Alan suivi de Jamais seul

Alan suivi de Jamais seul

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158 pages

Description

Jamais seul : Un arrêt sur image, obligeant la cadence à s'arrêter, permettant à la sphère privée de se faire entendre dans l'anonymat aseptisé de la société de marché contemporaine.


Alan : Alan a une vie répétitive. Tous les jours, il prend le bus et va travailler. Tous les soirs, il rentre chez lui, dîne et dort. Il n'a pas d'ami, pas de plaisir, pas de vacances. Mais une nuit un mystérieux Etranger vient lui rendre visite.


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Date de parution 08 novembre 2017
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EAN13 9782330093587
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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PRÉSENTATION
AlanAlan a une vie répétitive. Tous les jours, il prend le bus et va travailler. Tous les soirs, il : rentre chez lui, dîne et dort. Il n’a pas d’ami, il ne prend jamais de vacances. Mais tout va changer grâce à la visite d’un mystérieux étranger.
Jamais seulUne galerie d’invisibles tantôt abîmés et affaiblis, tantôt amoureux, optimistes et : solidaires. Dans ce monde bouleversé nous découvrons leurs destins, leurs rêves, leurs déceptions. Nous traversons des lieux, parfois étranges, parfois familiers. Se rencontrent une femme enceinte, des couples à la dérive, un clown de rue, des poètes en fuite, etc. Tous sont les êtres en marge d’une société en perpétuel mouvement, fragilisés par l’individualisme. Tous partagent une règle tacite : n’être jamais seul.
Né en 1965, Mohamed Rouabhi est comédien, metteur en scène, scénariste et auteur dramatique. Il fonde en 1991, en collaboration avec Claire Lasne, la compagnie Les Acharnés. Il est l’auteur de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre pour adultes ainsi que pour la jeunesse, dontMalcolm X(Actes Sud-Papiers, 2000) etJérémy Fischer(Actes Sud-Papiers, coll. “Heyoka Jeunesse”, 2002).
Illustration de couverture : © Stéphanie Sergeant © ACTES SUD, 2017 ISSN 0298-0592 ISBN 9782330093587
ALAN suivi de JAMAIS SEUL
Mohamed Rouabhi
Alan
I’m so happy’cause today I’ve found my friends They’re in my head
KURT COBAIN,Lithium
à mon ami Thierry Chòrr ann an sìth
Personnages
Alan L’étranger Mademoiselle Jones Docteur Pills L’étrangère
— 1. je m’appelle Alan —
ALAN. Ça y est, le voilà. Je l’aperçois maintenant qui tourne le coin de la rue. Il arrive. Il sera là dans quelques secondes. Je vais pouvoir prendre ce bus qui va me ramener chez moi. Comme chaque jour, à la même heure. La porte s’ouvre. Je monte les deux marches. Je regarde le chauffeur pour le saluer. Il ne me voit pas. Je cherche des yeux une place pour m’asseoir. Mais comme chaque jour, je reste debout. Je fais quelques pas dans le couloir étroit. Je transpire. L’autobus redémarre. Je m’accroche pour ne pas tomber. Alors, je ferme les yeux. Comme chaque jour à la même heure, je ferme les yeux pour oublier. Encore une journée qui commence à disparaître. Je m’appelle Alan. Comme tous les jours, je m’arrête à la station qui se trouve à cinquante mètres de l’immeuble où j’habite. Je marche sur le trottoir en essayant de ne pas regarder mon reflet dans les vitrines des magasins. Un autre moi-même qui me suit, peignant mon ombre sur les murs comme un rouleau de peinture grise. Arrivé chez moi, je ferme toujours la porte à double tour.
Alan, pourquoi fermes-tu la porte de chez toi à double tour ? Tu as peur de quelque chose ? Ou de quelqu’un ?
Non. Je ne connais personne. Chez moi il y a un clou au mur auquel j’accroche toujours mon chapeau. Il y a une chaise sur laquelle je m’assois une fois que j’ai ôté mon costume et mes chaussures de ville. Je vois les immeubles à travers la fenêtre de mon salon. Je regarde les lumières s’allumer au fur et à mesure que les gens rentrent chez eux. La nuit tombe derrière les vitres de ma fenêtre. Je vois le ciel percé d’étoiles. Je sais que quelque part il existe un pays où le jour se lève doucement. Je m’imagine parfois à quoi ressemblerait un monde où il n’y aurait ni jour, ni nuit. Un monde sans lumière, sans obscurité. Un monde plat. Avec des traits. Des formes rondes et carrées. Des points de suspension. Un monde suspendu à un fil ou dérivant au milieu d’un fleuve. Avec des cailloux. Des rochers pointus. Du sable. Et des morceaux de fer rouillés. Puis, comme tous les jours, mon réveil sonne à 5 heures.
Debout Alan. C’est l’heure de se lever pour aller travailler.
Ça y est, le voilà. Je l’aperçois maintenant qui tourne le coin de la rue. Il arrive. Il sera là dans quelques secondes. Je vais pouvoir prendre ce bus qui va me conduire au bureau. Comme chaque jour, à la même heure. La porte s’ouvre. Je monte et je regarde le chauffeur pour le saluer. Il ne me voit pas. Je cherche des yeux une place pour m’asseoir. Mais comme chaque jour, je reste debout. Je fais quelques pas dans le couloir étroit. Je transpire déjà. L’autobus redémarre. Je m’accroche pour ne pas tomber. Alors je ferme les yeux. Comme chaque jour à la même heure, je ferme les yeux pour oublier. Encore un sommeil sans rêve qui commence à disparaître. Je m’appelle Alan. Comme tous les jours, je m’arrête à la station qui se trouve à cinquante mètres de l’immeuble où je travaille. Je marche sur le trottoir en essayant de ne pas regarder mon reflet dans les vitrines des magasins. Un autre moi-même qui me suit, peignant mon ombre sur les murs comme un rouleau de peinture grise. Je prends l’ascenseur et une fois arrivé dans mon bureau, je laisse toujours la porte ouverte.
Alan, pourquoi laisses-tu la porte de ton bureau toujours ouverte ? Tu attends de la visite peut-être ?
Non. Je ne connais personne. Dans mon bureau, il y a un crochet au mur sur lequel je pose toujours mon chapeau. Il y a une chaise sur laquelle je m’assois une fois que j’ai ôté mon pardessus et mis mes lunettes. Je vois les immeubles à travers la fenêtre. Je regarde les lumières s’allumer au fur et à mesure que les gens se réveillent. Je ne vois plus de ciel étoilé. Je sais que quelque part il existe un pays où la nuit tombe doucement alors que devant moi, un autre jour se lève.
Alanest devant son ordinateur. Il travaille toute la journée. Le soleil se lève puis se couche. La lune apparaît.
— 2. la nuit —
Dans l’appartement. La porte s’ouvre, apparaît l’étranger. Il porte le même costume qu’Alan. Il a une tête de lapin de garenne. Il porte des souliers noirs. Il marche dans le salon, il explore la maison. Il regarde par la fenêtre. Quand il marche, il laisse des traces sur le sol qui disparaissent aussitôt. Il semble se divertir. Soudain, il fait tomber une chaise qu’il remet à sa place, puis disparaît rapidement. Alan arrive dans le salon en pyjama avec une lampe torche.
ALAN. Qu’est-ce qui se passe Alan ? Pourquoi la porte de chez toi est-elle ainsi ouverte au beau milieu de la nuit ? Tu attends quelqu’un ?
Je ne connais personne.
Allons Alan. Tu as dû oublier de la fermer en rentrant du travail tout à l’heure voilà tout.
Je ferme toujours ma porte à double tour.
Eh bien cette fois-ci Alan tu avais la tête ailleurs et tu ne t’en souviens plus voilà tout.
C’est le silence. Je regarde cette porte que j’avais pris soin de fermer à double tour quand je suis rentré du travail, comme tous les jours, et je ne comprends pas pourquoi à présent, elle est grande ouverte au beau milieu de la nuit.
Peut-être que tu devrais commencer à t’inquiéter Alan.
Pourquoi ça ?
Eh bien, on dirait qu’il y a quelque chose qui se met à ne plus tourner très rond. Mhhhh… Tu ne sais plus très bien ce que tu fais. Tu es peut-être distrait par quelque chose.
Je ne vois pas quoi.
Ou par quelqu’un.
Je ne vois pas qui.
Tu as peut-être une maladie…
Je me sens parfaitement bien.
Mhhhh… Tu as peut-être une maladie qui ne se voit pas.
Quel genre de maladie ?
Je ne sais pas. Une maladie de la tête.
Je me sens parfaitement bien.
Alors referme cette porte et retourne te coucher Alan. Il est tard.
Le lendemain soir, j’ai regardé le ciel étoilé apparaître à travers la fenêtre de mon salon. Puis, comme tous les soirs je me suis couché après avoir dîné. Il n’y avait pas un bruit. Et même au dehors, c’était le silence dans la ville. Tout était normal.
La porte de l’appartement s’ouvre et l’étranger entre à nouveau. Il est en patins à roulettes et fait des figures acrobatiques dans le salon. Il laisse des traces sur le sol qui disparaissent aussitôt. Il semble encore se divertir. Soudain, il fait tomber une chaise qu’il remet à sa place, puis disparaît rapidement. Alan arrive dans le salon en pyjama avec une lampe torche.
ALAN. On dirait que ça recommence, Alan. Cette fois-ci tu attends quelqu’un, c’est sûr. Quelqu’un doit arriver par cette porte, ça ne fait aucun doute.
Je ne connais personne.
Eh bien lui en tout cas, il a l’air de savoir qui tu es et où tu habites.
Comment est-ce possible ?
Je n’en sais rien. Mais je ne vois pas d’autre explication.
La porte est peut-être en mauvais état et elle a sans doute besoin d’être réparée.
Eh bien fais donc ce qu’il y a à faire.
Demain, je fais venir un serrurier.
Mhhhh… Ou bien alors c’est autre chose…
Autre chose ?
Oui, autre chose. J’ai une idée. Voilà ce que tu vas faire…
— 3. Mademoiselle Jones —
ALAN. J’ai mal dormi. Cette histoire de porte fermée et de porte ouverte me préoccupe. Peut-être que je suis fatigué et qu’il me faut des vacances. D’ailleurs je me souviens de la dernière fois où je suis parti en vacances. Ça remonte à loin déjà. Je me souviens que je n’ai pas aimé ça. Il y a toujours trop de monde quand on est en vacances. Les gens se comportent comme si à chaque seconde qui passe, il faudrait faire des choses. Comme s’ils allaient mourir avant d’avoir bien profité de chaque seconde de leurs vacances. Ils piétinent la nature et leurs enfants effraient les oiseaux avec leurs cris et leurs jeux stupides. Leurs autos se retrouvent collées les unes aux autres par la chaleur lorsqu’ils reviennent de la plage. Le soir, dehors, au lieu de s’asseoir au pied d’un arbre et de contempler le spectacle qu’offrent les étoiles, ils font griller toutes sortes de choses qu’ils mangent en buvant du vin dans de grands verres en plastique transparent. De gros nuages bleus qui sentent la viande et la sardine montent vers le ciel et des gouttes de graisse retombent sur les vêtements. Pendant les vacances, tout le monde sent mauvais. Je n’aime pas ça. Non. Pendant les vacances, je préfère rester à la maison à écouter mes disques. Je préfère rester à la maison à regarder mon grand livre sur les animaux et les arbres.(Mademoiselle Jones entre et dépose des dossiers sur le bureau d’Alan.)Mademoiselle Jones non plus n’a pas l’air de quelqu’un qui part en vacances dans ces endroits où tout le monde se retrouve pour passer ses vacances en posant sa serviette par terre et en s’allongeant sur le ventre. D’ailleurs lorsque j’y réfléchis, je ne crois pas l’avoir vue absente une seule fois du bureau. Peut-être qu’elle aime rester elle aussi à la maison à écouter des disques sur son électrophone. Peut-être qu’elle aime également observer les arbres et les animaux. Peut-être que…
Allons Alan, pense un peu à ce que tu fais. Ce n’est pas le moment de rêver.
Je me demandais si avec Mademoiselle Jones nous ne pourrions pas échanger nos réflexions sur les arbres. Je n’avais jamais remarqué ses grands yeux auparavant. Ni son parfum. Ni ses cheveux. Ni ses jambes. Ni…
Allons Alan. Tu ne sais même pas qui elle est ! Elle n’aime sans doute ni les arbres ni les animaux ni écouter de la musique ni rien du tout. Elle aime peut-être le bruit. Oui. Elle aime peut-être sortir le soir et aller manger au restaurant avec des amis bruyants et mal élevés. Elle aime peut-être danser, qu’en sais-tu ? Elle a peut-être même quelqu’un qui l’attend à la maison quand elle rentre le soir et avec qui elle pourra faire du bruit toute la nuit. Tout le monde n’est pas comme toi. Tu ne dis rien. Tu n’avais pas pensé à cela on dirait.
Je n’ai plus envie de discuter.
Il n’y a personne à part toi dans ce bureau mon pauvre Alan. C’est dans ta tête tout ça.