Yasmina Reza ou le théâtre des paradoxes

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Depuis le triomphe international de Art, pièce créée en 1994, Yasmina Reza ne cesse de fasciner et d'intriguer. Malgré cet accueil triomphal du public et l'engouement des médias pour cet auteur français, le théâtre de Reza suscite encore la suspicion d'une critique "parisienne". Dépassant la critique impressionniste de la littérature journalistique, l'auteur de cet ouvrage cherche à dissiper les malentendus dont ce théâtre est la victime, ainsi qu'à montrer une production théâtrale riche et variée qui mérite le détour.

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Date de parution 01 juillet 2010
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EAN13 9782296261532
Langue Français

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Avant-propos
Depuis la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècle, l'art dramatique vit une constante mutation et se trouve en état de crise permanent. Cette crise n‘épargne ni texte, ni action, ni personnage, 1 comme principes fondateurs de la tradition théâtrale. La tendance est à la déconstruction. La « pièce de théâtre » avec son évolution linéaire et ses personnages conçus comme des individualitéss‘affrontant verbalement, est désormais considérée comme une structure surannée. La création théâtrale tente, ainsi, de s‘émanciper de la littérature dramatique et d‘acquérir progressivement son autonomie. Elle cherche à s‘instituer comme une œuvre ouverte capable d‘intégrer toutes les 2 possibilités qui s‘offrent à elle. « Faire théâtre de tout »,c‘est tout un programme que le théâtre moderne tente de mettre en œuvre depuis des décennies.
Cette remise en question, initiée par « la révolution surréaliste », est conduite, en France, par les différentes expériences théâtrales grâce, notamment, à l‘audacethéoriciens comme Antonin Artaud et à la de créativité de metteurs en scène avant-gardistes d‘après-guerre tels Jean 3 Vilar et Louis Jouvet , mais aussi, au talent de grands écrivains comme André Gide, Jean Cocteau ou Jean Anouilh.
C‘est la somme de ces tentatives de renouvellement théâtral qui aboutit au milieu du siècle, à une expérience extrême, celle du « nouveau théâtre ». Cette nouvelle donne est perçue par la critique comme un dépassement de la dramaturgie brechtienne et va donner naissance à de grands auteurs tels Eugène Ionesco ou Samuel Beckett et à des chefs-d‘œuvre de créations théâtrales commeLa Cantatrice chauveouEn attendant Godot, textes, désormais, considérés comme des classiques.
1  cf. Alfred Simon, crises et perspectives contemporaines. InEncyclopaedia universalis,2004. 2 L͛edžpƌessioŶ est d͛AŶtoiŶe Vitez.3  Cette action sera poursuivie par les générations suivantes. De grands hommes de théâtre comme Roger Planchon, Antoine Vitez, Patrice Chéreau ou Anne Mnouchkine ǀoŶt ĐoŶtƌiďueƌ à l͛aĐĐĠlĠƌatioŶ de Đette tendance.
Plus que celle de l‘auteur deRhinocéros, l‘œuvre de Samuel Beckett, en bousculant les conventions théâtrales, constitue une véritable rupture avec l‘héritage aristotélicien et se présente comme une expérience limite dans la représentation scénique du monde. Alors, comment écrire après Beckett ? Telle fut la question qui tourmenta écrivains et hommes de théâtre durant, presque, un demi-siècle de créations théâtrales. En réponse à cette interrogation, les expériences dramaturgiques, à la fois celles des auteurs et celles des metteurs en scène dont la présence se fait de plus en plus remarquer, n‘ont pas cessé de se multiplier, particulièrement au cours des deux dernières décennies du siècle précédent.
Toutefois, si durant la première moitié du vingtième siècle, les créations se laissaient facilement enfermer dans des catégories : théâtre « engagé», théâtre à thèse, théâtre de l‘absurde, théâtre de boulevard, comédie sociale…, depuis quelques décennies, la production théâtrale impressionne, surtout, par son extraordinaire diversité formelle. Désormais, il y a autantde styles qu‘il y a d‘auteurs dramatiques. Avec la fin de la guerre froide et avec la chute du mur de Berlin, on assiste à la faillite des dogmes et au triomphe, parfois insolent, de l‘individualisme. Un monde nouveau est né où il n'y a plus de place pour le regroupement en écoles ou en obédiences à la manière des artistes des deux siècles derniers.
En effet, aujourd‘hui, le monde du théâtre offre une diversité telle que chaque créateur a sa propre chapelle et peut représenter à lui seul une tendance. Dansce capharnaüm, on rencontre toutes sortes d‘écrits: des textes cohérents et d‘autres fragmentés. Certains sont accessibles et d‘autres plutôt hermétiques. Il y a les plus univoques, mais aussi, les plus polysémiques, ou encore les mieux construits et les plus improvisés. Tout texte devient potentiellement scénique, susceptible d‘être monté et de solliciter les faveurs du public. Désormais, la théâtralité, les metteurs en scène savent la dénicher aussi bien dansLes Fablesde La Fontaine que dans laCorrespondanced‘un Voltaire…
Et même si le grand public reste encore sensible au charme de l‘indélogeable boulevard, certains jeunes auteurs, qui se distinguaient par le caractère innovant de leurs écrits, conciliant entre les exigences scéniques et la qualitélittéraire, parvinrent à s‘imposer. Il s‘agissait, pour eux, de produire des textes qui ne soient pas naïvement spectaculaires, mais plutôt, des œuvres intelligentes capables de
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donner à réfléchir au grand public. Parmi ces écrivains, nous pouvons 4 citer,à titre d‘exemple, Bernard-Marie Koltès , Valère Novarina.
Cependant, depuis deux décennies, à côté de ce théâtre foncièrement élitaire, le seul théâtre qui ait su répondre à l‘attente du large public et qui ait eu un succès populaire, tout en revendiquant une vocation élitiste, est, sans conteste, celui de Yasmina Reza, devenue, en l‘espace d‘une décennie, auteure planétaire. En effet, cetteFrançaise d‘origine russo-iranienne du côté du père et Hongroise du côté maternel aura le mérite, et ce, dès le début de sa carrière de dramaturge, d‘obtenir les faveurs du grand public et deréconcilier le théâtre dit « intellectuel » avec la réussite populaire.
Grâce aux multiples succès qu‘elle connaît depuis des années à la fois en France et de par le monde, Yasmina Reza est, désormais, citée 5 parmi les plus grands dramaturges de la fin du XXe siècle et ceux du début du XXI siècle. La première consécration lui est venue à moins de 6 trente ans avecConversations après un enterrement,en remportant le « Molière » du meilleur auteur, en 1987. Avec sa pièceArtet ses deux Molières en 1995 (meilleur spectacle privé et meilleur auteur), ce fut le triomphe. Le succès public fut foudroyant et le rayonnement de l‘auteur dépassa rapidement les frontières de l‘Hexagone.
Depuis sa création en 1994, non seulement cette pièce à succès fut traduite en 35 langues, mais aussi, elle est aujourd‘hui jouée dans les capitales de 57 pays différents, des États unis au Japon et de l‘Angleterre à la Syrie ou à la Tunisie, attirant les hommages internationaux qui se succèdent. Reza obtint, ainsi, et à titre d‘exemple,
4 Auteur deCombat de nègres et de chiens,Editions de minuit, 1979. 5 Un journaliste duPointécrit parlant de Y. Reza :͞Le seul auteuƌ dƌaŵatiƋue important apparu depuis une ou deux décennies. Yasmina Reza en est là où en était Claudel avaŶt Ƌue ͚La jeune fille Violaine͛ deǀieŶŶe ͚L͛aŶŶoŶce faite à ŵaƌie͛, là où eŶ Ġtait AŶouilh apƌğs ͚Le voyageur sans bagages͛, mais avant͚la sauvage͛, là où en était  r FƌaŶçoise DoƌiŶ apƌğs ͚la facture͛… aƌtiĐle puďliĠ le Ϯϲ.Ϭϭ.ϮϬϬϳ.Par ailleurs, endant hommage à un grand dramaturge comme Roland Dubillard, un journaliste de Marianneécrit :͚Il y a bien longtemps que Roland Dubillard aurait pu, et devrait, compter au nombre de ces auteurs dramatiques qui, joués dans le monde entier, y règnent sur un invisiďle eŵpiƌe où les suŶlights Ŷe s͛ĠteigŶeŶt jaŵais, eŶ ĐoŵpagŶie d͛AŶouilh, d͛IoŶesĐo, de BeĐkett, de Duƌas ou de YasŵiŶa ‘eza.͛ Ϭϭ.Ϭϯ.ϮϬϬϰ. 6 1987. 9
les prix anglo-saxons les plus prestigieux telsl’Evening Standard Award Best Comedyà Londres, leLaurence Olivier Award, distinction remise pour la première fois à un non britannique. À deux reprises, le Tony Award,celui du meilleur auteur en 1998, après la représentation de sa pièceArtà Broadway et celui de la meilleure pièce pourle dieu de carnageen 2009, lui fut décerné, quatre ans après avoir eu, en 2005, le prixDie Weltà Berlinpour l'ensemble de son œuvre.
Toutefois, les faveurs de l‘étranger ne parviennent pas à drainer l‘enthousiasme des milieux du théâtre français. «Le paradoxe, confie Y. Reza à une journaliste, est que les gens dont on estime le travail notamment certains artistes du secteur public, sont réticents à mon 7 égard ». Pourtant, et même si elles sont boudées, en France, par de grandes institutions théâtrales comme la fameuse Comédie Française, les créations dramatiques de Y. Reza deviennent vitel‘objet de convoitise. Ses pièces sont briguées aussi bien par la plupart des plus 8 grands comédiens qui cherchent à incarner ses personnages (Philipe Noiret, Pierre Arditi, Patrice Luchini, Michel Blanc, Jean Rochefort, Jean-Louis Trintignant, Isabelle Huppert…), que par les grands metteurs en scène qui s‘intéressent à ses œuvresLuc Bondy, tels metteur en scène renommé d‘envergure européenne ou Patrice Kerbrat…
Paradoxalement, au lieu de propulser cette auteure, l‘accueil triomphal du public qui lui a été toujours réservé, n‘a fait que susciter la méfiance et la suspicion d‘une certaine critique parisienne. Cette dernière n‘hésite pas à remettre en question la raison d‘être de cette réussite. Au contraire, certains commentateurs vont même jusqu‘à accuser la dramaturge de « Populisme chic» et à taxer son œuvre de 9 théâtre « import-export » à cause de son succès international.
En fait, essentiellement journalistique, cette critique parisienne, de plus en plus polémique et quelque peu passionnée, reste partagée. Alors queles défenseurs de Reza trouvent, chez cette dramaturge, un
7 L͛Edžpƌess du ϭϮ.ϬϮ.ϭϵϵϴ. Pƌopos ƌeĐueillis paƌ LiďaŶ LauƌeŶĐe.8  Ainsi, on a pu voir, parmi ces comédiens, Michel Aumont et Françoise Fabian dans L͛Hoŵŵe du hasaƌd-1995 au Théâtre Hébertot à Paris, Pierre Vaneck, Fabrice Lucchini et Pierre Arditi, en 1994, le trio (Jean-Louis Trintignant et Jean Rochefort dansArten 1998, dans le même théâtre). De même, Philippe Noiret campe en 2001 le personnage de Paul Parsky , et Isabelle Huppert vient joue en 2008 dans la dernière création de Reza,Le dieu du carnage...9 Bruno Bouvet in le journalLa Croixdu 03.3.2008  10