À vif

À vif

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Français
34 pages

Description

Du 12 Septembre au 1er Octobre 2017 au théâtre du Rond-Point (Paris), puis en tournée dans toue la France pour 74 dates.


Kery James, rappeur et poète humaniste, écrit une joute en phase avec le monde : deux avocats s’affrontent, les voix de « deux France » opposées, nantis et délaissés. Une agora passionnée pour un théâtre politique, radical.


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Date de parution 06 septembre 2017
Nombre de lectures 3
EAN13 9782330087678
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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PRÉSENTATION
L’État doit-il être jugé coupable de la situation actuelle des banlieues ? Deux avocats, Soulaymaan Traoré et Yann Jareaudière, défendent des causes ennemies. Pour le premier, l’État est coupable. Le second atteste que les citoyens sont responsables de leur condition. Ils ont de la répartie, ils crient, ils rient aussi. Un dialogue éclatant et passionné : l’exercice convoque deux France pour enfin les faire s’entendre.
À onze ans, Kery James se fait remarquer à laMJC d’Orly pour ses talents d’auteur, de danseur et de rappeur. Deux ans plus tard, il crée avec ses amis Harry et Teddy le groupe Ideal J. En 2001, son premier album solo,Si c’était à refaire, est disque d’or. Kery James entame alors une tournée dans toute la France et se produit sur la scène de l’Olympia. En 2012, pour ses vingt ans de carrière, il propose un concert inédit, trois semaines durant, au Théâtre des Bouffes-du-Nord. La même année, il publie son premier livre,92.2012 : 20 ans d’écriture, aux éditions Silène. En septembre 2016, il sortMouhammad Alix, son huitième album solo. C’est en janvier 2017 qu’a lieu ensuite la création deÀ vifThéâtre du Rond-Point au à Paris, spectacle dans lequel il tient lui-même le rôle de Soulaymaan Traoré.
Illustration de couverture :La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix © ACTES SUD, 2017 pour la présente édition ISSN 0298-0592 ISBN 978-2-330-08767-8
À VIF
Kery James
La lâcheté tend à projeter sur les autres la responsabilité qu’on refuse.
En acceptant l’honneur du acceptait aussi les servitudes.
JULIO CORTÁZAR
commandement
on
en
ALEXANDER KENT
PERSONNAGES
Soulaymaan Traoré et Yann Jareaudière, tous deux vingt-six ans, étudiants en droit e narrateur
LEVoici l’histoire de Soulaymaan Traoré. Né dans les quartiers, tout était fait NARRATEUR. pour qu’il y reste mais Soulaymaan s’est battu. Étudiant brillant, il a travaillé dur et à force de volonté, est parvenu à intégrer l’école de formation du barreau de Paris. Le combat fut long et difficile car il est difficile d’échapper aux histoires, d’échapper aux ghettos, difficile de s’échapper des tours. Un s’en sort peut-être quand cent y perdent la vie. Et la guerre économique fait rage. Et les balles partent des canons. Elles portent le message de la mort, détruisant toute tentative de sortir de l’équation : banlieue plus pauvreté plus discrimination égale échec prison et cimetière. Soulaymaan est ce soir en finale de la Petite Conférence, célèbre concours d’éloquence dont la victoire ouvrira au vainqueur les portes d’un grand cabinet d’avocat, d’un avenir. Face à lui, Yann Jareaudière, son adversaire. Dans l’amphithéâtre la salle est comble. Le sujet du concours inscrit à la craie sur un tableau noir : “L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ?” Yann défendra l’affirmative, Soulaymaan défendra la négative.
Dans l’amphithéâtre de l’école de formation du barreau de Paris. Sur un grand tableau est inscrit le sujet du concours d’éloquence de la Petite Conférence : “L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ?”
SOULAYMAAN. Émancipation ! Émancipation ! Mon discours sera celui de l’émancipation et de la responsabilisation ! Son discours ? ! Très certainement celui de la victimisation ! “L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues en France ?” Mesdames et messieurs les jurés, il me semble que la question qui nous est posée en implique deux autres plus larges, plus universelles. La première : est-ce que le fait d’être gouverné exempte impérativement les citoyens de toute responsabilité ?Non. La simple présence de gouvernants n’exonère pas de fait les gouvernés de toute responsabilité. Sauf pour celui qui prétend considérer tout gouverné comme on considère un enfant, et qui souhaite attribuer la parenté de chacun de ces enfants aux gouvernants. Mais la banlieue n’est pas une immense crèche à ciel ouvert peuplée de nouveau-nés ! Il y a en banlieue, comme partout en France, des gens désireux de prendre pleinement part à leur propre histoire et à celle du pays, des gens qui ne vivent pas nécessairement en réaction à… Des gens qui veulent se sentir responsables de leurs choix, responsables d’eux-mêmes. La seconde question qu’implique notre sujet, à mon sens, est la suivante : les gouvernés n’ont-ils que des droits, les devoirs et les responsabilités ne revenant qu’aux gouvernants ? Cette question également appelle nécessairement une réponse négative. Car être gouverné ne nous oblige pas à la légèreté et l’insouciance. Être gouverné ne signifie pas faire le déni de sa condition d’adulte à laquelle les responsabilités sont inhérentes. Être gouverné n’implique pas obligatoirement de réclamer toujours plus de possibilités, tout en voulant assumer toujours moins de responsabilités. Les gouvernés, qu’ils soient issus de la banlieue ou non d’ailleurs, ne sont pas forcément des immatures qui se gargarisent de droits et ont en horreur les devoirs et les responsabilités. Ils ne sont pas par nécessité des irresponsables enchaînés à un mot dont certains ont fait un concept. Un concept faussement émancipateur qu’ils appellent “liberté” et qui n’exprime dans leur bouche que le refus de l’autorité et de la responsabilité. Alors ceux-là voudraient être libres, c’est-à-dire selon leur compréhension, faire ce qu’ils veulent quand et comme ils le veulent, sans jamais avoir à rendre des comptes, sans jamais pouvoir être jugés responsables. Et puis s’il doit y avoir un responsable, ils préfèrent le voir dans celui qu’ils perçoivent comme un censeur, le gouvernant. Je citerai ici Julio Cortázar, un auteur argentin qui acquit la nationalité française à la fin de sa vie, en 1981, et qui dit, tendez bien l’oreille : “La lâcheté tend à projeter sur les autres la responsabilité qu’on refuse.”
YANN(brandissantLe Petit Larousse).Le Petit Laroussedéfinit la responsabilité comme nous telle : il s’agirait selon celui-ci d’une obligation ou d’une nécessité morale de répondre, de se porter garant de ses actions ou de celles des autres. Il nous dit aussi que c’est l’origine d’un dommage. Enfin, et je crois que c’est ce qui nous intéresse ici, il nous définit la responsabilité
comme une fonction, une position, qui donne des pouvoirs de décision mais implique qu’on en rende compte. Je voudrais distinguer deux sortes de responsabilités. Celles qui peuvent dans certains cas s’imposer à nous, sans que nous ayons pris la décision de les endosser. Et celles que nous nous imposons à nous-mêmes. Imaginez-vous, dans un pays dans lequel la royauté serait encore de mise, un prince étourdi, joueur, de mœurs légères, totalement immature, qui du fait de la mort de son père, le roi, se retrouve malgré lui propulsé sur le trône. Il sera alors contraint d’endosser des responsabilités qu’il n’a jamais souhaitées, voire redoutées.Mais en France, il me semble que depuis le 21 septembre 1792, la royauté a été abolie. Aujourd’hui, dans un pays comme le nôtre, nos gouvernants – appelés “l’État” dans l’énoncé de la question qui nous est posée – ne se retrouvent pas à ces postes de responsabilité malgré eux. Ils sont bien loin de ce prince catapulté sur le trône. Non seulement ils n’ont pas été contraints d’endosser ces responsabilités mais plus encore, ils ont couru après elles. Ils les ont eux-mêmes souhaitées. Ils ont mené campagne pour les obtenir avec tout ce que cela comporte comme efforts, fatigue, stress, risques, adversité, primaires, débats, et coups bas. Ces gens-là sont des affamés de responsabilités… Ou de pouvoir. Mais existe-t-il un pouvoir qui n’implique de responsabilités ? Ces boulimiques de la responsabilité vont même jusqu’à cumuler les mandats. Et en cumulant les mandats, qu’accumulent-ils si ce n’est des responsabilités ? Ils se présentent au peuple, dégoulinant d’hypocrisie, essayant de se montrer sous ce qu’ils croient être leur meilleur jour.(Il hausse les épaules de manière convulsive.)s’écrient : “Votez pour Ils moi !” Mais “votez pour moi !” signifie au fond “donnez-moi des responsabilités !”, “rendez-moi responsable !”. Lorsque les choses vont mal, vers qui se tourner si ce n’est vers ceux qui ont le pouvoir de changer les choses ? En s’engageant en politique, chaque homme, chaque femme, accepte l’idée qu’il puisse être jugé responsable. Car être “responsable” signifie “avoir des pouvoirs qui exigent qu’on en rende compte”. Et puisque vous semblez affectionner les citations, maître Soulaymaan, permettez-moi d’en mentionner deux.Le romancier Alexander Kent d’écrire : “En acceptant l’honneur du commandement on en acceptait aussi les servitudes.”Le poète Charles Willeford de dire : “Tout homme qui accepte de prendre des responsabilités en supporte le poids toujours croissant.”