Je suis un pays suivi de Voilà ce que jamais je ne te dirai

Je suis un pays suivi de Voilà ce que jamais je ne te dirai

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Livres
86 pages

Description

Je suis un pays sera joué du 31 mai au 14 juin au théâtre national de la Colline (Paris), les 9 et 10 novembre aux théâtres de la Ville de Luxembourg, les 6 et 7 décembre au Bonlieu (Annecy) et les 14 et 15 décembre au théâtre de l'Archipel (Perpignan).


Vincent Macaigne a écrit un cauchemar révolté qui tient autant de la série Z, du film gore que de la comédie burlesque. Nous sommes après la fête, après la joie, face à un futur à inventer dans un monde bâti sur des ruines fumantes d’un passé refoulé et d’une société stérile.


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Date de parution 30 mai 2018
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EAN13 9782330111779
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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PRÉSENTATION “Vous vous rappelez, c’était la fin d’une journée d’été, nous n’avions que quatre ou six ans, nos parents nous avaient initiés à la construction des châteaux de sable, c’était sur une de ces plages où l’horizon n’avait plus de limites… Et à la fin de la journée, quand le soleil venait nous rappeler que la Terre n’est pas une étendue sans fin, nous savions que l’avenir serait forcément mieux que le passé…” (Je suis un pays.)
Né en 1978, Vincent Macaigne est metteur en scène, comédien, réalisateur et auteur. Il entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris en 1999 et créeFriche 22.66, sa première pièce, en 2004, puis successivementRequiem 3,Hamlet, au moins j’aurais laissé un beau cadavre etIdiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer. Au cinéma, il réaliseCe qu’il restera de nous,Dom JuanetSganarelle,Pour le réconfort. Je suis un paysetVoilà ce que jamais je ne te diraisont ses premiers textes publiés.
Photographie de couverture : © Agathe Poupeney © ACTES SUD, 2018 ISSN 0298-0592 ISBN 978-2-330-11176-2
JE SUIS UN PAYS
suivi de
VOILÀ CE QUE JAMAIS
JE NE TE DIRAI Pièce de jeunesse
Vincent Macaigne
À mes amis, mes amours, ma famille… Nous sommes éternels.
JE SUIS UN PAYS
PERSONNaGES
Monsieur andourà Monsieur Fluck, premier Conseiller Igor Là Femme de ménàge, mère d’Heidi et Màrie Currie Heidi Currie, nouveàu Conseiller Igor Màrie Currie L’ànge Georges-René Là Journàliste Le Roi Betty Burini Un policier Le Bébé prophète, enfànt de Màrie Currie Une voix Des càméràmàns
ACTE I
— 1 —
Une grande salle de conférences, peut-être l’Organisation des nations unies ou le G8. Le lieu est dévasté, au milieu une table de réunion. Au sol, une tombe est ouverte : c’est celle du Roi. Elle ressemble à une grande fosse d’eau croupie. Sur des étagères, des bocaux contenant des enfants morts. Sur les murs, des portraits en noir et blanc d’hommes, de femmes et d’enfants. À la table, est assise une femme de ménage, elle pleure. Parfois, elle cache ses yeux, intimidée par le public. Ses enfants, Heidi et Marie Currie, jouent dans un coin. Heidi porte un déguisement de fée et Marie un déguisement de Superman. L’espace est éclairé par des barils en feu et quelques bougies. On aperçoit deux hommes : monsieur Andoura et monsieur Fluck. Monsieur Fluck porte une couronne, monsieur Andoura distribue des feuillets au public sur lesquels est imprimé un chant mortuaire. Les larmes aux yeux, il propose à l’assemblée de chanter avec lui en l’honneur des cinquante-deux pays disparus. Monsieur Andoura pleure. L’assemblée chante.
MONSIEUR ANDOURA. Stop ! Je vous demande une minute de silence en l’honneur de l’Italie morte, en l’honneur de la France morte, en l’honneur de l’Espagne morte… S’il vous plaît, silence… Non, pas de silence, pas de silence, les longs silences, c’est fait pour les vivants ! Quand on est mort on doit s’agiter et hurler pour échapper au vide immense de nos vies ! Et maintenant, en l’honneur de l’Angleterre morte, je vous demande de mettre les bras en l’air et de faire beaucoup de bruit ! (On entend une chanson de Lil Peep. Tout le monde chante et danse encore et encore. Différents tubes passent commeSmells like teen spirit de Nirvana, ou encoreSarà perché ti amo de Ricchi e Poveri, à chaque fois en l’honneur d’un pays disparu. Tous sont euphoriques. Tous ont les yeux remplis de larmes. Ils dansent et ils chantent.) Nous sommes désolés… Vous avez peut-être perdu des proches, des parents, des amis… Alors, nous venons de mettre en place un numéro d’urgence : le 1666-666. Maintenant, nous voudrions rendre un hommage appuyé à notre partenaire principal, l’entreprise Monsanto !(Au public.)Ça y est, nous avons épuisé toutes les ressources de la Terre, nous ne pouvons plus faire les petits clowns ! Musique ! Chantons ensemble la messe des morts… ! Prenez vos feuillets et chantez… !(Le public chante.)aimez les pizzas, madame !? Moi aussi, mais Vous c’est terminé ! Nous avions trop mangé de ces délicieuses pizzas de Pizza Pino et trop de fois nous nous sommes fait des promesses sous la douche. Mais pendant que nous rêvions à notre avenir, l’eau, elle, elle ne cessait de tomber et de fuir à jamais. J’aime la viande et les barbecues sans fin ! J’aime le whisky-Coca et les dessins animés tordants de Walt Disney ! J’ai toujours rêvé de vivre dans les villes merveilleuses de Monsanto, toutes en plastique, en facilité et en ingéniosité ! J’aime m’évader dans un avion et parcourir trente-huit fois le monde en un mois ! Et maintenant voilà qu’on nous dit que la planète Terre se dessèche !? Voilà qu’on nous dit que la Terre va sombrer et que moi, je ne serai jamais ni président, ni roi, ni rien ?!(À monsieur Fluck.)regardez votre tenue, monsieur ! Nous ne sommes pas à Constantinople, à Mais Hong Kong, à Istanbul ou dans une de ces villes sans principe. Nous sommes ici dans le plus haut lieu de l’intelligence, c’est tout !!! Un peu de tenue, nom de Dieu !!!(Un temps.)Et maintenant, nous allons faire, ici même, un hommage appuyé aux délicieux produits qui nous ont enivrés durant ces deux centenaires, en leur entier faits de gourmandise et de plaisirs culinaires. Applaudissements pour Coca-Cola ! Applaudissements pour Sprite ! Applaudissements pour ces merveilleux chocolats croustillants Côte d’Or ! Applaudissements pour ces délicieuses saveurs caramélisées des produits Lindt !(Un temps.)Mais, malheureusement, on nous dit, aujourd’hui, que les ampoules électriques qui nous éclairaient
autrefois auraient sucé tout le suc de notre Terre, et alors !!? Et alors !!? N’avions-nous pas été heureux et enjoués grâce à toutes nos inventions !? Qui n’a jamais aimé se réconforter en regardant ces suaves dessins animés à l’humour tordant et tranquillisant de Walt Disney !? Qui !? Qui n’a pas rêvé vivre dans ces merveilleuses mégapoles !?(Un temps.) Et maintenant, voilà qu’on nous dit que notre Terre se dessèche et que l’espoir se tarit !? Mais, moi, je vous répondrai que l’homme est plus grand et plus puissant que toute chose et que notre imagination est sans borne ! C’est le jour où notre espèce a eu peur, qu’elle a regardé en face sa propre mort, c’est ce jour-là qu’elle s’est élevée ! Alors, pourquoi avez-vous si peur de l’avenir ? L’Apocalypse n’est qu’un conte pour enfants qui n’a été écrit que pour nous apeurer et nous empêcher de regarder, par-delà les siècles notre destin, n’est-ce pas !? L’Homo sapiens ne s’est-il pas élevé le jour où il a refusé d’admettre sa propre mort et qu’il a fait cette indicible et profonde et immorale promesse : devenir immortel en marquant la Terre à jamais de sa présence, tatouant ainsi les prairies et les horizons sans fin de villes, de champs et de monuments érigés à sa propre gloire ? Quelle joie de faire partie de cette espèce qui a su pervertir l’endroit même qui l’avait emprisonnée !(Un temps.)Et maintenant, on nous dit que la vie se finit !? Mais, si nous finissons cette histoire aujourd’hui, vous raterez l’histoire du monde dirigé par moi-même ! Et cette histoire commence, ici même, ce soir !(Désignant monsieur Fluck.)Donc lui, là-bas, c’est notre chef d’État par intérim : le Conseiller Igor. Il dirige le monde et par-delà, depuis que notre Roi Immortel a disparu dans cette tombe. Lui là, il est donc notre Conseiller Igor… ! Et moi je suis son conseiller, c’est moi qui lui dis quoi faire, quoi décider… Lui ne fait que tamponner mes idées…
MONSIEUR FLUCK(interrompant monsieur Andoura). Je suis Thomas von Sidow Fluck, dernier de la lignée des Fluck et j’ai été nommé au titre prestigieux, honorifique, de Conseiller Igor par la parole divine du Roi des rois enterré ici même… Je me dois de rétablir la situation. N’ayez peur de rien, ici, rien de grave n’arrivera… Ici, où gît notre Roi Immortel, nous sommes en sécurité. Chantons en mémoire de notre Roi et restons debout devant sa tombe…
MONSIEUR ANDOURA(interrompant monsieur Fluck). Allons chantons ensemble : nous allons survivre, nous allons survivre…
— 2 —
Monsieur Andoura joue toujours au monsieur Loyal avec l’assemblée, tous dansent et chantent. La Femme de ménage fume une cigarette les yeux remplis de larmes, la musique continue.
LA FEMME DE MÉNAGE(se battant contre le bruit et l’agitation).enfants, venez, venez Les embrasser votre gentille maman ! Venez !
MONSIEUR ANDOURA. Madame, faites votre travail ! vous n’êtes pas ici pour papoter… Nous ne sommes pas à Taïwan ou à Zurich ou dans ce genre de ville sans structure…
LA FEMME DE MÉNAGE. Votre père est parti…
MONSIEUR ANDOURA(à la Femme de ménage).Taisez-vous…(À l’assemblée.)Allez, faites du bruit en hommage à l’Europe morte !Allez, faites du bruit en hommage à nos rêves morts…
LA FEMME DE MÉNAGE(à Marie et Heidi). La nuit, quand vous aviez froid et peur, c’est moi que vous appeliez ! Ça n’a jamais été votre père…
MONSIEUR ANDOURA (à la Femme de ménage). Faites votre travail, nous ne sommes pas à Istanbul… ou à Shanghai, et laissez tous ces gens s’amuser et profiter de leur dernier instant de vie dans la joie et dans la festivité…
LA FEMME DE MÉNAGE(à Marie et Heidi). Je suis votre mère et je vous ai chiés de mon sexe béni ! Ce n’est pas votre père qui aurait pu vous chier comme je vous ai chiés… Votre père était un salaud. Il n’avait pas de lait dans ses seins, moi, j’en avais du lait dans mes seins.(Elle mime
le lait coulant de ses seins. Monsieur Andoura sort, la musique baisse.)mime les cascades Je de lait sortant de mes seins. J’avais plus de lait dans mes seins que Nestlé n’en aura jamais dans ses usines. À l’époque où j’avais du lait dans mes seins nous étions encore une famille, nous ne nous en voulions pas d’être des monstres et nous nous aimions…(Un temps.)Je vous promets qu’après tous les fracas et tout le sang, toutes les douceurs enfouies, nous serons à nouveau une famille, une belle et une grande famille !(Un temps.)Il y aura de longues brimades et de noires colères, mais pas d’inquiétude… Toujours comme la nuit se cache derrière le jour, toujours, comme notre saleté reste dissimulée au fond de nous, cachée et recroquevillée, je vous le promets mes enfants, l’amour comme une maladie lumineuse restera, lui aussi, dissimulé en nos tréfonds, prêt à embraser nos cœurs, illuminant le monde d’espoir et de courage. Mais pour l’instant, nous sommes seuls. Nous sommes seuls et notre père a disparu. Je me permets de dire “notre père” parce qu’étant donné que mon mari a eu des enfants avec douze mille six cent trente-quatre femmes, il devient de fait un petit peu le père de l’Humanité. Donc, notre père a disparu et le monde est apparu, vidé du père.(Un temps.)certains Bon, disent que mon mari c’est lui, là…(Elle montre la tombe du Roi.)Le Roi des rois…(Un temps.) Les firmes se sont organisées, les royautés se sont mises en place et l’incroyable est devenu commun. Nous nous sommes habitués à l’avenir et l’avenir est devenu comme une pâtisserie que nous savourions et plus jamais ce gouffre infini de risques et d’ombres.(Un temps.)Parfois, mes enfants, si vous regardez le ciel vous apercevrez les larmes de votre père diffractées en un milliard de points lumineux.(Un temps.)la Terre s’est épuisée, votre mère a vieilli. J’ai Comme vingt-deux ans, je suis ménopausée et bientôt je devrai disparaître…(Elle désigne son fils.)Lui, c’est mon premier fils, Heidi.(Elle désigne sa fille.) Et elle, c’est ma première fille, Marie.(Elle montre des portraits accrochés aux murs.) Et eux, là, ce sont mes enfants morts, ceux qui ont été infectés par les gaz, l’agent orange de Monsanto, et par les reflux d’aluminium des capsules Nespresso. Je sais bien qu’il faut pas donner de café aux enfants, je ne suis pas complètement stupide ! Mais parfois, vous savez… ? La vie… Une chose en entraînant une autre, on laisse traîner sur la table un petit peu de café, un petit peu de whisky, un petit peu de méthylènedioxyméthamphétamine, de la MDMA quoi ! Et puis, les enfants ils passent et ils en prennent ! On ne peut pas imaginer que les capsules Nespresso sont plus nocives que la méthylènedioxyméthamphétamine, on peut pas imaginer ça !(Un temps.) Et puis, ils ont été infectés par le plastique ; le plastique que l’on retrouve partout ; dans cette lampe, il y a du plastique, par exemple ! Et même dans mes baskets, je suis sûre qu’il y a du plastique !(Un temps.)Et donc, c’est là que mon fils Heidi a eu sa grande idée !(À Heidi.)Tu te lèves quand je te dis que tu as eu ta grande idée !(Elle se dirige vers Heidi.)Tu avais tout juste six ans et c’est toi qui as eu l’idée…(Marie pouffe de rire.)te fait rire, Marie ? Ça (Elle s’approche de Marie et lui donne une claque.)je frappe mes enfants, et alors !? C’est un crime ?! Quelqu’un a Oui, quelque chose à dire ici !? Donc, je disais que c’était toi, mon fils, qui avais eu la grande idée : qu’en plus de mon travail, ici, en tant que ménagère à la Société des Nations… Oui, je suis ménagère à la Société des Nations – bon, c’est tout ce qu’on peut imaginer, je passe l’aspirateur, je fais les vitres… je nettoie le sol. Eh bien, je disais que c’est toi, mon fils, qui as eu la grande idée de vendre tes sœurs et tes frères, bout à bout, pour que nous ne manquions de rien ; ceux-là qui sont nés mal formés, handicapés et empoisonnés par les gaz orange, de les vendre, bout à bout, membre par membre, morceau par morceau. C’était une belle idée puisqu’ils ne servaient à rien d’autre qu’à se plaindre, ces enfants ! Là enfin, ils pourraient servir à quelque chose, servir nos aînés ! Quelle joie cela peut être de sauver un vieillard suisse allemand dans le besoin d’organes ! Et c’est grâce à mon emploi en tant que ménagère à la Société des Nations que j’ai pu développer mon réseau de vente d’organes auprès des plus grands dirigeants de ce monde. C’est comme ça que les petits Boris, Sophie, Yvan, Delphine, Matthieu et Charlotte ont retrouvé une raison d’être. Au moins, ici, la jeunesse sert à quelque chose, elle sert le passé.(Un temps.)Heidi, tu te rappelles ? Tu m’avais dit que tu m’aimerais toujours ! Tu m’avais dit que je serais la femme que tu aimerais le plus au monde, plus que cent