Un orage de printemps

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Novembre 1947. Alors qu'une tempête de neige s'abat sur un petit village des Vosges, un voyageur solitaire trouve refuge chez l'habitant. Là, il remonte le temps et dévoile son histoire... Une naissance et une prime jeunesse dans le bonheur. Une enfance traumatisée par des instants de détresse. Une adolescence subitement préservée par des circonstances exceptionnelles. Une vie d'adulte heureuse et prometteuse. Mais un fait inattendu allait briser un espoir d'avenir... À travers le destin du fils d'un couple d'Alsaciens partis s'installer dans les Vosges, Martial Klipfel livre un tableau grave et authentique de l'Est de la France de la fin du XIXe à l'aube des années cinquante. Mariant huis clos et flash-back, il dépeint de manière intimiste ces campagnes hantées par les guerres, à l'atmosphère lourde de secrets, qui n'en finissent pas de panser leurs blessures.

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Date de parution 02 octobre 2014
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EAN13 9782342029000
Langue Français

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Un orage de printemps


Martial Klipfel










Un orage de printemps






















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IDDN.FR.010.0119883.000.R.P.2014.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2014








A l’heure où les cheveux blanchissent, où la vue demande
assistance, la mémoire du présent se plaît parfois à vous
narguer. Certains souvenirs de votre jeunesse, viennent par
moments dissiper votre attention, en vous soumettant à
certaines questions qui concernent votre passé. Bien des hommes et
des femmes ont eu ce moment de retour sur une vie très
occupée, et qui peut parfois vous interroger ou vous satisfaire. Les
interrogations se mêlent souvent aux souvenirs heureux,
incertains ou embarrassants. Elles viennent réveiller ce qui fut un
choix à cette époque, un choix qui vous engageait pour un
temps précis, ou une vie entière. Là, point de regrets, c’est fait !

Mais il peut y avoir aussi, dans ce sac inépuisable en
souvenirs, certains moments vécus dans la tendresse et le bonheur, en
ce temps là. Ces rappels amènent bien sûr un sourire révélateur
sur votre visage, tout en laissant l’enfant interrogateur, se
questionner sur votre passé. Mais hélas, pour certains autres, la vie
ne leur a offert que déboires ou malheurs, dans une période
courte ou trop longue. Ces délaissés resteront marqués
profondément pour leur existence.

Nous étions en 1947, la période infernale de quatre années
d’occupation venait de se terminer. Elle avait laissé dans cette
région montagneuse des Vosges, des traces qui ne pouvaient
encore s’effacer. La vie reprenait tout doucement son souffle,
parmi les ruines qui évoquaient encore des souvenirs
douloureux. Les nombreuses et inévitables baraques en bois, prenaient
provisoirement dans cette région, la suite indispensable des
habitations et bâtiments détruits par les occupants. Ces derniers
avaient dans leur fuite, rageusement déporté de nombreux
hommes jeunes et vieux, tout en incendiant volontairement sans
9
distinction les habitations. Une odeur âcre de fumée stagnait
encore souvent entre ces murs calcinés qui tombaient en ruine,
et laissaient toujours la trace d’une vie vécue naguère, à cet
endroit. La tristesse y avait trouvé refuge, et montrait toujours
au passant, les images des cruautés de l’occupant. En ce
remémorant ce qui avait été à cette époque leur lieu de vie, les
dépossédés avaient toujours dans leur tête, certains souvenirs
qu’ils ne pouvaient oublier. Malgré tout, l’espoir reprenait une
place, dans leur quotidien qui aspirait à un renouveau. Chacun
recherchait à retrouver une vie nouvelle, qui laisserait derrière
elle avec le temps, mais sans oublier, ces horreurs d’un passé
maudit.

Des amis de mes parents avaient, avant cette dernière guerre,
fait l’acquisition d’une ancienne ferme, pour en faire après les
transformations, un lieu de repos hebdomadaire. Cette ancienne
ferme avait été construite en un temps où les espaces
permettaient encore une certaine liberté de construction. Son
emplacement avait séduit ses acheteurs, malgré son
éloignement. Montagnards de naissance, ces nouveaux propriétaires
avaient envisagé maintenant d’y demeurer. Anciens
commerçants très à l’aise, ils avaient depuis longtemps envisagé de
partir deux ou trois mois au Canada, pour y rencontrer ces
cousins lointains, comme ils disaient. Ce voyage venait d’être fixé
pour la fin de cet automne. Afin de ne pas laisser seule leur
gouvernante dans cette propriété pendant leur absence, ils
m’avaient demandé s’il m’était possible de venir lui tenir
compagnie une ou deux semaines, avant qu’elle ne parte
provisoirement chez sa sœur en Alsace. J’avais bien sûr accepté
cette demande, car je connaissais Mélanie pour l’avoir
rencontrée chez ces amis de mes parents, au cours d’une réception.
Mélanie était comme eux, Alsacienne de naissance, et vivait
avec nos amis depuis quelques années déjà.

Je me préparais donc à rejoindre la Gloriette, c’était le nom
de cette propriété construite dans la montée d’un col Vosgien,
sur une petite prairie qui offrait un environnement plaisant, et
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un air frais et salutaire. De cet endroit on pouvait aussi, en
suivant un parcours signalé, entreprendre plusieurs randonnées,
dans le massif Vosgien ou Alsacien. Début Novembre je me
suis donc rendu à la Gloriette, par une belle journée encore
ensoleillée, où Mélanie m’attendait avec impatience. Nous nous
connaissions déjà un peu, car je l’avais déjà rencontrée lors
d’une réception donnée par nos amis, ici à la Gloriette. A cette
occasion, j’avais pu apprécier sa nature avenante. Je l’avais
trouvé sympathique, mais avec un fort caractère, et j’avais
malgré tout conservé un bon souvenir de cette personne. Je fus très
bien accueilli à mon arrivée, car Mélanie se trouvait rassurée
par ma présence ici, pendant cette courte période. Installé de
suite confortablement dans cette ancienne ferme complètement
transformée, je me suis de suite rendu compte du plaisir qu’elle
offrait avec son environnement, et sa vue imprenable sur un
versant Vosgien à cette saison. J’ai pu profiter encore pendant
une dizaine de jours, malgré la saison avancée, d’une
température acceptable, pour remplir mes poumons de l’air pur et
vivifiant de cette montagne Vosgienne. J’ai trouvé de suite dans
mes escapades solitaires, une certaine joie de vivre dans ce
paysage grandiose ; et j’ai pu apprécier des sensations de bien-être,
dans la solitude et le silence impressionnant, dans ces forêts
imposantes. Bref, ce fut pour moi comme une cure bienfaitrice,
revitalisant le corps et l’esprit.

Quelques jours plus tard, le soleil pâle laissait envisager un
changement de temps prochain. Il est vrai que la Toussaint
venait de rassembler dans les cimetières, encore par une journée
acceptable, des centaines de gens motivés plus ou moins, par le
souvenir des disparus. Profitant de mon passage dans la région,
j’avais comme beaucoup d’autres, réservé une matinée pour me
rendre dans le cimetière où reposaient certaines personnes bien
connues alors de ma famille. Ce jour là, le temps avait
brusquement changé. Un frimas venait de s’installer subitement sur
cette région des Vosges, et la montagne semblait plus sombre
que d’habitude. Ses crêtes donnaient l’impression de vouloir
percer les nuages qui s’accumulaient au fil des jours, comme
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s’ils voulaient en boucher l’horizon. Ce petit village où je me
rendais dans son cimetière, me donnait l’impression de vouloir
se pelotonner aux pieds de ces montagnes, qui enferment ce
fond de vallée. Les agriculteurs se pressaient pour rentrer les
animaux dans les écuries et les bergeries. Les nuages
menaçaient à tout moment de déverser les premiers flocons, car en
montagne le temps change rapidement.

Mon passage dans ce cimetière ce jour n’était que de
circonstances, et je ne fus évidemment pas reconnu des nombreux
visiteurs qui s’y trouvaient à ce moment là ; et c’était mieux
ainsi. Cependant, comme certains visiteurs, je fus un moment
donné intrigué par le comportement d’un homme, que je ne
connaissais pas non plus, et qui me paraissait être plongé dans
une certaine méditation. Depuis une heure, à entendre les
chuchotements derrière moi, il était dans cette même position.
Assis sur la bordure d’une pierre tombale, bien emmitouflé dans
un grand manteau sombre avec capuchon, il regardait avec
obstination, une plaque de marbre sur laquelle étaient gravé je
pense, les noms des disparus. Je ne me trouvais qu’à quelques
mètres de la tombe sur laquelle il priait sans doute, mais je ne
pouvais, par respect d’abord, lire les noms qui étaient gravés sur
cette plaque, qui semblait lui rappeler peut être, toute une vie
Sans aucun doute, cet homme était prisonnier de ses souvenirs,
et revivait peut être à cet endroit une grande partie de son
existence. Conscient ou inconscient du moment et de la curiosité
qu’il suscitait, aux regards des commères qui se cachaient
derrière les monuments, cet homme revivait probablement sa vie.
L’endroit était propice pour lui, il devait se sentir en
communion d’esprit avec ses disparus, et je trouvais indécents les
regards furtifs et les remarques désobligeantes de ces
péronnelles. Il y en a souvent, même dans les cimetières. Certainement
bien des années revenaient encombrer sa mémoire, et lui
rappeler un passé qui le troublait encore. Le temps ne semblait pas lui
poser un problème, immobile comme une sentinelle dans une
guérite, il donnait l’impression de sommeiller sans basculer sur
la tombe. Je m’apprêtais à partir, quand soudain cet homme se
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leva, ramassant un sac tyrolien qui se trouvait à ses pieds sur le
sable de l’allée, il le remonta sur ses épaules d’un geste lent
comme s’il hésitait encore à partir, et de sa main droite il
envoya un baiser qu’il enroula sur cette tombe, d’un geste
demicirculaire. Là, sans trop le regarder, j’ai compris que sous cette
pierre tombale, certainement des êtres chers à son cœur
reposaient là, et qu’il se trouvait lui-même maintenant,
probablement seul. Avait-il à présent retrouvé un peu de
sérénité ? Lui seul le savait !

D’un pas lent il marcha dans cette allée ensablée, et se
dirigea vers la porte pour sortir. Lorsqu’il passa derrière moi, je
n’ai pas pu voir son visage, mais sa silhouette me donna
l’impression d’un homme encore solide. Il devait avoir
probablement entre cinquante et cinquante cinq ans environ. Avant de
franchir cette porte, il se retourna une dernière fois, comme s’il
voulait garder en mémoire, cet endroit qui l’avait en quelque
sorte hypnotisé, pendant un certain temps cet après-midi. A
mon tour, je me suis déplacé pour vérifier ce qui était gravé sur
la plaque de marbre noir, et j’ai pu constater que sur cette
plaque, trois noms étaient gravés en lettre d’or…

Albert Burcher. Mauricette Burcher. Madeleine Burcher née
Gunter.

Il y avait là, reposant pour l’éternité comme beaucoup
d’autres dans ce cimetière, sous cette pierre tombale, une
famille de trois personnes, qui avait certainement un solide lien de
parenté avec cet homme. Il était venu ce jour, et il était reparti ;
c’était un passager de la Toussaint, comme les autres. Je me
suis à mon tour dirigé vers la sortie, la neige commençait à
tomber. J’ai cherché du regard à apercevoir cet homme qui
marchait à présent d’un pas ferme, vers la sortie du village. Où
allait-il comme cela à pied d’un pas décidé ? Il avait
certainement préparé sa destination ; mais à cet âge et par ce temps, que
voulait-il donc prouver, ou se prouver à lui-même…
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Je l’ai regardé s’éloigner un moment, puis il s’est évanoui
dans le rideau de flocons blancs qui s’épaississait maintenant.
San le vouloir, je me suis surpris à dire à mi-voix en le voyant
disparaître : Quelque soit votre direction, bonne route Monsieur
l’inconnu !

Je suis alors remonté à la Gloriette un peu distrait. Cet
homme m’avait impressionné par son attitude quelque peu
étrange dans ce cimetière. Il m’avait donné l’impression d’un
repenti en mal d’absolution. Avait-il un remords qui pesait sur
sa conscience ? Il en avait permis le doute par son
comportement cet après-midi, devant cette tombe. Avait-il tout
simplement revécu une période de sa vie avec une des personnes dont
le nom se trouvait inscrit sur cette plaque ? Autant de questions
qui auraient pu justifier son immobilité pendant une ou deux
heures, selon les commérages qui circulaient derrière les
monuments. J’étais un peu choqué par ce manque de délicatesse
des bavardes, en mal elles aussi de curiosité et de cancans. Dans
un cimetière où le silence s’impose tout naturellement, la
recherche d’une tombe par les étrangers au pays, ou la rencontre
entre connaissances, doivent toujours respecter cet endroit, où
reposent en paix, les souvenirs d’un monde passé. Il était temps
que je regagne mon lieu de visite amicale, car la neige tombait
maintenant à gros flocons, et le tapis blanc qui couvrait la route,
commençait à s’épaissir. Et tout en scrutant la route à travers
mon pare-brise, je pensais encore à cet homme qui avait sans le
vouloir, laissé une impression bizarre après son passage dans ce
cimetière. Autant de questions que de curieuses visites, qu’elles
avaient dû probablement provoquer autour de cette tombe, après
ma sortie. Questions qui n’auront c’est certain, pas de réponses
immédiates, et qui laisseront ces trois noms, probablement dans
un anonymat total.

Plusieurs jours se sont écoulés. Une journée maussade vient
de se terminer. Le vent du Nord qui soufflait en rafales ces
temps derniers, a fait tournoyer des nuages de feuilles mortes et
jaunies qui tapissaient le sol sous les arbres. Elles sont
mainte14
nant cachées sous un manteau neigeux, qui recouvre également
les branches nues des feuillus. Les sapins plient leurs branches
basses vers le sol, comme s’ils voulaient se débarrasser de cet
encombrant et pesant nouvel ornement. La nature a revêtu sa
parure hivernale, un peu trop tôt. Les oiseaux surpris par cette
nouvelle saison, restent dans leur nid, en oubliant parfois la
lueur du jour. La forêt devient de plus en plus sombre, car la
neige tombe maintenant sur la montagne depuis une semaine.
La route du col devient de plus en plus dangereuse pour la
circulation qui s’est raréfiée, et qui semble ce soir être arrêtée
provisoirement semble-t-il. Mélanie et moi entendons
vaguement depuis la Gloriette, un bruit sourd de moteur de camion,
qui semble vouloir monter le début du col, avec peine. J’ai
comme l’impression que ce camion pourrait être un camion des
ponts et chaussées, qui, équipé d’un chasse-neige à l’avant,
essaye de rétablir un passage sur la route du col. Mais il est tard,
et je me demande s’il arrivera à monter jusqu’au sommet ce
soir. La route est actuellement impraticable avec cette épaisseur
de neige. En écoutant ce ronflement régulier, on devine les
difficultés que peut rencontrer le chauffeur du camion. Ce soir, la
tourmente neigeuse reprend de l’activité, comme pour interdire
toute circulation des deux côtés du col. Mélanie me confirme
que cet incident arrive souvent en hiver, et que le passage reste
interdit plusieurs jours, malgré les efforts partagés par les
ouvriers de chaque côté de ce col.
— La nature montre ses caprices en montagne dit-elle en
souriant, surtout à cette saison ; mais les randonnées en été
compensent largement les inconvénients de l’hiver, que ce soit
du côté Alsacien, ou du côté Vosgien.
Cette remarque justifiée me laissait un peu rêveur, car je
remarquais quand même, qu’à cette saison, la Gloriette se trouvait
bien éloignée de la vie rurale de ce secteur, et j’en fis la
remarque à Mélanie qui coupa court à mes réflexions, en disant
toujours avec son sourire
— Nous sommes habitués à ce changement de temps, et cela
ne dure jamais bien longtemps. Il suffit de prévoir le
ravitaillement en temps utile.
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J’avais compris que Mélanie partageait judicieusement l’amour
de la montagne avec nos amis, et qu’elle était bien installée avec
eux, dans cet endroit qu’ils avaient choisi.

La Gloriette construite sur une petite prairie dans la montée
gauche du col, offre malgré une circulation irrégulière par
moments, une certaine tranquillité, et une vue imprenable dans cet
endroit, ce qui est rare en montagne. Depuis mon arrivée ici, je
profite d’un certain confort, dans cette ancienne ferme rénovée
entièrement. Tout a été pensé avec justesse lors de sa
rénovation. Les pièces principales ont été insonorisées, afin de
diminuer les bruits extérieurs de la circulation. Il m’est donc
possible de me reposer dans cette pièce qui sert de bibliothèque,
sans être importuné par l’extérieur. Ce soir je n’ai pas envie de
travailler sur mon manuscrit, et je regarde par la fenêtre malgré
la nuit qui arrive, la neige tomber sur le petit parc de côté. Les
flocons cotonneux qui descendent devant mes yeux à travers la
fenêtre, finissent par engourdir mes pensées. Dans cette pièce
éclairée pour l’instant par la cheminée, les flammes qui
dévorent les bûches en léchant les parois de l’âtre, se reflètent dans
le miroir da la bibliothèque. Le vent qui souffle dans cette
cheminée, fait par moment crépiter ce feu vigoureux. Ces
crépitements irréguliers finissent par troubler l’ambiance
particulièrement calme de cette pièce. Abandonnant maintenant mon
observatoire, je me suis assis dans un fauteuil près de cette
cheminée éclairante. J’ai comme l’impression dans ce silence
monacal, d’oublier le reste du monde, et mon esprit vagabond
cherche dans cette rêverie, le projet d’un futur ouvrage.
Les idées ne me manquent pas, mais le sujet qui m’inspire ce
soir, avec cette mélancolie naissante, risque de troubler mon
sommeil. C’est alors que je passe en revue, toutes ces journées
depuis mon arrivée ici. Au début seul, j’ai longtemps marché
pour descendre et remonter une partie de ce col, en prenant des
sentiers forestiers raides quelques fois. Une végétation rare
attirait alors mon attention, et semblait être partiellement grignotée
par certains animaux que je n’ai hélas, pas pu surprendre. Une
odeur particulière de sapin emplissait mes narines, et semblait
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par moment me donner un léger mal de tête. L’air était vif, les
oiseaux rares mais bavards, et l’écho reprenait leur cui-cui, pour
le perdre dans ces immenses profondeurs. Dans ces forêts sans
fin, où le silence parfois vous impressionne, une seule branche
sèche qui craque et tombe sur le sol, vous incite à vous
retourner, et à vous questionner parfois. Ce n’est pas de la peur, mais
une surprise qui peut, si vous êtes seul, vous rendre souvent un
peu méfiant. Cela fait partie du charme montagnard, pour les
inexpérimentés. Deux roches volumineuses qui se trouvaient là
sortant de terre comme pour braver la forêt, me permettaient
alors de me servir de cet observatoire naturel. Après quelques
essais, j’ai enfin réussi à monter dessus, pour contempler les
flans opposés de cette montagne à la fois Vosgienne et
Alsacienne. Ses pentes vertigineuses me donnaient l’impression de
plonger dans un abîme. La route nationale qui serpente dans ce
col, apparaissait comme un ruban gris qui s’enroule sur
luimême. On entendait assourdi, un ronronnement de moteur, pour
chaque véhicule qui montait ou descendait ce col. Les oiseaux
nichés probablement par endroit dans le haut des feuillus,
s’interpellaient entre eux. C’était un ravissement pour les yeux
et les oreilles, pour ceux qui aiment la montagne.

Ce jour là, un soleil d’Automne s’introduisait encore entre
les branches des feuillus et des sapins, et réchauffait un air frais
montagnard. J’avais profité de cet après-midi pour dégourdir
mes jambes et mes muscles, dans un exercice qui me manquait.
A un moment donné, je me suis assis au bord d’un petit
ruisseau, dont la source se trouvait sûrement au sommet de la
montagne. Son eau claire et transparente se glissait dans un
sillon caillouteux, en emmenant sa fraîcheur dans un parcours
tortueux et rapide par endroit. J’ai pu ainsi rafraîchir mon front
avec ma main droite, et gravir ce sentier qui me ramenait à la
Gloriette. Oh quelle surprise j’ai eu de me retrouver à mon point
de départ ! On trouve ainsi quelques fois en forêt par hasard, un
chemin si petit soit-il, qui vous surprend par sa destination. Une
telle surprise fait partie de la découverte de la montagne. Avec
mes jambes qui sont encore lourdes, je me souviens bien sûr de
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cette journée où j’ai volontairement crapahuté dans ce coin des
Vosges. Mon corps tout entier me semble encore brisé en deux
parties. Mélanie la gouvernante toujours prête à me servir,
m’avait alors réconforté avec des infusions de sa composition.
Et j’avoue que dans ce domaine singulier d’herboristerie, elle a
aussi des connaissances bienfaitrices, notre brave Mélanie.
Réconfortée par ma présence en ces circonstances, elle
s’occupe de moi avec gentillesse et savoir faire. Elle m’a mijoté
quelques bons petits plats de son Alsace natale, et j’avoue qu’à
cette occasion, c’était pour moi comme un jour de fête. Son
franc-parler est le reflet de sa nature généreuse et Alsacienne,
c’est tout dire !

Il est vingt heures trente ce soir. A l’extérieur le vent souffle
encore avec force, la neige tombe toujours, et semble vouloir
engloutir la montagne toute entière. Le bois dans la cheminée
n’a pas fini de crépiter. Soudain un bruit étrange au dehors me
tire de ma somnolence. On dirait qu’un moteur bruyant vient de
s’arrêter sur la route juste en face de la Gloriette. Des lueurs de
phares me rappellent à la réalité. Je me souviens maintenant
avoir écouté en fin d’après-midi, comme un bruit de moteur de
camion, qui essayait de monter le col. Ce camion avait-il réussi
à monter jusqu’à la Gloriette avec cette route très enneigée ? Le
chauffeur a-t-il un problème ? La réponse ne se fait pas
attendre, la sonnerie à la porte me fait presque tressaillir. Que se
passe-t-il donc sur cette route à cette heure, et par cette tempête
de neige ? Mélanie qui était dans sa cuisine vient me retrouver
toute troublée encore, et me questionne :
— Que dois-je faire Martial, répondre ou ne pas répondre ;
qu’en pensez-vous ?
— Ne bougez pas Mélanie, je vais voir ce qui se passe sur
cette route, et pourquoi on sonne ici à cette heure. C’est peut
être le chauffeur du camion qui repousse la neige qui a des
ennuis. Je reviens de suite.
Par la porte d’entrée entrebâillée, j’aperçois dans l’obscurité,
effectivement un camion arrêté sur le bord de la route. Le
chauffeur est accompagné d’un homme enveloppé dans un
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grand manteau sombre avec capuchon. Cet homme porte sur
son dos un gros sac tyrolien, et il est chaussé de bottes en cuir
noir. Je ne sais pas pourquoi mon attention est spécialement
attirée par ces bottes, car elles me rappellent celles des
occupants, et semblent neuves. En effet elles ont un aspect
militaire bien connu, pendant cette trop longue période. Un
instant j’ai comme l’impression d’être en présence d’un
prisonnier Allemand qui se serait évadé d’un camp, ou d’une ferme.
C’est vrai qu’à cette époque encore, des prisonniers travaillaient
dans certaines fermes de la région. Il fait nuit noire, et je n’ai
peut être pas bien vu. Les deux hommes attendent l’ouverture
de la grille, mais auparavant, je préfère m’informer sur leur
identité :
— Que voulez-vous à cette heure et par ce temps ?
Le chauffeur crie car la bourrasque coupe les voix, et chasse
la neige vers l’intérieur du couloir.
— J’ai besoin que vous m’écoutiez, j’ai un problème urgent
avec cet homme !
J’actionne donc le mécanisme d’ouverture de la porte de la
grille qui s’ouvre difficilement, à cause de l’épaisseur de neige
dans la cour. Les deux hommes avancent doucement jusque
devant le portail et s’arrêtent. Je reconnais alors le chauffeur qui
demeure dans le village en bas du col, et je renouvelle ma
question :
— Que voulez-vous à cette heure ?
Le chauffeur avance un peu dans la lumière extérieure, et me
dit d’un air embarrassé
— Bonsoir, excusez-moi, mais je viens de rencontrer cet
homme seul sur la route, et je n’ai pas pu le laisser continuer
son chemin. Il est seul et marche dit-il, en direction de l’Alsace.
Avec cette tempête c’est un calvaire pour lui, et il est exténué.
Auriez-vous la bonté de l’accueillir ce soir pour qu’il soit à
l’abri et au chaud. Il dit vouloir repartir demain matin.
Entre-temps, Mélanie inquiète de mon absence, arrive
derrière moi dans le couloir. Elle regarde malgré l’obscurité, les
deux hommes de haut en bas avec son air de méfiance que je lui
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connais, puis avance sur le pas de la porte, et questionne de
suite les deux hommes :
— Mais que voulez-vous à cette heure et par ce temps ?
J’explique en deux mots la situation qu’on vient de me
décrire, mais l’air fâché, Mélanie questionne l’homme qui grelotte
à côté du chauffeur :
— Mais je ne comprends pas que vous soyez sur la route
encore à cette heure, et à pied, on ne mettrait pas un chien dehors !
L’homme semble accuser la remarque, et levant un bras
qu’il laisse de suite retomber, il répond en relevant un peu sa
tête enfoncée dans un cache-nez. Je vous comprends Madame,
mais je marche depuis deux jours pour rejoindre un parent en
Alsace, et je suis à cette heure, très, très fatigué, ajoute-t-il d’un
air lasse. J’accepterais juste un petit coin pour me reposer au
chaud, et je repartirai demain matin.
Mélanie n’a pas quitté son air soupçonneux, et répond à cet
homme :
— Mais c’est de la folie de faire ce chemin à pied, et
pourquoi cette urgence à cette saison ?
L’homme relève encore la tête, et sa réponse ressemble à
une supplication :

— Je n’ai malheureusement pas d’autre choix, je dois faire
ce chemin à pied. Il m’est difficile là maintenant, de vous en
expliquer la raison.
A cet instant le chauffeur coupe le dialogue, et demande :
— Monsieur Paul est-il là ?
— Non répond Mélanie, il est absent, mais son ami qui est
ici (et elle me désigne), et moi-même, répondons de la
tranquillité et de la sécurité de cette propriété. Mais que voulez-vous à
Paul ?
— C’est dommage répond le chauffeur d’un air ennuyé, lui
je sais qu’il accepterait car c’est un homme de cœur !
Je devine que Mélanie perd patience, car elle se tourne vers
l’inconnu et lui crie d’un ton agacé :
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— Vous avez été imprudent et téméraire, d’engager ce
déplacement à votre âge et à cette saison, et vous devriez en
supporter les conséquences !
L’homme semble accepter les reproches, deux ou trois
secondes de silence, puis Mélanie d’un ton de commandement (en
bonne Alsacienne) crie dans la tourmente :
— C’est bon, ne restez pas dehors, rentrez, essuyez bien vos
pieds sur ce tapis, rangez ce sac dans un coin du couloir pour ne
pas gêner, accrochez votre manteau ici, il doit être bien mouillé
à présent ; je vais vous chercher des pantoufles.
La décision était prise, il fallait s’y soumettre, l’homme
rentre avec précautions dans le couloir, tandis que le chauffeur
satisfait s’en retourne à son camion, en se confondant en
excuses. A vrai dire, il était débarrassé d’un colis encombrant !
J’avais trouvé cette décision un peu rapide peut être, mais
Mélanie, malgré son caractère ferme en certaines occasions, a
un cœur d’or, diraient certains.

Notre inconnu enlève son manteau et l’accroche, puis il
range son sac tyrolien qui semble bien lourd ; enfin il déchausse
ses bottes en cuir noir, qu’il range près de son sac. A les
regarder, je suis certain qu’elles sont neuves, et que ce sont des
bottes de l’armée Allemande. Comme c’est bizarre (dirait un
certain acteur) ! Mélanie revient avec des pantoufles qu’elle
tend à l’inconnu.
— Oh elles sont bien chaudes ! Merci beaucoup Madame,
merci beaucoup répète-t-il encore en les chaussant.
— Venez jusqu’à la cuisine lui dit Mélanie en lui montrant
le chemin, je vais vous préparer une bonne soupe au lard, un
reste de choucroute, et vous pourrez ensuite, aller vous coucher
dans une chambre qui se trouve au dessus du garage.
— Vous êtes très généreuse répond l’homme, je ne sais
comment vous remercier.
L’inconnu suit son hôtesse jusque dans la cuisine :
— Prenez un siège lui dit-elle, en lui tendant une chaise.
L’homme s’assied un peu gêné semble-t-il, en répondant
d’une voix lasse :
21
— Grand merci encore Madame, je suis heureux de pouvoir
enfin m’asseoir !

Je prends à mon tour une chaise et me place de côté, afin
d’observer cet homme qui vient de demander de l’aide, comme
un naufragé de cette tempête. Qui est-il vraiment ? Dans ma
tête, toutes sortes de questions se bousculent. Qui est cet
individu qui arrive comme s’il était tombé du ciel ? Qu’est-ce que ce
soi-disant voyage vient-il faire à cette saison ? N’est-il pas un
prisonnier évadé d’une ferme avec des vêtements civils ? A-t-il
fait un mauvais coup à quelque part ? Autant de questions sans
réponses qui me tourmentent. Mélanie a-t-elle eu un réflexe trop
rapide, en acceptant de loger cet inconnu pour cette nuit ?
Doisje me méfier de cet homme ? A vrai dire, je suis perplexe et sur
mes gardes !

Je l’observe de côté sans vouloir le gêner. L’homme est de
taille moyenne ; sous son manteau il porte un blouson de
couleur marron foncé, sur un pull-over en laine tricoté mains. Avec
son pantalon de velours, il aurait presque un aspect de
gentleman-farmer. Ses cheveux gris et ondulés sont coiffés en arrière,
dégarnissant un front volontaire. Son regard vif lui donne une
certaine assurance, et son menton barbu termine un visage
anguleux. Ses mains calleuses me font penser aussi que cet
homme a travaillé la terre, certainement dans la culture. Ses
épaules assez larges, confirment sa robustesse, et son maintien
est encore digne d’un homme solide. En le regardant à la
dérobée le temps qu’il mange, je cherche à évaluer son âge. Il peut
avoir cinquante, cinquante cinq ans à peu près. Les tempes
grisonnantes, donnent à son visage une certaine expression d’un
vécu difficile, je suppose. Son repas terminé sur un verre
d’Alsace servi par Mélanie, il se tourne vers moi. Son visage
retrouve un peu de sérénité, mais son regard me fixe avec un
peu de crainte, me semble-t-il.
— Soyez rassuré me dit-il, je repartirai à l’aube, car j’ai
encore un long chemin à parcourir. Je me rends en Alsace, où j’ai
encore un vieil oncle vivant, aux environs de Turkeim. Je suis
22
seul maintenant, et je vais essayer de le rejoindre, pour
certainement rester là-bas. C’est mon pays de naissance ajoute-t-il.
Puis il sort de la poche de son blouson, un portefeuille bien
fatigué. Il en extrait des papiers qu’il me tend.
— Tenez, ce sont mes papiers d’identité, vous pouvez
vérifier, vous dormirez mieux après, me dit-il en me regardant en
souriant.
Ces derniers mots sont prononcés avec une petite pointe
d’ironie, aussi d’une main mal assurée, je prends ces papiers et
les examine rapidement. Je suis un peu gêné, mais ma position
est délicate, et je dois rassurer Mélanie que je devine soucieuse.
Il a mangé avec appétit, sans doute n’a-t-il rien avalé depuis
plusieurs heures. Dans sa façon de se tenir à table, j’ai pu
constater qu’il avait une certaine éducation. Il parle le Français
évidemment, avec un léger accent Alsacien bien sûr, puisqu’il
est aussi Alsacien de naissance. A mon avis maintenant qu’il est
rassuré sur son sort pour cette nuit, il semble actuellement gêné
de se trouver dans cette situation ici, comme s’il avait obtenu de
force, par réquisition comme les occupants, cette chambre pour
cette nuit. Est-ce sincère ou simplement simulé ? J’aurai peut
être la réponse un peu plus tard. Il se tourne alors vers Mélanie,
et lui dit :
— Merci beaucoup Madame pour votre repas et votre
accueil dans cette maison, je n’espérais pas profiter d’un tel repas
ce soir. Je suis rassuré et réconforté par votre générosité, car
quand on se trouve dans la solitude, on trouve plus souvent des
portes fermées qu’ouvertes.
Cette remarque de reconnaissance, était-elle crédible ou de
circonstances ; personne ne pouvait y apporter une réponse bien
sûr.

Il est maintenant vingt deux heures, et Mélanie semble
fatiguée, aussi pour rompre un silence qui allait s’installer, et
probablement avoir un peu plus de renseignements sur cet
homme, elle me dit en me regardant fixement :
— Martial installez-vous donc un peu dans le salon pour
bavarder avec Monsieur, moi je vais me coucher, je suis fatiguée.
23
J’avais évidemment. compris le message de Mélanie, avec
cette invitation qui n’était en réalité qu’une recommandation
importante. Je suppose qu’elle désirait avoir un peu plus de
certitude sur les bonnes intentions de cet inconnu. A cette heure,
regrettait-elle déjà son élan de générosité envers cet homme de
passage ! J’avais eu aussi je l’avoue, certains doutes sur les
explications sommaires de ce voyageur étrange. Le chauffeur
du camion qui l’avait pris à son bord, ne pouvait évidemment
pas non plus, se porter garant de l’honorabilité de son passager.
Il s’en était débarrassé adroitement. A cette heure j’étais certain
que Mélanie s’interrogeait encore sur sa trop rapide décision.
Mais elle était prise, et on ne pouvait pas revenir en arrière
maintenant. Allait-elle provoquer quelques remords tardifs chez
Mélanie ! J’en étais soupçonneux, et attentif par ailleurs.
Invitant l’homme à me suivre dans le salon, je lui propose alors, un
fauteuil opposé à celui que je préfère d’habitude, car j’ai la
ferme intention pendant qu’il s’assied confortablement, de
mettre discrètement en marche la cassette qui se trouve cachée
derrière deux gros livres, sous la petite table du salon. C’est
avant tout, une simple précaution à prendre de suite. Mélanie en
parfaite hôtesse, vient alors discrètement m’apporter une
bouteille de cognac, et en me la tendant me dit :
— Martial, vous inviterez Monsieur à boire un petit verre,
moi je monte me coucher. La consigne était passée, et elle fut
respectée avec modération. Je me suis alors levé pour donner
une bonne poignée de mains à Mélanie en lui souhaitant une
bonne nuit. Nos regards se sont alors compris. L’homme à son
tour se lève, et souhaitant la même chose à son hôtesse, il lui
baise la main en l’effleurant à peine. Est-ce un geste sincère ou
de circonstances, lui seul le sait.
— Je vous souhaite aussi une bonne nuit Madame, et je vous
remercie encore pour votre accueil lui di-il avec un sourire de
reconnaissance, il me semble. Mélanie le regarde sans sourire,
et lui répond simplement avant de sortir du salon :
— Merci Monsieur, Martial vous montrera votre chambre
quand vous serez prêt à vous coucher.
24
Et sans se retourner, Mélanie quitte le salon. Je verse dans
deux petits verres, un peu de ce cognac imprévu, et tout en lui
tendant son verre, je lui dis en souriant :
— A la suite de votre voyage mouvementé, et à votre
courage :
— A votre accueil charitable, me répond-t-il avec un air
surpris, puis reposant son verre sur le plateau, après avoir savouré
un peu de cet alcool, il ajoute :
— C’est un excellent cognac, il a un goût exquis.
Maintenant si vous le permettez continue-t-il, je vais vous donner plus
d’explications, au sujet de ma présence sur cette route ce soir,
alors que vous avez bien voulu m’accepter dans cette propriété
pour cette nuit. Je veux tout d’abord m’excuser pour cette
insistance que j’ai manifestée à mon arrivée, car cette attitude ne fait
pas partie de mes principes, mais j’étais véritablement à bout de
mes forces.
Le message que Mélanie m’avait fait parvenir avec cette
invitation au salon, allait enfin par ces explications imprévues,
clarifier peut être, cette situation anormale. Je commençais à
regretter l’absence de Mélanie maintenant, car un proverbe bien
connu, allait ici trouver sa place ce soir :
« De la discussion jailli la lumière ».
Pour ma tranquillité ce soir, le message de Mélanie va me
permettre je suppose, dans une longue soirée d’écoute, d’obtenir
peut être, les compléments d’informations souhaités par
Mélanie. Il y a quelques heures encore, je n’aurais pas cru devoir
connaître fortuitement, les secrets de cet homme, qui m’avait
laissé sur des doutes, lors de son arrivée bizarre ce soir à la
Gloriette.
Ainsi commençait cette soirée mémorable, que je n’oublierai
jamais !

Le cognac aidant sûrement à délier la langue, notre homme
confortablement installé, commence ainsi son récit.
— Mon père Albert Burcher, Alsacien de naissance en 1863,
a épousé en 1884, ma mère Mauricette, qui était aussi née en
Alsace en 1864. A cette époque, depuis 1871, l’Alsace était
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redevenue Allemande. Mes parents y demeurèrent un certain
temps, jusqu’à ma naissance en 1891. Ils travaillaient à cette
époque tous deux dans les usines de textile. Ma mère désirait
tellement une petite fille, qu’elle avait envisagé de l’appeler
Françoise. La nature en a décidé autrement, et c’est un garçon,
moi-même, qui est venu au monde. Ma mère qui fut déçue
paraît-il, m’appela alors Fanchon, le diminutif de Françoise. Mais
mon père vexé, me déclara en mairie sous le prénom de
François. Et c’est ainsi que pour la famille et les autres, je suis resté
Fanchon ! En 1895, pour des raisons que j’ignore, nous sommes
venus en France, à l’intérieur, comme disaient les Alsaciens à
cette époque. Nous sommes arrivés dans les Vosges, où mes
parents ont retrouvé du travail dans le textile encore une fois.
C’était une époque où de nombreux Alsaciens sont arrivés dans
les environs de Senones, et Moyenmoutier, où les usines
embauchaient facilement, des ouvriers du textile. Dans la période
entre 1870 et 1900, près de 30 % des hommes qui se marièrent à
Senones étaient Alsaciens. C’est tout dire, ajoute-t-il. Il s’arrête
un instant comme s’il cherchait dans sa mémoire, et continue
son récit. Tout petit, j’ai vécu dans cet univers ouvrier du
textile, et j’en ai gardé un certain souvenir. Le souvenir de ce
travail en équipes qui déstabilisait les familles bien souvent,
mais qui assurait un emploi et un logement. C’était un sérieux
avantage disait toujours ma mère. Quand je fus un peu plus
grand, ma mère me parla souvent de cette activité particulière
des ouvriers du textile, qui vivent et travaillent dans un même
endroit.

Dans certaines usines à l’époque, au son quotidien de la
sirène appelée familièrement Gueulard, des centaines d’ouvriers
et d’ouvrières se pressaient devant les grilles de ces usines. Ils
arrivaient en petits groupes, pour venir passer huit heures
consécutives, dans la vapeur et les déchets de coton. A l’appel de
cette sirène qui avait un son lugubre d’un bateau en partance sur
la mer, la régularité les dirigeait vers cette grande cheminée qui
fumait comme un navire qui prend le large. Mais leur voyage à
eux s’arrêtait devant l’horloge pointeuse, qui les enrôlait
direc26
tement. Il n’y avait certes pas à ce moment là, sous les bérets et
les casquettes, sous les foulards et les châles, des idées
d’évasion. Dans ces têtes embrumées par la routine,
l’enchaînement au travail en équipes les mobilisait dans une attention
soutenue. Dans cette atmosphère surchauffée et malsaine, dans
le bruit mécanique et le claquement des navettes, avec les
écheveaux de coton qui volaient sur leur tête et leurs épaules, ils
allaient s’intégrer au rythme régulier et journalier qu’on leur
imposait. Avec résignation et un esprit de camaraderie, ils
s’interpellaient familièrement sur leur lieu de travail, et dans les
cités. Ils étaient d’une grande cohésion sociale dans ce
rassemblement ouvrier. Ils aimaient leur usine et leur métier, sans
toujours approuver leur condition de vie et leurs salaires.

La semaine voyait toujours ce va-et-vient d’hommes et de
femmes, qui se croisaient aux heures habituelles. Les rires des
jeunes femmes répondaient à la gouaille des hommes, qui
martelaient, à cette époque, le sol avec leurs sabots. C’était leur vie
au quotidien, et leur avenir qui était évidemment tout tracé. Ma
mère disait souvent :
« Nous vivons chez les patrons ! ».
C’est vrai (ajoute mon narrateur) dans ces cités construites
derrière ou devant des petits jardins, ces ouvriers vivaient dans
les conditions de l’époque, mais acceptables. Toutes ces cités de
couleurs différentes, s’alignaient dans un même quartier. Elles
offraient toutes des logements identiques mais convenables, et
les ouvriers s’y sentaient à l’aise. Souvent ils appréciaient la
proximité des uns et des autres. Dans ce milieu du textile, il n’y
avait pour certains jeunes, pas d’autres perspectives à la sortie
de l’école, que l’embauche à treize ou quatorze ans, dans l’usine
du père ou de la mère. C’était presque considéré comme une
coutume dans ce milieu ouvrier, et la possibilité d’avoir de suite
un travail rémunérateur, tentait filles et garçons qui ne voulaient
ou ne pouvaient quitter leur famille. Liés par leur logement dans
les cités, ils formaient une sorte d’armée du textile, protégeant
les intérêts des commanditaires, et soumise aux cadences de
production.
27

Quelques fois au début de ces quartiers, une coopérative
appelée familièrement la coopée, servait également de café (de
bistrot à l’époque) et de boulangerie. A l’extérieur sur un côté
en longueur, se trouvait un jeu de quilles qui servait de
distractions à de nombreux ouvriers le dimanche. C’était un peu le
sport préféré de tous, jeunes et vieux, qui s’y retrouvaient dans
la gaieté et les paris dominicaux. Ce jeu de quilles bruyant mais
sportif, leur permettait de passer une journée les uns avec les
autres, hors de l’usine. C’était en principe souvent les mêmes
équipes qui prenaient possession du terrain, du matin au soir, le
dimanche. Sur le côté et en bout de ce jeu, une petite terrasse,
avec tables rondes et chaises pliantes, servaient à rafraîchir les
gosiers. Les joueurs assoiffés par le soleil et les encouragements
ou les moqueries (cela arrivait aussi) vidaient alors goulûment
les petites bouteilles de bière (canettes pour les joueurs) qu’on
retrouvait sur le sol dans la soirée. Les hommes en bras de
chemise, la casquette relevée sur le front, lançaient ces boules en
bois dur sur les grandes quilles pour les renverser. Elles se
choquaient entre elles dans un bruit de bois sec et mat, et le gamin
(le ramasseur) se hâtait alors de remettre en place, celles qui
étaient tombées. Les encouragements ou les moqueries
énervaient souvent les perdants qui se rebiffaient avec un (fermes ta
gueule) de circonstance. La sueur et le nombre croissant des
canettes de bière, finissaient par avoir raison de certains
coéquipiers, qui somnolaient alors sous la gloriette, à l’ombre. Les
mises disparaissaient alors rapidement dans les poches du
vainqueur, en laissant sur son visage un rictus d’orgueil ou de
moquerie. Le gamin ramasseur guettait toujours la pièce que lui
envoyait ce dernier, d’un bout à l’autre du jeu.

Le soir, quelques agacés qui n’avaient pas eu de chance à ce
jeu, rentraient en butant dans les pierres du chemin. Les canettes
de bière avaient bousculé les esprits et les estomacs, et la
fatigue des lanceurs de boules, brouillait à cette heure, les pas sur le
chemin de retour à la cité. On entendait parfois sur ce chemin,
deux ou trois joueurs malchanceux, essayant dans un méli-mélo
28
de circonstance, de s’expliquer entre eux, sur les ratés (comme
ils disaient) de leur journée. Dans ces explications confuses, les
rots et les hoquets entrecoupaient les explications verbales et les
gestes. Et le :
— Salut, à dimanche prochain ! Se terminait dans un
bâillement significatif.
La journée avait été bonne pour tous malgré tout. Les
canettes qui n’avaient pas été ramassées traînaient encore sur le jeu
de quilles. Dans cet endroit éclairé par une forte ampoule, les
papillons de nuit dansaient tout autour de cette lumière, comme
pour redonner vie encore une fois à ce jeu de quilles, qui sentait
l’alcool et le tabac. Un silence planait à présent sous la tonnelle,
où les chaises dispersées se trouvaient à présent rapprochées,
comme si elles se racontaient probablement entre elles, les
petits secrets de cette journée.

La nuit tombait progressivement, et dans les cités les
lumières s’éteignaient pour ceux de l’équipe de cinq heures du matin.
Par contre ceux de l’équipe de treize heures, venaient se
raconter les histoires du moment ou du passé entre eux. Assis sur
un banc devant la cité, jeunes et vieux se confrontaient souvent
dans des histoires coquines, qui trouaient alors le silence par
leurs éclats de rire. Cela ressemblait à une veillée joyeuse, qui
redonnait à tous un peu de punch, pour retrouver une nouvelle
semaine à l’usine. Quelques attardés qui revenaient de la ville
(ciné ou bals) par petits groupes, fredonnaient en se tenant par
le bras, les derniers airs connus et langoureux. Que de
chuchotements sont ainsi restés secrets, dans la nuit étoilée des étés !
Les rires des jeunes filles se perdaient en échos entre les cités,
et les garçons se faufilaient rapidement pour un dernier baiser
volé dans l’obscurité. Ce dimanche d’été avait procuré à tous
petits et grands, un semblant de bonheur fugitif, mais qui restait
pour les parents, le même que les précédents. Les enfants eux
avaient encore profité de la venue du marchand de glaces, qui
faisait toujours tinter sa clochette entre les cités. Il apportait
avec ses appels gouailleurs, un peu de fraîcheur parfumée aux
gosses et aux femmes endimanchées.
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Tout de blanc vêtu y compris la casquette, il pédalait sur son
tricycle en sifflant, et en chantant : « Marchand de Glaces !
Ohé ! Marchand de Glaces ». Il s’arrêtait à un endroit
stratégique (entre deux cités) et faisait tinter sa clochette. Une dizaine
de gosses qui l’attendaient toujours à la même heure, se
précipitaient alors autour de son tricycle en se bousculant, et en
tendant la pièce pour obtenir l’un avant l’autre, le cornet de
glace qu’ils savouraient déjà rien qu’en le regardant. Grands et
petits, ils plongeaient leur nez avec délice, dans ce cornet qui se
vidait au gré de leur avidité, et s’en retournaient après de leur
mère, le nez encore plongé dans ce cornet magique, pour ne
rien perdre de ce qui restait dans le fond. Certains même
retournaient le cornet, pour croquer rapidement la pointe de cette
gaufrette conique, où il ne restait hélas, plus qu’un soupçon de
cette délicieuse glace du dimanche. Ils se regardaient alors entre
eux, pour vérifier si certains profitaient encore de cette
gaufrette, qui sentait toujours ce parfum choisi. Les femmes
récupérant alors les gosses, entouraient à leur tour, le tricycle et
ses parfums, en laissant parfois le gamin ou la gamine, profiter
du début de leur cornet. On entendait aussi souvent le
dimanche, par les fenêtres grandes ouvertes dans ces cités, les refrains
populaires de l’époque. Repris à la radio par les jeunes femmes
d’une cité à l’autre, ces airs langoureux donnaient à cet endroit,
un instant de bonheur et un semblant de fête, quand cette
matinée était ensoleillée.
— Voilà, me dit mon narrateur, le compte rendu de cette
histoire courte, que ma mère m’a raconté en plusieurs épisodes…
Elle finissait alors très souvent par cette phrase laconique
« C’est la vie quotidienne des ouvriers du textile dans nos
cités ! ».
Puis elle a ajouté une dernière fois avant sa maladie « Si tu
ne veux pas connaître à ton tour cette vie monotone mon
Fanchon, tu dois bien travailler à l’école ; l’instruction est le
meilleur départ dans la vie ! ».
L’homme qui me fait face ajoute avec un mouvement de
tête, pour confirmer son affirmation semble-t-il :
30
— Elle avait raison ma pauvre mère, oui bien raison !

Puis il fait une petite pose, déguste avec parcimonie encore
un peu de cognac, en prenant son petit verre entre deux doigts.
Je vois un sourire de satisfaction égayer son visage grave, et il
me dit après son deuxième essai :
— C’est vrai qu’il est excellent votre cognac !
Pour ne pas risquer de couper son récit qui semble
m’intéresser, je ne réponds pas. Je souris à mon tour pour acquiescer à
son avis. Il pose doucement son verre sur la petite table comme
s’il s’agissait d’une chose fragile, et entendant comme moi le
vent qui souffle fort au dehors, je constate avec l’expression de
son visage, qu’il semble inquiet. Je lui pose quand même cette
question :
— Vous semblez fatigué, voulez-vous aller vous coucher ?
— Non pas de suite me dit-il, cette tempête va-t-elle
s’arrêter enfin !
Je me lève et place une bûche dans l’âtre, le feu repart avec
ses étincelles qui crépitent toujours. L’homme regarde fixement
ce feu et ajoute ;
— Que c’est bon de pouvoir se reposer devant ce bon feu de
bois, c’est grâce à votre générosité à madame et à vous-même,
et j’en suis profondément touché, je vous l’assure !
En regardant son visage tourmenté, j’ai quand même
l’impression qu’il est de bonne foi. Un regard vers la pendule me
précise qu’il est actuellement, vingt deux heures. Cet homme
n’est pas encore prêt pour aller se reposer, ce qui m’étonne
quand même, étant donné son arrivée mouvementée ; je
suppose qu’il a l’intention de continuer un peu son récit. Bien,
patientons encore un peu me suis-je dit, son repas lui a
certainement permis de récupérer un peu, et ma compagnie n’a pas
l’air de lui déplaire. Je suppose qu’il se sent rassuré. Mon
narrateur a attendu que je sois de nouveau assis dans mon fauteuil, et
doucement comme s’il sortait d’un rêve, il reprend la
conversation
— Mon père était un Alsacien à fort tempérament
commence-t-il ; il avait un caractère ferme, et il savait ce qu’il
31
voulait en toutes circonstances. L’Alsace sous le joug
Allemand, cela ne lui convenait pas du tout. Je suppose que c’est ce
qui a motivé notre départ, avec bien des problèmes paraît-il.
Mon père était un homme grand et blond, comme les blés dit-il
en souriant. Ma mère elle était brune, et de taille moyenne ;
mais elle avait un cœur d’or. Nous n’étions pas très riches, mais
ma mère savait gérer son ménage, car elle était économe. Je
n’ai jamais manqué de rien. Malgré sa santé fragile, elle m’a
entouré de toute sa tendresse. C’était une ouvrière modèle, et
estimée de ses supérieurs. Par contre mon père lui, avait plutôt
un caractère de révolté. Il s’occupait du syndicat des ouvriers,
et c’était peut être ce qui par moments lui mettait : « les nerfs
en boule » selon l’expression de ma mère. Je me souviens
encore des discussions à la maison entre eux, quand ma mère
essayait de le raisonner en lui disant : « Mais voyons Albert,
nous sommes logés par l’employeur, c’est un sérieux
avantage ! » Mais il n’entendait pas être convaincu, et trouvait
toujours un argument pour soutenir son affirmation. Nous
avions un logement dans les cités récentes, et un petit jardin où
je pouvais jouer sans aller sur la rue. Bien sûr à l’époque, les
salaires dans le textile, n’attiraient pas les convoitises (ce que
mon père disait toujours) mais nous vivions sans soucis d’après
ma mère. Il est vrai que mes parents travaillaient tous deux à
l’usine, comme beaucoup d’autres ajoute-t-il, ce qui permettait
aux ouvriers d’avoir un revenu acceptable.

Un jour en rentrant de son travail à l’usine, mon père avait
dans les bras une toute petite boule de poils blancs. Il serrait
cette boule contre lui avec précautions, et restait ainsi près de la
porte d’entrée. Ma mère était occupée à me faire lire, et je
n’avais pas spécialement apporté toute mon attention sur mon
père et son « paquet ». Ma mère elle avait de suite deviné ce
que mon père portait avec tant de précautions. Elle avait un
grand sourire en me regardant, et comme elle voyait que je ne
quittais pas mon livre, elle me dit soudain :
— Fanchon, nous reprendrons cette lecture demain, regardes
un peu ce que ton père a dans les mains !
32
J’avais vaguement aperçu une petite boule blanche, mais
pourquoi cette boule devait me concerner. En s’approchant de
moi, mon père me fit cette remarque :
— Fanchon, si tu n’en veux pas, je vais le reporter à celui
qui me l’a donné !
En même temps il déposa sur le sol devant moi, cette boule
de poils blancs. Oh ! Quelle surprise ! Un tout petit chien blanc
trottait sur le sol dans la cuisine, et se dirigeait vers moi alors
que j’étais accroupi. Quel bonheur j’ai ressenti à ce moment là !
Je pris alors avec précautions ce tout petit caniche dans mes
deux mains, et après l’avoir déposé sur la table, je sautai au cou
de mon père pour l’embrasser. Amusé par mon étonnement, il
me fit alors cette recommandation :
— Tu devras bien le soigner et ne pas le sortir dehors dans le
jardin, il est encore trop petit.
— Oh oui papa, je vais bien m’en occuper, je l’aime déjà.
Ma mère m’apporta une petite couverture, qu’elle glissa
dans le fond d’une petite caisse en bois.
— Ce sera pour l’instant, sa petite couchette, dit-elle en
souriant, on va la mettre dans ce petit coin de la cuisine
J’étais comblé, j’avais un ami à qui parler.
— Les gosses adorent les petits chiens, me dit soudain mon
narrateur en riant.
Ce souvenir d’enfance avait encore une bonne place dans sa
mémoire. J’avais écouté cette petite histoire avec
attendrissement, et curieusement je posai cette question :
— Comment l’avez-vous appelé ce petit chien ?
— Boule, tout simplement Boule, me répond-t-il en souriant,
et il marque une petite pause comme s’il revoyait la scène
probablement. C’était presque attendrissant de voir cet homme
d’un certain âge, revivre en mémoire ce petit instant de bonheur
familial, qu’il avait connu dans sa prime jeunesse. Je pensais à
cet instant (car j’étais touché) cet homme a encore des
sentiments familiaux très forts ; il doit être sensible aux souvenirs de
cette période qu’il retrouve facilement dans sa mémoire.

33
— A ce moment là, continue-t-il, j’allais à l’école
maternelle. Le réveil matinal me chagrinait toujours, car j’étais un
dormeur. Quand j’arrivais à l’école les yeux encore bouffis de
sommeil, les autres gosses riaient en m’écoutant parler, car
j’avais conservé bien sûr, un petit accent Alsacien. Bref à cet
âge on est vite décontenancé. J’adorais mon père, et j’étais fier
de me promener avec lui. Il me montait très facilement sur ses
épaules avec ses grands bras, et mes jambes pendant de chaque
côté de son cou, je me sentais en sécurité là-haut sur cet
observatoire improvisé. Je serrais son front avec mes deux mains, sûr
de ma position, et satisfait de ma vision panoramique. Quand
nous allions en forêt, ce que mon père préférait comme sortie, il
ramassait souvent un fagot de petites branches sèches, pour
allumer le feu disait-il ; et je revenais à la maison avec une
petite branche sèche dans la main, pour l’offrir à ma mère. C’était
mon petit fagot à moi, me dit-il en riant, et j’en étais fier.
D’autres fois, mon père venait me rechercher à la maternelle, et
là me prenant par la main, il m’emmenait jusqu’à la pâtisserie,
pour m’acheter une madeleine. J’adorais les madeleines, et je
me disais souvent, quand je serai grand je m’achèterai souvent
des madeleines, pour devenir grand comme mon père. Mais au
fait me dit-il, pourquoi les enfants veulent-ils toujours grandir si
vite, alors que les vieux voudraient par moments, redevenir
enfant ? Surpris par cette question, je réponds au hasard :
— C’est difficile à expliquer, sans doute que cette envie de
grandir vite est commune à tous ces enfants. Que peut désirer
un enfant, sinon de ressembler à papa et maman, c’est tout
naturel il me semble !
Je ne sais si ma réponse le satisfait, il me regarde et fait un
mouvement de tête comme pour accepter ce fait en disant
doucement :
— Bien sûr !

Ah ! comme j’aurais souhaité conserver cette complicité que
nous avions à cette époque mon père et moi, ajoute-t-il avec un
certain regret dans la voix ; ma vie aurait été différente j’en suis
certain. Mais le mauvais sort s’est acharné sur ma famille, et
34
j’ai personnellement connu le chagrin et la mélancolie des
pupilles…
Cette dernière phrase retient mon attention qui s’était un peu
relâchée, peut être une possibilité de somnolence, sans m’en
rendre compte, et je le questionne à nouveau :
— C’est vrai, vous êtes un pupille ?
— Oui répond-t-il, c’est vrai, malheureusement.
Là, je me suis dit, j’ai bien peur de m’être trompé sur la
personnalité de cet homme, et je pense que Mélanie a fait ce soir,
un choix humanitaire respectable. Je me suis alors promis de
garder une attention particulière, sur la suite de son récit,
malgré l’heure tardive. Je pense qu’il est sincère, et j’attends la
suite de ce qu’il voudra bien dire encore, pour confirmer la
confiance que Mélanie lui a accordée. Quelle drôle de soirée me
suis-je dit, c’est incroyable, alors que j’espérais en début de
soirée, me reposer dans ma chambre, suite à mes escapades
récentes.

— Un jour continue-t-il, j’ai surpris sans le vouloir, une
conversation entre mes parents, conversation qui prenait un ton
que je n’avais jamais entendu à la maison. D’habitude il n’y
avait jamais entre eux, de paroles choquantes, et un ton qui
prenait de la hauteur. Ce jour là je descendais de ma chambre à
l’étage par l’escalier, quand j’ai compris qu’il se passait un
événement qui contrariait fortement mon père. Surpris et
hésitant à continuer ma descente, je me suis assis sur une marche
dans cet escalier, et anxieux j’ai écouté la colère de mon père,
avec un ton que je ne lui connaissais pas :
« Non disait-il avec force à ma mère, je n’irai pas les voir à
leur ferme ! »
« Mais c’est ton frère Albert, répondait ma mère, tu ne peux
pas rester ainsi sans aller le voir, je t’en prie fais le premier
pas ! »
La voix de mon père s’éleva comme jamais je ne l’avais
entendue :
« Non, c’est non, définitivement non ! Il est parti de la
maison sans explications, et mes parents ont été longtemps
35
malheureux, à cause de sa fuite. Je ne veux pas entrer en
contact avec lui maintenant, inutile d’insister ! ».
Sur ce qui me semblait être un ordre donné à ma mère, il est
sorti en claquant la porte d’entrée. Assis dans l’escalier, j’ai à
ce moment là sursauté de peur, et suis descendu à la cuisine, où
ma mère assise sur une chaise pleurait. De suite je l’ai prise par
le cou en l’embrassant :
— Pourquoi pleures-tu Maman ?
— Oh ce n’est rien me répond-t-elle, ton père refuse d’aller
rendre visite à son frère qui demeure paraît-il dans une ferme à
dix kilomètres d’ici !


Je n’avais jamais entendu parler de cet oncle mystérieux, qui
demeurait si près de chez nous. Il est vrai qu’on ne parlait
jamais de la famille d’Alsace à la maison, et je n’osais pas poser
de questions, surtout à mon père et à ce sujet. Mais j’étais
surpris de constater qu’il était capable de se mettre dans une telle
colère. Habituellement calme, même quand il discutait dans son
syndicat, il ne s’emportait jamais. Mais Il n’admettait jamais
d’être contredit surtout quand il prétendait avoir raison. « C’est
sa nature, disait ma mère ». Pour la première fois je constatais
qu’il y avait un secret dans ma famille, famille Alsacienne que
je ne connaissais pas, sauf l’oncle Ignace qui demeurait dans les
environs de Turckheim, et qui était vigneron. Quand ma mère
essayait de parler de cette famille Alsacienne, mon père disait
toujours « On ira les voir un jour… ». Mais ce jour n’est jamais
arrivé, et pourquoi ? Mon narrateur se pose encore la question !
J’ai appris continue-t-il, quelques temps plus tard par ma mère,
que cet oncle s’était marié avec une Alsacienne déjà veuve, et
qui s’appelait Honorine. Ma mère disait souvent que cette
personne était une femme très bien, et fortunée. Elle avait hérité de
son défunt premier mari, d’une somme très importante, qui lui
avait permis d’acheter avec le second qui s’appelait Octave, une
grande ferme dans les environs. Et ma mère disait alors que
cette exploitation était exemplaire pour la région. Donc Octave
était le frère de mon père, et bizarrement mon père n’en parlait
36
jamais. Mon conteur me regarde fixement et lève son bras avec
son petit doigt pointé vers moi, comme pour me prendre à
témoin :
— Vous savez me dit-il, il y a souvent des histoires dans les
familles, et la mienne en faisait partie. Je suppose que les
parents n’ont pas accepté ce mariage, et c’est ce qui a brouillé les
relations. C’est parfois compliqué la famille ajoute-t-il, vous ne
trouvez pas ! Je me suis surpris à sourire, car je ne pouvais et ne
voulais pas m’engager sur ce problème là. J’écoutais cet
homme assis en face de moi, qui me racontait bizarrement la
vie de son enfance, mais je ne voulais pas apporter de jugement,
car j’étais plus jeune que lui, et que personnellement, je
n’aimais pas en ce qui me concernait, donner des informations
sur la mienne à un inconnu, fut-il pupille le pauvre ! Cette
soirée étrange et déjà bien avancée, me contraignait maintenant à
écouter cet inconnu, et pourquoi ! La pendule vient de sonner
vingt deux heures. Je regarde par la fenêtre, dehors la neige
s’est arrêtée de tomber. J’aperçois les sapins du petit parc qui
plient leurs branches basses, sous le poids de ce manteau blanc.
Un silence impressionnant s’est installé à présent dans cette nuit
noire, où les nuages semblent vouloir écraser la montagne toute
entière. J’observe à l’instant qu’une partie du ciel vient de se
déchirer, et dans cette éclaircie, une lune pâle essaye de jouer à
cache-cache, avec de gros nuages qui s’approchent encore
doucement. Mon invité non attendu, ne semble pas encore avoir
sommeil. Quel drôle de type, en arrivant ce soir il ne tenait plus
debout, et à cette heure tardive, il trouve le moyen de me
raconter sa vie. Curieux homme me suis-je dit en revenant
m’asseoir. J’ai à ce moment remarqué qu’il – reluquait – avec
une certaine convoitise, la bouteille de cognac ;
— Puisque vous n’avez pas encore sommeil, lui ai-je dit,
voulez-vous encore un petit verre de cognac ?
— Ah ! C’est avec plaisir que j’accepte bien volontiers votre
proposition, me dit-il avec un large sourire.
J’ai donc rempli son petit verre, et je me suis juste versé
deux centimètres de cognac dans le mien. Cela me suffisait
37
juste pour trinquer avec lui. Je décide de reprendre la
conversation là où elle venait de s’arrêter.
— Avez-vous eu l’occasion de revoir votre oncle Octave ?
— Oui, me dit-il, mais par obligation. Mais cet oncle et cette
tante resteront toujours dans ma mémoire, comme des parents
adoptifs et généreux, que j’ai par la suite, aimés comme père et
mère, très sincèrement.
Le ton qu’il venait de prendre pour sa réponse, me laissait
penser qu’il était de bonne foi. Mais j’avoue que je ne
comprenais pas sa réponse. Que s’était-il donc passé pour qu’il y ait eu
ce rapprochement ! C’est vrai qu’il m’avait précisé qu’il était
pupille mais alors !

— En cette fin d’année 1896, mon père fut subitement
gravement malade. Le docteur qui le suivait depuis un certain
temps, craignait que mon père soit contaminé par la
tuberculose, qui avait progressé dans les familles miséreuses. A cette
époque, cette maladie faisait des ravages dans la population
sous-alimentée, et le seul remède qui existait véritablement,
était de se faire soigner dans les sanatoriums, où le grand air et
le repos étaient obligatoires. Mais seuls les plus fortunés
pouvaient envisager cette solution, car les soins nécessitaient des
cures assez longues, et évidemment en dehors de tout travail, ce
qui était impossible pour mon père. La vie ouvrière ne
permettait pas toujours de pouvoir bénéficier de ces soins en maison
de repos, et l’absence à l’usine pour un temps non défini, était
impossible. Seuls restaient les soins appropriés du médecin de
famille, qui ne disposait à vrai dire, pas de remèdes miraculeux.
La médecine n’avait pas encore trouvé les moyens de soigner et
de guérir rapidement, cette maladie qui se transformait petit à
petit, en épidémie. Ma mère soucieuse travaillait alors en heures
supplémentaires, afin de compenser les heures perdues par mon
père à son travail. Il n’avait plus beaucoup de forces, et de ce
fait était souvent absent de l’usine. Le directeur avait pris en
compte sa maladie, mais il ne pouvait pas éternellement assurer
cet exceptionnel arrangement.

38
A cinq ans, je comprenais déjà le malaise qui existait
maintenant à la maison, et bien que ne manquant de rien, je subissais
cette morosité qui gagnait de jour en jour, le moral de ma mère.
L’hiver se passa en périodes de confiance, mais aussi avec des
craintes justifiées. Mon père avait un mauvais moral par
moments ; il avait beaucoup maigri et toussait toutes les nuits.
J’entendais souvent ma mère se lever dans la nuit pour lui
donner une cuillerée de sirop, et cette appréhension troublait
chaque fois mon sommeil. Dans la journée, j’entendais le
médecin qui conseillait ma mère :
« Il faudrait songer à éloigner Fanchon un certain temps,
disait-il, ce serait plus prudent pour lui, et pour vous ! ». Bien sûr
ma mère ne souhaitait pas se séparer de moi malgré les
circonstances, et moi je ne voulais pas non plus quitter la maison.
J’avais trop besoin de la présence de ma mère. Mon père me
disait souvent, avec un sourire qu’il avait du mal à conserver, et
je m’en rendais compte « Fanchon, je vais bientôt guérir, et
nous retournerons tous les deux dans la forêt, pour ramasser des
branches sèches. Sois patient, cela arrivera bientôt ! ». J’avais
confiance malgré cette toux qui le fatiguait jour et nuit. Il
prenait ma petite main, et l’embrassait en me regardant
tendrement. Je trouvais évidemment bizarre qu’il ne m’embrasse plus
sur les joues comme avant, mais ma mère me disait : « C’est à
cause de son rhume, pour que tu ne l’attrapes pas à ton tour ».
Mon interlocuteur s’arrête quelques secondes, semble
réfléchir comme s’il avait oublié une partie de son récit, et alors en
me fixant, il me dit sûr de lui :
Maintenant je sais… Je sais qu’il savait !

En début du printemps 1897, mon père s’est mis à cracher
du sang ; et le médecin appelé à son chevet, hocha la tête en
signe de découragement. Ce fut pour ma mère une déchirure,
une catastrophe. J’ai à ce moment là compris qu’il se passait un
nouveau drame à la maison avec mon père, mais sans en
deviner l’importance. Cependant je me rendais compte que ma mère
semblait par moment accablée par le diagnostic du médecin, et
j’avais toujours peur qu’elle ne perde la tête « comme disait les
39
grands à ce moment là ». Dans ma tête d’enfant, je redoutais
toujours que ma mère devienne aussi malade que mon père, et
cette pensée me torturait maintenant chaque jour. Un jour j’ai
entendu ma mère qui pleurait à la cuisine, seule, et qui disait en
sanglotant : « Non, c’est impossible Albert, tu ne peux pas nous
abandonner ! ». Cette phrase m’a de suite cruellement
bouleversé, et je venais de réaliser maintenant, que mon père était
très gravement malade. J’avais compris ce que abandonner
voulait dire, et je n’admettais pas que mon père puisse mourir ; je
comprenais le sens cruel de ce mot, même à cinq ans !
— C’est terrible pour un gosse me dit-il, de se rendre
compte que son père va mourir ; vous ne pouvez vous imaginer
ce que ce mot terrifie un enfant qui réalise subitement, ce que
les adultes lui cachent depuis un certain temps !
L’homme reste quelques instants silencieux, et je respecte
son attitude Cette remarque ne me laisse pas indifférent bien
sûr, et je réponds simplement à cet homme encore sous
l’émotion de ce souvenir :
— Je vous comprends, et malgré le temps passé, je me rends
compte qu’à cet âge là, vous avez dû supporter une souffrance,
difficile à imaginer, car vous n’étiez qu’un enfant.
Là, cette fois, je me rends enfin compte, que je me suis
trompé sur cet homme, qui a encore à son âge, des sentiments
familiaux très forts. Mélanie avait-elle soupçonné ce
sentiment ? Demain matin je lui ferai un rapide compte rendu de
cette soirée, afin qu’elle soit rassurée, et ne regrette pas cet élan
de générosité, qu’elle a quelques fois selon les circonstances.
Après cette légère interruption, mon interlocuteur reprend le fil
de ses souvenirs :

Les journées suivantes, furent des journées de
découragement total, et je craignais que ma mère ne s’occupe plus de
moi ; elle devenait bizarre, et se cachait pour pleurer.
Certainement mis au courant par je ne sais qui, ce fameux oncle Octave
nous avait envoyé sa femme Honorine (que ma mère semblait
connaître) pour l’aider dans ces circonstances tragiques, avait-il
expliqué, par personne interposée. J’avais dans ma tête un
sen40
timent étrange, ma mère allait-elle mourir aussi ! La venue de
cette Honorine chez nous, ramena pendant ces visites de
quelques jours, un peu de calme dans la maison. Quelques signes
d’apaisement dans la toux de mon père, suffirent pour laisser
entrevoir une période moins oppressante pour ma mère, qui
confiait malgré tout chaque jour à Honorine, ses doutes et son
désespoir. Cette tante que je ne connaissais pas, avait pour moi
beaucoup de gentillesse et d’attention, et je me disais dans ma
tête de gosse :
« On dirait qu’elle veut remplacer ma mère ! Ah non pas
question ! ». Je ne s’avais plus à quel saint me vouer me dit-il,
l’air embarrassé !
Le mardi 5 Avril 1897, vers cinq heures trente du matin,
j’entendis depuis ma chambre, les cris de désespoir de ma
pauvre mère… Et c’est en tremblant de tous mes membres, que je
me suis rapproché de ce lit, où ma mère agrippait en larmes, les
mains de mon père qui ne respirait plus…
— Quel étrange réveil pour un gosse de six ans, dans une
atmosphère aussi cruelle ! Que ces instants douloureux furent
difficiles à traverser ! Je ne comprenais pas pourquoi mon père
si jeune encore devait mourir. Je le voyais encore avant qu’il
n’attrape ce mauvais rhume, si grand, si fort, lorsqu’il me
montait sur ses épaules avec une facilité remarquable, en me disant :
« Allez, viens là-haut mon gamin ! ». Je n’arrivais pas à
admettre que je ne reverrais plus ce père que j’aimais tant. Pourquoi
le médecin l’avait laissé mourir, Je ne pouvais pas
comprendre…
« Comme s’il y avait eu quelque chose à comprendre ! »
ditil en soupirant.

C’était juste avant l’Aube, ajouta-t-il encore faiblement…

La cérémonie des funérailles avait réuni quelques membres
de cette famille Alsacienne que je ne connaissais pas encore.
Tous me regardaient avec un air triste en disant : « Ce pauvre
gosse sans son père, quelle tristesse ! ». Je ne pouvais répondre,
immobilisé par la crainte soudaine que ma mère puisse avoir un
41
malaise, et tomber dans les bras de Honorine, qui avait bien du
mal à la soutenir. A ce moment là, une autre personne (une tante
Alsacienne paraît-il) est venue soutenir ma mère de l’autre côté,
et le cortège funèbre s’est dirigé vers l’église. Il faisait beau et
froid ce matin de l’enterrement. Un soleil pâle d’Avril prenait
possession d’un ciel moutonneux. J’avais très mal dormi, car
j’avais entendu ma mère pleurer toute la nuit, et je suivais sans
comprendre, dans ce cortège juste derrière le corbillard, près de
ce nouvel oncle. Je ne pouvais détourner mon regard du cercueil
de mon père qui partait pour la dernière fois à travers les rues.
Au passage du cortège, les ouvriers tête nue, semblaient
adresser un dernier au revoir, à celui qui les avait toujours défendus.
A part les prières du prêtre qui précédait le corbillard avec ses
deux enfants de chœur, une atmosphère pesante planait sur ce
cortège. Le silence était seul troublé, par les pas des chevaux
sur le macadam. La marche lente de cet accompagnement
funèbre, se trouvait ainsi rythmée par la régularité de cet attelage.
Cet oncle Octave que je ne connaissais pas, me tenait par la
main (à mon grand regret) et nous marchions tous deux derrière
le corbillard, dont les roues en bois craquaient très souvent. Je
n’arrêtais pas d’essuyer mes larmes qui coulaient sur mon petit
costume, et cet oncle de temps en temps me passait aussi un
mouchoir propre sur les joues. Dans son visage un peu rouge
malgré son menton barbu et en pointe, il me semblait apercevoir
un petit regard de compassion. Sa grosse main me tenait la main
gauche, sans me la serrer fermement. En entrant à l’église, je
pensais encore à ce que mon pauvre père disait dit-il, y a
quelques jours encore en me regardant dans les yeux :
« C’est bon Fanchon, je vais bientôt guérir, et nous
retournerons dans la forêt ! ».
— Oui, répète mon narrateur, je sais absolument maintenant
qu’il se sentait condamné, et que ce mensonge paternel, m’était
adressé comme un au revoir de tendresse. J’avais à ce moment
là, cru en ce mensonge, et c’est probablement ce qu’il désirait.

— Que cette journée fut longue et difficile à supporter,
continue-t-il, je n’arrivais plus à pleurer, même quand ma mère m’a
42
serré fort dans ses bras en sortant du cimetière. J’étais
complètement étourdi par le monde, le chagrin et la fatigue. L’oncle
avait réservé pour les membres de la famille, comme il disait en
soulevant son menton pointu, une table au restaurant. Là j’ai
encore dû subir toute une série de questions sur mon travail à
l’école. Chaque fois qu’il me regardait, je tremblais de tous mes
membres, en voyant son gros ventre se rapprocher de moi. Le
soir même la famille se séparait, et rentrait en Alsace. Ma mère
et moi rentrions alors à la maison. J’avais à ce moment là,
comme une impression de vide en moi, malgré les gestes
d’affection que ma mère avait à mon égard, ce soir là
particulièrement. La disparition si rapide de mon père me laissait dans
une angoisse indéfinissable. Un grand vide venait de s’installer
dans cette maison. Mon père avait tenu une si grande place dans
mon cœur d’enfant. Il m’avait apporté sa protection, son amour
de père, la sécurité, et toutes les joies qu’un père peut apporter à
son fils. Pour un gosse, c’est d’une importance capitale. Certes
ma mère restait à mes côtés, mais je la sentais si fragile à ce
moment, où moi-même je me sentais si seul ! Mon père était le
membre central de la famille ; celui qui protégeait, qui décidait,
qui réconfortait. C’était un rempart moral et physique ; mais
cette fois il ne restait plus rien de cette force tranquille.

— Dans sa grande douleur, ma mère devint taciturne. Par
moment elle paraissait éloignée de la réalité. Plongée dans ses
pensées, elle avait perdu sa vivacité et son sourire. Bien sûr elle
restait malgré tout, protectrice et aux petits soins pour moi. Je
n’avais plus qu’elle, et je restais des heures à la regarder faire
son ménage. Il y avait encore en Alsace, un frère à mon père,
mais qui était plus âgé que lui. Je me souvenais l’avoir connu
quand j’étais plus petit. Ma mère le connaissait aussi, mais
n’avait plus de relations suivies avec lui, et peut être aussi avec
d’autres membres de la famille. Je n’ai jamais su exactement
comment et pourquoi, mes parents avaient rompu toutes
relations avec la famille d’Alsace. Mon père gardait le silence total
sur cette question ; dès qu’on essayait de lui en parler, il disait
toujours :
43
« On ira un jour, mais ce jour n’est jamais arrivé ».
Souvent je pensais, avant que mon père décède, que j’aurais
bien aimé avoir un frère ou une sœur pour jouer ensemble, mais
je supposais alors que les ressources ne le permettaient pas.
J’avais maintenant mon Boule qui me procurait beaucoup de
plaisir et de distractions. Quelques fois je jouais avec des gosses
de la cité voisine, mais cela ne plaisait pas à ma mère. Je n’ai
jamais su pourquoi. Mon père lui ne disait rien, mais en parlant
de la voisine, il ajoutait souvent :
« La Marcelle, elle a une grande gueule, il ne faut pas faire
attention à ce qu’elle dit ».

Les jours passaient comme d’habitude, ma mère pleurait
souvent. Elle parlait toujours de mon père avec des larmes plein
les yeux ; et en l’écoutant, bien souvent je pleurais à côté d’elle.
J’avais repris l’école, et malgré cette ambiance plus triste à la
maison, j’avais de bons résultats à l’école. L’instituteur a dit
une fois à ma mère : « Il ira loin ce petit ». Moi je n’avais pas
aimé sa réflexion, car je n’avais pas envie de m’en aller ; et ma
mère riait en m’écoutant répondre, et me disait gentiment :
« Mais Fanchon ton maître parle de tes études, et non de ton
éloignement ! ». J’étais rassuré et fier en même temps.
Nous allions évidemment souvent au cimetière, et là, sur la
tombe de mon père, ma mère restait prostrée pendant une heure.
J’avais toujours peur qu’elle s’évanouisse sur la pierre tombale.
Au début, nous y allions chaque jour, puis les semaines, les
mois passèrent, et nos visites devinrent espacées, car ma mère
travaillait beaucoup, et se sentait plus fatiguée qu’auparavant.
Souvent quand elle venait nous rendre une petite visite (comme
elle disait) Honorine rappelait toujours à ma mère : « Mauricette
il faut vous reposer un peu de temps en temps ! ». Ma mère
écoutait ce conseil et lui répondait en souriant :
— Vous avez raison Honorine, je vais essayer de le faire.
Seul dans mon coin, je pensais à ce que mon père aurait dit
dans cette circonstance :
« C’est une réponse de Normand ! ».
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Cet épisode de la mort de son père, vient encore de rappeler
une période triste à cet homme qui se trouve singulièrement ce
soir en ma compagnie. Malgré le temps passé, je m’aperçois
qu’il garde encore à son âge, tous ses sentiments à l’égard de ce
père disparu. Cela me laisse supposer que derrière cette
carapace que la vie lui a forgée, il y a encore des sentiments
familiaux très forts. Il s’arrête un court instant, me regarde et ne
dit rien, comme s’il était encore plongé dans cette période de
son enfance. Je respecte son silence en regardant par la fenêtre.
La neige ne tombe plus depuis plus d’une heure, et le vent s’est
un peu calmé. Dans ce silence imprévu, la porte du salon
s’ouvre, et Mélanie apparaît dans une robe de chambre
confortable. A mon air étonné, elle s’excuse :
— Il est tard, je me demandais si vous étiez couchés ! Je
suppose que vous avez encore des choses à dire, et dans ce cas
je vais vous servir un bon café.
Surpris je lui réponds :
— C’est gentil Mélanie, mais vous n’aviez pas à vous lever
pour çà !

En réalité, je pensais bien qu’elle était soucieuse à cause de
cette situation bizarre, et qu’elle désirait se rendre compte par
elle-même, de ce qui se passait au rez-de-chaussée. Puis j’ajoute :
— C’est gentil, mais le café à cette heure, sera le bienvenu.
Sitôt dit, sitôt fait, notre hôtesse nous apporte rapidement
deux tasses de café très chaud, et en nous souhaitant encore une
bonne nuit, elle se retire avec nos deux remerciements. Elle était
je pense rassurée sur cette incertitude qui devait la tourmenter.
Elle avait peut être accepté trop rapidement l’accueil de cet
étranger mystérieux, dans cette maison. Les propriétaires étant
absents, elle se sentait responsable entièrement de la sécurité à
la Gloriette, et je comprenais très bien son appréhension subite.
Tout en buvant doucement ce café un peu trop chaud, mon
narrateur reprend la suite de son récit, après avoir soufflé
plusieurs fois sur le dessus de sa tasse :
— Il est vraiment trop chaud ! dit-il, en reposant sa tasse sur
la petite table.
45
— J’acquiesce avec un signe de tête, car je n’ose moi-même
porter cette tasse à mes lèvres.
— La suite de cette année 1897 dit-il, fut pour ma mère une
année pénible. Seule à présent pour assurer les revenus à la
maison, elle travaillait tout le temps. J’étais souvent seul avec
mon Boule, et je me plongeais dans mes livres d’école, et aussi
souvent dans les livres de la bibliothèque, que mon instituteur
me choisissait. Mon compagnon d’infortune Boule, avait pris de
l’assurance et un peu de hauteur, malgré sa petite taille…
C’était un confident qui m’écoutait sans me répondre, mais il
avait parfois une telle expression dans le regard, que je me
demandais si réellement, il ne comprenait pas ma solitude ! Il
avait une mimique si expressive, que je riais de bon cœur. Alors
il sautait sur mes genoux d’un trait, en frétillant avec son petit
bout de queue. J’ai souvent à ce moment là, pensé à mon père ;
avait-il imaginé qu’un jour, je pourrais me retrouver seul la
plupart du temps à la maison, et que la présence d’un petit chien
me serait réconfortante. C’est difficile à dire, mais je suppose
maintenant que sa maladie l’avait incité à envisager cette
hypothèse. J’y ai souvent pensé, ajoute-t-il.

Noël fête de famille, fut cette année là une journée simple, et
ma mère fit ce qu’elle pouvait pour compenser l’absence de
mon père. Nous n’étions que deux, mais elle a tenu à conserver
le caractère religieux et familial, de cette journée que mon père
adorait. Deux petits cadeaux et quelques gâteries, ne suffirent
pas à me faire oublier que ce père me manquait. Et je me
souviens encore de m’être serré contre ma mère, pour pleurer en
silence. Là, dans ce giron maternel (comme disait mon père) j’ai
soulagé mon cœur de cette peine qui l’oppressait depuis sa
disparition. J’ai aussi senti sur ma joue, quelques larmes de ma
mère, qui essayait de calmer ma souffrance, en me caressant les
cheveux.
— Il n’y a que le cœur d’une mère me dit-il encore ému à ce
souvenir, pour soulager la peine d’un enfant !
46
Je venais à mon tour d’être touché par l’émotion qu’il
éprouvait encore, en se souvenant de son premier Noël sans son
père ; et je n’ai pu m’empêcher de lui dire :
— Ce sont des souvenirs qui restent gravés dans la mémoire
d’un enfant, parmi bien d’autres évidemment.
— Oh ! vous savez ajoute-t-il, ma mère arrivait toujours à
me consoler. Elle me tenait contre elle, et me caressait les
cheveux ; et nous restions de longs moments ainsi sans rien dire.
Un baiser sur chaque joue me réconfortait, en soulageant mon
cœur bien lourd.

1898, j’allais avoir 7 ans le 15 Août de cette année. Ma mère
disait alors : « Comme tu as grandi mon Fanchon ! ». L’hiver
avait été rude, et ma mère toussait, toussait trop à mon goût.
J’avais encore en mémoire la toux de mon père, et ses
conséquences. Honorine qui venait de temps en temps, lui disait
encore et encore : « Mauricette vous devez consulter le
médecin, et vous reposer, je vous l’ai déjà conseillé ». Puis un jour
sans lui en parler, elle a fait venir le médecin de mon père à la
maison. Ce dernier lui a rappelé les conseils de Honorine :
— Votre belle-sœur a raison, il faut vous reposer un peu
maintenant, n’abusez pas de votre santé ! Et il lui a prescrit le
même sirop qu’à mon père.
Cette fois ma mère a promis à Honorine d’essayer de se
reposer un peu de temps en temps.
J’aimais bien Honorine, et je sais que c’était réciproque ;
mais son mari, cet oncle que je n’avais pas connu, je n’arrivais
pas à croire qu’il était le frère de mon père. Ils étaient bien
différents physiquement. Je détestais son gros ventre et son
menton pointu. Sa grosse voix sonore me glaçait sur place, et
son appétit vorace me faisait penser à cet ogre qui existe dans
les contes de fées pour enfants. Bien sûr, je n’y croyais plus à
mon âge, mais c’était tout simplement une impression. Bien sûr
c’était l’impression d’un gosse de sept ans (me fait-il
remarquer) impression qui ne plaisait pas évidemment à Honorine.
Un jour elle me l’a fait remarquer gentiment :
47
« D’accord pour le menton pointu, mais il ne pique pas ;
quand au gros ventre, peut être en auras-tu un aussi plus tard !
Qui sait ! ».
Ma mère m’interdisait de répondre, alors j’allais dans ma
chambre, suivi par Boule, à qui je confiais ma rancœur. Dans
ces moments là, Boule me regardait avec un petit air
interrogateur, il frétillait sa petite queue et sautait après moi, comme
pour me dire « Allez prends-moi dans tes bras ! ».
— Vous savez, ajoute-t-il, un chien c’est très important pour
un gosse !

Nous habitions toujours dans la même cité, et ma mère
travaillait toujours à l’usine heureusement. Le samedi après-midi,
nous allions encore ma mère et moi, faire quelques sorties en
forêt. Ma mère pensait bien que cela me manquait. Nous
n’allions pas très loin, car elle était vite fatiguée. Cette fois je
ramassais moi-même un fagot de branches sèches pour allumer
le feu, et au début quand je renouvelais ce geste, j’avais un petit
pincement au cœur en pensant à mon père, et à nos petites
balades ensemble ici, il y a peu de temps encore.
— Certains souvenirs vous font mal quelques fois, me dit-il
en baissant un peu la voix, comme s’il voulait faire une pause.
Auprès de ma mère, j’essayais quand il m’était possible, de
remplacer ce père trop tôt disparu. Quand nous sortions comme
cela en forêt, j’avais remarqué que ma mère toussait moins cette
nuit là. Je n’avais que sept ans, mais la situation difficile que
nous vivions, m’obligeait à réfléchir sur le présent et l’avenir.
Quelques fois, je sentais la tristesse me gagner, car l’absence
d’un père dans un foyer, rend par moment la vie plus
compliquée, et je n’avais plus que ma mère…
— Un jour une lettre est arrivée venant d’Alsace. J’étais très
étonné car nous n’avions jamais de courrier de cette région.
Mon père en parlait quelques fois, car c’était mon pays de
naissance, et celui de mes parents. J’avais conservé quand même
dans ma mémoire, quelques souvenirs de cette Alsace natale, la
petite maison où nous habitions et l’école maternelle où j’avais
appris à vivre en société. Je me souvenais en particulier de ces
48
interminables vignes, où l’oncle Ignace me coupait toujours une
belle grappe de raisin en me disant :
« Mange Fanchon, c’est très bon pour la santé ! ».
J’avais appris bien sûr mes premiers mots en Alsacien, à la
maison avec ma mère, mais à la maternelle on ne parlait qu’en
Français. Je me souviens aussi des vendanges chez l’oncle
Ignace, quand il roulait de gros tonneaux devant sa grange sur
les pavés. A cette époque de récolte du raisin, de nombreux
cueilleurs mangeaient dans la cour, sur des grandes tables
installées par mon père. On entendait toujours ces vendangeurs et
vendangeuses repartir joyeusement dans les vignes après le
repas du midi, car les sabots tapaient régulièrement sur les
pavés à cette heure là. Certains garçons chantaient alors avec les
filles, des airs Alsaciens de circonstances ; et souvent un petit
vent discret dispersait leurs chants sur les hauteurs des vignes,
dans une gaieté communicative. A la fin des vendanges, c’était
la fête à la ferme, avec un accordéoniste qui faisait valser les
coupeurs (comme disait mon père). Tous dansaient dans la cour
sous une grosse lampe que l’oncle installait juste au milieu de
cette cour. Cet éclairage était suspendu à un grand fil qui reliait
la maison à une grange, et jeunes et vieux se côtoyaient dans les
danses typiquement Alsaciennes, où les sabots du dimanche
glissaient facilement sur ces pavés luisants. Assis sur les
genoux de ma mère, les yeux écarquillés devant ces danseurs, je
sentais le sommeil me gagner. Alors mon père me prenait dans
ses bras, et me montait à l’étage pour me coucher. J’entendais
faiblement comme dans le lointain, les airs joyeux de
l’accordéoniste et le glissement des sabots, et je sombrais
rapidement dans un sommeil profond.
— Ainsi j’ai encore ces images en mémoire, alors qu’il y a
longtemps que je n’en parle plus, dit-il avec un sourire
complaisant !

Ces images colorées de son Alsace natale et de ces fins de
vendanges, m’avaient apporté un peu de compassion, car je
sentais qu’il prenait un certain plaisir à me conter ses souvenirs
personnels, ce soir alors que nous étions seuls, et pourtant sans
49
réellement nous connaître encore. Peut être cet élan de cœur de
Mélanie, lui permettait de se libérer d’un poids qu’il avait sur la
conscience, mais pas de celui dont je l’avais soupçonné un peu
vite, à son arrivée surprenante. C’est vrai que souvent les
personnes âgées aiment à raconter à leurs petits enfants, le passé de
ce temps là. Je ne sais pas grand-chose de sa vie d’adulte pour
l’instant, mais je suppose qu’il vient ce soir de désencombrer
partiellement, une partie de cette mémoire de jeunesse, en
remerciement de la confiance que Mélanie lui a accordée. « C’est
un juste retour des choses, aurait dit à ce propos mon père ici ».
Pourquoi le hasard m’avait-il forcé ce soir, à entendre de la
bouche même d’un inconnu, le récit spontané de l’enfance
malheureuse, d’un quinquagénaire de passage ? Y avait-il là un
message ou tout simplement un concours de circonstances. Je
vais me contenter de cette explication qui me semble plausible,
mais curieuse quand même ! Quand il était arrivé ce soir,
j’avais eu à un moment donné dans la soirée, un instant
d’hésitations sur la recherche d’un nouveau sujet à écrire. Mais
je venais depuis quelques instants, de me rendre compte que
j’avais là maintenant, dissimulé sous la petite table du salon,
une réponse possible à ma question. J’avais depuis le début de
notre conversation dans le salon, enregistré le récit de ses
souvenirs d’enfance ; du moins une bonne partie à cette heure.
Mais, il y a toujours un mais dans ces circonstances
exceptionnelles, et ce mais se trouvait conditionné à une interrogation,
celle de ma conscience. En toute honnêteté, je ne lui avais pas
demandé l’autorisation d’enregistrer cet entretien, et là
maintenant, avais-je effectivement le droit d’agir ainsi ? Me servir de
ses confidences pour en exercer un droit d’Auteur, n’était pas
évidemment d’une moralité exemplaire. D’une autre façon, je
ne l’avais pas obligé à me faire part de ses confidences
familiales, alors ? La question pouvait se poser, mais elle pouvait aussi
attendre. C’est ce que ma conscience m’a répondu, attendons
peut être la suite.

— Cette fameuse lettre d’Alsace dit-il, pour reprendre la
conversation, se trouvait écrite par ce vieil oncle Ignace, et était
50
destinée bien sûr à ma mère ; et je n’ai pas eu l’autorisation de
la lire. J’ai supposé qu’elle contenait certaines vérités ou
explications sur la brouille entre cet oncle et mes parents. L’oncle
Ignace présentait bien sûr ses condoléances à ma mère pour le
décès de mon père. Par ailleurs il nous invitait ma mère et moi,
à venir passer quelques jours chez lui, avant les vendanges. Sa
femme Clémence souhaitait nous avoir aussi quelques jours
avec eux. C’était d’après les dires de ma mère, une bonne
nouvelle. Mais ce qui contrariait ma mère, c’était l’impossibilité
actuelle de s’absenter de son travail à l’usine. Elle craignait
toujours de perdre son emploi, et évidemment notre logement.
Par ailleurs ce déplacement lui faisait perdre une partie de son
salaire, et elle ne pouvait actuellement se permettre ce manque
à gagner. Je sais qu’elle a expliqué la situation à l’oncle, en le
remerciant pour son invitation, et qu’elle ne pouvait faire
autrement que de reporter si possible, cette généreuse invitation à
une autre période.
— J’ai personnellement regretté ce voyage en Alsace,
ajoute-t-il ; ma mère me disait souvent aussi comme mon père :
« C’est bon nous irons un jour ! ».
Mais ce jour n’est jamais arrivé ; c’est pour cette raison que
je me suis décidé, en rapport à des circonstances
exceptionnelles, à me rendre en Alsace maintenant puisque je suis
malheureusement seul. Puis il ajoute encore :
— Un regret d’enfant, cela ne s’oublie jamais ; c’est en
partie le but de mon voyage, vous comprenez !
Oui maintenant je comprenais en partie (comme il dit) cet
homme, et ne regrettais pas notre offre de ce soir. Seule sa
décision si rapide à cette saison, me surprenait malgré tout. Il y
avait certainement une raison particulière qui le poussait à
entreprendre une telle expédition, en plein hiver. Attendons me
suis-je dit ! Et mon conteur continue son récit.

— Cette année 1898 se présentait comme la précédente, car
ma mère travaillait toujours beaucoup à l’usine, et je me
trouvais souvent seul avec Boule. Mais un jour j’ai fait la
connaissance d’un camarade d’école, qui est devenu un
vérita51
ble ami. Il était le fils d’un contremaître de l’usine où mon père
avait travaillé. Ce contremaître avait bien connu mon père,
disait-il, et avait partagé ses idées. Ma mère disait quelques fois
avec un sourire sous-entendu (son esprit de révolte). René était
un garçon calme, un petit blondinet comme je l’étais, et bien
élevé par sa mère croyante comme la mienne. Ma mère elle,
vouait une certaine dévotion à la Vierge Marie, mais mon père
lui, laissait chacun penser ce qu’il voulait, c’était sa devise. Je
n’avais personnellement pas eu l’occasion comme mes
camarades, de fréquenter l’église, car ma mère travaillait tout le temps,
et aussi le dimanche à la maison. Elle avait son ménage à faire,
et l’hiver elle faisait de la couture pour moi bien souvent. Pour
les vacances de cette année là, Honorine lui avait proposé de
m’inviter deux semaines chez eux, afin de la laisser se reposer
un peu. Ma mère ne voulait jamais se séparer de moi, mais cette
fois elle avait accepté de m’en parler, et de donner rapidement
une réponse à Honorine.
— Ah non répondis-je ! Non je n’irai pas chez le menton
pointu. Je préférerais plutôt m’enfuir.
La question fut réglée de suite, et Honorine bouda quelques
temps

L’été se passa tranquillement, René venait tous les deux
jours, et Boule jouait aussi bien avec l’un ou l’autre. On aurait
dit que ce petit chien comprenait la situation, et qu’il était
heureux de courir avec nous dans les prés du voisinage. Nous
allions aussi dans la grande forêt, qui commençait juste derrière
les dernières cités, là où Boule cherchait toujours entre les
arbres je ne sais quoi. Peut être avait-il relevé la trace d’un animal
quelconque, et cherchait-il à le suivre, lui seul aurait pu
répondre à cette question, c’était souvent ce petit manège qui
m’intriguait, et qui faisait rire René. Ma mère elle n’aimait pas
particulièrement nos sorties en forêt, elle disait souvent : « J’ai
peur que vous vous égariez, cette forêt est trop grande pour des
enfants ». Cette réponse faisait rire René, car il suivait souvent
son père qui abattait des arbres dans cette partie où nous allions
nous promener. « Je connais cette forêt comme ma poche,
di52
sait-il l’air sûr de lui ! ». Il est vrai que son père était aussi
bûcheron à ses heures. Aussi, pour faire un peu le mariole
(expression de mon père) il m’entraînait chaque fois un peu plus
loin dans ces grands bois, pour découvrir je ne sais quoi. Un
jour il m’a raconté qu’il avait trouvé une sorte de grotte dans un
rocher. Sur le moment je me suis dit, il se vante, il raconte
n’importe quoi, mais devant son insistance, je lui ai demandé où
se trouvait cette fameuse grotte, car je voulais savoir s’il me
mentait. « Je ne me souviens plus très bien, m’a-t-il répondu, il
faut que je la recherche quand j’irai avec mon père dans la
coupe, et je te dirai où elle se trouve ».
— Mon esprit était occupé par cette pensée, me dit mon
conteur en affirmant avec un signe de tête, et je ne l’ai pas laissé en
paix, tant que je n’ai pas obtenu sa réponse.

— Elle est arrivée au début des vacances. Comme je n’allais
pas chez le menton pointu, (comme je l’appelais à l’époque, et
je le regrette) un jour où il faisait un beau soleil, j’avais
convenu avec René de nous rendre dans cette partie de la forêt, où il
prétendait avoir trouvé cette mystérieuse grotte. J’avais subtilisé
la lampe de poche de ma mère, et nous sommes partis en début
d’après-midi, car ma mère travaillait à ce moment là. Boule
bien sûr était de la partie, et il nous devançait comme
d’habitude, en entrant dans cette forêt. Nous marchions l’un
près de l’autre, pour ne pas nous égarer. René cherchait à
travers tous ces résineux et feuillus, la bonne direction disait-il. Je
me rendais compte en effet qu’il était un peu perdu, et à un
moment donné je me suis mis à douter de sa bonne foi.
M’avaitil menti par fanfaronnade ? J’avais pris la précaution de prendre
un bâton assez long, et je traçais tous les dix mètres environ,
une remarque sur le sol, afin de retrouver notre chemin. René
riait après moi : « Je sais me retrouver disait-il ». Moi je
préférais ma méthode. A force de tourner, de contourner et de revenir
en arrière parfois, nous avons enfin effectivement aperçu un
énorme rocher qui sortait de terre dans une montée. Je n’ai pu
m’empêcher de dire :
— Ouf ! Le voilà enfin !
53
René qui avait le visage tout rouge de peur semble-t-il, se
retourna vers moi et me dit d’un ton râleur « Tu vois que j’avais
raison, et tu me prenais déjà pour un menteur ! ».
— Non René je n’ai rien dit de tel, mais nous y sommes
c’est le principal. En vérité, je n’osais rien ajouter, car j’avais eu
tord de le soupçonner de se vanter, cela lui arrivait quand même
quelques fois. Rien de grave me suis-je dit.


Cet énorme rocher adossé à une élévation de terrain,
présentait à environ un mètre cinquante du sol, une sorte de porte
arrondie au dessus, et qui était bouchée par des ronces, des
fougères et des pouces diverses qui avaient pris racines en terre, et
qui interdisaient probablement l’entée obscure dans ce rocher.
Juste devant ce rocher deux petits arbres avaient poussé là, et
leurs branches arrivaient à hauteur de cette entrée, comme une
invitation à s’en servir. Un ou deux gros arbres étaient coupés à
cet endroit, ce qui permettait au soleil de plonger ses rayons sur
cet énorme rocher. L’entrée de la grotte profitait donc de ce
beau soleil, malgré toute cette verdure roncière qui l’obstruait.
Un instant j’ai fait remarquer à René :
— Comme c’est curieux, l’entrée de cette grotte se trouve en
hauteur, cela ressemble à une caverne de troglodytes !
J’avais justement il y a quelques jours, terminé un livre
conseillé par l’instituteur, sur les cavernes et leurs occupants
troglodytes. René me regarda d’un air très étonné, je me suis
alors rendu compte qu’il ne m’avait pas compris !
— De quoi ou de qui parles-tu ?
— J’ai dit de troglodytes, ce sont les habitants des cavernes
dans l’ancien temps.
Je cherche un moyen de pouvoir pénétrer dans cette grotte,
je voudrais visiter l’intérieur.
— C’est difficile répond René pas très convaincu ; puis il se
ravise et ajoute, c’est même impossible de monter là-haut (en
désignant l’entrée).

54
Tout en examinant ce rocher, je me demandais ce qu’i faisait
là en pleine forêt ! Mais je ne pouvais obtenir une réponse, et ce
qui m’intéressait, c’était de pouvoir pénétrer dans cette grotte.
Voyons, pour pénétrer par cette niche, il faut essayer de grimper
dans ces arbres. Pour arriver aux pieds de ces arbres, il faut
déblayer tout ce fatras de pousses de ronces fougères et autres
herbes qui nous empêchent d’approcher de ces jeunes arbres.
Mon inspection terminée, je prends la décision de commencer à
taper avec mon bâton sur tout ce qui pousse à cet endroit, tout
en invitant René à m’aider :
— René tu cherches aussi un gros bâton pour m’aider à faire
un petit chemin dans ce fouillis de ronces et fougères. Tu tapes
dessus fortement, pour qu’on puisse approcher des arbres.
Et nous voilà à taper de toutes nos forces sur tout ce qui nous
barrait le chemin. Arrivés aux pieds de ces arbres, malgré les
écorchures aux jambes évidemment, je me suis décidé le
premier à grimper tant bien que mal, car les branches pliaient
légèrement. René riait en me disant :
— Tu n’y arriveras pas !
J’avais à cœur de réussir mon exploration devant René, rien
que pour lui prouver que j’étais moi aussi, capable d’exploit
dans cette forêt. Après avoir frotté ma culotte dans les ronces
avec quelques égratignures mal placées, je suis arrivé à hauteur
de cette niche en me tenant après la plus grosse branche de ce
petit arbre, et j’ai dit à René :
— René tu peux maintenant me passer les deux bâtons s’il te
plaît… Et quand je serai devant la niche, tu monteras à ton tour
pour m’aider ; il y a un véritable rideau de plantes, de ronces et
de toiles d’araignées qui ferme l’entrée de la grotte !
René fit ce qu’il pouvait aussi pour arriver à ma hauteur,
avec quelques accrocs dans la culotte aussi. Après avoir bataillé
à coups de bâton devant l’entée de cette niche, un étroit couloir
sombre apparu à nos yeux curieux. Une odeur humide sortait du
plus profond de ce couloir, qui était à son tour tapissé de toiles
grisâtres par endroit.
— C’est dégoûtant fit remarquer René qui se pinçait le nez,
on devrait redescendre !
55
— Ah non ! Après tout ce mal, on doit continuer un peu, et
nous verrons bien, lui répondis-je fermement.
L’exploration commença alors, en me servant de ma lampe
de poche pour y voir clair, et de mon bâton, pour enlever toutes
ces toiles qui tapissaient les murs de chaque côté, et
descendaient parfois du plafond jusque sur le sol. René se serrait
contre moi derrière mon dos, avec son mouchoir sur la bouche,
et ne disait pas un mot. Ce couloir étroit au début, s’élargissait
un peu au fur et à mesure de notre prudente progression. Toutes
sortes de bestioles couraient sur les murs, et nous sentions un
léger souffle d’air qui venait du fond de la grotte. Il devait donc
y avoir une seconde entrée par derrière. Tout à coup j’ai eu un
peu de panique, car dans le faisceau de ma lampe, j’ai aperçu un
petit rat qui filait entre nos pieds vers l’arrière du couloir. Ce
court instant de surprise a stoppé ma progression, en me laissant
quelque peu frissonné instinctivement de peur. René s’est
aperçu de mon arrêt brusque, et m’a demandé :
— Mais qu’est-ce qui se passe donc pour que tu t’arrêtes
aussi brusquement ?
— Je viens de voir un petit rat qui se faufilait entre nos pieds
rapidement !
Là René ne tient plus :
— Fichons le camp d’ici tout de suite dit-il apeuré !
— Non pas de suite René, on a pas eu tout ce mal pour
abandonner ainsi. Essayons d’aller jusqu’à l’autre entrée qui
doit se trouver d’ici quelques mètres je suppose ; j’ai comme
l’impression que nous y arrivons avec ce petit courant d’air frais
que nous sentons mieux à présent. Ce court moment de
mauvaise surprise passé, je reprends doucement la progression, tout
en sentant mon René inquiet. En balayant les deux côtés avec
ma lampe de poche, j’aperçois alors de chaque côté de la roche,
à l’intérieur évidemment, à soixante dix centimètres du sol
environ, une sorte de couche profonde de quarante centimètres
environ, sur peut être un mètre soixante dix de longueur…
— Oh regarde René, ce devait être la couche des
troglodytes, une de chaque côté de ce couloir !
56
— Il fait trop froid pour dormie ici, dit-il de mauvaise
humeur.
— Mais tu sais René, à cette époque les hommes et les
femmes s’habillaient avec des fourrures d’animaux qu’ils chassaient.
Pas de réponses de René, il doit être fâché, avançons me
suis-je dit :

Doucement la progression continue avec précautions, mais
cette fois dans le fond de cette grotte, une petite lumière du jour
apparaît distinctement dans un autre fouillis comme celui que
nous avons détruit (enfin presque) à l’entrée. J’avance un petit
peu plus vite pour rassurer René, et tout d’un coup je sens que
je butte dans quelque chose de dur, et qui semble rouler en vrac
un peu plus loin ! Je stoppe de suite en baissant le faisceau de
ma lampe, et je m’aperçois que je viens de bousculer un
squelette !
— René plus rapide que moi crie… Mais qu’est-ce que c’est
encore ?
— Je viens de bousculer un squelette d’animal je crois, et les
os se sont éparpillés !
— Foutons le camp maintenant crie René apeuré, j’en ai
assez de cette grotte ! Allez foutons le camp !
Je me baisse et examine le résultat (drôle de travail)
effectivement un animal est venu mourir ici, sans doute poursuivi par
un chasseur, et mes pieds ont éparpillé sans m’en douter, les os
du squelette de cet animal.
— Sois rassuré René, nous arrivons à la sortie.
Effectivement, après avoir tapé du bâton encore pour
dégager cette sortie ou deuxième entrée, nous nous sommes
retrouvés à l’air libre, avec des écorchures aux jambes bien sûr, et le
visage plus ou moins maculé avec toutes ces toiles d’araignées
que nous avions frôlées.

— Oh j’en ai assez de ces (troglytes) soupira René !

— Je n’ai pas rectifié me dit alors mon conteur en me
regardant en souriant. C’était une expérience de gosse, mais j’étais
57
fier d’avoir réussi à vaincre ma peur. Je n’étais bien sûr pas le
premier à pénétrer dans cette grotte au passé historique, mais
j’avais vaincu ma timidité juvénile, et j’étais content de moi
dans cette expédition qui laissait évidemment des traces sur nos
jambes, alors ça, c’était autre chose avec ma mère !
Et je n’aurais jamais cru devoir y revenir, ajoute-t-il avec
une drôle de voix…
Bien sûr nos jambes étaient marquées à certains endroits par
les ronces, et il fallait à présent trouver le motif pour donner une
explication valable à nos mères. En ce qui me concernait, je
devais exceptionnellement un peu mentir à la mienne, et cela
me contrariait. Je cherchais une explication alors que René riait
en me disant :
— Là Fanchon pour une fois, une petite fois, tu vas mentir à
ta mère ! Et il riait encore plus fort, ce qui m’agaçait.
— Eh bien non René, je ne vais pas mentir, mais donner une
explication à moi, qui peut être admise pour une vérité aussi !
— Ah, et laquelle répond René interloqué ?
— Je vais tout simplement lui dire que nous avons essayé de
retirer Boule qui s’était aventuré dans les ronces :
— Mais pourquoi tu dis nous ?
— Comme cela tu diras la même chose à ta mère, c’est plus
simple, et c’est presque la vérité.
— Alors je dois mentir aussi moi !
— Nous étions ensemble non ? Tu promets ?
Au retour René boudait, et la fâcherie a duré un moment. Je
ne sais si ma mère a accepté mon explication, alors qu’elle me
nettoyait les écorchures ; mais je l’ai vu rechercher dans les
poils de Boule, certainement des traces de ronces.
— Je n’avais quand même pas la conscience tranquille, me
dit-il en riant encore ; mais René avait promis !
— Mais au fait lui dis-je, qu’aviez-vous fait du chien ?
Avait-il grimpé aussi dans l’arbre ajoutai-je en riant !
— A ça c’est une bonne question ! Je vais y répondre, car
effectivement je n’avais pas parlé de mon Boule. Quand nous
sommes montés dans l’arbre René et moi, le chien était au pied
de cet arbre, et jappait probablement pour qu’on s’occupe de
58
lui. J’ai crié à ce moment là : « Boule reste là, assieds-toi ! ».
Boule avait l’habitude de cette remarque, et ordinairement il
écoute toujours. Nous avons alors fait notre exploration, et
quand nous sommes sortis de la grotte, tout de suite nous
sommes redescendus devant le rocher, où le chien attendait
patiemment notre retour, assis au pied de ce rocher. Les
retrouvailles furent interminables, il sautait après l’un et l’autre et
jappait de contentement. C’est une anecdote historique
ajoute-til en riant.

Nous venions de passer un bon moment avec cette histoire
de grotte, et mon conteur reprend alors un visage grave ; sans
doute la suite doit être moins drôle je suppose. Et il poursuit :
— Oh vous savez ! La vie vous réserve toujours des
surprises, et elles ne sont pas toujours bonnes. 1897 est une année qui
a détruit ma famille, 1898 est encore une année qui a bousculé
ma jeunesse et 1899 là, ce fut une catastrophe pour moi !
Voyant mon air interloqué sans doute, il ajoute :
Ce fut la fin de tous mes rêves de gosse ! S’ils m’en restaient
encore, j’en doute !
Les vacances terminées, j’avais repris l’école en Octobre, et
ma mère toussait toujours. La santé de ma mère nous inquiétait
tous deux. Elle veillait sur moi comme si j’étais encore un petit
enfant ; elle disait toujours : « Que la bonne mère te gardes en
bonne santé mon Fanchon, c’est mon vœu le plus cher ! ». Je
m’apercevais alors qu’elle avait toujours une petite larme au
coin de l’œil. Je lui répondais « Mais Maman il ne faut pas
t’inquiéter, je suis en bonne santé ! ». Elle me serrait contre elle
fortement, comme si elle avait subitement peur de l’avenir !
Mon conteur reste quelques instants pensif, et il me dit :

Aujourd’hui quand j’y pense encore, je sais maintenant, ce
qu’elle redoutait…
L’hiver fut encore froid cette année là, et la voir partir de
bonne heure le matin, par ce temps et avec son rhume, me
déchirait le cœur. Souvent je restais dans mon lit en pleurant, seul
dans cet appartement qui me semblait maintenant si vide. Une
59
seule question me trottait dans la tête très souvent, qu’allons
nous devenir si sa maladie s’aggrave ? Honorine qui venait plus
souvent à la maison, apportait toujours à ma mère, des œufs
frais de ses poules.
— Mauricette vous devez manger un œuf à la coque le
matin, c’est important pour votre santé disait-elle.
A l’école j’étais de plus en plus distrait en pensant à ma
mère, et l’instituteur ne comprenait plus rien avec moi, disait-il.
Il n’était évidemment pas dans notre situation. Il était cependant
au courant de la maladie de ma mère, mais il ne comprenait pas
mon désarroi et ma souffrance. Il me disait toujours : « C’est
pour toi que tu travailles Fanchon, il faut que tu comprennes
cela ». J’avais toujours envie de lui répondre :
— Moi maintenant je m’en moque.
Je voyais toujours mon copain René à l’école, mais il ne
venait plus à la maison, car son père lui avait dit un jour « Fais
attention à la contagion ! ». Il avait bêtement répété cette phrase
devant ma mère, qui avait pleuré toute la soirée. Fâché, je lui
avait dit le lendemain matin :
— Tu n’es qu’un imbécile de dire cela devant ma mère, tu as
réussi à la faire pleurer toute la soirée ! Et la fâcherie avait duré
un bon mois. Cela m’était égal, sa réflexion m’avait blessé.

Un jour en rentrant de l’usine, je voyais ma mère avec un
bon sourire, venir vers moi pour me dire : « Fanchon j’apporte
une bonne nouvelle, le directeur de l’usine accepte de me
changer de poste à cause de ma santé qui pose problème
actuellement, mais je conserverai le même salaire. Il m’a proposé
cette solution, afin de mieux supporter mes ennuis actuels, et de
favoriser un rétablissement plus rapide, a-t-il ajouté. C’est une
chance pour moi, car je serai moins fatiguée en rentrant le soir.
— J’étais très content de voir ma mère enfin sourire, et je me
suis dit, c’est peut être le début de la fin de nos ennuis, qui sait !
Ma mère était une ouvrière consciencieuse et bien notée à la
filature, et son patron avait eu ce jour là un geste humain.
L’hiver se passa plus facilement pour elle, car elle était moins
oppressée quand elle rentrait le soir. Ce Noël 1898 fut le même
60
que le précédent ; l’absence de mon père assombrissait malgré
tout ce jour de fête familiale, qui rassemblait partout les
familles au complet. Chez nous à présent, ma mère et moi ne
formions plus ce trio inséparable, comme mon père disait
souvent. A l’école j’avais retrouvé un peu plus d’ardeur dans mon
travail, et l’instituteur se félicitait de m’avoir secoué (comme il
disait). La période la plus froide de cet hiver là, n’apporta pas
plus de complications pour ma mère, qui se soignait avec
énergie malgré tout. Avec l’approche du printemps 1899, nous
avions tous deux un petit espoir de guérison.
— L’espoir aide à vivre dans certaines circonstances,
ajoutet-il simplement avec un sourire moqueur.
Puis il s’arrête quelques instants, comme s’il cherchait
encore dans sa mémoire quelques précisions oubliées.
Je hoche la tête en signe d’assentiment, malgré la réserve qui
me semble nécessaire dans cette réponse ; mais je ne veux pas
troubler sa réflexion. Je me rends compte qu’il cherche à mettre
un peu d’ordre dans sa mémoire, et je lui propose alors un autre
café.
— Volontiers me répond-t-il si je n’abuse pas de votre
patience et de votre repos, car il est déjà tard je suppose ?
— Il est vingt trois heures, mais si vous êtes fatigué, nous
pouvons arrêter là votre récit, lui répondis-je sans trop de
conviction, car j’étais quand même un peu curieux d’en connaître
un peu plus, je l’avoue.
— Non dit-il simplement, le repas qui m’a été
généreusement offert par Madame ce soir, m’a redonné du tonus, et à vrai
dire, il y a longtemps que je ne dors plus une nuit complète.
C’est impossible quand on a des problèmes et des regrets,
ajoute-t-il en levant un bras qu’il laisse retomber de suite,
comme pour confirmer ses dires. Comme promis, je sers deux
tasses de café, car Mélanie prévoyante avait déjà prévu ce petit
supplément. Il fallait juste le réchauffer.
— Il est excellent le café de Madame me dit-il, mais il est
chaud, alors je continue le temps qu’il refroidisse un peu !
Nous étions au début de cette année 1899, j’allais avoir huit
ans le quinze Août. Je me sentais en bonne santé, et j’avais pris
61
une certaine assurance, car le décès de mon père m’avait appris
à être plus responsable. Je devais aider ma mère à la maison, car
son rhume la fatiguait beaucoup. J’aurais tout supporté pour
qu’elle retrouve une santé normale, mais malheureusement la
science et la médecine particulièrement n’étaient pas encore en
mesure de guérir cette maladie vicieuse, que l’on appelait la
tuberculose. Elle faisait des ravages dans la population ouvrière.
Seuls les plus fortunés pouvaient se faire soigner dans les
sanatoriums, où le grand air et le repos étaient obligatoires.
L’argent a toujours assujetti le monde ouvrier, ajoute-t-il en
me regardant bien en face avec un air désabusé ! Comment
vouliez-vous qu’un ouvrier puisse, ne serait-ce que
momentanément, abandonner son travail pour entrer au sanatorium ?
— Je vous comprends, répondis-je, c’était sûrement
compliqué. Heureusement que la médecine a fait de sérieux progrès
depuis.

— Vers la fin du mois d’Avril 1899, continue-t-il, un soir
ma mère rentra à la maison, dans un état de fatigue extrême.
Presque courbée en deux, elle cherchait sa respiration dans une
voix rauque. Elle avait une forte température, et avait du mal à
se tenir sur ses jambes. La Marcelle que j’avais appelée en
secours, a demandé au médecin de venir en urgence. Le
diagnostique est tombé comme un couperet, il fallait hospitaliser ma
mère de suite, car elle avait (selon l’expression du médecin,
récolté) la maladie de mon père.
« Il lui faut de l’oxygène en urgence disait-il ! ». Ce fut un
moment de panique, ma mère pleurait, je pleurais, et la voisine
ne savait plus quoi faire. Pleurant à chaudes larmes, ma mère
quitta le domicile, et accepta de se faire conduire à l’hôpital le
plus proche par le médecin. Elle eut encore le réflexe de
demander à la voisine de bien vouloir s’occuper de moi ce soir.
« Soyez tranquille répondit la Marcelle, je vais m’occuper de
Fanchon pour ce soir. Ne vous faites aucun souci. ».
— Elle m’appelait aussi Fanchon, me dit-il en précisant.
J’étais tellement bouleversé que je n’ai presque pas touché au
petit repas que la voisine m’avait préparé. J’avais juste envie
62