat, il la balada sur son dos pendant une bonne partie de l’après-midi et en garda un souvenir d’abord douloureux puis agréable. Il aimait Renaud, elle aimait Coluche, ils étaient faits pour s’entendre et décidèrent de se revoir. Au fil des deux semaines qui suivirent, ils se rencontrèrent tous les jours et se rendirent vite compte que leurs goûts, pour ne pas être communs étaient les mêmes.

Après une soirée quelque peu arrosée chez des copains, il lui fit des avances, elle ne recula pas. Ils se découvrirent alors un goût, quelque peu plus fréquent celui-là, que les uns appellent l’amour et qu’eux appelaient la baise.

La jeunesse a parfois de ces pudeurs qui lui font préférer les mots dérisoires aux mots tendres et railler plutôt qu’avouer. Un désir charnel les habitait, animal, bestial tant il était sans retenue et les laissait épuisés et ravis mais impatients déjà de se reprendre encore.

C’était magique quand leur corps n’était plus qu’un sexe.

La baise pour eux, c’était plus que de l’amour ou plutôt c’était l’amour plus autre chose. A tel point qu’ils se demandèrent si leur histoire n’était pas seulement une histoire de cul. Mais très vite, ils s’aperçurent que l’absence de l’autre était une souffrance et qu’ils étaient en manque non seulement de son corps mais aussi de son esprit, de son humour, de son regard, de ses paroles, de son moi et de son toi. Il leur fallut bien se rendre un jour à l’évidence : ils s’aimaient.

Simplement, ce n’était pas un amour platonique à la Roméo et Juliette et elle ne faisait pas partie des quatre vingt quinze femmes sur cent qui s’emmerdent en baisant. Elle vibrait à plein régime et c’était chaque fois la petite mort. Parce que c’était lui, parce que c’était elle et surtout oui surtout parce que c’était elle et lui emportés ensemble dans le même tourbillon frénétique. Dans l’absolu, ils auraient voulu vivre chaque jour comme si c’était le dernier pour rendre l’autre heureux.

Parce qu’enfin le Je t’aime est un énorme quiproquo où le Je est personnel et possessif et s’approprie le Toi. Dans le Je t’aime le Je est égoïste : J’ai envie de toi, J’ai besoin de toi, Je te veux toute à moi. Le Je devrait disparaître pour ne laisser subsister que le Toi. Dans l’amour, le Je ne devrait pas être dominateur mais admirateur du Toi. Aimer est aussi un état de soumission où il s’agit moins d’être heureux que de rendre l’autre heureux. Dire Je t’aime, c’est dire j’aimerai que tu sois heureuse et je mets mon moi à ta disposition pour que tu l’utilises au mieux pour ton bonheur. Ma seule volonté est que tu sois libre, épanouie, dans la plénitude de ton être. Cela implique ton bonheur, avec ou sans moi. Si c’est avec, j’en serai heureux et si c’est sans, j’en serai heureux aussi même si ça m’afflige parce que moi aimer Toi. Voilà pourquoi la jalousie est le négatif de l’amour où le noir estompe le blanc, la maladie sournoise de l’idylle et la face cachée et funeste de cupidon.

L’impératif est exclu : plus de fais ci fais ça, plus de Je interdit à ton Toi, plus de tu es à moi, plus de elle a quelques petits défauts mais je vais les lui faire passer, changer sa personnalité pour qu’elle me convienne et s’adapte à la mienne. Il faut passer à l’interrogatif : que puis-je faire pour Toi, que puis je faire pour que ta journée soit la plus belle possible. Oui l’amour est trop souvent une imposture où le Je cherche à prendre le pouvoir et à être le possédant. Tout est donc dans l’acceptation de l’autre, de sa liberté sans compromis, de l’épanouissement de son être pour son plus grand bonheur, avec tout ce que ça implique d’abnégation.

Laisse moi devenir l’ombre de ton chien, l’ombre de ton rien qu’il chantait Grand Jacques…et encore était-ce pour qu’elle ne le quitte pas.

Elle se demandait comment faisaient les gens qui ne se découvraient physiquement qu’au soir de leur noce et s’ils arrivaient à s’aimer à force de faire comme si. Parce qu’enfin, la mésentente physique, malgré les premiers émois, c’est plus que fréquent : c’est l’alchimie qui est rare. Et quand on fête les cinquante ans de mariage de pépé et mémé, sait-on par quels chemins détournés ils sont passés, à quelles tentations ils ont su ne pas résister, s’ils n’ont pas parfois franchi le Rubicon, si ce n’est pas la peur de la solitude ou simplement de changer leurs ternes habitudes qui les a incités à rester ensemble et à se supporter un peu encore, si ce ne sont pas les enfants qui les ont retenus à la maison ; parce que franchement les enfants c’est charmant, mignon et tout et tout, on les adore et on se ferait couper une main pour eux (oui maintenant c’est un bras, tout augmente !!!) mais ce sont aussi des tue l’amour. Finies les sorties tardives à la dernière minute, finis les week-end improvisés à Etretat, finies les galipettes à l’improviste sur la table, n’importe comment et n’importe quand, fini de se balader nus dans la maison ou de nager à poil dans la piscine ; en nous enfermant dans leurs contraintes, ils font de nous des locataires de nos propres vies.

Au fond, Nathalie souhaitait avant tout pouvoir se retourner au soir de sa vie sans regretter ni les chemins qu’elle aurait choisis, fussent-ils tortueux et abruptes ou même sans issue, ni de ne pas avoir osé : oser partir, oser changer, oser déranger. Elle souhaitait tout tenter, tout essayer, tout connaître de ce qu’elle avait envie de faire. Elle refusait de perdre son unique vie tant il est vrai qu’à partir d’un certain âge, le temps qui passe est seulement du temps qui reste. Parce qu’elle voulait encore y croire, elle ne concevait pas de vieillir jeune, encore moins de vieillir bête pour ne pas avoir osé se mettre en danger par confort et par sécurité.

Plongée dans ses pensées, elle en oublia de héler un taxi qui passait avant de constater qu’elle n’était plus qu’à trois cents mètres de chez elle. Tout était désert dans les rues, les bureaux, les appartements eux-mêmes où subsistaient seules quelques lueurs blafardes de téléviseurs.

En s’approchant, elle vit que c’était le cas dans leur salon et sut que Pierre-Rémy était effectivement là. Elle était heureuse de pouvoir lui confier ses mésaventures pour se sentir enfin tout à fait protégée et rassurée.

C’est en retirant...