Evénements

Evénements

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129 pages

Description

Enfant en 1968, Didier-Georges Gabily revient vingt ans après sur les événements qui furent au cœur d'un bouleversement profond dans l'espace public comme dans la sphère privée. Différents lieux, scènes, récits, situés en 1968 et en 1988, s'entremêlent dans une sorte de "champ d’épandage" qui porte l'empreinte des révoltes passées et des illusions perdues.

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Date de parution 22 mars 2018
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EAN13 9782330107758
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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“[…] Nos « Evénements » se passeront dans une sorte de champ d’épandage, dans un champ clos (le plateau) semé de toutes les déjections d’une société qui endette ses plus pauvres pour les pouvoir mieux rejeter ensuite, tout endettement bu, dans les ténèbres extérieures de la Consommation. Et on y trouvera de tout : une table de formica, le bureau d’un ministre, la ronéo révolutionnaire, les Jeux olympiques, un portail d’usine en grève, la dislocation de la Famille, etc… Dans ce Théâtre/essayant/de/se/survivre/ tant/bien/que/mal, où tout, comme dans nos vies, se mélange, s’épie ; dans ce drame incertain ; dans cette comédie des apparences qui tente de ne jamais choisir entre le « De Nos Jours », le « Il Etait Une Fois » et le « Il y a Vingt Ans ». […] Parce que l’on ne peut parler de tout, mais que l’on peut tenter de faire théâtre de ce qui,a priori, ne se raconte pas d’intime et de cruel, de public et de drôle sur Ici et sur Hier. D’un mois de Mai 1968.” DIDIER-GEORGES GABILY, 1988.
Romancier, Didier-Georges Gabily (1955-1996) était aussi homme de théâtre. A partir de 1986, il dirige le groupe T’chan’G !, avec lequel il poursuit des travaux de recherche et de formation théâtrale, et met en scène ses propres pièces, toutes publiées chez Actes Sud-Papiers. Trois romans ont paru chez Actes Sud.
ACTES SUD - PAPIERS Fondateur : Christian Dupeyron Editorial : Claire David
Cette collection est éditée avec le soutien de la
© ACTES SUD, 2008 ISSN 0298-0592 ISBN 978-2-330-10775-8
EVÉNEMENTS
Didier-Georges Gabily
Obéissez à vos porcs qui existent, je me soumets à mes dieux qui n’existent pas. Nous restons gens d’inclémence.
RENÉ CHAR
Plus d’ordre ici (…) seul un Fou (…) semble à son a ise ; il est partout présent, dans la salle comme sur la scène, il bavarde, il mène l’affaire, il s’en réjouit de façon obscène. B ref, on ne construit pas, on détruit. Le grand Ordre (…) vire au cauchemar. Son sérieux verse dans le grotesque. (…) Il nous di t de plus l’impossibilité pour le théâtre d’aujourd’hui de raconter une telle histoire. Et il avoue sa nostalgie d’un théâtre qui serait en mesure de le faire. BERNARD DORT, La Représentation émancipée.
EVÉNEMENTS
PERSONNAGES
Le Jeune Homme Père Fils Fille/Carole Mère Grand Homme Nu Général
Premier Ouvrier Second Ouvrier Loïc/Etabli Première Etudiante Seconde Etudiante Ouvrière Femme Contremaître
Huissier 1 Huissier 2 Ministre de l’Intérieur Préfet Duvernois
La Foule
Secrétaire, convives, femme du Ministre, figures masquées
NOCTURNE1
PPRIVÉ/PUBLIC.1988.
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Nuit. Rien à voir d’abord. Rien. Plateau avec, si p ossible, rideau de fer baissé, puis s’ouvre. Nuit derrière. Aussi. Vague architecture indiscernable, et, juste au bord, à l’avant-scène, visible liseré de terre et sable, matières minérales, gravats avec boîtes de bière et papiers gras. Ombre, là-dedans, se déplace. Lente. D’un bord à l’autre. Ombre bouge. Marmonne des choses, peut-être, mais si loin. Puis ombre allume un briqu et. Cigarette. Rougeoiement d’une. Forme penchée sur elle-même, carcasse d’homme, puis le briquet passe sur une tôle, un graffiti CAROLE / JE / T’AIME / SOUS POUVOIR POPULAIRE / TU… Puis le briquet s’éteint. Tout ce noir, à nouveau. Ombre, à nouveau, marchant vers l’avant-scène. Lentement.
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Projecteur(s) sur un (ou plusieurs) spectateur(s). Applaudissements (off). Voix (off) d’un Speaker quelconque dans les jingles d’un (plusieurs) jeu(x) télévisé(s). Hurle le Speaker :C’EST FORMIDABLE(applaudissements) VOUS ÊTES FORMIDABLES(applaudissements) ON APPLAUDIT ENCORE PLUS FORT / ON APPLAUDIT S’IL VOUS PLAÎT MIEUX QUE ÇA ON ESSAIE SI C’EST POSSIBLE DE MIEUX QUE ÇA APPLAUDIR ET ON SOURIT / S’IL VOUS PLAÎT / LES JEUNES FILLES DU DERNIER RANG / ON REPREND / ON SE TAIT / MERCI(reprend) C’EST EXTRAORDINAIRE(applaudissements)C’EST FORMIDABLE(applaudissements)ON LES APPLAUDIT BIEN FORT(applaudissements redoublent)LA SOMME ASTRONOMIQUE POUR DE… POUR DISAIS-JE DONC CETTE ASTRONOMIQUE SOMME / COMMENT VOUS SENTEZ-VOUS / AVEZ-VOUS PRIS VOS EXCITANTS / VOS CALMANTS ? / EST-CE QUE VOUS SAVEZ OÙ VOUS EN ÊTES / POUR CETTE DONC SOMME SI EXTRAORDINAIREMENT ASTRONOMIQUE NOTRE CHÈRE VÉRONIQUE(applaudissements) VA LEUR BANDER LES YEUX / VA LES BÂILLONNER / LEUR BOUCHER LES OREILLES / ET NOUS POURRONS ALORS, ENTRE NOUS (applaudissements redoublent), APRÈS NOTRE PLAGE PUBLICITAIRE APRÈS NOTRE SOUS LES PAVÉS LA PLAGE PUBLICITAIRE. Noir brutal et silence. Puis voix d’homme dans micro d’ambiance : VOIX D’HOMME. Allô, Dany, c’est la régie finale. La régie finale, Dany. Il y a quelque chose qui ne va pas ?
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L’homme s’est assis à l’avant-scène dans les détritus, terre, sable.
A sorti une flasque d’eau-de-vie. Y boit. Tranquillement. C’est un homme jeune encore mais comme défait. La trentaine défaite, décharnée. LE JEUNE HOMME. Dit le Père : Evidemment je m’en so uviens, il dit de ça, de ce moment-là et qu’est-ce que tu veux savoir Fils, qu’est-ce que quelqu’un comme toi peut bien vouloir savoir de ça, de ces événements-là. C’est vrai, je m’en souviens bien. J’ai reçu à Flins un caillou-boulon-pavé dans la jambe droite. Tu étais jeune encore, presqu e encore un presque gosse dans l’âge où la moustache pousse aux presque petits garçons. A la maison je rentrai en boitant, dit le Père, je m’en souviens, avant que le jour se lève, j’avais cette plaie que des grévistes m’avaient infligée, et moi, le lance-patates braqué, moi, est-ce que je vais tirer selon l’ordre J’HÉSITE A TIRER SELON L’ORDRE / J’AI DÉJÀ MAL A TIRER SELON L’ORDRE / J’AI MAL / J’AI REÇU UN / JE NE DONC / TIRERAI PAS / UN… / JE… Le lance-patates braqué vers le ciel maintenant les autres vont me venger, ils disent Nous allons te venger Tu vas voir Je ne vois rien dans l’ambulance, je savais seulement que je ne voulais pas que mon voisin meure qui habitait, habite encore de l’autre côté de la rue, dit le Père, et c’est pourquoi j’ai hésité à tirer avec le lance-patates braqué, parce que je ne voulais sans doute pas, dit le Père, que le voisin meure avec les grenades à tir tendu ou so it blessé, que je ne pourrais vouloir ça pour le voisin, pour celui qui était de l’autre côté tenant les banderoles comme j’avais déjà vu, simple badaud, le voisin d’en face les tenir dans d’autres manifestations, Fils, et j’avais peur, Fils. Et comme je reçus le pavé-boulon-pierre, ce fut pour mes jambes, ma pensée, une délivrance. Il n’est question de rien. D’autre. Comprenne qui. Tu pourrais, toi, peut-être… Mais tu veux, toi, dis-tu, “porter témoignage”. Tu veux cette chose absurde qui s’appelle : “témoignage” ? Dis, Fils, regarde-toi. Laisse-moi rire. Ahahah. J’ai encore la marque du boulon-pierre-bouteille. C’est moi. Qui l’ai. Et les voisins avec qui nous vivons malgré la cicatrice à la jambe en bonne intelligence sont de bons voisins. Ceux de l’autre côté de la rue ; ceux de la SNCF, et les autres. Et nous vivons encore en bonne intelligence. Comprends-tu ? Et nous nous saluons. Nous sommes bons voisins, comprends-tu ? Mais toi, regarde-toi. Les voisins aussi te regardent. Comprends-tu ? Temps. Le Jeune Homme a relevé la tête. Ses pieds b attent le vide, s’il s’est assis ; s’il est debout : que cela tremble tranquillement, ses jambes, sous son vieux pantalon, et les mains dans les poches. Puis sort à nouveau une cigarette. Puis sort à nouveau la flasque. Allume. Boit. Puis se serre dans la veste fourrée et délabrée qu’il porte, comme s’il pouvait avoir froid, en ce théâtre. Rentre ses cheveux trop longs dans son cou, ses épaules, etc. Fume. Boit. Continue à dire : Je me regarde, papa. (Se regarde ; soulève un bras : trou. Sent.) Fais que ça : me regarder. (Temps.) Dit le Père : Toi, tu es venu au monde trop tard ; avec cette révolte qu’il y a en toi, tu en aurais été, sûr, des lanceurs de pavés-boulons-bouteilles-pierres. Ça flambe sur les barricades Faut nettoyer tout ça (dit Feignard, le brigad’-chef) Faut. C’est les ordres Faut nettoyer tout ça en douceur (et cligne de l’œil) Si vous voyez ce que je veux dire (clignant de l’œil) En douceur (A nouveau, il boit. Il dit : ) Faut que je me calme. Faut que rien de tout ça m’énerve. Faut que le jour se lève. Faut que cesse la sale nuit, la poisseuse. Faut que j’y aille, retrouver les autres, les hommes, parce qu’un froid pareil en plein mois de mai, tu parles d’une déveine, faisait tellement chaud y a vingt ans quand le lycée en plein mois de mai avait fermé, et on partait avec nos bicyclettes, on partait en vadrouille jusqu’à la Choisille. Tu connais pas ? Je te fais le dessin de n’importe quelle rivière. Tu connais maintenant. C’était n’importe quelle rivière. Dit le Père : Il paraît que la Mère, la Mère m’a dit que TU T’ES MAL COMPORTÉ / TU T’ES MAL COMPORTÉ , répète le Père. Mais j’avais seulement dit à Carole que je l’aimais, c’est tout, je le jure. Et nous nous étio ns battus, Walter et moi, à cause d’elle. Je l’avais poussé dans l’eau et il avait failli s’y noyer, le con, dans cet à peine un mètre d’eau. Tu parles d’une rigolade. Le con. Dans cet à peine un mètre d’eau, l’imbécile, tu parles d’une rigolade, mais là, à la