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Trahisons

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Tout déplacement nous est une joie. Si peu de gens sont heureux où ils se trouvent, et l’accoutumance a si vite détruit le charme de ce que nous aimons le plus ! Ceci est vrai surtout dans la jeunesse, quand la vie n’a pas encore donné tout ce qu’elle promet. Demain, qui sait ? peut-être tout à l’heure, aux lieux où nous allons, le bonheur nous attend.

Cet espoir, mêlé à toutes ses pensées, devait, remplir l’esprit du voyageur qui roulait en ce moment sur le chemin de Saint-Sauveur, et l’aider à tromper les lenteurs de l’horrible patache qui le secouait.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Léon Barracand

Trahisons

Roman passionnel

I

Tout déplacement nous est une joie. Si peu de gens sont heureux où ils se trouvent, et l’accoutumance a si vite détruit le charme de ce que nous aimons le plus ! Ceci est vrai surtout dans la jeunesse, quand la vie n’a pas encore donné tout ce qu’elle promet. Demain, qui sait ? peut-être tout à l’heure, aux lieux où nous allons, le bonheur nous attend.

Cet espoir, mêlé à toutes ses pensées, devait, remplir l’esprit du voyageur qui roulait en ce moment sur le chemin de Saint-Sauveur, et l’aider à tromper les lenteurs de l’horrible patache qui le secouait. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans, à la physionomie douce et ouverte. Perché sur la banquette, il s’amusait à contempler le paysage, échangeait quelques propos avec le conducteur, puis regardait devant lui le long ruban de route qui coupait la plaine, sans manifester aucune impatience ; en somme, content de tout. Et comment ne l’aurait-il pas été ? N’allait-il pas inaugurer dans quelques heures ses nouvelles et honorables fonctions, prendre possession de cette étude de notaire qu’il avait acquise ? La vie tranquille, posée, sérieuse, avec ses devoirs, ses responsabilités, commençait pour lui. Le temps des folies était passé. Des folies ? Il se calomniait ; il n’en avait jamais fait.

Un clocher finit par surgir à l’horizon ; des groupes de maisons basses apparurent à travers les arbres, dans l’écartement des coteaux. Bientôt, la voiture s’arrêtait sur la place, devant l’auberge du Lion d’Or. Au bruit des grelots, les habitués du Cercle étaient sortis. Ils se portèrent vivement à la rencontre du voyageur pour lui souhaiter la bienvenue. Mais lui, tout en se montrant heureux de la cordialité de cette réception, s’excusa et, s’arrachant à leurs poignées de main, prit d’un pas hâtif le chemin de la Brèche.

C’était la propriété, à quelques minutes de Saint-Sauveur, où Me Hennequin s’était retiré après avoir cédé son étude à Georges Bellet. Celui-ci qui, le soir même, devait s’installer dans l’ancien immeuble, allait s’acquitter en partie du prix de son achat.

Il sonna à la grille. Pendant qu’il attendait, regardant au loin, à travers les barreaux, la vieille bâtisse avec ses volets gris et son rideau de grands arbres, un bruit se produisit au-dessus du mur de clôture qui longeait la route. Là, entre les touffes de vignes vierges et les glycines d’un violet pâle que le printemps suspendait au treillis d’une tonnelle, une tête apparut, enfantine et rieuse, qui se pencha de son côté.

 — Je vais ouvrir, monsieur.

La tête disparut. Une course précipitée se fit entendre, et presqu’aussitôt une jeune fille se trouva devant la grille dont elle manœuvra la fermeture et fit tourner le lourd battant.

 — Monsieur Bellet sans doute ? demanda-t-elle, pendant que le jeune homme entrait.

 — Oui, mon enfant... oui, mademoiselle, dit-il en se reprenant. Pourrais-je voir M. Hennequin ?

 — Je vais vous conduire à mon père.

Elle se mit à marcher devant lui en montant l’avenue. Vue de dos, elle semblait encore plus jeune. On eût dit une petite fille à qui l’on avait mis une robe longue. Le costume qui emprisonnait sa taille fluette avait pourtant dans le dégagement naissant du corsage, dans son pouf artistement chiffonné et les ruchés de la jupe qui lui battaient les talons, des prétentions à envelopper une personne raisonnable. Elle était nu-tête ; ses cheveux noirs, séparés en deux bandeaux, dont l’un par malheur tombait trop sur le sourcil gauche, se tordaient en un petit chignon dont la course avait dérangé l’ordonnance et qui laissait fuir un bout mince de mèche rebelle tremblant au vent comme une aigrette. Et elle marchait vivement, les yeux baissés, avec un air de réflexion.

C’était donc là, pensa Georges, la fille de M. Hennequin, dont il avait entendu parler. Il la croyait encore en pension. Elle devait être en vacances.

 — Veuillez attendre, dit-elle en l’introduisant dans un salon qui donnait de plain pied sur le jardin. Je vais prévenir mon père.

M. Hennequin, en entendant sonner, s’était douté du visiteur qui lui arrivait. Il était dans sa chambre, au premier étage, en train de dépouiller ses vieux habits. Mais sa mauvaise vue le servait mal. Sa fille l’aida à se vêtir, et avec de petites tapes dé la main, des mouvements délicats des doigts, abattant les revers de la redingote, redressant collet, elle donna un dernier tour à la toilette de son père. Celui-ci se dirigea vers le seuil, et, au moment de le franchir :

 — Viens avec moi, lui dit-il. J’aime mieux que tu sois là... Je me défie de mes yeux.

La jeune fille parut contrariée. Il lui répugnait de se montrer au successeur de son père dans un office qui ferait supposer chez elle des goûts intéressés. Pourtant elle se décida.

Au salon, le jeune homme tira les billets de banque de son portefeuille et les étala sur la table, pendant que M. Hennequin ouvrait son bureau et en sortait un reçu qu’il présenta à Georges.

 — Tu as compté, Virginie ?

 — Pas encore, mon père.

 — Eh bien ! Dépêche-toi.

Il y eut un silence. M. Hennequin s’était assis, les mains jointes, les yeux vagues sous ses grosses lunettes. Georges regardait la jeune fille qui, gênée par son attention, ne venait pas à bout de sa tâche, et il finit par s’égayer de sa maladresse. Elle releva la tête, suprit ce sourire, et souriant elle-même, s’arrêta dans ses calculs.

 — Est-ce fait ? demanda M. Hennequin.

 — Oui, mon père.

Cette réponse augmenta la bonne humeur des jeunes gens qui se lancèrent un coup d’œil d’intelligence.

Les comptes réglés, il y eut entre M. Hennequin et son successeur une conversation qui roula exclusivement sur les affaires de l’étude, et à laquelle la jeune fille ne prit aucune part.

Quand Georges se leva, l’ex-notaire dit à sa fille d’accompagner M. Bellet.

Elle se remit à marcher dans l’allée, la tête basse, sans parler, paraissant toujours réfléchir. Georges, en la regardant de côté, voyait sa petite figure douce et enfantine, au nez droit, au menton rond, aux traits encore peu marqués mais délicats. Arrivé à la grille, il lui fit un beau salut, s’inclinant comme devant une dame.

 — Au revoir, mademoiselle.

 — Au revoir, monsieur.

Et il s’éloigna sur la route.

Pour le voir plus longtemps, elle courut à la tonnelle, écartant avec précaution les branches de vignes vierges et les lierres retombants. Puis, quand il eut disparu au tournant du chemin, elle s’élança sur la pente et fit trois fois le tour du jardin en courant. Elle s’arrêta pour cueillir quelques fleurs, des roses printanières, des œillets blancs qui s’alignaient en bordure, et, les prenant un à un, les assemblant en bouquet, elle se mit à fredonner très gaîment. Elle revint vivement au salon, plaça les fleurs dans les vases de la cheminée, et la pièce, nue et froide, en parut aussitôt tout égayée. Alors elle avisa son piano dans un coin et sauta sur le tabouret. Ses doigts volèrent sur le clavier : des accords frémissants, des grondements de basse terribles, avec une pluie d’arpèges et de gammes chromatiques, suivis de majestueux points d’orgue, éclatèrent, Elle s’abandonnait à son inspiration, la tête renversée en arrière, les yeux au plafond. Tout à coup, le couvercle du piano s’abaissant coupa net le motif. Elle bondit hors du salon et, chantonnant toujours, grimpa l’escalier.

 — Eh bien ! qu’as-tu ? lui cria son père. Qu’est-ce qui te rend si joyeuse ?

Un peu honteuse, elle s’arrêta, et, sans rien répondre, repoussa doucement la porte de sa chambré. Elle prit, sur un secrétaire, un gros livre à cadenas, dont elle approcha une petite clef qui pendait à la chaîne de sa montre. C’était son journal commencé de la veille. Le volume ouvert, elle écrivit :

= 3S TS6Z 83 ? : 6 +6 ? ?« 6 +3 « 2T6
Z5LY6 6 ? :6 +6 D2SHH6« , etc, etc.

Ce n’était ni du chinois ni du sumérien. Transposé de l’alphabet particulier qu’elle avait inventé pour son usage, cela voulait dire en langue ordinaire :

« J’ai bien fait de mettre ma robe neuve et de me coiffer avec soin. Il est venu. C’est un grand brun, très grand même, avec de petites moustaches, un air plein de franchise. Il a beaucoup ri quand il a vu que je ne savais pas compter l’argent. Je crois que nous sommes déjà bons amis. Beaucoup d’élégance, une distinction parfaite : cela se voit à la façon dont il parle, dont il vous regarde. Nous avons échangé peu de paroles, mais, dans tout ce qu’il m’a dit, rien à reprendre, J’ai dû le frapper, lui imposer même, car, en me quittant, il m’a saluée profondément : « Au revoir, mademoiselle ! » Au revoir donc, monsieur Georges Bellet. Georges, voilà un petit nom que j’aime. »

Elle posa sa plume et relut ce qu’elle avait écrit la veille.

« Adieu le couvent ! Je le quitte avec joie, et cependant ces dames ont toujours été très bonnes pour moi. Mais je savais que je n’y resterais pas. Je me sens faite pour le monde.

Je vais avoir dix-sept ans le mois prochain. Mon père n’a pas voulu attendre la fin de l’année pour me rappeler auprès de lui. La faiblesse de sa vue qui augmente, l’a décidé à se défaire brusquement de son étude et à se retirer à la campagne. C’était un projet arrêté depuis la mort de ma mère. Mais je ne croyais pas que le moment viendrait si vite de me transformer en maîtresse de maison.

J’ai sous mes ordres notre domestique, la vieille Miette (elle manque d’ordre, n’entend rien à faire un salon), Gontard, le jardinier (un seul coup d’œil m’a suffi pourvoir que les parterres étaient sacrifiés au potager) ; puis, Biquette, la chèvre blanche, puis, toute l’armée emplumée du poulailler, la gent fourrée de la lapinière. Tout cela va marcher au doigt et à l’œil. Il faudra des réformes... Je suis décidée à me montrer inexorable.

Le successeur de mon père est M. Bellet, de Blatigny, dont on dit beaucoup de bien. Je ne l’ai pas encore vu, mais il doit venir un de ces jours. »

Elle referma le volume avec la petite clef, qu’elle laissa retomber à sa ceinture. La vue d’un livre à tranches dorées qui traînait sur le secrétaire, changea le cours de ses pensées. Comme le jour baissait, elle approcha une chaise de la fenêtre, s’agenouilla, fit le signe de la croix et lut la méditation du jour :

« Mon doux Jésus ! tu as daigné visiter ta servante. J’ai senti ta divine présence aux transports d’amour dont mon cœur s’est embrasé. Entretiens ce feu de mon zèle, cette flamme de ma foi ! Ne me laisse pas retomber dans la tiédeur et l’indifférence passées, etc. »

Pendant ce temps, dans les premières ombres de la nuit, Georges s’acheminait vers Saint-Sauveur. A quelque distance, il rejoignit M. Cottereau, qui se hâtait vers le Cercle.

 — Je suis en retard, lui dit celui-ci. Je tenais un morceau, je voulais le brosser avant la nuit...

 — Vous peignez donc ?

 — Mais sans doute ! s’écria M. Cottereau, étonné qu’on pût l’ignorer.

A vrai dire, Georges ne s’en doutait pas. Il avait vu souvent M. Cottereau à Blatigny, le connaissait pour un riche propriétaire, célèbre surtout par les désaccords qui éclataient dans son ménage, sa femme, à époque fixe, abandonnant le toit conjugal pour retourner dans sa famille. Mais il ne le savait pas peintre. Il est vrai qu’en l’observant mieux, il le trouva changé : des cheveux ras, une barbe en pointe, des moustaches retroussées ; une tête d’artiste qu’il s’était faite et qu’on ne lui avait pas encore vue.

 — Venez donc un de ces jours voir mes croûtes.

A l’entrée du bourg, ils se croisèrent avec deux dames qui arrivaient en sens inverse. M. Cottereau les aborda, pendant que Georges faisait quelques pas par discrétion.

La plus âgée, femme d’une cinquantaine d’années, avait un air distingué. L’autre, jeune, belle, — autant que la distance et la demi-obscurité permettaient d’en juger, — attirait le regard par sa tournure élégante, sa façon de porter la tête sous sa jolie toque à plumes, de se draper dans son petit manteau à passementeries flottantes, toutes choses qui trahissaient la femme dépaysée dans ce milieu provincial de Saint-Sauveur Elle se remit en marche avec l’autre dame, d’une allure cadencée, avec un balancement des hanches et la crânerie de sa toque inclinée sur l’oreille. Sa silhouette pittoresque se perdait au loin, que Georges captivé la regardait encore.

 — Quelles sont ces dames ? demanda-t-il à M. Cottereau qui l’avait rejoint.

 — Mme Capdeville, la femme du chimiste.. vous ne connaissez pas ?... Eh ! Capdeville de l’Institut, qui est mort il y a deux ans.

 — Mais la jeune femme ?

 — C’est sa fille, Mlle Clémence Capdeville. D’ailleurs, vous aurez affaire à elles, elles viennent liquider la succession du défunt... Nous sommes un peu parents, elles sont descendues chez moi.

 — Elles n’habitent donc pas Saint-Sauveur ?

 — Non. Paris. Elles ne sont ici qu’en passant.

Tout en causant, ils étaient arrivés devant le Cercle dont ils poussèrent la porte.

Bien que la pièce fût pleine, il y régnait un grand silence, tout le monde suivant avec attention l’expérience à laquelle se livrait le jeune Léopold Chambrun. Debout sur une chaise, une carafe à la main, il laissait tomber le liquide goutte à goutte dans un verre posé à terre. Et la liqueur, au contact de l’eau, prenait toute sorte de teintes, passant du jaune safrané à l’émeraude et à l’opale. Il s’agissait d’enseigner aux naturels de Saint-Sauveur comment on faisait l’absinthe au Quartier Latin, à la Taverne de Buridan. La démonstration touchait à sa fin quand M. Blaisot, le meunier, placé derrière Léopold, eut l’idée plaisante de lui pousser le coude. Un paquet d’eau tomba, qui chassa tout le mélange hors du verre, et des rires bruyants s’élevèrent.

Georges soupa à l’auberge du Lion d’Or en compagnie du banquier Pluvier, le président du Cercle, du jeune Chambrun, de M. Cottereau et de quelques autres personnes qui tenaient à fêter l’arrivée du nouveau notaire. Le repas fut plein d’entrain. A un moment, on parla avec une certaine familiarité d’une dame des environs. Georges s’informa : il s’agissait de Mme Clara d’Aisglon, la nouvelle receveuse des Postes de Pierrepont, un petit village à deux kilomètres de Saint-Sauveur.

 — Une femme superbe ! et qui ne restera pas longtemps veuve, je vous on réponds !

Une contestation s’était élevée dans un groupe.

 — Vous ne me croyez pas ?... Tenez ! demandez au Commandant.

 — Parfaitement, dit le retraité. Ce pauvre d’Aisglon était capitaine-trésorier au régiment...

 — Et comment est-il mort ?

Le Commandant avait son couteau à la main ; il l’éleva à la hauteur du front et fit avec l’index le geste d’appuyer sur la gachette d’un pistolet.

 — Voilà, dit-il.

 — Mais on a parlé d’un accident ? j

Il secoua la tête avec un sourire, puis ajouta :

 — Aussi, épouser des diables pareils !... un capitaine sans fortune, une femme dépensière... Et les parents ! ces Boussut, demi messieurs, demi paysans... Enfin, la voilà casée. Les protections ne lui ont pas manqué, paraît-il.

La révélation de ce drame jeta quelque froideur dans la réunion. La personnalité de Mme d’Aisglon en prit subitement un prestige de mystérieuse et tragique beauté. Mais la gaieté revint vite.

 — Le fait est qu’elle a des yeux à vous retourner le cœur dans la poitrine ! s’écria l’un des convives avec un flamboiement dans l’œil.

 — Et qu’elle vous regarde d’un air !

 — Avec un sourire ?

 — Avec des dents !

 — Quœrens quem devoret ! s’exclama M. Clarmentel, un rentier de l’endroit qui avait quelque teinture de latin et tenait à s’en prévaloir dans ce groupe d’ignorants.

La soirée se termina au Cercle. Vers minuit, Georges prit congé. Il se dirigea vers l’extrémité de la place et s’arrêta devant une vieille maison, au seuil surmonté de panonceaux qui brillaient faiblement à la lune. Il les regarda avec un sourire de satisfaction. D’ailleurs toute cette journée, sa visite à M. Hennequin, l’accueil bienveillant de ces messieurs, la facilité avec laquelle il était entré dans leur intimité, tout le ravissait.

La porte poussée, il ne put résister à la fantaisie de jeter un coup d’œil dans l’étude.

Une paix triste et recueillie planait dans la pièce, à laquelle une fenêtre à barreaux de fer, la lourde porte s’ouvrant sur le corridor et les deux marches qu’il fallait descendre, donnaient un air de basse-fosse. Il montait de là, comme des confins d’une arrière-boutique, des senteurs vagues de moisissure. L’ennui, tapi dans les coins, semblait y avoir fait son gîte. Le vieux bureau barbouillé d’encre et tailladé de coups de canif, le pupitre du clerc où traînait un code à tranches grasses, les chaises dépareillées le long des murs, la sévère rangée des minutes qui se pressaient dans des casiers, augmentaient cette mélancolique impression. Et néanmoins tous ces objets, les témoins muets, les humbles outils de l’œuvre tabellionnaire, n’éveillèrent dans l’esprit de Georges que des idées riantes, que de douces et d’encourageantes réflexions. C’était au milieu d’eux qu’avait grandi la fortune de M. Hennequin, c’est par eux que celui-ci avait fondé sa réputation, et c’est d’eux qu’allaient lui arriver à son tour bonne renommée et fortune.

Il monta l’escalier, longea un couloir, laissant à droite et à gauche quelques pièces vides, et atteignit sa chambre à coucher. Le prisme qui parait tout à ses yeux, l’empêcha de s’apercevoir de la pénurie du mobilier et de la froide nudité des murs. Il n’y avait là qu’un lit dans le creux de l’alcôve, une commode en face et deux ou trois sièges, vieilles reliques de famille apportées de Blatigny et qui semblaient désorientées dans cette maison inconnue. Cette solitude né lui causa aucun serrement de cœur et il s’endormit paisiblement dans le calme de la vaste demeure.

II

Il s’éveilla tard le lendemain et ne descendit à l’étude qu’à dix heures. Renoux, son clerc, y était déjà installé.

On ne s’expliquait pas le caprice qui avait enlevé à la charrue ce fils de paysan, et l’avait assis devant un pupitre, avec ses larges épaules et sa forte carrure. Coiffé de cheveux roux brûlés au soleil, le front dans ses mains, les yeux sur un livre, il était là, s’initiant patiemment aux mystères du code. Quelque temps auparavant, il avait espéré succéder à M. Hennequin, mais n’avait pu réunir l’àcompte important qu’on exigeait. Aussi gardait-il quelque rancune à celui qui lui avait coupé l’herbe sous les pieds. Quand Georges entra, il leva sur lui ses yeux bleus timides, son visage rond et prompt à rougir, que les taches de rousseur tatouaient bizarrement en grains carrés et multicolores. Il lui annonça, non sans un plaisir secret de le voir si mal inaugurer ses fonctions, que Mme Capdeville était venue et avait regretté de ne pas trouver le notaire.

Aucun client ne se présenta et, vers midi, Georges se dirigea vers la pension du Lion d’Or. Il retourna dans l’après-midi à son étude, puis, vers cinq heures, revint au Cercle, où sa soirée se termina comme la veille.

Il y passa dès lors beaucoup de temps. Il se laissait prendre dans un engrenage d’habitudes où l’entraînait fatalement l’exemple des personnes qu’il fréquentait et qui représentaient ce qu’il y avait de mieux à Saint-Sauveur. Il n’était guère occupé que les dimanches et les jours de marché. Alors les paysans des environs qui formaient sa clientèle ordinaire, l’accaparaient toute la journée.

Mme Capdeville revint. Il était absent et Renoux, obéissant aux ordres qu’il lui avait donnés, courut au Cercle le prévenir.

La vieille dame, assise dans un fauteuil et perdue dans le souci de ses affaires, se leva quand il entra. Elle se recommanda de M. Cottereau qui lui avait assuré qu’elle trouverait en M. Bellet un zélé défenseur de ses droits Et, tout en parlant, comme elle soulevait sa voilette, Georges vit sur son visage passé, au nez impérieux, aux yeux encore vifs et intelligents, les restes d’une beauté qui avait dû être remarquable. Le ton, les manières, le débit même, quoiqu’embrouillé parfois et obscur, tout avait grand air en elle.

 — M. Cottereau ne vous a pas trompé, madame, dit Georges en l’invitant à se rasseoir. Croyez que tout mon dévouement vous est acquis.

 — Et j’en suis bien aise, s’écria-t-elle, car ce qui m’arrive avec M. Blaisot est inconcevable...

Plus succinctement qu’elle ne le fit (car avec Mme Capdeville les choses les plus simples se compliquaient singulièrement) il s’agissait du moulin des Plataines, que M, Blaisot tenait en ferme et qu’il avait l’intention d’acheter. Mais là n’était point la contestation. Elle portait sur les termes, échus, dont il prétendait ne devoir que la dernière annuité.

 — Vous a-t-il présenté les reçus ?

 — Non, monsieur.

 — En ce cas, il doit, c’est incontestable.

Georges s’était fait donner par Renoux la minute de l’acte de fermage et il la parcourait.

 — M. Hennequin pourra éclaircir ce point. C’est entre ses mains que les paiements devaient être faits. Je le verrai prochainement...

 — Pourquoi n’irais-je pas à l’instant ? dit-elle en se levant ; c’était un ami de mon mari et, bien que je lui sois inconnue...

 — Permettez-moi de vous accompagner, madame. Je vous présenterai...

Elle accepta, et il lui offrit son bras. Arrivés à la Brèche, la vieille Miette les introduisit au salon, où M. Hennequin et sa fille les rejoignirent. La présentation eut lieu. Au premier mot de MmeCapdeville sur son affaire, l’ex-notaire se leva et alla vers son bureau. Il en tira un paquet de quittances qu’il examina,

 — M. Blaisot a raison ; dit-il en revenant vers la dame. Il ne doit qu’une année, voici les reçus des autres...

Mme Capdeville resta atterrée, mais elle se remit promptement ;

 — N’en parlons plus, dit-elle. Je n’ai qu’à me féliciter de mon erreur qui m’a donné l’occasion de faire la connaissance d’un ancien ami de M. Capdeville. Vous ne sauriez croire, monsieur, combien de fois mon mari m’a rappelé ses années d’enfance passées avec vous ! Si son intelligence était belle, le cœur chez lui valait encore mieux...

Et elle poursuivit, entrant dans des détails si intimes, que Georges eut peur d’être indiscret en demeurant là. Il se trouvait à côté de Virginie, et tous deux étaient assez rapprochés de la porte qui s’ouvrait sur le jardin.

 — J’aperçois de belles fleurs, des fleurs rares, dit-il en souriant... Pourrait-on les voir de près, mademoiselle ?...

Elle se leva aussitôt. Les fleurs rares se composaient de géraniums et de fuchsias de l’espèce la plus vulgaire. Georges les considérait gravement, cherchant un sujet d’entretien, et tout à coup :

 — Vous retournez bientôt au couvent, mademoiselle ?

 — Je l’ai quitté pour toujours !

Il regarda la jeune fille avec surprise. Elle était véritablement un peu petite pour avoir terminé ses études.

 — D’ailleurs les occupations ne me manquent pas ici, dit-elle.

Comme il s’étonnait, ce fut une occasion pour elle de lui présenter Biquette, ainsi que ses lapins et ses poules. Il répondait par des sourires aux explications qu’elle lui donnait, la suivant d’un air distrait et en pensant à autre chose, jusqu’au moment où Mme Capdeville sortit du salon.

 — Ah ! voilà la visite terminée, s’écria-t-il. Mademoiselle, je vous félicite, et vous remercie. Tout cela m’a beaucoup intéressé.

Et il rejoignit Mme Capdeville, qu’il accompagna jusqu’à la propriété de M. Cottereau.

Virginie était montée dans sa chambre et avait ouvert son journal :

« Il a de l’esprit. Il a saisi l’occasion d’une affaire avec Mme Capdeville pour revenir aujourd’hui et, pendant qu’elle était là, il a trouvé un prétexte, — les fleurs soi-disant rares de notre parterre, — pour me parler en particulier. Mais j’ai bien vu que les fleurs ne l’occupaient guère. il ne savait d’abord que me dire, tant il était troublé, et je l’étais tellement moi-même que je n’osais le regarder. Pourtant quand je lui ai apprit que je ne retournais plus au couvent, je me suis aperçu eu levant les yeux que cette nouvelle le surprenait, le comblait de joie. S’il craignait de me perdre, le voilà rassuré. Il a écouté avidement tous les renseignements que je lui ai donnés sur l’étable, la lapinière et le poulailler, et il a fort admiré l’ordre et la propreté qui y régnaient. « Recevez mes félicitations, mademoiselle ! » Ce sont ses propres paroles. Le départ de Mme Capdeville a malheureusement coupé court à cette charmante entrevue que nous ne demandions qu’à prolonger. Mais les raisons ne lui manqueront pas pour revenir. »

Georges fut un peu déçu en arrivant chez M. Cottereau. Mlle Clémence Capdeville ne s’y trouvait pas. On sut par un domestique que Mmed’Aisglon était venue, et qu’après une assez longue attente, M. Cottereau et Clémence lui avaient proposé de la reconduire jusqu’à mi-chemin de Pierrepont. Tous trois venaient de partir.

Pendant que ces explications se donnaient, Georges, debout sur le perron, admirait les grands arbres, les bosquets de lilas en fleurs, les eaux et le bassin à rocailles, tous les agréments de la maison de campagne de M. Cottereau et sa situation incomparable. La propriété des Murettes dominait au loin la belle vallée de la Limonde qui s’enfonce du côté de Blatigny.

En avant de l’habitation, prolongée en terrasse, sous un kiosque où traînaient quelques sièges, Mille Capdeville fit asseoir le jeune homme et, sur la demande de. celui-ci, lui expliqua l’origine de ses relations avec Mme d’Aisglon.

Elle avait connu ses parents au chef-lieu alors qu’elle y habitait elle-même avant son mariage avec M. Capdeville. Puis elle était partie pour Paris, laissant Clara Boussut toute petite. Elle avait appris plus tard son mariage avec M. d’Aisglon et ne l’avait revue que depuis quelques jours en arrivant à Saint-Sauveur. Que s’était-il passé dans l’intervalle ? comment M. d’Aisglon était-il mort ? fallait-il croire ce qu’on racontait ?... Elle n’avait osé interroger Clara à ce sujet. Mais l’emploi que cette dernière venait d’obtenir plaidait en sa faveur et dispensait Mme Capdeville de pousser plus loin ses investigations. Elle ne devait que se souvenir de ses rapports aimables avec les parents de Clara, et reporter sur celle-ci, veuve aujourd’hui, isolée et pauvre, l’amitié qu’elle avait eue pour eux.

 — Et vous êtes de mon avis, n’est-ce pas ?

 — Certainement, madame. Comptez-vous bientôt retourner à Paris ?