La Chambre désaccordée

La Chambre désaccordée

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81 pages

Description

La Chambre désaccordée est jouée en octobre à la Scène nationale 61 à Alençon.


Parfois, les parents de Simon se disputent. Ils ont beau s’enfermer dans la cuisine, Simon entend tout, sans pourtant comprendre la raison de ces cris. Leurs voix sont comme deux instruments désaccordés et dans la cuisine, c’est une véritable cacophonie. Alors il se met au piano et prépare un concours, pour ne plus les entendre… Guidé par son professeur, Simon va tenter, grâce à la musique, d’harmoniser le chaos du réel auquel il est confronté pour la première fois de sa vie. Le jour de l’audition arrive et la prestation de Simon réserve bien des surprises…


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Ajouté le 03 octobre 2018
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EAN13 9782330116255
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Marc LAINÉ
LA CHAMBRE
DÉSACCORDÉE
Illustrations de Nicolas Zouliamis
Heyoka jeunesse ACTES SUD-PAPIERS
Je crois que la compétition, plus que l’argent, est la source de tous les maux. GLENN GOULD
PERSONNAGES
Simon Paul, le père de Simon Anne, la mère de Simon Mademoiselle Eckert Ludo Le fantôme de Jean-Sébastien Bach
1.LEJOURDUCONCOURS(1)
Un théâtre. Simon monte sur scène. SIMON(au public).C’était comme dans un cauchemar… Je suis monté sur scène et tout est devenu sombre. Je n’arrivais plus à respirer. J’avais l’impression d’être plongé dans une eau noire et glacée. Le piano était là, à quelques pas à peine, mais je ne pouvais plus bouger. Les enfants et les parents dans la salle me fixaient avec des yeux ronds et brillants, comme des poissons étranges… Je devais o arriver jusqu’à ce piano et jouer le Prélude et la Fugue n 2 endomineur de Bach et la Valse enla o bémol majeur opus 69 n 1, dite “de l’Adieu” de Chopin. C’était le jour du Concours national des Pianistes de demain et je n’avais jamais eu aussi peur de ma vie. J’ai cherché mes parents dans la salle. Mon père avait sorti son téléphone portable pour me filmer. Ses mains tremblaient. Ma mère gardait les yeux fermés. Ils avaient tous les deux encore plus peur que moi, je le voyais bien. Notre destin à tous les trois allait se jouer maintenant. Il était entre mes mains. Il dépendait du prodige que ces mains allaient accomplir sur les touches de ce piano. Et je me suis demandé comment on en était arrivé là…
2.UNEGRANDENOUVELLE
Un an avant. Simon est dans sa chambre, assis à son piano. Ses parents entrent. SIMON(au public).Tout avait commencé un an avant. J’étais dans ma chambre. Je faisais mes gammes, comme d’habitude. Mon père et ma mère étaient entrés. Ils avaient tous les deux un drôle d’air. Ils venaient m’annoncer une grande nouvelle : ils voulaient m’inscrire au Concours national des Pianistes de demain. LE PÈRE. C’est un concours très important, Simon. LA MÈRE. Mademoiselle Eckert pense que tu es prêt. Mais il faut bien réfléchir…
LE PÈRE. Il va falloir travailler. Beaucoup travailler. LA MÈRE. Papa et moi, on ne veut pas décider pour toi. Ça doit être ton choix. LE PÈRE. Ça implique des sacrifices. SIMON. Des sacrifices ? LA MÈRE. Paul… LE PÈRE. Quoi ? Il faut lui dire la vérité, Anne. LA MÈRE. Ce que papa veut dire, c’est que si tu décides de préparer ce concours, tu auras moins de temps pour tes autres activités… SIMON. Je ne pourrais plus aller au centre aéré le mercredi ? LA MÈRE. Par exemple… LE PÈRE. Plus de centre aéré… Plus d’escalade le samedi… Plus de sortie avec les copains… LA MÈRE. Paul ! LE PÈRE. Mais quoi ? SIMON. Je n’aurais plus le droit de voir Ludo ? LA MÈRE. Bien sûr que tu pourras toujours voir Ludo ! Et pour l’escalade, on verra… Ton père est un peu excessif. LE PÈRE. C’est un concours Simon. Une compétition. Ça veut dire qu’il faut être le meilleur. Et pour être le meilleur, il faut travailler.(À la mère.)Ce n’est pas toi qui vas prétendre le contraire. Il faut être dans les trois premiers si tu ne veux pas être un raté ! SIMON. Un raté ? La mère regarde le père. LA MÈRE. Paul, on peut se parler une minute, tous les deux. LE PÈRE. Si tu veux. LA MÈRE(à Simon).On revient. Prends le temps de penser à tout ça, tranquillement. Le père et la mère sortent. SIMON(au public).Mon père et ma mère faisaient toujours ça. Quand ils voulaient parler de moi, ils s’enfermaient dans leur chambre en pensant que je ne les entendais pas… On entend, off, la voix des parents.
LA VOIX DE LA MÈRE. On peut savoir ce qui te prend ? LA VOIX DU PÈRE. Je veux simplement qu’il prenne conscience de ce qui l’attend. LA VOIX DE LA MÈRE. Si tu voulais lui faire peur, c’est réussi. LA VOIX DU PÈRE. En face de lui, il y aura des pianistes beaucoup plus expérimentés. LA VOIX DE LA MÈRE. On a déjà eu cette conversation, Paul. Ce concours peut changer sa vie. LA VOIX DU PÈRE. Précisément. LA VOIX DE LA MÈRE. Tu réalises ? Ça peut lancer sa carrière. LA VOIX DU PÈRE. Sa carrière ? Il a dix ans, Anne. C’est un peu tôt pour parler de carrière, non ? LA VOIX DE LA MÈRE. Simon a un don, Paul. Il faut l’encourager. LA VOIX DU PÈRE. Tu es certaine de vouloir lui imposer ça ? LA VOIX DE LA MÈRE. C’est la chance de sa vie. Il nous remerciera plus tard, crois-moi. LA VOIX DU PÈRE. Je ne sais pas… LA VOIX DE LA MÈRE. Bon, écoute, si tu ne veux pas qu’il passe ce concours, il ne le passe pas et on n’en parle plus. LA VOIX DU PÈRE. Bien sûr que je veux qu’il le passe ce concours… LA VOIX DE LA MÈRE. Donc, on est d’accord ? Le père soupire. LA VOIX DU PÈRE. On est d’accord. LA VOIX DE LA MÈRE. Parfait. On y retourne. Les parents reviennent dans la chambre. SIMON. Papa, maman, j’ai bien réfléchi. Je veux passer ce concours. Le père et la mère se regardent. LE PÈRE. Tu es sûr de toi ? SIMON. Oui. Ce concours, c’est la chance de ma vie. LE PÈRE. Vraiment ? SIMON. Oui. Je vous remercierai plus tard, croyez-moi. La mère regarde le père.
LA MÈRE. Tu vois… Un temps bref. Le père hausse les épaules et sort.
o 3.PRÉLUDEETFUGUE N2ENDOMINEUR DE BACH
Dans la chambre. Sa mère fait travailler son piano à Simon. SIMON(au public).Ma mère était la plus parfaite, la plus adorable, la plus douce des mamans qui soient. Sauf quand il s’agissait de musique. LA MÈRE. Ce n’est pas moi qui suis sévère. C’est la musique qui nécessite de la rigueur. SIMON(au public).C’est elle qui m’a appris le piano… Quand j’étais petit, elle jouait dans notre salon le soir, en rentrant du travail. J’adorais l’écouter. Je m’asseyais à côté d’elle et je regardais ses mains sur le clavier. Ses doigts s’agitaient très vite et dans tous les sens, comme une sorte de mille-pattes bizarre… Ça me faisait un peu peur. Plus la musique était belle, plus le drôle de mille-pattes gesticulait. Quand j’ai dit ça à ma mère, elle a ri. Elle a dit qu’elle allait m’apprendre à dompter le mille-pattes. J’avais trois ans. Ma mère raconte to ujours que j’ai su lire la musique avant de connaître mon alphabet… Simon est assis face à son piano. Sa mère se tient derrière lui, une main sur son épaule. LA MÈRE. Bach, c’est technique. Articulation. Dextérité. Rigueur. Le jury va te juger là-dessus. La sensibilité, l’interprétation on verra ça avec le Chopin. Alors, tu le joues technique, d’accord ? Bien carré. SIMON. Bien carré. D’accord. LA MÈRE. On commence avec un tempo à 82…(Elle règle le métronome.)t’écoute… Je (Simon commence à jouer. Sa mère l’écoute les yeux fermés, comme envoûtée par la musique. Soudain, elle sursaute.) Articule ! Mais articule ! C’est technique, Simon… Si tu n’as pas la technique comment veux-tu faire de la musique ? Simon s’arrête de jouer. SIMON. Désolé…
LA MÈRE. Ce n’est pas grave, poussin. Mais concentre-toi. Je n’ai pas envie que Bach se retourne dans sa tombe.(Elle montre un portrait de Jean-Sébastien Bach accroché au mur de la chambre.) Reprends au début de la phrase…(Simon se remet à jouer. Elle l’écoute un moment, puis sursaute à nouveau.)Les temps forts ! Les temps forts, Simon ! Ne t’arrête pas, mais insiste sur les temps forts ! La la la LA ! La la la LA ! La la la LA !(Simon continue de jouer en accentuant les temps forts de la mélodie.) Voilà… C’est mieux…(Le téléphone portable de la mère sonne. Elle répon d.)Allô ? Ah, bonjour David. Une seconde, s’il te plaît…(À Simon.)C’est le travail. Continue, je t’écoute… (Simon continue de jouer. Elle reprend la conversat ion avec son interlocuteur.)Non, tu ne me déranges pas. Je suis avec mon fils. Je lui fais travailler son piano, mais je t’écoute… Oui… Oui… (À Simon, soudain.)Articule ! Mais articule, enfin !(À son interlocuteur.) Quoi ? Non, pas toi, je parle à mon fils…(À Simon.)Reprends au début de la phrase…(À son interlocuteur.)Mais non, pas toi !(À Simon.) Vas-y… (Simon reprend le début de la phrase musicale. El le reprend la conversation avec son interlocuteur.)Je t’écoute, David… Oui… Oui, bien sûr… Quoi ?! Mais ça ne va pas du tout ! C’est une catastrophe ! Arrête tout !