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Un drame financier

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Lorsque les étrangers ou les habitants de la province visitent Paris, il y a un point central où ils s’arrêtent longtemps, silencieux et observateurs, un point où ils sont comme saisis, suffoqués, et d’où ils partent avec une impression pénible. Beaucoup résument leur opinion par ces mots :

— On dirait une maison de fous.

C’est la Bourse. En vain les Parisiens, qui sont faits depuis longtemps à ce spectacle, leur expliquent-ils l’organisation spéciale du mouvement des valeurs, indiquant les places qu’occupent les divers spéculateurs :

— Là-bas, dans cette allée, les remisiers.

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Pierre Sales

Un drame financier

Aventures parisiennes

I

MARSÉBERT, BANQUIER

Lorsque les étrangers ou les habitants de la province visitent Paris, il y a un point central où ils s’arrêtent longtemps, silencieux et observateurs, un point où ils sont comme saisis, suffoqués, et d’où ils partent avec une impression pénible. Beaucoup résument leur opinion par ces mots :

  •  — On dirait une maison de fous.

C’est la Bourse. En vain les Parisiens, qui sont faits depuis longtemps à ce spectacle, leur expliquent-ils l’organisation spéciale du mouvement des valeurs, indiquant les places qu’occupent les divers spéculateurs :

  •  — Là-bas, dans cette allée, les remisiers... Près de nous, les coulissiers... De l’autre côté, dans le fond, les courtiers marrons... A droite, le groupe des banquiers, — des gens froids, hautains, dédaigneux... Enfin, au milieu, la corbeille, la fameuse corbeille des agents de change.

Les visiteurs regardent avec inquiétude, ils ne comprennent pas. Ils sont étourdis par ces allées, ces venues, ce tapage inouï, cette lutte entre les jeunes gens qui courent au-devant des ordres de vente et d’achat. Ce n’était pas ainsi qu’ils se représentaient le marché de la fortune publique, le marché des fonds publics.

Les boursiers affirment, au contraire, que cette agitation fébrile est nécessaire au roulement des affaires. La plupart d’entre eux seraient fort étonnés, presque dépaysés, si, du jour au lendemain, la Bourse cessait d’être tapageuse.

Plus que tout autre, le banquier Marsébert était habitué à ces réunions houleuses, où, fort jeune, il avait commencé à travailler, où il avait amassé ses premières économies qui, peu à peu, étaient devenues un capital important, et lui avaient permis de fonder une grande maison de banque. Cependant, quand il arriva ce jour-là à la Bourse, le 1er mai 1885 — il lui sembla que l’agitation était plus grande que de coutume. Il entendit ces mots qui volaient de bouche en bouche :

  •  — Ah ! enfin... voici Marsébert !

Il s’avançait très droit, l’allure souriante, envoyant de la main des bonjours à ses amis, répondant à ceux qui l’interrogeaient :

  •  — Attendez donc un peu. Laissez-moi respirer, messieurs.

Lorsqu’il atteignit le groupe des banquiers, l’un d’eux s’écria :

  •  — Regardez-moi ce diable de Marsébert ! Ses actions des « Chemins de fer asiatiques » auraient haussé de cent francs qu’il n’aurait pas l’air plus crâne.

Le vieux banquier Hadingue répliqua :

  •  — Marsébert en a vu de plus rudes ; il s’en est toujours tiré.

Le mouvement de la Bourse s’accentuait. Le bruit se répandait que le banquier Marsébert était plus superbe que jamais ; on commençait à se demander si l’on n’avait pas eu tort en subissant la panique qui, la veille, avait entraîné la dégringolade des actions des Chemins de fer asiatiques. Et la confiance faillit renaître entièrement lorsqu’on vit la désinvolture avec laquelle M. Marsébert saluait son plus intime ami, M. Louis Baranville.

  •  — Hein, Baranville ! quel beau 1er mai !
  •  — Le fait est, répliqua Baranville, que, par un temps pareil, il vaudrait mieux se reposer à la campagne que de s’étouffer à la Bourse...
  •  — En attendant les nouvelles, reprit très naturellement Marsébert et de façon à être entendu des coulissiers — venez-vous fumer un cigare sous la colonnade ?

L’homme qui prenait si tranquillement le bras de Baranville, c’est-à-dire le bras du plus gros actionnaire des Chemins de fer asiatiques et qui allait fumer un cigare sous la colonnade avec une pareille insouciance, ne pouvait être brisé par une mauvaise liquidation. D’ailleurs, rien n’était venu confirmer les bruits qu’on avait répandus la veille. Les coulissiers se jetèrent, avec une confiance nouvelle, dans la fournaise. Et, en quelques minutes, les Chemins de fer asiatiques remontèrent de quelques francs.

A peine seul avec Baranville, Marsébert avait demandé hâtivement :

  •  — Eh bien, mon ami ?
  •  — Hélas ! Mauvaises nouvelles !
  •  — C’est impossible ! s’écria Marsébert.
  •  — Tous les bruits qui ont couru hier étaient exacts, répliqua froidement Baranville.
  •  — Cela, je le sais ; mais, puisque vous et moi sommes seuls à les connaître, puisqu’aucun journal ne les a mentionnés, comment peut-il se faire que la Bourse et le public lui-même aient été mis au courant de ce désastre ?
  •  — Mon cher Marsébert, prononça lentement Baranville, on ne sait jamais comment les mauvaises nouvelles se divulguent et se répandent. Ce qui est bien certain, c’est ceci : tous les premiers travaux exécutés par nos ingénieurs, ces travaux qui avaient exigé des dépenses considérables ont été détruits par un tremblement de terre.
  •  — Pouvions-nous prévoir que nous aurions les éléments contre nous ?
  •  — Non ; mais on aura le droit de dire que nous avions mal choisi le terrain. En tout cas, l’argent versé par les souscripteurs a été dévoré par ces premiers travaux, alors que, d’après le plan de l’ingénieur en chef, ils n’auraient dû en absorber qu’une partie. Si le succès avait répondu à vos espérances, si vous aviez pu dire : « En effet, nos plans, nos devis ont été dépassés ; mais des résultats sérieux ont été acquis, nous n’avons plus qu’à continuer, » il est probable que le public serait accouru en masse pour vous porter ses épargnes ; et les actions primitives n’auraient subi qu’une baisse légère et passagère... Au lieu de cela, vos rivaux, vos ennemis se chargeront de dire au public que vous avez profité de votre renom pour l’entraîner dans une affaire mauvaise, que tout l’argent engagé est perdu sans retour. — Et je vous défie, dans des conditions pareilles, de lancer une nouvelle émission.

Baranville parlait froidement, martelant chaque mot comme s’il avait voulu bien prouver au banquier Marsébert que l’affaire était irrévocablement perdue. Soudain, le banquier eut une révolte :

  •  — Mais, s’écria-t-il, depuis que je suis arrivé à la Bourse, les actions ont remonté. On voit que je ne recule pas ! La confiance renaît. Si ce mouvement de confiance n’est pas enrayé, les vendeurs garderont leurs actions, la baisse sera conjurée. Vous seul, Baranville, connaissez la vérité exacte ; vous avez confiance en moi ; donc, vous n’en direz pas un mot, puisque cela vous ferait perdre une partie de votre fortune. Si vous ne cherchez pas à vendre vos actions, personne ne voudra vendre les siennes. Et vous savez bien que je me relèverai promptement !

Pensant que son absence avait duré assez longtemps, le banquier Marsébert revint au milieu de la Bourse, traversant audacieusement tous les groupes. A ceux qui l’arrêtaient pour lui demander des nouvelles. il répondait :

  •  — Des calomniateurs ont transformé en un désastre irréparable un simple accident... Il ne s’est rien passé qui puisse motiver une baisse sérieuse... D’ailleurs, si quelqu’un veut vendre, je suis disposé à rembourser, au pair, à caisse ouverte...

Baranville profita de cet instant pour le quitter. Il dit au banquier :

  •  — Je vais rejoindre ces dames, qui sont allées à l’ouverture du Salon de peinture. Est-ce que vous viendrez nous retrouver ?
  •  — Non, dit Marsébert ; après la Bourse, je rentrerai au bureau.

Baranville s’éloigna. Il était une heure et quart. Le banquier resta appuyé contre un pilier, souriant toujours, prenant des notes sur son carnet. Par moments, il regardait l’heure et murmurait :

  •  — Encore une heure... encore cinquante minutes, et je serai sauvé...Tout aura remonté ; je retrouverai mon crédit...

Que les bruits mauvais fussent publiés le soir, peu lui importait ! Avant le soir, il aurait le temps, la possibilité do trouver ce qui lui manquait pour le lendemain. Ce lendemain passé, il aurait un mois devant lui pour remettre ses affaires à flot avant la nouvelle liquidation.. Grâce à cette conduite habile, le mouvement de hausse sur les Chemins de fer asiatiques se maintint jusqu’à une heure et demie. Puis, tout d’un coup, sans que personne eût confirmé les nouvelles de la veille, ces nouvelles éclatèrent encore et se répandirent comme une traînée de poudre. L’agent de change Marlier annonça qu’il recevait des ordres de vente de tousses clients ; et cela suffit. Ce fut l’affaire de quelques instants. On ne songeait plus aux autres valeurs ; on se précipitait avec affolement vers la corbeille, afin de se débarrasser des actions des Chemins de fer asiatiques pendant qu’elles valaient encore quelque chose. Lorsque la catastrophe éclata, irrémédiable, Marsébert se croyait sauvé. Il oubliait cette journée mauvaise pour songer à l’avenir. Il faisait déjà de nouveaux calculs. Malgré l’insuccès des travaux de ses premiers ingénieurs, il obtiendrait une nouvelle concession du gouvernement turc ; il agirait avec plus de prudence ; il réaliserait, s’il le fallait, la fortune de sa femme, et la sacrifierait à lancer la nouvelle entreprise. Il ne pouvait admettre qu’à cinquante-trois ans, un vieux financier, tel que lui, fût démoli par un simple coup de Bourse. Et, fermant les yeux, il ne s’occupait plus de ce qui se passait autour de lui. Il n’entendait plus. Tout à coup, il s’éveilla de son rêve, comme en sursaut. Auprès de lui, quelqu’un avait dit :

  •  — C’est fini ! Les Chemins de fer asiatiques ont été engloutis dans un tremblement de terre... Les actions ne valent plus un sou.

Bientôt, M. Marsébert se vit entouré de petits boursiers qui avaient spéculé sur sa mine rassurée et qui, se trouvant soudainement ruinés, venaient l’insulter. Un d’eux lui lança brutalement à la figure :

  •  — Vous nous avez indignement trompés !

Il se récria avec violence :

  •  — Messieurs, je vous jure...

Mais on ne le laissa pas parler.

  •  — Non, non. Ne jurez rien ! Nous ne vous croyons plus ! Vous nous avez trompés ! C’est abominable !

Un autre déclara brutalement :

  •  — Depuis hier, vous savez parfaitement que votre compagnie est ruinée, que tout l’argent est mangé... Et, aujourd’hui, vous n’avez simulé la confiance que pour vendre vos actions à un bon prix.

Devant cette accusation, il se redressa :

  •  — Messieurs, dit-il, toutes mes actions sont encore dans mon portefeuille ! — Je ne puis lutter contre une Bourse entière qui s’affole ; mais je ne permettrai à personne de m’insulter !

Brusquement, M. Marsébert franchit le cercle qui s’était formé autour de lui et se dirigea vers la salle où se réunissent les gros personnages de la Bourse. Là, il fut bientôt rejoint par tous ses confrères. Avant que personne lui eût adressé la parole, il se plaignit, hautement, de la façon dont on venait de le traiter :

  •  — Qui donc, messieurs, a osé dire que je lançais sur le marché les actions d’une affaire que je soutiens ? Pourrait-on me nommer celui qui m’a ainsi calomnié ?

Il y eut un long silence. Puis, le banquier Hadingue dit simplement :

  •  — Mon cher monsieur Marsébert, il est certain qu’il y a eu un affolement à la Bourse ; mais nous n’y pouvons rien. Écoutez-moi : déjà, hier, à la fin de l’après-midi, des bruits fâcheux s’étaient répandus contre vous. Aujourd’hui, au début, on a cru que vos actions allaient se relever. Puis, soudain, une panique a couru ; tous ceux qui avaient des actions les ont vendues, ou ont essayé de les vendre ; en quelques minutes, il s’est produit une baisse effroyable. C’est une catastrophe dont on vous rend, à tort ou à raison, responsable. A vous de lutter !

Tandis que M. Hadingue parlait, les autres banquiers étaient restés muets, impassibles ; lorsqu’il s’arrêta, Ils lui serrèrent la main, comme pour l’approuver. Ils saluèrent à peine Marsébert, puis s’en allèrent, le laissant seul avec M. Hadingue. Celui-ci continua :

  •  — J’ai fait ce que j’ai pu, cher monsieur, pour vous soutenir. Mais avouez que J’animosité qu’on montre envers vous est assez naturelle...

Marsébert eut un geste de colère.

  •  — Tous ces messieurs, s’écria-t-il, baissaient la tête devant moi, jadis ! La plupart me suppliaient de les mêler à mes entreprises !
  •  — Oui, autrefois, quand toute affaire tentée par vous réussissait ; maintenant vous traversez une série malheureuse. Déjà, le mois dernier, j’ai dû vous renouveler à l’échéance la somme que vous me devez. J’aime à croire que vous êtes en mesure pour demain ?...
  •  — Pour vos quatorze cent mille francs ? fit Marsébert d’un ton dégagé.
  •  — Mon Dieu ! balbutia M. Hadingue, un peu embarrassé, l’état des affaires est si mauvais... et j’ai moi-même une si forte échéance...
  •  — Cela est possible, monsieur ; mais la somme de quatorze cent mille francs dont je suis débiteur envers vous, — et que vous ne m’avez renouvelée, le mois dernier, qu’en me prenant un intérêt usuraire — cette somme, il me semble, n’est payable... que demain ?
  •  — Si vous êtes certain de la payer...
  •  — Monsieur, interrompit fièrement Marsébert, permettez-moi de vous dire avec franchise que je trouve votre façon d’interroger un peu trop irrégulière pour vous répondre ! J’ai bien l’honneur de vous saluer adieu !

Il fit un geste de la main et s’éloigna. Il était tout pâle. Dans sa longue carrière de boursier et de banquier, c’était la première fois qu’on avait osé lui poser une semblable question. Il murmura :

  •  — On croirait que des ennemis invisibles s’acharnent à ma ruine !

Au moment où il allait sortir de la salle, il fut arrêté par l’agent de change Marlier : encore un qui, sûrement, allait lui parler de son échéance du lendemain. Marsébert jugea qu’il valait mieux attaquer la situation en face. Il dit, en regardant l’agent de change :

  •  — Nous avons eu une mauvaise journée ?
  •  — C’est un désastre, mon pauvre ami.
  •  — Un désastre passager, que je réparerai facilement.

Il souriait de nouveau, s’imaginant fermement qu’il n’avait qu’à parler pour soutenir la confiance qu il avait inspirée jusque-là. Marlier répliqua :

  •  — Tous ceux de mes clients qui possédaient des actions des Chemins de fer asiatiques m’ont télégraphié de vendre ; tous, absolument tous, comme si un mot d’ordre leur avait été donné. On prétend savoir, de source certaine, que votre affaire est perdue. J’en suis désolé pour vous.

Marsébert haussait les épaules. L’agent de change continua à voix basse :

  •  — On sait, aussi, que vous avez demain une échéance effroyablement chargée...
  •  — Et cela vous inquiète peut-être ?

Marlier protesta.

  •  — Moi, inquiet ? Allons donc ! Inquiet pour une somme de douze cent mille francs que vous me devez ? Bah !...

Puis, changeant un peu de ton :

  •  — Certes non, je ne suis pas inquiet... Seulement, le prêt que je vous ai fait est tellement en dehors des habitudes de notre maison ! Il y a trois semaines, vous avez eu besoin de cet argent ; je vous l’ai avancé parce que vous m’assuriez que la liquidation actuelle vous permettrait de vous remettre à flot. Or, comme cette liquidation est désastreuse pour vous, j’ai bien le droit en ami, — en ami, remarquez-le bien, — de vous en dire quelques mots. Vous comprenez, je ne suis pas seul, j’ai des associés...
  •  — N’est-ce pas, aujourd’hui, le premier jour du mois de mai ? interrogea froidement M. Marsébert.
  •  — En effet...
  •  — La traite que je vous ai signée, — et qui, soit dit entre parenthèses, vous laisse un assez joli bénéfice, — cette traite est-elle payable le 1er ou le 2 mai ?
  •  — Parfaitement, le 2 mai.
  •  — Eh bien, mon cher monsieur, si vous le voulez bien, nous reprendrons cette conversation demain. Aujourd’hui, elle n’a pas sa raison d’être. Au revoir !

Martier s’inclina avec déférence. Puisque son client parlait si haut, il n’avait qu’à s’incliner. Le banquier Hadingue, qui avait observé de loin, se rapprocha de Marlier.

  •  — Savez-vous, dit-il à voix basse, que, si Marsébert veut se relever de ce coup-là, toute sa fortune y passera ?

L’agent de change répliqua :

  •  — Sa fortune... et celle de sa femme. — Voilà madame Marsébert ruinée et mademoiselle Yvonne sans dot ! Il est vrai, qu’avec lui, on peut s’attendre à tout... Venez-vous ?

L’agent de change et le banquier s’en furent ensemble. Ils avaient eu la même pensée : voir la démarche de Marsébert dans la rue. Marsébert traversait la Bourse aussi tranquille que si rien de malheureux ne lui fût arrivé. Au moment où il descendait les marchés de la façade qui donne sur la rue Vivienne, il rencontra plusieurs boursiers étrangers, des Autrichiens, des Allemands, qui avaient beaucoup joué sur ses actions de chemins de fer. C’était eux, sans doute, qui avaient connu la catastrophe et avaient aussitôt jeté leurs valeurs sur le marché. Il faillit les insulter ; mais ils le saluèrent avec tant d’amabilité que la prudence lui revint. Ces hommes pouvaient encore lui être utiles. Il arriva au bas du perron. Son cocher amena sa voiture devant lui et demanda :

  •  — Faut-il conduire monsieur au palais de l’Industrie ?
  •  — Non ; il est trop tard, A la maison !

Mais quelqu’un se précipita, criant :

  •  — Arrêtez ! arrêtez !

Marsébert se retourna et dit :

  •  — Tiens, monsieur Parent ! Gomment allez-vous ?

Adolphe Parent n’était qu’un coulissier, mais un important coulissier, à qui Marsébert avait recours quand il faisait un coup de Bourse. Après avoir salué Marsébert, le coulissier dit :

  •  — Je vous ai cherché, tout à l’heure, pour savoir si nous étions d’accord.
  •  — A quel sujet ?
  •  — Au sujet de la liquidation du mois dernier.
  •  — On a terminé les comptes cette nuit. Et mon employé Peyrot m’a dit ce matin que tout allait bien.
  •  — Vous avez un chiffre énorme de différences à payer : deux millions sept cent mille francs !

Et, comme le banquier ne bronchait pas, le coulissier répéta le chiffre :

  •  — Deux millions sept cent mille francs !
  •  — C’est bien cela, dit Marsébert.
  •  — Payables... demain, n’est-ce pas ?
  •  — Oui, oui... demain.

Le banquier hésita un peu ; puis il demanda timidement :

  •  — A moins que nous ne puissions faire un report sur le mois prochain ?

Le coulissier secoua la tête :

  •  — Non. Il ne faut pas compter là-dessus. Dans la situation actuelle des affaires, un report est impossible. Le payement immédiat est indispensable.

Malgré toute son énergie, Marsébert trembla pendant quelques secondes ; ensuite il reprit son calme et dit :

  •  — Eh bien, nous nous passerons d’un report ; nous doublerons le cap avec nos propres ressources. Au revoir, monsieur Parent. A demain !

Il fit un signe à son cocher ; la voiture disparut rapidement au coin du boulevard et de la rue Vivienne. En quelques instants le banquier arriva à la rue Milton, où étaient situés son hôtel et ses bureaux. L’hôtel était en façade sur la rue. Les bureaux étaient situés dans un petit bâtiment en arrière, séparé de l’hôtel par un beau jardin. — Tant qu’il était resté au dehors, Marsébert n’avait pas faibli un seul instant. Mais, dès que sa voiture se fut engouffrée sous la voûte de l’hôtel, il eut une sorte d’évanouissement. Son cocher dut lui dire :

  •  — Nous sommes arrivés, monsieur.
  •  — Ah ! nous sommes arrivés ? C’est bien.

Il se dirigea d’un pas chancelant vers son bureau. Il touchait, en passant, les fleurs qui se trouvaient à la hauteur de sa main. Enfin, il ouvrit la porte du vestibule où se tenait le garçon de bureau. Sentant que, là encore, on l’observait, il se redressa, traversa l’antichambre, pénétra dans son cabinet et en ferma soigneusement la porte. Puis, il ouvrit la fenêtre à verrières qui donnait sur le jardin. Après s’être assis quelques instants, il respira avec bonheur. Il regardait l’hôtel, dont la blanche façade était rosée par les derniers rayons du jour. Il regardait surtout le balcon entouré de lierre de sa fille Yvonne. Il soupira :

  •  — Pauvre petite !

Puis, s’arrachant à cette contemplation, il frappa sur son timbre. Le garçon de bureau parut.

  •  — Que désire monsieur ?
  •  — Dites à M. Déverain de venir.
  •  — M. Déverain ? fit le garçon d’un air tout étonné, M. Déverain ?

Le banquier leva la tête et dit en appuyant :

  •  — Oui, M. Dé-ve-rain !
  •  — Monsieur sait bien que M. Déverain n’est plus ici.

M. Marsébert reprit lentement, et comme pour lui seul :

  •  — C’est vrai. J’oublie toujours qu’il n’est plus chez moi... Brave garçon !

Il ajouta à haute voix :

  •  — Je voulais dire M. Peyrot. Allez le prévenir.

M. Joseph Peyrot, depuis peu promu au grade de premier employé de la maison Marsébert, s’avança, gonflé d’importance, portant une masse de lettres dans ses mains. Il dit, en les posant devant son patron :

  •  — Voici le courrier à signer.
  •  — C’est bien. Allons... rapidement.

M. Marsébert prit une plume, lut chaque lettre au galop, changea quelques mots, recommença lui-même plusieurs réponses, puis dit à Peyrot :

  •  — Vous pouvez vous retirer.

Peyrot fit quelques pas en arrière, en se dandinant. Il ouvrit plusieurs fois la bouche, comme hésitant.

  •  — Que désirez-vous ? dit M. Marsébert impatienté.
  •  — Je désirais vous rappeler quo nous avons demain à payer...
  •  — Est-ce que vous êtes mon caissier ? répliqua sèchement le banquier.
  •  — Non, puisque, depuis le départ de Déverain, c’est vous-même qui tenez la caisse.
  •  — Eh bien, faites-moi le plaisir de vous occuper de vos comptes, de votre correspondance, et de ne pas vous mêler de ma caisse.
  •  — Monsieur, dit Peyrot, un peu déconfit, vous avez là quelques lettres qui n’ont pas encore été ouvertes.
  •  — J’y répondrai moi-même. Allez !

Peyrot se retira à reculons. Le banquier était terriblement agacé. Jusqu’à cet imbécile d’employé secondaire qui le torturait d’avance avec sa journée du lendemain ! Parbleu, il le connaissait ce chiffre fatal, qui, depuis un mois, l’empêchait de dormir.

Au banquier Hadingue1.400.000 fr.
A l’agent de change Marlier1.200.000
Au coulissier Parent2.700.000
Un total de5.300.000 fr.

Cinq millions trois cent mille francs !

Devant lui s’étalaient plusieurs lettres, qu’il osait à peine ouvrir. Depuis huit jours, sachant, qu’à Paris son crédit était détruit, il s’était adressé, de tous côtés, à ses amis, à ses correspondants de province et de l’étranger, à tous les individus auxquels, par ses opérations financières, il avait fait gagner de l’argent ; même à ses débiteurs intimes, quoiqu’il comptât fort peu sur leur empressement et leur reconnaissance. De tous côtés, la même réponse était arrivée implacable. L’état des affaires était trop mauvais, l’argent rare ; on ne pouvait se découvrir en ce moment. Les dernières réponses étaient devant lui. Brusquement il déchira les enveloppes et lut les lettres. Quatre lettres, quatre refus. Il resta hébété, écrasé. Au bout d’un instant, ses yeux se reportèrent machinalement vers la fenêtre d’Yvonne. Pendant qu’il était en extase, le garçon entra.

  •  — Il y a là, dit-il, un jeune homme qui veut absolument vous parler.
  •  — Vous savez bien que je ne reçois jamais à l’heure du courrier !
  •  — Je le lui ai dit ; mais il a insisté pour que je vous remette sa carte.

Le banquier prit la carte et lut :

 

ROBERT DE CAMPIGNAC.

II

ROBERT DE CAMPIGNAC

Il eut à peine vu ce nom qu’il s’élança au-devant du visiteur en lui tendant les bras :

  •  — Vous ? Vous, ici !

Et ils s’embrassèrent longuement.

L’arrivée de cet inconnu, que le patron recevait à une heure où sa porte était rigoureusement défendue, avait intrigué les employés ; ils interrogèrent le garçon de bureau qui résuma son impression sur le nouveau venu par ces simples mots :

  •  — Un rude gaillard !

C’était un très beau jeune homme que Robert de Campignac. Il avait des cheveux roux, la barbe un peu plus foncée, les yeux bleus, la bouche large et bien fendue pour le rire. Il était taillé en véritable enfant de la montagne, avec les membres grands et forts, les mains sèches, un peu rudes, les épaules larges et solides, la poitrine bombée sur une ceinture élégante. Le banquier ne put s’empêcher de le complimenter sur sa fière tournure :

  •  — Votre père était ainsi autrefois, quand nous courions dans les vallées, au pied de nos belles Pyrénées, avant qu’il s’embarquât pour l’Amérique...
  •  — Mais il me semble, dit Robert, que vous ne lui cédiez en rien ; il m’a souvent raconté qu’on vous appelait les deux plus beaux gars du pays... Marsébert et Campignac, la terreur des mauvais drôles !

Le banquier poussa un soupir.

  •  — C’était autrefois ! fit-il. Hélas ! je n’ai plus rien de cette belle vigueur. L’âge est tombé sur moi plus lourdement que sur votre père.

M. Marsébert oubliait momentanément les en-nuit terribles qui l’écrasaient, pour se souvenir de sa jeunesse, que la visite de Robert de Campignac avait évoquée tout à coup. Il se rappelait son audace d’autrefois, son amitié d’inséparables avec Raoul de Campignac, leurs parties interminables dans la montagne, leurs études au collège de Tarbes, puis leur séparation. Raoul de Campignac était allé chercher fortune en Amérique ; Gustave Marsébert était parti pour Paris, où il avait conquis une situation plus brillante mais moins sûre que celle de son camarade. Depuis celte époque, ils s’étaient complètement perdus de vue ; et il avait fallu les hasards de l’existence d’une ville d’eaux, pour les remettre face à face. L’été dernier, M. Marsébert, malgré l’opposition de sa femme, avait mené sa fille Yvonne à Gauterets. Ils y étaient allés tous les deux seuls, avec bonheur ; lui surtout, car Yvonne était son unique joie. Et là, un beau jour clair, sur la route du lac de Gaube, ils s’étaient heurtés à une famille nombreuse qui suivait le même chemin. Tout de suite on s’était reconnu :

  •  — Marsébert !
  •  — Campignac !

Et, pendant un mois, ils avaient vécu tous ensemble, comme s’ils avaient fait partie de la même famille.

Le banquier dit, avec un heureux sourire :

  •  — Quelle charmante saison nous avons passée à Cauterets ! Yvonne et moi nous en avons reparlé bien souvent...
  •  — Ah ! mademoiselle Yvonne ?...
  •  — Ma fille a gardé le plus gracieux souvenir de son voyage dans les Pyrénées. Tout le monde la gâtait. Moi, c’était mon métier de la gâter ; mais votre père la gâtait aussi. Votre mère la gâtait. Vos deux sœurs la gâtaient. Votre petit frère...
  •  — Il est certain que, lorsqu’on parle d’elle à la maison... s’écria Robert.
  •  — On n’en dit pas de mal ? fit le banquier.
  •  — Pas précisément. Elle nous avait tous ensorcelés !...
  •  — Vous, vous lui serviez de guide ; vous lui disiez : « Commandez, mam’zelle, je serai votre serviteur ! » Ah ! quand je me rappelle tout cela !... Elle avait hérité de mon audace ; elle allait au bord des précipices ; elle traversait les gaves, comme moi autrefois... Il est vrai qu’elle ne les traversait guère que sur vos bras !

Et, pondant quelques minutes, le banquier évoqua le souvenir de ce charmant séjour, leurs promenades au Vignemale, à Saint-Sauveur, à Gavarnie, toutes ces excursions où, voyant sa fille heureuse, il était heureux... Une dépêche de sa femme l’avait brusquement rappelé à Paris ; et il y était arrivé pour apprendre qu’un de ses plus sûrs correspondants de l’étranger avait fait faillite. Depuis, la malechance s’était appesantie sur lui avec un acharnement terrible. Le banquier Hadingue le lui avait dit dans la journée : il avait eu une série malheureuse, une série à la noire. Le dernier coup, le plus terrible, le plus redoutable, l’avait frappé hier et aujourd’hui. Et ce temps qu’il consacrait à causer avec Robert des bonheurs passés, il aurait mieux fait de le consacrer à lutter, à chercher des ressources.

  •  — Allons, prononça-t-il brusquement, il ne faut pas nous attarder à causer de choses heureuses. Les journées sont trop courtes, à Paris pour les travaux effrayants que l’on entreprend...
  •  — Votre journée de travail n’est pas encore terminée ? demanda Robert.
  •  — Non... Et je suis forcé de vous renvoyer. Vous me permettez d’agir, avec vous, avec toute franchise, comme si nous étions de vieux amis, n’est-ce pas ?

Robert s’inclina.

  •  — Naturellement, dit-il. Seulement, il faut que je vous remettre la lettre de mon père et les valeurs...
  •  — Quelles valeurs ?
  •  — Tenez. Lisez.

Et Robert tendait une lettre au banquier, puis posait des papiers sur le bureau, en disant :

  •  — Je ne tiens pas à garder cela avec moi.

M. Marsébert lisait déjà :

 

« Mon cher ami,