La Dispute

La Dispute

-

Livres
73 pages

Description

Cette collection de classiques, depuis le début, c'est ma bibliothèque numérique personnelle, constituée au fil des années. Mon cabinet de curiosités, les textes auxquels je suis le plus attaché.

Nous proposons simultanément deux textes majeurs de Marivaux, mais beaucoup, beaucoup trop méconnus. Pourquoi, parce que révolutionnaires avant l'heure, instables, malsains ?

Parce que, dans ces deux pièces brûlots, écrites et jouées à 20 ans d'intervalle, en 1725 et 1744, Marivaux, le roi du travestissement, des fausses apparences, le funambule des jeux de dialogue, prend pour thème l'ordre social lui-même, et la domination d'un homme sur un autre homme.

Pour chaque texte, une idée de départ renversante : dès leur naissance, deux garçons et deux filles ont été élevés dans des murs, sans aucun contact avec l'humanité. Le Prince vient assister au lâcher des fauves : on les met en présence, on les confronte à un miroir – ce qui fonde notre humanité part-il d'un principe naturel ? Et s'ils réinventent nos perversions, cela les justifie-t-elle ? Voilà pour La Dispute, dont Koltès a fait l'exergue à son Solitude dans les Champs de Coton. Ou bien, voici des naufragés dans une île où les maîtres deviennent esclaves, et les esclaves, maîtres. C'est une république, mais on ne peut s'enfuir. Comment chacun va-t-il se glisser dans la peau du rôle contraire à ce que le destin lui avait assigné ? Voilà pour L'Île aux esclaves.

Marchandises dangereuses, manipulation de l'être humain : mais on est sur la scène de théâtre, c'est Arlequin, à la fois naïf et rusé, avec le grain de méchanceté qu'il faut. Trop osé pour Louis XV : par un ultime artifice rhétorique, qu'il affectionne, Marivaux fera bien rentrer tout son dispositif dans l'ordre, avant de ranger.

Il me semblait important de proposer ensemble ces deux singularités majeures, ces prouesses de la langue, mais ces deux laboratoires à cru de la nature humaine. Un prodige – on est quelques-uns à le savoir, on le met en partage.

Chacun des textes, à titre exceptionnel dans publie.net, est accompagné d'une présentation d'une dizaine de pages.

FB


Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 27 novembre 2010
Nombre de lectures 339
EAN13 9782814502185
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Signaler un abus
2
Marivaux
La Dispute
www.publie.net
ISBN 978-2-8145-0218-5
édition numérique proposée par publie.net dernière mise à jour le 27 novembre 2010
MARIVAUX|LADISPUTE
3
Comédie en un acte et en prose représentée pour la première fois par les comédiens Français le 19 octobre 1744
Hermiane. Le prince. Mesrou. Carise. Églé. Azor. Adine. Mesrin. Meslis. Dina. La suite du prince.
La scène est à la campagne.
MARIVAUX|LADISPUTE
Introduction, par François Bon
Voici le lieu du monde le plus sauvage et le plus solitaire… Quel texte étrange. Une!ction aussi irréelle: mais qu’est-ce qui ici pourtant nous retient, nous fascine? Pourtant, rien de bien compliqué, et c’est là le mystère. Aussi parce que nous en savons si peu sur Marivaux lui-même: en fait si, on peut tout savoir, mais voilà, biographie transparente. Auteur non au-teur: il a fait son travail, juste celui de la langue. Partout, dans Marivaux, des personnages se croisent, et au moment de se croiser changent d’identité. Alors, dans le temps de la pièce, paraît à nu la comédie sociale. Les serviteurs, en devenant les maîtres, les mettent à nu, mais produisent du même coup leur propre insusance, la condition où on les a mis. Si Marivaux c’était seulement brillant, seule-ment cette géométrie folle, ce jeu abstrait, on ne le 4  MARIVAUX|LADISPUTE
5
regarderait plus que comme curiosité. Un écrivain, ça tient par sa langue. À ce qui y résonne. Aux har-moniques. À cette précision du rythme. Dans Mari-vaux, la langue passe avant tout le reste, c’est elle qui joue les personnages, et pas l’inverse. Et la question du masque est vieille comme le théâtre: c’est même en se donnant des masques que le théâtre, chez les vieux Grecs, s’est séparé du chœur rituel. Affaire déjà de société qui se scrute, se représente. En-tête du chapitreTragédie, lui-même en tête de laPoétiqued’Aristote: «Qu’est-ce qui pousse les hommes à se représenter eux-mêmes?» Marivaux nous impose, d’emblée, n’être qu’un jeu de masques: allez croire aux noms de ses personnages… Que Marivaux, d’autre part, est seulement théâtre. Il en jongle. Ce qui est produit ne tient pas de l’histoire, sous-jacente chez Shakespeare, de la farce, comme chez Molière: Marivaux renverse les scènes et les rôles, et s’il propose une!gure, c’est cette!gure qui appellera la suivante. Tout s’écrit pour que la langue produise spectacle, et ce specta-cle, qui n’a d’autre ressource que lui-même, devient théâtre par excellence: le renversement des figures MARIVAUX|LADISPUTE
6
nous fascine, inquiète, séduit, embarque (on vou-drait crier, comme à Guignol, que ce n’est pas vrai, qu’il ne faut pas croire ce que dit l’acteur, mais ja-mais celui-ci ne nous prend à partie pour nous le permettre). C’est un kaléidoscope, on secoue, les figures se multiplient, et chaque fois rien que l’humanité nue: c’est parce que nous savons, en nous, ce jeu infini de l’humain, qui est tout et son contraire, qu’on ne se lasse pas plus de Marivaux que de Molière. Qu'est-ce que c'est que cette maison où vous me faites entrer, et qui forme un édi!ce si singulier? Que signi!e la hauteur prodigieuse des diérents murs qui l'environnent: où me menez-vous? Dans son œuvre, une île. Un bloc. Une pièce qui ne ressemble à aucune des autres:La Dispute. Et pas un hasard si cette phrase, très précisément cette phrase, sert d’exergue à un de ceux qui a le plus trans!guré le théâtre et l’art de dire la ville aujour-d’hui: Bernard-Marie Koltès. Le thème a toujours été une obsession dans l’histoire humaine: ce qu’on apprend, le doit-on
MARIVAUX|LADISPUTE
7
seulement à nous-mêmes? Et si on nous coupe de la communauté, que saurons-nous de nous-mêmes? Le thème de «l’enfant sauvage» est une per-manence, une récurrence de nos sociétés. Il culmi-nera dans leGaspard Hauserallemand, au XIXe siècle. Mais, encore le mois dernier, ce fait divers en France d’un père ayant élevé ses deux!ls en pleine forêt, sans aucun contact avec personne. Mais qui pour croire que Marivaux, dans laDis-pute, enquête sur ce thème? Il s’en saisit et le pousse à l’extrême: non pas un «enfant sauvage», mais quatre. Personnes humaines élevéesin vitro, en pri-son à ciel ouvert (ils ne découvrent pas le soleil ni le ciel, ils ne découvrent soudain que l’absence de mur). On vient de clore le camp de Guantanamo: mais dix-huit ans dans cette prison, chambre avec cour aveugle, c’est la peine qu’on attribue aujour-d’hui pour meurtre. Or, pas d’autre meurtre que ce-lui de ces quatre jeunes pris, nous dit-on «au ber-ceau». On leur a donné des leçons de musique, on les a éduqués (mais ça, Marivaux ne nous dit pas comment) à un maniement de la langue qui vaut, en complexité, celui du Prince qui les enferme (ah si, MARIVAUX|LADISPUTE
8
dans laDispute, quelques belles naïvetés dans la bou-che des enfermés libérés, et pas une once de retour sur la légitimité de l’enfermement dans l’autre bou-che, celle du Prince): Je n'ai rien vu de semblable à cela dans le monde d'où je sors. Et pièce diablement sexuée: on a mis à l’écart deux garçons et deux!lles, et on examine le croi-sement. Modernité formelle de Marivaux: le spec-tateur est inclus dans le jeu. D’ailleurs, la suite du Prince observe aussi, du même lieu. Et pendant que nous observons ce qui se passe entre «garçon 1» et «!lle 2», ou «!lle 1» et «!lle2», la scène symé-trique se passe hors-champ, et on ne se préoccupera pas de nous la raconter lorsqu’ils se retrouveront de nouveau devant nous. On comprend par ellipse ce qui, à côté, s’est passé. Quant aux bourreaux, contre lesquels nul ne se révolte (si, ce magni!que «qu'est-ce que c'est qu'un maître?» d’un des garçons, lors-qu’on le prive de sa toute nouvelle chérie: mais c’est dé dépit amoureux qu’il s’écrie, et non du vieux slogan «ni dieu ni maître» des anarchistes), ces valets dont le Prince, qui vient les voir au specta-MARIVAUX|LADISPUTE
cle comme on va au zoo, a fait les gardiens et les éducateurs des quatre séparés, sont eux-mêmes frère et sœur: ainsi, pas de sexe possible. Non, ce n’est pas en cela queLa Disputefascine: la pièce fonctionne, elle nous amuse, la mécanique est parfaite. Et nul n’aurait même le temps de s’étonner qu’à peine ils découvrent le monde, nos quatre «séparés» l’ignorent et ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, et non pas pour se toucher, s’embras-ser, s’explorer, ou –puisqu’il s’agit de langage –se comprendre, mais se révèlent selon les parfaits mo-dèles et préjugés de l’amour courtois: je t’aime, je ne t’aime plus, tu ne m’aimes plus, tu m’aimes. La Disputefascine parce que nous savons nous l’horreur de ces manipulations humaines. Nous les refusons dans le Meilleur des mondes de Huxley. Nous les refusons lorsque les médecins criminels d’Auschwitz pratiquent la mort lente sur leurs vic-times, et s’orent des abat-jours en peau humaine. Et cette jeune!lle séquestrée dix ans dans une cave, en Autriche et qui avait!nalement pu s’enfuir, on aurait pardonné son geôlier, s’il n’avait pas lui-même décidé ensuite d’en!nir? 9  MARIVAUX|LADISPUTE
Ce qui nous fascine dansLa Dispute, c’est que nous y venons en spectateurs du vingtième siècle, qui ne tolèreraient pas que Marivaux, ici, passe trop dangereusement la frontière, oublie qu’il ne s’agit que d’un jeu: du théâtre, justement. La réussite vertigineuse de Marivaux, c’est d’en avoir fait un rêve. Il développe la comédie la plus tranchante, mais la laisse dans nos cauchemars les plus réguliers, le sentiment de l’inquiétude, de l’en-fermement: c’est la planète arti!cielle duPetit Prince, dans Saint-Exupéry. Une planète nue, un dé-sert. Et, dans ce désert, ce palais labyrinthe (que les curieux aillent lire, dans lesFictionsBorges, son de fameux rêve du Minotaure, et comment il est mort), cette suite de hauts murs qui coupent le ciel, nous séparent de tout le reste de la terre, et de notre vie même. Les personnages qui entrent sur ce théâtre (et nous y emmènent par le fait, puisqu’ils en devien-nent avec nous les spectateurs), se séparent du monde connu. Et, symétriquement, lorsque chacun des quatre séparés (nous aurons le détail de la toute première découverte, pendant que les trois autres en 10  MARIVAUX|LADISPUTE