Invisibles

Invisibles

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64 pages

Description

Un jeune agent immobilier, pour respecter les dernières volontés de sa mère, part à la recherche d'un homme pour lui remettre une boîte. Blessé et sous le choc, il va rencontrer dans un foyer de vieux migrants, les Chibanis, des hommes usés par leur vie de travail, mais soudés par un passé commun, qui s'avère être aussi le sien.


 


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Date de parution 22 mars 2018
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EAN13 9782330107420
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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La mère de Martin vient de mourir. Pour respecter ses dernières volontés, le jeune homme part à la recherche d’un inconnu afin de lui remettre un coffret. Lorsqu’il arrive à l’adresse indiquée, il se retrouve face à des Chibanis, dans un foyer d’immigrés retraités, mais ne peut plus en sortir. Plongé dans un univers vertigineux, comme ensorcelé, Martin est contraint de rester au contact de ces hommes usés par leur vie de travail en France. Tout au long de son parcours, entre songe et réalité, le jeune homme est protégé par le spectre de sa mère qui guide ses pas. Un lien se tisse progressivement entre des pères qui n’ont jamais pu l’être et un fils qui cherche le sien.
Né à Grenoble en 1971, Nasser Djemaï est comédien, auteur et metteur en scène, diplômé de l’Ecole de la comédie de Saint-Etienne et de la Birmingham School of Speech and Drama en Grande-Bretagne. Il a travaillé avec de nombreux metteurs en scène des deux côtés de la Manche. Il crée son premier solo dansétoile pour Noël Une (prix Sony Labou Tansi des lycéens théâtre francophone 2006-2007), éditée en 2006. Aprèsvipères se parfument au jasmin Les (2008), Invisiblesest la troisième pièce de Nasser Djemaï publiée par Actes Sud-Papiers.
ACTES SUD – PAPIERS Fondateur : Christian Dupeyron Editorial : Claire David Cet ouvrage est édité avec le soutien de la Photographie de couverture :Dans la cuisine du foyer Inkermann, Lyon © Emmanuel Carcano © ACTES SUD, 2011 pour la présente édition ISSN 0298-0592 ISBN 978-2-330-10742-0
INVISIBLES
La tragédie des Chibanis
Nasser Djemaï
LACHAISEDOUBLI
AVANT-PROPOS
Parfois, on en croise un dans la rue et subitement on le voit. On le voit parce qu’il est arrêté avec une attention particulière, au milieu des passants pressés, il regarde. Concentré, immobile, silencieux, il regarde pendant des heures le travail des grutiers, des manœuvres qui s’agitent, casques sur la tête. Puis il s’éloigne à petits pas, il est vieux, il a mal à la jambe, on se demande où il va… Parfois, on en voit un autre dans un café. Il est seul. Il a une consommation devant lui mais il ne boit pas. Son corps, son allure, sa façon de se ten ir très droit, d’être endimanché racontent une histoire qu’on aimerait bien entendre. Mais il ne parle pas. Visiblement il n’attend personne. Aucune femme ne le rejoint, aucun camarade pour jouer aux dominos, aux cartes, ou boire un coup avec lui. Qui sont-ils ? Des travailleurs immigrés, écartelés entre les deux rives de la Méditerranée, qui ont vieilli ici, en France. Ils sont restés seuls, pour des raisons diverses. Ils ne sont pas rentrés au pays. La France est devenue leur pays, ils y ont apporté leurs rêves, mais ils sont devenus des fantômes. Ils ont asphalté les routes, construit les HLM, sorti des quantités de pièces détachées des chaînes et des machines-outils. Ils n’ont pas ménagé leur peine, ils ont bien contribué à ces Trente Glorieuses, ces années de reconstruction accélérée de l’économie. Mais dans l’inconscient collectif ces travailleurs étrangers sont immortels, parce que continuellement interchangeables. Ils ne sont pas nés, ils ne sont pas élevés, ils ne vieillissent pas, ils ne se fatiguent pas, ils ne rêvent pas, ils ne meurent pas, ils ont une fonction unique : TRAVAILLER. Aujourd’hui la bataille économique s’est déplacée sur d’autres terrains. Jetés par-dessus bord, en même temps que la classe ouvrière et la lutte qui allait avec. Leur pouvoir d’achat étant nul, ils sont devenus invisibles. Doublement reniés, en tant qu’ouvriers et en tant qu’immigrés, ils n’osent parler de leurs métiers avec fierté. Les fonderies, les chaînes, les mines, ils les ont pourtant nourries de leur vie. Dans la mythologie, celui qui arrivait à entrer dans le royaume des morts, le royaume d’Hadès (épithète signifiant “l’invisible”), pouvait observer, interroger les ancêtres, et revenir dans le monde des vivants, fort de cette sagesse, à une condition : celle de ne pas s’asseoir sur la “chaise d’oubli”.
UNE MÉMOIRE APAISÉE
Parler de ces Chibanis venus d’Afrique du Nord, après la Seconde Guerre mondiale, c’est remonter soixante années d’histoire et, devant un tel chantier, il fallait faire un choix. Tout le monde connaît la souffrance de ces hommes et l’exploitation industrielle dont ils ont fait l’objet. Tout le monde a entendu parler, de près ou de loin, de cette généra tion qui a dû baisser la tête pour survivre, intériorisant ainsi la honte, l’humiliation et la haine. Maintenant qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Comment rire et s’amuser de ça par exemple ? Comment tordre le cou aux clichés ? Le danger était de se retrouver face à une myriade de témoignages à la fois beaux et touchants, c’est exactement ce que je souhaitais éviter. Pour ce genre d’exercice, un film
documentaire aurait été bien plus efficace. Alors quelle place pour le théâtre ? La poésie ? Quelle place pour le vertige ? Devant ma page blanche, un puits sans fond. Des ombres m’attendaient les bras ouverts : la colonisation, les deux guerres mondiales, la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie, les Trente Glorieuses, les conditions de travail en France, le regroupement familial, l’arrivée des femmes, des enfants, la vie dans les bidonvilles, le mythe éternel du retour au pays, les répressions sanglantes, le racisme, le début de la crise économique, la naissance des cités, etc. Pour cela, il me fallait une entrée, une petite entrée, une fenêtre. J’ai donc fait le choix de parler uniquement des hommes venus en France sans leur famille, car la vie de ces Chibanis est une double tragédie. D’abord l’arrachement de ces hommes à la terre natale, à la famille, à l’épouse, aux enfants, pensant fuir une misère pour finalement en trouver une autre plus froide encore. Ensuite, à l’image du tonneau des Danaïdes ou comme Sisyphe et Tantale condamnés aux supplices éternels, le temps a fait de ces hommes de vieux célibataires, sans famille, sans patrie, bien souvent isolés, malades et aussi pauvres que lorsqu’ils sont arrivés. J’avais besoin d’une mémoire apaisée pour débarrasser ces hommes de leur image de victime. Voilà peut-être le début de ma démarche, avancer par petites touches, avec délicatesse et distance. Je ne pouvais parler de cette histoire sans inclure les récits de mon père, mes différentes enquêtes menées à travers les foyers de vieux immigrés, les cafés, les mosquées, les montées d’immeubles et différents ouvrages traitant de ce sujet… Un long travail d’investigation était nécessaire pour tenter une esquisse de cette mémoire. Cette écriture est l e fruit d’une collaboration très étroite avec Natacha Diet qui, depuis ma première création en 2005, joue un rôle central dans la dramaturgie et la structure de mes récits. Je tiens à remercier, Michel Orier, directeur de la MC2 Grenoble, pour son accompagnement et son soutien tout au long de cette écriture.
L’auteur a bénéficié pour l’écriture de cette pièce d’une aide du Centre national du théâtre et d’une bourse de la Fondation Beaumarchais.
On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est inv isible pour les yeux… ANTOINE DE SAINT-EXUPÉRY, Le Petit Prince. pour mon fils Elias
PERSONNAGES
Martin Driss Hamid Majid Shériff El-Hadj La voix de Louise, mère de Martin La voix de Guillaume, collègue de Martin La voix d’Emma, amie de Martin Des ombres Toutes les scènes entre Driss, Hamid, Shériff et Majid doivent êtres jouées en bilingue français-arabe. L’action se déroule en France, de nos jours, dans u n foyer ADOM A (anciennement nommé Sonacotra).
TABLEAUI
Devant une porte. Pieds nus, un objet dans les mains. MARTIN. Ça te tombe sur la gueule, comme une brique. T’as rien demandé et tu vois déjà ta tête, fracassée en deux. Je sens plus ma langue. Les dentistes, je les déteste. Surtout ceux qui t’ouvrent la porte et tu vois déjà à leur gueule que tu vas avoir mal. Avec leur sourire, tu sais déjà qu’ils vont t’éclater les dents. Il m’a balancé son aiguille dans les gencives, une aiguille ! j’ai jamais vu ça. Et ce connard, il te raconte sa vie, comme si tu pouvais répondre.