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Trois mois sous la tente et régénération du peuple arabe par l'instruction

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Le 18 janvier de l’année 1851, par un temps sombre et pluvieux, je sortais des portes de Constantine et me mettais en route pour le Sud. Aly, mon compagnon de voyage et mon guide, montait un cheval de racé ; le muletier qui nous suivait et moi étions carrément assis sur les bâts de nos mules, les pieds fourrés dans les ouvertures pendantes du tellis qui nous servait tout à la fois de sac à provisions et d’étriers.

Pendant les sept jours que dura notre voyage, nous éprouvâmes ou plutôt j’éprouvai bien des fatigues, bien des vicissitudes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Eugène Vayssettes

Trois mois sous la tente et régénération du peuple arabe par l'instruction

ÉTUDE DE MŒURS

I

Le 18 janvier de l’année 1851, par un temps sombre et pluvieux, je sortais des portes de Constantine et me mettais en route pour le Sud. Aly, mon compagnon de voyage et mon guide, montait un cheval de racé ; le muletier qui nous suivait et moi étions carrément assis sur les bâts de nos mules, les pieds fourrés dans les ouvertures pendantes du tellis qui nous servait tout à la fois de sac à provisions et d’étriers.

Pendant les sept jours que dura notre voyage, nous éprouvâmes ou plutôt j’éprouvai bien des fatigues, bien des vicissitudes. Je ne parlerai pas de ces mille petits accidents qui sont l’apanage de tout citadin entreprenant une course de longue haleine : chûtes plus ou moins heureuses (j’ai été toujours favorisé de ce côté), pluie, vent, froid intense du matin, chaleur du jour, humidité de la nuit, toutes choses communes à quiconque voyage dans ce pays. J’y fus sensible le premier et, peut-être plus, le second jour ; le troisième je ne souffrais que de la soif et du froid ; le quatrième je haletais, je grelottais, mais ne soufflais mot. Dès ce moment j’étais aguerri ; mes yeux et mes idées purent errer librement au-delà de l’horizon fort borné du capuchon qui enveloppait ma tête et sous lequel étaient restées jusqu’alors blotties toutes mes facultés physiques et intellectuelles.

Le chemin que nous suivions d’un bout à l’autre était sillonné de ruines romaines. Du village des Télaghma à Mchira, à Zana, chez les Oulad Soltan, de ces derniers à Megaous, à Tobna et jusqu’à Fekkarine, lieu de ma destination, on marche avec le peuple, roi, on foule aux pieds ses routes, on admire les restes encore debout de ses temples et de ses villa, on suit ses postes et ses camps retranchés comme on suit ses étapes. A chaque nécropole votre crayon se hâte de reproduire sur le calepin de roule les inscriptions qui, entre mille, frappent le plus vos yeux, inscriptions qui iront plus tard enrichir l’archéologie et aider à recomposer l’histoire, ou tout au moins servir de thème de discussion aux antiquaires et aux érudits. Ces plaisirs-là, disons-le pour les avoir éprouvés nous-mêmes, fout une heureuse diversion aux maux dont nous nous plaignions tout à l’heure et entretiennent vivement la foi du voyageur, en aiguisant son appétit.

Quand le matin du sixième jour nous quittâmes les sentiers ombragés du Bellezma, pour pénétrera dans le Hodna, je fus frappé du vaste horizon qui s’ouvrait devant nous. Un instant mon cœur de touriste se pâma d’aise à la vue de ce que je prenais de loin pour un immense tronçon d’aqueduc romain. L’imagination enthousiaste se plaît à grossir de loin. les objets et à ne voir que travaux gigantesques là où bien souvent il n’y a que châteaux de cartes. Tobua que nous apercevions comme une masse confuse sur notre gauche, se prêtait d’ailleurs merveilleusement à ma supposition. Mais, ô surprise ! à mesure que nous approchions, les piliers se mouvaient, les arcades se détachaient l’une de l’autre, leur croupe prenait une forme sinueuse et bizarre. A mille mètres vous eussiez dit des fantômes ; à cinq cents pas ce n’était plus que quelques centaines de chameaux, rangés sur une même ligne et paissant tranquillement l’herbe maigre du sol. Ainsi tombent une à une, à mesure que l’on avance dans la vie, les illusions de la jeunesse, sans en excepter celles de l’amitié !

Le soir du septième jour, nous arrivions sur le territoire de Fekkarine. Vainement depuis le matin, je cherchais des yeux l’oasis promise. De petits monticules de sable, pareils aux flots des mers polaires surpris par les vents glacés, sillonnaient seuls la plaine et lui donnaient l’aspect d’un vaste cimetière. Pas une tête d’arbre ne s’élevait à la surface, pas un être vivant ne paraissait, hormis quelques troupeaux de gazelles qui fuyaient craintives à notre approche, ne laissant après elles qu’une légère trace sur ce sol mouvant. Nous marchions toujours, quand au détour d’un pli du terrain, je me trouvai tout-à-coup comme transplanté au milieu d’un douar dont rien, ni route, ni sentier battu, ni clocheton, ni minaret, n’indiquaient l’approche. Les chiens eux-mêmes, ces sentinelles avancées de toute habitation arabe, parurent surpris de notre arrivée, car un instant ils hésitèrent à jeter dans les airs leurs clameurs effrayantes ; mais ils surent bien prendre leur revanche : une heure durant ce fut un sabat épouvantable.

Pendant ce temps les gens du cheïkh, dont j’étais dès ce moment l’hôte, me dressaient à la hâte une tente à côté de la sienne, et bientôt l’intérieur et les abords de ma nouvelle demeure furent envahis par tout ce que le douar comptait de population masculine. Sept tentes rangées en cercle composaient le village. Hommes, femmes et enfants, ils étaient en tout, une quarantaine.

Le besoin réciproque de nous familiariser, eux avec ma figure, moi avec la leur, nous fit bien vite lier conversation. Ce fut comme un feu roulant de questions auxquelles il m’eût été impossible de suffire, si mon ami Aly n’était venu à mon aide. Je fus présenté par lui comme un savant et un tebib (médecin), et si mon amour-propre eut lieu d’être flatté d’un pareil titre, on va voir que ma nouvelle science fut mise tout d’abord à une bien rude épreuve : N’est pas chirurgien qui veut.

Le premier besoin de curiosité satisfait, la foule s’écoula peu à peu et je pus enfin procéder à ma petite installation. Tandis que je constatais avec un certain serrement de cœur, les désastreux effets produits dans ma cantine par un ballottement de sept jours de route, je me sentis tiré par le pan de mon habit et, sans trop savoir ce que l’on voulait de moi, je suivis machinalement la main qui m’entraînait. Une minute après, j’avais devant les yeux un bras maigre, décharné, sans vie, complètement disloqué à la jointure du coude. Ce bras, car c’en était bien un, était la propriété d’une jeune femme de seize à dix-sept ans, au teint pâle et maladif, dont le regard à cette heure, timide et suppliant, semblait me dire combien il y avait de souffrance dans cette pauvre âme, et d’espérance aussi dans mon art. O Galien, que n’étais-je pour lors ton disciple !