//img.uscri.be/pth/9ac776782635bcf2f6bc443654b21fe0cefc65ce
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Un drame royal

De
323 pages

A côté de la ligne ferrée qui s’en va droit de Worgl à Innsbrück, — le pont de l’Inn, — l’ancien chemin, maintenant presque à l’abandon, suit les méandres capricieux de cette rivière.

Entretenu à peine, il a à subir — seconde et plus sérieuse cause de ruine — les assauts périodiques de sa fantasque camarade qui, dès que les neiges fondent sur les montagnes, sort furieusement de son lit et s’en donne à cœur joie de le raviner. A ces chocs trop fréquents, les berges abruptes se sont éboulées et forment de gigantesques escaliers, rapidement fécondés par le limon, dont chaque marche indique l’exact degré des diverses crues des eaux.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Maurice d' Irisson d'Hérisson

Un drame royal

I

A côté de la ligne ferrée qui s’en va droit de Worgl à Innsbrück, — le pont de l’Inn, — l’ancien chemin, maintenant presque à l’abandon, suit les méandres capricieux de cette rivière.

Entretenu à peine, il a à subir — seconde et plus sérieuse cause de ruine — les assauts périodiques de sa fantasque camarade qui, dès que les neiges fondent sur les montagnes, sort furieusement de son lit et s’en donne à cœur joie de le raviner. A ces chocs trop fréquents, les berges abruptes se sont éboulées et forment de gigantesques escaliers, rapidement fécondés par le limon, dont chaque marche indique l’exact degré des diverses crues des eaux.

L’Inn s’est taillé ainsi une belle ceinture verte, double et triple par places, qui repose agréablement la vue de la couleur des terres rapportées du railway, vers lesquelles elle avance sournoisement de plus en plus.

Sur ces pelouses naturelles, ainsi étagées, les arbustes n’ont pas tardé à paraître. Les ronces ont allongé leurs tentacules épineux, J’églantier ses branches non moins traîtresses, mais que font excuser leurs roses.

Les aubépines se sont entrelacées en un fouillis de verdure et de fleurs ; les volubilis sauvages ont accroché partout leurs clochettes ; et le vieux chemin désert, bordé de buissons pleins de nids d’oiseaux, a pu facilement se consoler du départ de ses cantoniers, qui l’assourdissaient do leurs laïtou.

De toutes parts, l’horizon est borné par la chaîne des Alpes rhétiennes qui montent jusque dans les nues avec leurs forêts. successives de chênes, de hêtres et de pins..

C’est un coin de ce paysage charmant et discret qu’au commencement de l’automne de l’année 18.. une tribu de Zingari avait choisi pour installer son domicile provisoire.

L’Inn, n’étant pas dans ses jours de colère, la tente des aventuriers était hardiment plantée sur la bande de gazon la plus proche de ses bords ; de sorte que, de la route, il était impossible de l’apercevoir.

Entravés à une longue corde, retenue au sol par des piquets de fer, trois ânes pelés et un petit cheval tout en queue, tout en crinière, avec des yeux flamboyants, se délectaient à qui mieux mieux, mangeant à pleine bouche l’herbe fine, dans laquelle ils entraient jusqu’au ventre.

A distance d’un feu clair, allumé à quelques pas de la tente hermétiquement close, et sur lequel rôtissait un énorme quartier de chevreuil que tournait en geignant un jeune drôle à l’air futé, étaient assis trois gaillards qu’il ne devait pas faire bon rencontrer au tournant d’un bois ; deux femmes, noires comme des taupes, mais dignes des pinceaux d’un artiste, qui faisaient téter chacune un gros poupon ; et un grand vieux à barbe blanche, juché sur une grosse pierre, un chien de montagne entre les jambes, les mains jointes sur un énorme bâton, le front appuyé sur les mains.

Tout à fait à l’écart, une vieille parcheminée, agenouillée et se faisant un escabeau de ses talons, regardait vaguement dans l’espace, l’œil égaré, en marmottant des paroles incohérentes.

Sauf elle et le jeune tournebroche, personne n’articulait une syllabe.

Le grand vieux semblait méditer et les autres étaient trop attentifs, soit à guetter du coin de l’œil cuire la venaison, qui commençait à prendre des teintes dorées, soit à ne pas perdre une parcelle du repas plantureux que leur offraient les deux femmes noires.

Le vieux portait l’ancien costume oriental, complet des babouches au turban. Ses acolytes, moins exclusifs, avaient collectionné pour s’en revêtir des échantillons variés des habillements de tout le monde, sans souci de l’uniformité que l’on retrouvait seulement dans leurs bottes, à la fois légères et solides, excellentes pour rôder dans la broussaille.

Les femmes tenaient pour l’Orient, à en juger parleurs cheveux nattés, pailletés de faux sequins, leurs robes etleurs chemises sans manches, largement fendues sur les côtés, qui laissaient leurs bras et leurs flancs nus ; mais elles se rattachaient à l’Occident par les bas, — suprême hérésie, — et les vulgaires souliers de manufacture franque.

L’harmonie parfàite se rétablissait pour la tribu dans le déplorable état où, moins la chaussure qu’elle soignait particulièrement, se présentait sa garde-robe, petit musée de loques européennes, asiatiques et africaines, vénérables par les services rendus, mais effilochées et usées à faire reculer d’épouvante un brave juif rapetasseur.

Les poupons protestaient seuls contre cette entente cordiale : à eux deux, ils ne possédaient rien qui pût fournir matière à la plus petite loque.

Ajoutons que, malgré toute cette misère, les deux femmes qui les allaitaient avaient des pendants d’oreilles, des colliers et des bracelets, or et corail, et que les mêmes bijoux étaient d’or pour la vieille parcheminée.

Le chien que l’on aurait pu croire changé en pierre, entre les babouches du grand vieux, leva tout à coup la tête, remua la queue et fit entendre un joyeux grognement.

Son maître cessa de somnoler sur ses mains, mit son bâton en travers de ses genoux et prêta l’oreille. Sa figure, rébarbative au premier aspect, s’illumina d’un sourire qui mit un éclair de tendresse dans ses yeux durs, et changea l’air farouche que lui donnait son nez d’aigle en une expression d’ineffable douceur.

Une voix jeune et harmonieuse chantait là-haut sur la derrière berge :

Un petit oiseau m’a dit :
Prends garde à toi, la fillette,
La fillette
Joliette,
La fillette qui grandit.

Un des trois hommes se leva précipitamment, bondit jusqu’à la tente, où il entra, et en ressortit presque aussitôt avec un fusil.

  •  — Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que c’est ? dit le vieux. Je ne veux pas de fusil devant Stella.
  •  — Mais, père, elle nous avertit...
  •  — Je crois, par le grand diable qui t’encorne, que tu discutes quand je commande ! Je te répète que je ne veux pas de fusil devant Stella.
  •  — Mais, seigneur Pharaoh...
  •  — Ah !

Il fut sur son fils en une seconde, — les trois gaillards à mines de fâcheuse rencontre étaient, ma foi, ses enfants, et aussi le tournebroche, — le bâton levé, et son chien y arriva en même temps que lui, montrant deux inquiétantes rangées de crocs au rebelle. son

Celui-ci jeta rageusement son arme dans la tente,

  •  — Voilà la deuxième fois que tu montres des velléités de me résister... Méfie-toi de la troisième. File à ta place, méchant chacal !

Le chacal alla s’asseoir à côté d’une des femmes et lui parla vivement à voix basse. Elle haussa les épaules.

  •  — Viens-tu, Chirin ? dit-elle à sa compagne. Laissons les hommes à leurs affaires et allons coucher nos petits

Et toutes deux disparurent sous la tente, où on les entendit bientôt chanter doucement, pour endormir leurs héritiers, une sorte de mélopée bizarre, qui devait venir des bords du Sind.

Le chacal prit alors le parti de bougonner tout seul, les autres hommes le regardant de travers et ne témoignant aucun désir d’entamer avec lui la moindre conversation.

Cependant Pharaoh s’était retourné sans plus s’occuper du récalcitrant et regardait la fillette qui avait chanté, maintenant debout près d’un buisson. Ses jupes relevées jusqu’aux genoux étaient remplies de fleurs. Elle lui cria :

  •  — J’ai joliment bien fait de ne pas m’attarder dans la montagne. Il y a tout là-bas deux belles dames qui viennent de Hall en se promenant avec un beau signore maccheroni, je crois. Une voiture, deux voitures sont derrière. Cela va faire du monde pour maman. Je l’appellerai quand il faudra. Ah ! ils sont encore assez loin. Moi, je vais leur vendre des bouquets. Aussi il faut que j’en prépare, vite et vite !

Elle tourna le buisson et on ne la vit plus.

  •  — Tu as entendu, Séphorah ? dit Pharaoh à la vieille femme, toujours accroupie.

Séphorah ne répondit pas tout d’abord. Elle examinait depuis un moment le ciel, qui n’avait pourtant de remarquable qu’une grande limpidité et un soleil superbe, mettant sur le bleu de larges bandes d’or.

Pharaoh suivit la direction de son regard, ne vit rien et répéta :

  •  — Tu as entendu ce que Stella vient de dire ?
  •  — Tout est bleu, tout est d’or, pour les goymes1 et aussi pour les kola2, proféra enfin la vieille d’une voix lente et profonde ; pour les kola qui ne savent pas lire, qui ne savent pas lire dans le grand livre, dans le grand livre ouvert là sous leurs yeux.

D’un geste d’une ampleur étrange, elle montra l’Unter-Inn-Thal ou Vallée de l’Inn Inférieure, les montagnes et le firmament.

  •  — Mais Séphorah sait lire, Séphorah voit, hommes aveugles et bornés !

Elle se dressa brusquement, comme mue par un ressort. Sa main gauche se posa sur le bras de Pharaoh et, de la droite, elle lui désigna à l’ouest la Martinswand, qui termine la chaîne du Solstein.

  •  — Tu vois bien : il y a là un petit nuage, un tout petit nuage, qui se forme et, plus tôt qu’on ne croit, sera large, large et noir. Ce sera une tempête, où il y aura des éclairs rouges. Et il vient de Hall et de Innsbrück de belles dames et de beaux messieurs, et il y en a qui se hâtent, qui se hâtent pour se trouver sous le nuage, afin que la tempête n’ait pas la peine de courir après eux pour les emporter... Ha ! ha ! ha !

Elle rit convulsivement, retomba sur ses genoux, puis sur ses talons, et, désormais silencieuse, resta comme absorbée dans la contemplation de la Martinswand.

Pharaoh, tout pensif, revint s’asseoir sur sa pierre ; son chien reprit sa place entre ses jambes, et il prêta l’oreille, attendant l’appel de Stella.

La fillette, assise au pied du buisson derrière lequel nous l’avons vue apparaître, se hâtait de faire des bouquets qu’elle attachait avec des joncs. Et ses petits doigts allaient, allaient, se démenaient comme de vrais doigts de fée.

Toute blanche, parmi ces femmes et ces hommes, bruns à en être noirs, elle n’avait d’eux que la chevelure, et remplaçait leurs yeux sombres par des yeux vert de mer.

De petites boucles d’or brillaient à ses oreilles, des bracelets du même métal sonnaient à ses bras, et elle portait un collier pareil à celui de Séphorah, aussi lourd ou peu s’en fallait.

Sa toilette, assez effarouchante, en ce qu’elle ne la couvrait qu’insuffisamment, à part quelques accrocs attrapés dans ses courses de jeune biche vagabonde, était magnifique à côté des guenilles de son entourage ; et son linge qui se montrait un peu partout dans ses mouvements de lutin, témoignait que si la tribu économisait le savon plus qu’il n’aurait fallu pour sa consommation personnelle, elle le prodiguait à la mignonne Stella.

Tout en ne perdant pas une minute et exécutant en conscience son métier de bouquetière, elle guettait du coin de l’œil les clientes qu’elle avait signalées et qui venaient lentement sur la route.

Les deux belles dames s’extasiaient devant chaque point de vue, et le beau monsieur que Stella soupçonnait d’être un signore maccheroni, se démenait de la tête, des bras et du buste à leur expliquer... ce qu’il avait l’air dé ne pas connaître beaucoup plus qu’elles.

Les dames, admirant, et le cavalier gesticulant, arrivèrent ainsi jusqu’à Stella,qui put les examiner à loisir, tout en se penchant plus que jamais sur ses fleurs.

Le cavalier, brun doré, de taille moyenne mais bien prise, vêtu à la dernière mode de Vienne, col droit, monocle à l’œil, bagues à presque tous les doigts, parlant vite avec un zézaiement qui n’était pas désagréable, pouvait passer pour un produit distingué de l’ancienne capitale du grand-duché de Toscane, où il avait vu le jour, il y avait quelque trente-sept ou trente-huit ans.

Il portait haut la tête, comme quelqu’un qui se sait d’une autre espèce que le commun des mortels, et tout en lui disait : Regardez-moi, si vous voulez voir un parfait gentilhomme. Un seul point, mais d’une importance capitale, y contredisait : la fausseté de son regard, qui battait sans cesse la campagne et se fixait sur tout, excepté sur les personnes auxquelles il parlait. Il y en avait encore un autre, celui-là caché, qui se découvrira naturellement dans la suite de ce récit.

Les dames étaient évidemment la mère et la fille.

La mère, l’œil noir et impérieux, avait dans tout le reste de sa personne quelque chose de comme abandonné, de lendore, dit pittoresquement le peuple. Son teint d’un blanc mat, l’embonpoint qui noyait la pureté des lignes et tendait à effacer le gracieux des contours en les confondant, annonçaient une existence passée dans l’oisiveté et même la retraite, circonstance aggravée par le mépris total du corset.

On eût pris volontiers cette femme pour quelque échappée d’un cloître, où elle aurait été souveraine, tant elle gardait un air dominateur, si certaines altitudes voluptueuses, certains mouvements hardis qui lui échappaient par moments, n’étaient venus démentir — et avec quelle éloquence ! — celte supposition.

Elle devait avoir doublé le cap de la quarantaine, mais conservait, malgré cela, des restes d’une beauté, qui avait dû être resplendissante, encore suffisante pour inspirer un dernier caprice.

La fille, âgée de vingt-deux ans, était ce que la mère avait été jadis, avec moins de majestueux et plus de séduisant, quoique la coupe du nez et la forme du menton indiquassent beaucoup de résolution et de ténacité. Mais ces deux signes redoutables se perdaient pour l’observateur dans le rosé de la chair veloutée, le blond vénitien de ses magnifiques cheveux, rabattus jusqu’aux sourcils, sans supprimer le front que l’on devinait haut, les yeux bleus charmeurs, plus qu’amoureux, brûlants de passion. Tout ce qui, chez la mère, tendait à devenir indécis et était prêt à se masser, se révélait ici net et accusé d’autant plus que la finesse idéale de la taille le faisait ressortir. Le corsage de la robe, ajusté par un couturier savant, moulait, lui seul, assez de merveilles pour tourner mainte tête réputée solide, et rendre fous de désir les critiques les plus malveillants.

  •  — Je voudrais bien savoir, dit-elle, ce que cette tour fait là-bas dans la gorge avec son toit en éteignoir. La vois-tu, maman ?
  •  — Oui, oui, très bien, répondit la mère, braquant sur la tour sa jumelle de voyage. Ce n’est pas une tour, rien qu’une simple et élégante tourelle. Mais qu’est-ce ? voilà la question.
  •  — Nous allons le demander aux conducteurs de nos voitures, aussitôt qu’ils nous auront rattrapés, dit l’Italien.
  •  — Nous aurons le temps de n’y plus penser, répliqua la jeune fille. Je veux le savoir tout de suite... et voici une gamine, là, sous ce buisson, qui va me renseigner. Petite !

Stella jeta ses bouquets dans l’herbe, n’en gardant qu’un à chaque main, et accourut.

  •  — Ah ! la chère belle, comme elle est mignonne ! Quel âge as-tu ?
  •  — Mon âge ! Père dit qu’il est inutile de savoir quand on est venu, puisque l’on ignore le jour où l’on doit partir.
  •  — Oh ! oh ! c’est un philosophe, ton père. Comment t’appelles-tu, alors ?

Stella regarda fixement la jeune fille sans répondre ; puis tout à coup :

  •  — Tu viens de là-bas, toi ?

Et elle montrait l’Orient de sa petite main.

  •  — Je viens de Vienne, ici tout près.
  •  — C’est possible, mais tu viens de là-bas avant.

La jeune fille se mit à rire.

  •  — Elle est maligne comme une petite chatte ! A quoi vois-tu que je viens de là-bas ?
  •  — A ton accent.
  •  — Ah ! c’est vrai. Voilà comme on est trahie. En effet, nous venons de Smyrne, de Constantinople, du bout du monde.
  •  — Je connais.
  •  — Ah vraiment ! mais je suis bonne. Je n’avais pas fait attention à ton costume. Tu es une bohémienne.
  •  — Je suis une kola, dit fièrement la petite.
  •  — Une kola bien blanche, en tout cas, et bien jolie. Peux-tu me dire quelle est cette tourelle, là, au bout de mon doigt ?
  •  — Cette tourelle ?
  •  — Oui.
  •  — C’est le château de Strassberg.
  •  — Parfait. Et qui l’habite ? Est-ce un margrave ? unbaron ?
  •  — Strassberg n’est point pour les barons ni pour les margraves. Son maître est le fils du roi de ce pays.
  •  — Du roi du Tyrol ?
  •  — De lui-même. Oh ! le château est tout petit ; mais ce doit être bien joli dedans. Il y a un grand vilain mur autour. Sans cela, j’aurais déjà trouvé le moyen d’y entrer, pour voir... Il n’est pas dit tout de même que je n’y entrerai pas. Mes frères vont chasser la nuit dans les bois qui sont derrière, et il paraît que, les trois quarts du temps, il n’y a personne... Mais je bavarde, bavarde... veux-tu m’acheter des fleurs ?
  •  — Je veux bien t’acheter des fleurs. D’abord, il faut que je te donne quelque chose pour ton renseignement.

Elle prit son porte-monnaie et mit un florin dans la main de Stella.

  •  — C’est pour moi cette belle pièce ? dit-elle, ravie.
  •  — C’est pour toi.
  •  — Je vais la porter à mon pète.
  •  — Un instant. Tu oublies que tu as promis de me vendre des fleurs, et tu ne m’as pas dit ton nom.
  •  — Je m’appelle Stella ;
  •  — Celui qui t’a ainsi nommée s’y connaissait. Tu n’as que ces deux bouquets ?
  •  — Ah ! j’en ai un tas auprès de ce buisson.
  •  — Allons voir ton éventaire. Nous aurons plus de choix.

L’enfant prit sa course, cria du haut de la berge en brandissant son florin : Père ! Maman ! et revint vers la jeune fille, qui examinait les fleurs jetées à terre, accompagnée de sa mère et de l’Italien.

  •  — Mon père va venir, disait Stella, et puis maman. C’est maman qui est savante ! Elle parle avec les bêtes et les comprend, ainsi qu’avec le vent, les Esprits de la terre et du ciel, tout. Si tu veux, mademoiselle, comme tu m’as donné une belle pièce, je la prierai de t’apprendre ce que tu deviendras lorsque tu seras vieille, vieille comme elle ; et elle te l’apprendra... Tiens ! en voilà une cavalcade ! C’est justement le fils du Roi qui va à Strassberg avec ses amis pour la chasse. On dit que c’est un grand chasseur, le fils du Roi. Il faut que sa dame dorme toujours, car on ne la voit jamais à cheval avec lui. C’est drôle. Moi, si j’avais un mari, il me semble que je serais toujours fourrée dans sa poche... S’il était gentil, tu entends bien !

II

C’était, en effet, le prince royal Ladislas, qui arrivait au galop de chasse, escorté d’une dizaine de nobles cavaliers et de plusieurs domestiques.

L’Italien parut contrarié de la rencontre et se baissa pour fourrager parmi les fleura.

La plus âgée des voyageuses l’arracha impitoyablement à cette occupation.

  •  — Eh bien, eh bien, monsieur le marquis, est-ce que vous allez laisser passe ? une Altesse sans lui offrir vos hommages ?
  •  — C’est que ce n’est guère convenable sur le bord d’une grande route.
  •  — Allons donc ! la politesse est de mise partout. Nous remplacerons la foule absente, car je veux en être, pour former la haie. Est-ce que vous ne m’avez pas dit que vous aviez eu l’honneur d’être présenté à Son Altesse à Vienne ? Vous me présenterez à votre tour, ainsi que ma fille.
  •  — Y pensez-vous ?
  •  — Vous le voyez bien.
  •  — Vous ne savez donc pas que le prince — ici, l’Italien baissa la voix — a une réputation...
  •  — Vous nous avez assez fait de lui un éloge !... Ah ! je comprends... cet éloge-là n’empêche pas la réputation. Ce n’est pas une raison pour que je ne fasse pas sa connaissance de près. Nous ne l’avons qu’entrevu. D’ailleurs, il ne nous enlèvera pas sans que nous nous en apercevions, et il marié...
  •  — Raison de plus.
  •  — Vous êtes un homme... affreux ! Viens, ma fille. Tu ne retrouveras peut-être jamais pareille occasion de voir une altesse d’Occident autrement qu’en cérémonie, c’est-à-dire inabordable. Ce n’est, il est vrai, qu’une altesse du Tyrol, mais en rencontrerons-nous d’autres avec la chance qu’elles daignent même nous regarder ? Celle-ci est petite, ce n’en est pas moins une altesse royale, et une couronne on perspective est toujours une couronne. Précipitons-nous. Votre bras.

L’Italien eut un geste de dépit, vite réprimé. Son bras avait été accaparé, aussitôt que mis en réquisition. Il se résigna à regagner la route. La jeune fille suivit, en proie à une préoccupation visible, abandonnant les bouquets qu’elle avait paru vouloir emporter tous.

Stella, qu’un pape et un empereur n’eussent pas empêchée de songer à ses petites affaires, lui en planta un dans sa ceinture et, relevant bravement ses jupes, y entassa ses marchandises pour aller, derrière ses pratiques en déroute, à la rencontre de l’altesse.

Le prince avait mis son cheval au pas en apercevant ce groupe d’étrangers, et l’arrêta court dès qu’il fut près.

C’était un superbe cavalier que le prince royal du Tyrol. Un vaste front, annonçant une rare intelligence, et une épaisse moustache aux pointes relevées auraient donné à son visage un aspect trop sévère, s’il n’avait été comme transfiguré par des yeux pleins de douceur.

Et pour faire oublier à la fois le savant, que le prince était, le vaillant soldat qu’il promettait d’être, et lui attirer les plus tendres Sympathies, toute, sa personne semblait enveloppée d’un voile d’inexplicable tristesse. Il y avait en lui une espèce-d’affaissement et de lassitude de la vie, qui disait : Consolez-moi !

L’Italien se découvrit, fit un salut d’une courtisanerie à la hauteur de sa race et ouvrit la bouche...

  •  — Tiens, dit Stella, qui s’était élancée d’un bond de gazelle à la botte du prince, tu as l’air d’avoir trop de chagrin. Si tu veux me sourire un petit peu, je te donnerai des fleurs.

Et elle lui tendait un gros bouquet.

Ladislas se pencha sur sa selle, en riant, égayé tout à coup de voir si audacieuse une petite fille demi-nue et lui donna un krone d’or. Mais il ne prit pas les fleurs. Il pâlit et murmura :

  •  — Des edelweiss ! des edelweiss ! Merci, petite, je n’aime pas les edelweiss.
  •  — Prince, disait l’Italien, de plus en plus vexé de la mission qu’il avait à remplir, je demande pardon à Votre Altesse royale... Je n’ose me flatter qu’elle se souvienne du plus humble...
  •  — Oui, oui, parfaitement, répliqua le prince, en faisant un geste de la main comme pour chasser une pensée pénible. Je me rappelle. Monsieur le marquis Trecasi.
  •  — Très honoré que mon nom soit resté dans la mémoire de Votre Altesse royale. Voudrait-elle me permettre de profiter de l’heureux hasard qui me met sur son chemin, bien que le lieu soit insolite, — mais Votre Altesse royale daignera être indulgente à des voyageurs, — pour lui présenter madame Messiah et mademoiselle Marzara, sa fille ?
  •  — Certainement, certainement ! Je regrette, non pour moi, pour ces dames seules, les circonstances locales de cette présentation. Pourtant, le cadre dans lequel elle a lieu est bien aussi digne qu’un palais de la beauté de mademoiselle...

Marzara ne rougit pas à ce compliment, qu’elle entendit à peine. Elle regardait Ladislas. Lui, la regardait aussi comme fasciné.

Il parut hésiter un instant ; puis, soudain, il mit vivement pied à terre, jeta ses rênes à un groom, accouru pour les recevoir, et s’avança vers les dames en leur tendant ses mains ouvertes.

Messiah, à cet excès d’honneur, jeta un regard de triomphe au marquis Trecasi.

Ladislas, après avoir serré les mains dont la légère étreinte était venue répondre à la sienne, en gardant un peu plus longtemps celle de la jeune fille, continua :

  •  — J’ai déjà eu le plaisir, mesdames, de vous voir plusieurs fois à Vienne ; mais de loin, car vous étiez très entourées, et les princes sont esclaves de haute et puissante dame l’Étiquette. Néanmoins, je ne vous avais pas oubliées. Votre succès a été tel dans la société viennoise que l’on n’y parlait que de vous. Vous êtes-vous plu à Vienne, mademoiselle ?
  •  — Beaucoup, monseigneur ; mais j’avouerai à Votre Altesse royale que Vienne et ses splendeurs se sont passablement effacées de ma mémoire depuis que je parcours un pays aussi beau et aussi attachant que celui-ci.
  •  — Je vous remercie pour mon cher Tyrol de votre admiration et, en son nom et au mien, je vous dis : Mademoiselle et madame, soyez les bienvenues dans nos montagnes : je serais heureux, si vous aviez l’intention de vous fixer pendant quelque temps parmi nous.
  •  — Votre Altesse royale est vraiment trop aimable, répondit Messiah. Nous sommes touchées de l’accueil qu’elle daigne nous faire et de l’invitation qui l’accompagne. Nous ne faisons que passer dans votre beau pays, ma fille et moi, sous la conduite de M. le marquis Trecasi, qui a bien voulu se faire notre chevalier. Marzara est frileuse, et je le suis plus qu’elle, étant moins jeune. Nous redoutons d’être surprises ici par l’hiver et voulons le passer sous un ciel plus doux. Nous avons quitté le chemin de fer à Rattenberg pour voyager à petites journées, afin de voir un peu le paysage. Nous le reprendrons à lunsbrück...
  •  — Et nous gagnerons Florence, où nous comptons nous installer, dit Marzara.
  •  — Il est fâcheux que nous ne puissions vous avoir, mesdames, aux bals de la cour ; mais vous avez raison de préférer l’Italie à nos montagnes. Vous venez du pays du soleil ; la transition vous serait ici bien brusque... et Florence n’est pas au bout du monde, ajouta le prince.

Le marquis regarda Messiah de son plus mauvais regard. En proie à une jalousie naissante, pour lui, Marzara venait de donner un rendez-vous au prince et celui-ci l’avait accepté. Cela le mettait de méchante humeur, l’Italien.

Heureusement qu’il n’eut pas le loisir d’en donner d’autres marques. L’entretien était fini et il ne restait plus aux voyageurs qu’à prendre congé.

Leur berline et la voiture chargée de leurs bagages, retardées par les détours que les avait forcées de faire par les champs voisins le mauvais état de la route, attendaient leurs ordres à quelques pas.

Messiah, reprenant le bras du marquis qu’elle avait quitté pour répondre aux politesses du prince royal, esquissait le plus engageant de ses sourires, précurseur des formules d’adieu qui devaient amener la séparation des acteurs d’une scène grosse de conséquences, malgré sa brièveté, lorsque survinrent deux nouveaux personnages.

Pharaoh amenait Séphorah, qui se débattait en poussant des cris plaintifs et faisait de vains efforts pour ne pas avancer.

  •  — Où donc est Stella ? demanda le vieux avant toute autre chose, sans s’inquiéter du prince, de sa suite, des dames ni de leur perplexe sigisbée.

Stella s’était glissée parmi les chevaux de l’escorte et vendait le plus de fleurs qu’elle pouvait, en répondant aux vifs propos, que ne lui épargnaient pas les hardis gentilshommes, par des saillies de gamine.

A la voix de son père, elle se réfugia près du Zingaro. Là, fouillant dans les poches de sa robe, elle en tira l’argent qu’elle avait reçu et le lui donna, tout en dansant et en chantant à plein gosier :

Un petit oiseau m’a dit :
Prends garde à toi la fillette ;
La fillette
Joliette,
La fillette qui grandit.

  •  — J’ai tout vendu, fit-elle ensuite, avec un sérieux comique. Plus d’edelweiss ! Nous allons dire la bonne aventure. Maman, ce sont de belles dames de notre pays.

Tous les yeux se portèrent sur le vieillard et sur Séphorah, qui se calmait peu à peu aux exhortations que son mari lui murmurait dans une langue inconnue. Mais au mot d’edelweis elle avait dressé l’oreille, et, la bonne aventure à dire à de belles dames de son pays, la rendant à ses idées premières, la prophètes se reparut.

Repoussant Pharaoh avec une force extraordinaire, elle embrassa d’un regard tous ceux qui étaient groupés devant elle, et sa vue se fixa sur Marzara et sur Ladislas, demeurés en face l’un de l’autre.

Elle se plaça entre eux d’eux et leur prit une main sans rien dire.

  •  — N’avez-vous point peur, mademoiselle ? demanda le prince en souriant, heureux de cette occasion inespérée de contempler quelques minutes de plus Marzara.
  •  — Non, Monseigneur, répondit la jeune fille.
  •  — Alors, écoutons par curiosité ce que cette vieille sorcière va nous...
  •  — Chut ! dit laZingara.

Elle retomba dans son silence, examinant les mains qu’elle faisait parfois se toucher. Mais un long sanglot souleva sa poitrine, lorsqu’elle aperçut le bouquet d’edelweiss que sa fille avait glissé dans la ceinture de Marzara.

  •  — Oh ! c’est bien cela, dit-elle à voix basse. Les edelweiss sont venus et il faut qu’ils aillent au château de Strassberg. C’est toi, fils de sultan, qui en es le maître. Fais-le démolir pour qu’il ne le soit pas après toi. Mais tout est vain. Les choses doivent être ainsi... Donne, fille d’Orient, donne les edelweiss !

Elle saisit, sans attendre, le bouquet de Marzara, brisa les joncs qui le liaient, en fit deux parts et, redevenue muette, les tendit au prince et à la jeune fille, qui les prirent machinalement.