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Un endroit auquel nous appartenons

De
416 pages

Tout oppose Antoine, Blake et Hannah et pourtant la vie va les rapprocher : les questionnements, les choix, les doutes, les prises de conscience, la vie tout simplement. Un voyage initiatique s'offre à eux et les invite à explorer le plus profond de leur être. Le destin va les mettre sur la même route pour qu'ils s'acceptent et apprennent enfin à se connaître. Comment ces trois histoires ne font-elles qu'une ?


Un roman d'amitié plein d'espoir.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90963-3

 

© Edilivre, 2015

Dédicaces

 

 

À Fripouille et Vanille,

À tous ceux qui sont en quête de leur chemin,

Un endroit auquel nous appartenons

 

 

La mousson dominait le ciel depuis quelques semaines. L’abondante végétation s’abreuvait avec vivacité afin de n’en être que plus florissante. Les odeurs de bois de rose mouillés envahissaient les collines verdoyantes situées non loin de l’Océan Indien. Les différentes mélodies que provoquaient les gouttes d’eau selon l’endroit qu’elles heurtaient rendaient l’atmosphère vivante, bruyante et pleine de diversité. Les cris des divers animaux habitant les parages se mêlaient à cette symphonie si particulière, la rendant encore plus étrange et bouleversante.

À quelques pas de là, au pied d’une colline aux paysages idylliques, s’élevait une succession de petits bâtiments en bois, faisant penser à une tribu qui se serait installée ici au milieu de nulle part, protégée par la hauteur des arbres tropicaux.

Des allées et venues incessantes de plusieurs personnes ne sachant où donner de la tête, créaient le tournis au milieu de la pluie violente qui ne cessait de battre. L’heure du dîner approchant, certains s’affairaient dans les cuisines, des enfants fatigués de leur journée avaient rejoint leur dortoir en attendant, certains s’adonnaient à des activités créatrices telles que la peinture, la musique ou la confection de petits bijoux et objets en bois, tandis que d’autres semblaient s’amuser à merveille sous la forte averse en riant et faisant le concours de celui qui en boira le plus.

Au milieu de cette agitation, un petit garçon au visage d’ange taquinait ses camarades en leur jetant de l’eau au visage ou en leur touchant l’épaule pour qu’on lui coure après, lorsqu’un des adultes du camp s’approcha de lui. Cet homme, il le connaissait bien, cela faisait plusieurs mois qu’ils avaient sympathisé, il était comme son meilleur camarade de jeu version grand frère.

Il lui avait appris les règles du base-ball et commençait à devenir un lanceur confirmé, il adorait aussi quand ils jouaient à cache-cache, et que le petit garçon avait toujours raison de lui en trouvant refuge enfoui dans le feuillage des arbres, et que pour finir le jeune homme l’attrapait pour l’asseoir sur ses épaules et exécuter la danse de la victoire.

En le voyant approcher, il lui fit son plus beau sourire et voulut commencer à jouer avec lui en remplissant le creux de ses mains d’eau de pluie pour lui jeter au visage, mais quelque chose l’arrêta net. Il ne l’avait jamais vu comme aujourd’hui, il ne lui connaissait pas ce regard noir et menaçant, il ne pensait pas pouvoir avoir peur de quelqu’un à ce point, en tout cas surtout pas de lui. Le regard terrifié, l’enfant se sentit sans défense, l’eau au creux de ses mains se vida puis il demeura les bras le long du corps sans parvenir à bouger.

En haussant la voix, en laissant son démon apparaître sous les yeux d’un enfant, il était devenu fou, il avait perdu la raison.

Le petit garçon ne bougeait plus, pétrifié sur place, son corps ne lui répondait plus. De sa courte vie, jamais il n’eut aussi peur de la suite des événements.

De l’autre côté de la scène, restée au sec sous l’abri d’une des maisonnettes de bois, une jeune fille les observait sans être vraiment sûre de comprendre ce qui se passait. Mais il était évident que quelque chose ne tournait pas rond. Au début, ils semblaient parler, mais même si elle était trop loin pour entendre quoi que ce soit, elle remarqua le changement de comportement chez l’homme et chez le petit garçon qui paraissait apeuré. Elle vit alors quelque chose dans sa main.

Cela ne pouvait être vrai, elle avait voulu espérer, mais c’était elle qui avait eu raison depuis le début, personne n’avait voulu l’écouter. Elle devait faire quelque chose comme elle se l’était promis.

Totalement paniquée à la vue de ce spectacle si peu commun en ces lieux, sans réfléchir plus longtemps, elle se jeta sur l’homme qu’elle considérait comme un intrus depuis le début. Elle devait venir en aide à cet enfant.

– Espèce de salaud, qu’est-ce tu fous ! Tu t’es bien foutu de nous, tu es venu jusqu’ici pour t’en prendre à des enfants ! Tu devrais avoir honte, va-t’en, tu n’es qu’un criminel !

Se fichant éperdument de la réaction que pouvait avoir son adversaire, la jeune fille le bouscula et se mit à le gifler, lui donner des coups de pied dans les tibias.

Le petit garçon essaya de s’approcher de la jeune fille et de lui tirer son t-shirt pour l’éloigner de l’homme, mais rien n’y fit. Elle était plongée dans un tel état de rage que plus rien n’existait autour d’elle à part cet intrus et sa haine.

Elle continua de lui balancer des coups de plus en plus violents partout sur le corps.

Il était devenu son punching-ball et aucune importance s’il n’appréciait pas et voulait s’en prendre à elle, elle n’avait plus peur des coups depuis longtemps, et avait toujours su que son expérience ici marquerait la fin de quelque chose, et si ce quelque chose était sa propre vie, elle serait au moins libérée de la pire chose qui restait accrochée à elle, son passé.

Au loin, tout le monde s’était arrêté, fixant la scène, ne comprenant rien, ne sachant que faire. Tout le monde était surpris. Certains s’apprêtaient à intervenir, mais d’autres leur barraient simplement le passage avec un mouvement de bras, comme s’ils étaient conscients qu’une chose importante opérait.

Les curieux observaient du coin de l’œil, les affairés tentaient d’ignorer au maximum, après tout ce n’était pas leur affaire, les enfants apeurés avaient pris place dans leurs dortoirs, et pendant que la pluie continuait de s’abattre sur eux, la jeune fille s’exorcisait, incontrôlable.

Dans cet endroit d’ordinaire si paisible, où les gens ne faisaient que prendre le temps de vivre et d’apporter tout ce qu’il y avait de meilleur en eux aux enfants, tout allait être chamboulé par cette soirée.

Un peu plus loin, quelqu’un d’autre les regardait et malgré le temps, ce n’étaient pas des gouttes de pluie qui s’écoulaient le long de ses joues.

L’homme ne bougeait pas, il encaissait.

La jeune fille s’exorcisa encore quelques minutes avant de s’écrouler à genoux dans la boue.

 

Dans le passé…

 

 

Paris, France

Antoine vient d’obtenir son bac ES avec mention très bien. Cela lui fait plaisir, mais sans plus, après tout il s’y attendait, cela n’a rien d’une surprise. Il ne traîne pas trop au lycée après avoir consulté ses résultats, il n’a pas vraiment d’amis avec qui partager cette victoire. Une fois installé dans son Audi noire, cadeau de son père pour célébrer l’obtention de son permis de conduire quelques mois plus tôt, il reprend la direction de Neuilly afin d’annoncer la nouvelle à ses parents. Sa mère avait préparé toute une célébration en son honneur, un cocktail dînatoire que tous les invités pourraient savourer dans le jardin en raison de la douce nuit d’été qui s’annonçait.

Georges embrasse son fils exagérément sur les deux joues afin de le féliciter, Marie l’enlace à son tour, et lui murmure combien elle est fière de lui.

– Qui c’est ? demande une petite voix, alors que des mains recouvrent ses yeux.

Le jeune homme se retourne et découvre une jolie demoiselle haute jusqu’à son épaule, des cheveux noirs mi-longs. Elle le regarde de ses éclatants yeux bleus aux reflets prune grâce à la clarté de ce soir. Ses pommettes naturellement roses et son teint pâle lui donnent un air de poupée de porcelaine.

– Agathe ! Qu’est-ce que tu fais là ?

– Eh oui j’étais au courant de cette petite soirée, tes parents nous ont invité ma famille et moi, après tout ça me donne aussi l’occasion de fêter mon bac ! Tu n’as pas l’air très heureux de me voir.

– Si bien sûr que je suis heureux que tu sois là, je suis juste un peu fatigué. Félicitations à toi aussi ! J’ai essayé de t’appeler en sortant du lycée, mais tu n’as pas répondu.

– Oui, nous étions occupés à mettre tout ça en place. Tu comptes m’embrasser quand ? Ne me dis pas que c’est le monde qui te perturbe ?

– Excuse-moi Agathe, je suis juste un peu troublé ce soir, mais je n’en reste pas moins impardonnable.

Antoine attrape délicatement le cou de sa petite amie et l’embrasse maladroitement.

– Désolé de vous déranger les tourtereaux. Agathe, tu es vraiment ravissante, et toutes mes félicitations autant pour ton diplôme que pour ton aide apportée aujourd’hui. Ma femme m’a dis avoir apprécié tes idées fraîches.

– Merci Georges, c’est vraiment très gentil de votre part.

– Si cela ne te dérange pas, je vais t’emprunter Antoine quelques minutes, il y a quelques personnes que j’aimerais lui présenter.

Antoine se sent désabusé à la vue de toutes ces convives, il n’en connaît pas la moitié, ce sont surtout des partenaires de travail de son père, accompagnés de leurs épouses et enfants, et finalement il comprend bien que la célébration de son nouveau diplôme n’est qu’une couverture, tout ce manège n’est destiné qu’à lui mettre le pied à l’étrier concernant sa future carrière. Son père rêve qu’il devienne son associé et qu’un jour il prenne sa succession. Georges Desroches est tout simplement l’avocat le plus coté du Tout-Paris, celui que les plus grandes personnalités s’arrachent depuis une vingtaine d’années, et forcément à ce prix-là, les sentiments, les questions et les doutes ne font pas vraiment partie de son vocabulaire. Et c’est pourtant exactement la phase dans laquelle se trouve son fils en ce moment.

Malgré tout, Antoine a été élevé dans ce monde du paraître, et peut donc sans difficulté appliquer ses leçons à la lettre. Grand, les cheveux châtains avec une coupe de premier de la classe, sa belle gueule à la James Franco lui attirent les sympathies de tous. Affichant son plus beau sourire charmeur, impeccable sur lui, il n’a aucun mal à se faire apprécier de ses invités. Ses atouts ? Une franche poignée de main et son regard audacieux, une personnalité qu’on ne peut déstabiliser facilement prouvent tout autant que, malgré son jeune âge, Antoine a toutes les qualités requises pour faire une carrière aussi brillante que celle de son père.

Pendant plus d’une heure, il fait le tour des invités en jouant la carte de la modestie lorsqu’on le félicite et se montre honoré de certaines propositions concernant son futur apprentissage.

– Merci monsieur Chambert, ce serait un très grand honneur de pouvoir rejoindre votre cabinet pour la durée d’un stage. Votre réputation n’est plus à démontrer, c’est pourquoi j’en suis profondément flatté.

Monsieur Desroches observe son fils entretenir ce genre de mondanités, « parfait mon fils, pas un seul faux pas », semble-t-il lui dire en soulevant sa coupe de champagne dans sa direction.

Antoine termine ces conversations, mais fuit le regard de son père. Pris de bouffées de chaleur, il s’écarte des convives et se dirige vers le bar dressé dans le jardin pour l’occasion. Il repère Agathe afin de s’assurer qu’elle est trop occupée pour se soucier de savoir où il se trouve.

Accompagné d’un verre de rhum, Antoine s’exile discrètement de l’autre côté de la propriété pour être au calme. Son regard se perd au loin, et voit deux jeunes garçons remonter la ruelle du quartier résidentiel en riant et se faisant des passes au ballon. Il sourit, ému devant leur insouciance.

Soudain une voix le fait sursauter.

– Belle soirée hein ?

– Vous m’avez fait peur. Euh oui, c’est une soirée très agréable.

Le grand garçon aux cheveux bruns ébouriffés ressemble à un chanteur de rock lançant la mode « saut du lit ». Son visage poupin lui donne des traits fins sous ses grands yeux tristes. On remarque cependant ses efforts vestimentaires pour la soirée, un jean à peine éraflé, chemise blanche rentrée dans le pantalon et fine cravate noire à moitié défaite laissant apparaître un col de chemise déboutonné. Antoine remarque une petite chaîne en or pendre à son cou. Son allure débraillée contraste avec l’ambiance de la soirée, mais lui donne un genre bohème sympathique.

– Ok même si on ne se connaît pas, je t’en prie, on peut se tutoyer, on a quasiment le même âge.

– Pardon. L’habitude sans doute… Antoine Desroches.

Il tend la main pour saluer son nouveau compagnon.

– Matthieu Laforge, enchanté. Alors c’est pour toi toute cette fête ?

– On dirait…

– Ouh là fais pas cette tête vieux ! Tiens t’en veux quelques taffes, ça va te faire sourire un peu.

Antoine refuse le joint que lui tend le jeune homme si mince. Son père aurait été capable de payer ce mec juste pour voir sa réaction, et puis sagesse et bonne conduite ont toujours fait partie de lui. Cela lui serait impensable de faire quelque chose que ses parents lui auraient interdit, même étant majeur depuis plusieurs mois maintenant. Et pourtant, parfois, ce n’est pas l’envie qui lui manque. De plus en plus en réalité.

Matthieu semble s’amuser de son comportement.

– Laforge… ce nom me dit quelque chose, reprend Antoine.

– Ouais je suis le fils de Raymond Laforge, il collabore régulièrement avec ton père.

– C’est étrange que je n’ai jamais entendu parler de toi, ils se voient pourtant souvent.

– Non pas étonnant. Tu vois, moi mon père, il ne m’aurait jamais préparé un tel accueil. Je suis un peu sa déception, pas vraiment le fils qu’il aurait voulu avoir, mais malheureusement pour lui, je suis l’unique. Alors parfois il préfère agir comme s’il n’en avait pas.

– Comment ça, pourquoi tu dis des choses pareilles ?

Matthieu ricane doucement, et s’installe sur la marche en marbre blanc à côté d’Antoine.

– Déjà tout petit, on me prédestinait le même avenir que toi mec. Tu vois, la super éducation dans les meilleures écoles privées, le petit premier de la classe toujours impec qui fait et respecte tout ce qu’on lui dit, qu’on a formé pour suivre les traces de son père parce que c’est comme ça depuis des générations dans la famille. Sauf que contrairement à toi, je n’étais pas aussi doué et passionné pour ce genre d’études, mais plutôt le cancre qui se retrouve près du radiateur au fond de la classe, qui désespère les profs parce que les punitions ne servent plus à rien. Puis tu connais bien ce milieu, je ne t’apprends rien, si tu ne fais pas ce qu’on attend de toi, on ne te demande pas vraiment ce qui pourra bien t’intéresser d’autre dans la vie. Tu dois le faire, c’est tout, pas d’autre choix possible. Mais bon, mes parents ont voulu insister concernant mon « éducation », pensant qu’il ne me fallait que plus de rigueur. Tout ce que j’ai réussi, c’est de me faire virer de ces écoles privées les unes après les autres. Mon record, quatre dans la même année.

Matthieu rit, prend le temps d’avaler quelques bouffées, et semble hésiter à continuer. Il a l’habitude qu’on le regarde avec mépris, parfois avec dégoût, et pourtant face à Antoine, il ne se sent pas obligé de jouer un rôle. Le jeune homme le regarde au contraire avec compassion et l’écoute attentivement. C’est bien la première fois qu’il ne se sent pas jugé par un gamin de son âge.

– Et il y a deux ans, j’ai fait une forte dépression. Je n’en pouvais plus de tout ça, de ce monde, ces gens autour de moi qui ne m’écoutaient pas. À toujours passer pour une tornade qui ravage tout sur son passage, celui qui créait tous les problèmes.

La gorge de Mathieu se noue à l’évocation de ces souvenirs, et ses grands yeux foncés se mettent à briller.

– J’ai tenté de me suicider… Ça n’a même pas été ça le pire pour mes parents, trop douloureux pour eux d’essayer de comprendre ce qui pouvait se passer dans la tête de leur rejeton, et de se remettre en question, non… le plus dur pour eux a été le fait que je me retrouve interné dans un asile psychiatrique, à seize ans, et par malchance pour eux tout se sait vite. La réputation de mon père en a pris un sacré coup, c’était ça le cœur du problème. Tu vois, je suis vite devenu la honte de la famille, alors pas étonnant que tu n’aies jamais entendu parler de moi. Je ne suis pas un bon sujet de conversation, il n’y a qu’à ce niveau-là qu’ils ne peuvent pas se vanter.

Après cet aveu, un long silence s’installe entre les deux jeunes hommes. Antoine se sent honteux, de quoi, il ne le sait pas. Que sa vie semble tellement simple à côté de ce garçon qu’il vient de rencontrer et qui déjà ne lui est plus tout à fait inconnu.

– Pourquoi tu me dis tout ça ?

– Si ce n’est pas moi qui te le raconte, et qu’on nous voit discuter ensemble, avant la fin de la soirée quelqu’un l’aura fait pour moi, sans doute en enjolivant les choses à sa façon. Puis je n’ai rien à cacher, et surtout plus rien à perdre. Et ça peut paraître con mais tu me sembles un mec différent de tous ceux qui sont présents ce soir. En fait, t’as l’air aussi paumé que moi, d’une façon différente.

– Tu as peut-être raison.

Antoine finit son verre de rhum cul sec et prend le joint des mains de sa nouvelle connaissance qu’il a l’impression de connaître depuis longtemps déjà. Matthieu se moque de lui en le voyant tousser. Les deux jeunes hommes se mettent à rire de bon cœur ensemble. Ce court instant d’innocence et de complicité se retrouve interrompu par la venue de la jeune fille en robe bleue.

– Antoine, qu’est-ce que tu fais, tout le monde te cherche depuis plus d’une demi-heure !

– Agathe ! Oui j’avais juste besoin de m’aérer l’esprit. Au fait, je te présente…

– Bon et bien, maintenant que c’est chose faite, reviens, ton père te réclame.

Sur ce, elle tourne les talons, furieuse. Antoine et Matthieu se regardent, se comprennent. Il doit continuer à jouer de finesse, leurs vies doivent reprendre leurs cours. Ses amis, il sait que sa famille les lui choisira.

« La compassion est une des pires faiblesses de l’homme », avait pour habitude de dire son père.

 

 

New York, États-Unis

Il promène ses longs doigts d’une blancheur vampirique sur la douce peau cuivrée parfumée au néroli qui l’enivre à chaque fois. Étendus sur le lit aux draps rouge sang, ces caresses semblent les apaiser autant l’un que l’autre. Il observe la beauté du corps nu aux courbes divines de la jeune fille, une partie de ses cheveux noir de jais glisse le long de son dos, l’autre partie restée en éventail sur l’oreiller en soie sur lequel sa tête repose. Il la regarde s’assoupir, elle est belle, calme, douce, elle ressemble à un ange venu le dompter, elle représente tout ce dont il a besoin. Ou plutôt tout ce dont il devrait avoir besoin.

Les promesses sont faciles à faire lorsque l’on est surpris par la peur, l’angoisse, le doute, pour se sortir d’un mauvais pas. Oui, dans ces cas-là, il est très facile de promettre, on se rend compte de ce que cela représente sur le moment, puis avec le temps on oublie, la promesse s’efface peu à peu. Quand on croit que la menace est passée, à quoi bon les tenir, elles nous encombrent plus qu’autre chose et de toute façon ça va mieux. Tout le monde le fait, et tout le monde sait que c’est faux. Tenir une promesse est une chose extrêmement dure, elle nécessite toute la volonté d’un être, ce qui signifie passer par des sacrifices, se surpasser pour prouver à l’autre, à soi, à une divinité, à on ne sait pas toujours quoi, que l’on en est capable, rendre l’autre fier de ses actes pleins de symboliques qui nous touchent tous d’une façon différente. On dit que les mots peuvent avoir plus de pouvoir que les actes, mais certains actes dépasseront de loin la véritable valeur des mots.

Il sait que la volonté est en lui, il le sent, le problème est simplement qu’il est trop faible, il est allé trop loin pour en revenir si facilement.

Blake continue de caresser le corps caramel jusqu’à ce que le souffle régulier lui fasse comprendre que l’ange s’est endormi. Il se lève avec précaution pour ne pas la sortir de ses rêves et se dirige vers la salle de bains puis referme doucement la porte. Il se passe de l’eau fraîche sur le visage espérant interrompre ses tremblements naissants. Faible, perdu, il relève la tête et contemple son reflet dans le miroir. Il avait repris des muscles, sa bonne résolution visait à occuper le maximum de son temps à faire du sport afin de penser à autre chose. Il avait du mal certains jours, il l’avouait, mais il était aussi vrai que d’avoir repris ses forces d’autrefois, lui faisait un grand bien. Il gardait cependant un visage sévère, aux joues creusées, qui lui donnait un air malade les jours où ça n’allait pas. Ses cheveux noirs coiffés de façon hirsute grâce à un bon gel structurant laissaient apparaître plusieurs piercings aux oreilles et au tragus gauche, des anneaux en acier pour la plupart. Ses yeux noirs abrités étaient encadrés de sourcils épais aussi noirs que sa chevelure mais gracieusement bien dessinés, le droit était également orné d’un piercing rouge avec deux pointes. Sa bouche charnue mettait en valeur le bouc qu’il laissait pousser depuis quelques années et qu’il avait commencé à tresser.

Il se regarde et reste conscient qu’il est toujours le bad boy qui fait fantasmer quasiment toutes les filles, qu’elles soient elles-mêmes rebelles ou de bonnes familles. Elles aiment cet air ténébreux, dangereux, qui veut dire qu’il n’a peur de rien et peut obtenir tout ce qu’il veut. Plus d’une s’était laissé prendre à ce piège. Elles le voulaient, elles l’avaient eu, mais à quel prix… ?

Il baisse les yeux en y repensant. Seulement depuis sa rencontre avec la belle à la peau caramel, il comprend ce qu’est le regret, seulement depuis qu’elle est là, il comprend sa vraie nature, et malgré sa noirceur, elle est restée, car elle dit qu’il n’était jamais trop tard pour personne. Elle croit en lui.

Son regard se perd de nouveau dans le miroir dans lequel il remarque, comme si c’était la première fois, l’énorme dragon rouge et noir qui serpente le long de son bras droit. Ce tatouage, il l’avait choisi, car il représentait la force, la domination, la grandeur. Il n’était plus certain du véritable contexte auquel l’attribuer. Il l’avait depuis quelques années, et à l’époque il représentait une tout autre force pour lui.

Cette fois Blake met carrément la tête sous le robinet d’eau froide. Les spasmes reviennent, ils sont de plus en plus forts. « Non, ce n’est pas vrai, je ne peux pas… je ne peux pas ».

Malgré toute sa bonne volonté, il s’habille en vitesse, tente du mieux qu’il peut pour ne pas faire de bruit, et sort précipitamment de l’appartement où repose la belle jeune fille. Il pense à elle encore une fois, mais ce n’est pas suffisant, malheureusement pas encore.

Pour le moment, elle ne lui suffit pas à se sentir libéré de ce monde.

*
*       *

Il est tard, il fait nuit noire, et c’est en général à ce moment-là que la porte se met à tambouriner.

– Pete, allez magne, ouvre-moi !

Au bout de quelques minutes, la porte daigne enfin s’entrouvrir. L’homme qui se trouve derrière n’a pas l’air étonné, mais ne semble pas pour autant décidé à inviter celui qui réclame son aide.

– Tiens, Blake. Décidément, j’ai de plus en plus de mal à te suivre. T’es là, tu disparais pendant des semaines et tu te repointes comme si de rien n’était.

– Allez, vas-y laisse-moi entrer. Je ne te demande même pas de me dépanner, j’ai de quoi payer.

– Blake, il faut savoir ce que tu veux. T’as voulu arrêter de travailler avec moi pour mener tes affaires en solo, ok je respecte, mais depuis quelque temps t’es devenu pitoyable avec tes « je veux, je veux pas », arrête de venir chouiner, va falloir que t’ailles voir ailleurs pigé ?

– Putain j’ai besoin d’un fix alors arrête tes conneries et laisse-moi entrer tout de suite !

Il n’arrive plus à se contrôler, le manque est tel qu’il le rend fou. Il s’apprête à sauter à la gorge de son ex-associé après lui avoir violemment poussé la porte contre le visage quand celui-ci dégaine une arme sous son nez pour le calmer.

– Ok maintenant c’est toi qui arrêtes tes conneries. Tu vas te calmer tout de suite sinon je mets fin à ton gros dilemme, pigé ?

Blake se mord le poing et continue de trembler. Pete, encore plus grand que lui, la tête rasée, les yeux d’un bleu clair, inquiétants, se pousse pour le laisser entrer. Le garçon ténébreux ne se fait pas prier et s’invite vivement dans ce lieu chaotique qui ressemble plus à un squat qu’à un appartement destiné à la location. Il s’assoit nerveusement au milieu d’un tas de vêtements jetés sur un des canapés et remarque la présence de Becky, une des jeunes filles subjuguées par son charme à l’époque. Après lui avoir fait découvrir les premiers effets euphorisant de la drogue, il l’avait remise entre les mains de Pete afin de s’en débarrasser. Il la regarde comme s’il hésitait à la saluer, mais se rend compte que de toute façon cela ne sert à rien, la jeune fille est avachie sur un fauteuil, fixe le plafond d’un œil caverneux et semble ne pas être vraiment là.

Pete s’assoit à côté de Blake et lui tend un petit sachet.

– Tu perds ton temps mec. T’as beau vouloir certaines choses, ce que tu es c’est ça, ça reviendra toujours, tu le sais. Je veux juste que tu comprennes que ça ne sert à rien d’essayer. Reviens Blake, j’ai besoin qu’on refasse équipe comme au début. T’es le meilleur pour ça, si tu savais ce que tout le monde mise sur toi. On pourrait avoir le monopole sur tout New York, on serait puissant et riche comme avant. Pour ça j’ai besoin que tu retrouves la raison et que tu te remettes au boulot.

Blake reste stoïque face au soudain enthousiasme de son ancien partenaire. Au plus profond de lui, il ne peut pas nier que cette proposition lui paraît alléchante. Il pourrait bien gagner sa vie facilement mais d’un autre côté, aujourd’hui il y a Ayesha, celle grâce à qui il a découvert qu’il était capable d’aimer et avait la volonté de se racheter de tout le mal qu’il avait pu faire dans le passé.

Le fait de se retrouver là le faisait se sentir encore plus faible. Il se demande pourquoi il est venu, mais c’est stupide, pourquoi il le sait très bien, il se dit juste que s’il était resté allongé auprès de son ange, il aurait pu résister, ne pas y penser.

Même s’il n’avait jamais été un gros consommateur, une fois qu’il y avait goûté, dans les moments de faiblesse, il ne voulait que ça. Il avait déjà essayé un sevrage pour elle, mais c’était trop difficile, il n’était pas encore prêt. Non, tout simplement il ne le voulait pas.

Comme à cet instant, c’est trop tard, il lui suffit de regarder le petit sachet de crystal blanc occuper le creux de sa main pour lui faire ternir ses promesses. Comme s’il était seul et que Pete n’avait jamais prononcé un mot, il prépare sa petite mixture afin de se l’injecter dans le bras, toujours dans le gauche, car le dragon lui donne la force de la maîtrise. Il n’a jamais aimé sniffer, toujours se l’injecter. Un immense soupir de soulagement se fait entendre, il se laisse alors glisser le long du canapé avant de se retrouver allongé sur la moquette crasseuse. Bientôt cette confiance et ce sentiment de puissance l’envahiront à nouveau.

Une agréable sensation de chaleur lui parcourt le corps, il la sent se diffuser dans ses veines comme sur un champ de courses, il se sent bien, invincible, « voilà enfin ce que j’attendais », semble-t-il vouloir dire tandis que son corps ne tremble plus.

Avant même qu’il ne fasse le moindre mouvement, Pete s’approche de lui et lui assène un coup de cross à la tête pour le plonger dans le sommeil.

Pete le regarde un sourire au coin des lèvres et lui glisse une autre dose dans la poche intérieure de sa veste, juste au cas où, avant de préparer son bang.

*
*       *

Le téléphone vibre à travers la poche du jean, il l’attrape et regarde l’heure, il est déjà si tard ? Malheureusement, il ne pourrait pas se libérer comme il l’avait promis.

– Salut ma chérie, comment vas-tu ?

– Ça va, ça va. Alors où es-tu ? Tout le monde t’attend.