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Un pas en avant

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Description

Un pas en avant

Danielle Tremblay

À la demande de son guide, David participe à l'OOO (Organisation des observateurs objectifs). L'OOO sera source de difficultés pour David. Il découvrira également qu'il possède un don étonnant qui pourrait être dangereux pour lui-même et ceux qu'il aime.

Cette série nommée « Pas de paradis sans... l'enfer » comporte 9 titres :

• L'épreuve d'admission, tome 1 de la 1re trilogie

• Soldat de la paix, tome 2 de la 1re trilogie

• Un pas en avant, tome 3 de la 1re trilogie

• Perturbations internes et externes, tome 1 de la 2e trilogie

• Ici et ailleurs, tome 2 de la 2e trilogie

• D'épreuve en épreuve, tome 3 de la 2e trilogie

• Chacun son tour, tome 1 de la 3e trilogie

• Une raison de vivre ou de mourir, tome 2 de la 3e trilogie

• Devenir Maître, tome 3 de la 3e trilogie

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 9
EAN13 9782363079466
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Pas de paradis sans… l’enfer
re 1 trilogie, tome 3 Un pas en avant Danielle Tremblay Peu importe les voyages que l’on fait jusqu’au bout de nous-mêmes, le cœur reste malgré tout fidèle au rendez-vous. Claude Dubois
Chapitre 1 : L’Organisation des observateurs objectifs [OOO]
Monsieur tient beaucoup à ce que ses élèves participent aux organisations étudiantes. Alors, comme je dispose de peu de temps, j’ai trouvé un regroupement qui ne m’en demanderait pas trop. Ce groupe a organisé une réunion hier à l’heure du déjeuner pour discuter d’une rencontre possible avec mon maître.
Lorsque le groupe me demande si je peux organiser un rendez-vous avec lui, tout le monde me regarde, comme si j’avais l’entier contrôle de son agenda.
— Je peux lui demander s’il a le temps de vous rencontrer. Mais je ne vous promets rien. C’est pas moi le patron, dis-je en souriant.
— J’imagine, dit Céline. Il doit te serrer la pince, hein ?
— Que veux-tu dire par « serrer la pince » ?
— Bien, tu sais.
— Non. Je ne sais pas.
— C’est pas grave, oublie ça. Tant que tu nous organises une rencontre...
— D’accord. Si vous me fournissez l’ordre du jour de la rencontre.
— Y a pas d’ordre du jour, dit Éric. Nous n’avons qu’un seul sujet.
— Quel est-il ?
— Tu sais bien, répond Céline.
— Non. Je ne sais pas.
La tournure de cette discussion me donne envie de rire. J’essaie tant bien que mal de ne pas leur pouffer de rire à la figure, mais ils doivent trouver que j’ai une bien belle humeur.
— On parlera des points d'inaptitude, ce que les maîtres appellent « avertissements ». Nous croyons que les novices ne devraient pas en recevoir à leur première arrestation. Il suffit d’en avoir trois pour être chassé. Un débutant risque trop de manquer à une règle ou une autre, parfois même sans le savoir. Et il aura droit à un avertissement. Ensuite, il n’a qu’une autre chance. À sa troisième arrestation, c’est le renvoi. Je trouve… Nous trouvons que c’est un peu trop expéditif.
— Hum. Vous croyez que maître Arsh trouvera que c’est trop expéditif ?
— Écoute, David. Peu importe ce qu’il croit ? Nous avons le droit de tenter de changer les
choses, non ?
— Ouais, vous pouvez essayer, dis-je.
J’ai bien hâte d’assister à cette rencontre. Alors je vais sur-le-champ sonner à la porte du bureau de mon maître. Il n’est pas là, bien entendu, mais un élève qui en sort me dit qu’il est allé prendre son repas avec Marissa. Alors je vais sonner à la porte de maîtresse Borg.
— Entrez, dit-elle.
— Bonjour, Madame.
— Bonjour. Si je me souviens bien, vous êtes David, n’est-ce pas ?
Et j’entends quelqu’un sortir de la salle de toilettes.
— Oui, tu as raison, Marissa. C’est cette espèce de ventouse qui ne veut pas me lâcher.
Je me sens rougir si fort que je ne peux pas imaginer qu’elle ne s’en aperçoive pas.
— Que veux-tu encore ? me demande Monsieur avec impatience.
Je lui parle alors de l’OOO et de ce que ses membres veulent.
— Intéressante discussion en vue, dit maîtresse Marissa.
— Je ne suis pas sûr d’avoir du temps à perdre avec eux.
— Allons Greg. Donne-leur au moins l’illusion d’être utiles à quelque chose. Et qui sait, peut-être que tu seras surpris.
— Ça m’étonnerait effectivement si quelque chose me… surprenait, dit-il avec l’un de ses sourires en forme de J couché. Je ne sais combien de fois j’ai discuté du même thème avec des élèves depuis que je travaille ici et ça n’aboutit jamais à rien de sérieux.
— Fais-moi plaisir. Rencontre-les. J’aimerais entendre ce qui se dira lors de cette réunion.
Il la regarde en souriant, puis finit par accepter de nous rencontrer.
— Demain. Midi dix.
Puis se tournant vers elle :
— Je ne crois pas qu’on pourra manger ensemble demain.
— De toute manière, je suis prise moi aussi demain.
Je repars donc aussi vite rejoindre Céline à la salle commune, mais elle est déjà partie. Et je n’ai pas le temps de la retrouver. Je dois manger rapidement une bouchée et me rendre à mes cours.
Une fois mes cours de l’après-midi terminés, je vais à la chambre de Céline, mais ne l’y trouve pas. Et je ne sais pas où demeurent les autres. Je cherche au bottin du collège et les appelle tous les uns après les autres. Personne ne répond. Je leur laisse tous un message pour leur dire qu’ils ont rendez-vous demain à midi dix au bureau de maître Arsh. S’ils ne prennent pas leurs messages, tant pis pour eux.
Ensuite, je vais manger avant d’aller étudier et faire mes travaux. Heureusement que j’ai quelques cours que je ne suis pas obligé de prendre en classe, sinon, je n’arriverais jamais à remettre tous mes travaux à temps ou je ne pourrais plus dormir, il me faudrait travailler la nuit.
Le lendemain matin, monsieur Idman, mon professeur d’activités physiques a organisé une sortie. On doit se rendre au lac en courant et en faire le tour deux fois avant de rentrer, toujours à la course. Le lac n’est pas bien grand, mais le tour est plein d’embûches et pentu par endroits. Le prof refuse de nous laisser rentrer tant qu’on n’a pas fini le deuxième tour. Mais moi, si je ne me grouille pas, je risque d’arriver en retard au bureau de mon maître. Je prends un raccourci que le prof refuse de nous laisser emprunter et j’accélère tant que je peux. J’en râle quand j’arrive enfin au bâtiment principal. Je me rends aussi vite que possible au bureau de mon maître. Je regarde l’heure sur l’horloge du corridor. Midi quinze.
— Aïe oye ! me dis-je à moi-même.
Je sonne. La porte s’ouvre. Monsieur et tout le groupe de l’OOO sont assis à l’arrière autour de la table basse. Plusieurs ont un jus ou une tisane à la main. J’approche d’eux et prends la posture d’attente.
— Crois-tu qu’on peut se permettre d’arriver en retard à un rendez-vous que j’ai donné, David ?
Triple merdouille ! Je sais bien que je n’ai le droit que de répondre à sa question. Rien d’autre, rien de plus.
— Non, Monsieur.
— Agenouille-toi.
J’obéis et m’agenouille au bout de la table, face à lui.
— Je croyais que tu avais compris que le temps est important ici comme ailleurs.
Ce n’est pas une question, alors je me tais. Il me regarde, la tête penchée de côté.
— Prends la baguette diamantée sur la table.
Sur cette table basse, il a plusieurs objets très décoratifs. Il y a ses pierres, qui y sont empilées. Elles sont toutes vraiment très belles et j’ai eu l’occasion de découvrir qu’elles pouvaient devenir assez lourdes. Son ange de la destinée, fait d’un métal que je ne connais pas, les ailes repliées dans son dos, se tient debout au milieu des pierres. Une sorte de cube ou de boîte laquée de noir porte de jolis motifs dorés représentant des galaxies, des planètes, des étoiles. Il y a un vase d’une forme inhabituelle qui semble en verre taillé. Il contient ses plantes artificielles faites d’un matériau translucide qui m’est inconnu, mais qui réfléchit la
lumière en la divisant comme le ferait un prisme. Je doute d’ailleurs que la fleur et les roseaux de ce vase ne soient que décoratifs. Et la baguette dont me parle mon maître est vraiment magnifique. On dirait des centaines de diamants agglutinés les uns aux autres et formant une tige d’environ vingt centimètres de long par trois quarts de centimètre de large. Ses extrémités sont un peu incurvées.
Je prends la baguette, comme il l’a exigé.
— Place-la entre tes deux bras, de manière à la tenir en appui contre tes poignets.
Pour arriver à faire ce qu’il me demande, je la place sur le bord de la table, puis je la soulève en pressant ses deux extrémités incurvées sur mes poignets.
Je me mets aussitôt à sentir des picotements partout en moi. C’est comme si des milliers de diamants aux angles acérés me parcouraient les veines, les nerfs, chacune de mes cellules. La baguette s’illumine. Petit à petit, les picotements se font plus tranchants. On dirait que les arêtes des facettes des diamants sont en train de devenir des lames de rasoir. La baguette brille maintenant de mille feux, qui voyagent dans les deux sens d’une extrémité à l’autre à une vitesse étourdissante. Je regarde mon maître, paniqué. S’il faut que la douleur empire, je ne crois pas que je pourrai continuer de tenir cette baguette bien longtemps.
— Je ne te recommande pas de la laisser tomber, David, ni de la presser trop fort entre tes poignets. Elle est très fragile et elle se briserait. Tu n’as pas idée de ce que tu endurerais si tu la brisais.
Je pense : « Je ferai… de mon mieux, Monsieur ». Je voulais ajouter quelque chose commençant par « mais… » pour expliquer que mon cours s’est terminé plus tard que prévu. Pourtant, je sais bien que si je m’étais donné la peine de courir aussi vite que je le pouvais dès le début de la course, j’aurais fait les deux tours avant midi et serais arrivé à ce bureau à temps pour le rendez-vous. Alors je n’ajoute rien pour ne pas empirer ma situation.
— Très bien. Si nous poursuivions la discussion. Que disiez-vous déjà ?
Tout le monde continue de me regarder et de regarder flamboyer la baguette. C’est exactement comme si mon maître n’avait rien dit. Vu que je n’ai pas la permission de parler, je me racle la gorge en pointant du menton vers Monsieur pour les encourager à lui prêter un peu plus d’attention.
Ils se retournent tous vers mon maître. Et Céline donne la raison de leur présence et ajoute que l’OOO croit qu’on pourrait attendre à la deuxième arrestation pour donner un point d'inaptitude à un novice.
— Et que fait-on si, par exemple, à la première infraction, le novice, comme vous le nommez, a failli tuer quelqu’un en le frappant avec un couteau ou un objet lourd, par exemple ? demande Monsieur.
J’essaie de ne pas me laisser envahir par l’image des milliers de diamants tranchants voyageant à toute vitesse dans mon corps. J’ai le souffle court. J’ai envie de hurler et de laisser tomber la baguette. Je tremble. Alors je pose les poignets sur mes cuisses, pour ne pas risquer qu'elle tombe et se brise.
— Tu presses trop fort, David. Tu vas la casser. Tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas averti.
Je pense : « C’est très difficile, Monsieur, de contrôler mon corps pendant que des lames de rasoir le parcourent. » Mais il continue de discuter avec ses visiteurs.
J’essaie de ne pas trop accentuer la pression sur la baguette entre mes poignets ni de trop la relâcher. Je sens la sueur couler le long de mon visage.
— Évidemment, Monsieur, si l’offense est assez grave, il pourrait quand même recevoir un avertissement assorti du point d'inaptitude habituel, répond Céline.
Tout le groupe approuve.
— Comment déterminera-t-on si l’offense est suffisamment grave pour lui mériter ce point ?
— Nous pourrions en discuter.
— En discuter. À quel moment ? Devrait-on en parler à chaque arrestation et décider ensemble de la nécessité du point d’inaptitude ? Ou si nous devrons nous réunir à plusieurs reprises pour passer en revue toutes les offenses possibles et décider si elles mériteront ou non un point ? Par ailleurs, qui devrait participer à ces discussions ? Vous et moi seulement, ou si d’autres personnes devraient se joindre à nous ? Prendra-t-on la décision par vote à main levée, par vote secret ou autrement ? Devra-t-on avoir l’unanimité pour adopter un choix ou juste la majorité ? Est-ce que le Conseil ou le Grand Conseil devrait entériner nos décisions ? Jugez-vous avoir l’expérience requise et l’autorité nécessaire pour participer à de telles décisions ?
— Eh... Peut-être qu’on pourrait en discuter avec le Conseil, suggère Éric.
— Ah, bon. Vous voulez que l’on organise des rencontres entre vous et tout le Conseil pour discuter, peut-être pendant plusieurs mois, selon la disponibilité de ses membres, qui sont tous fort occupés, des nombreux cas possibles de manquements aux règlements et de ce qu’il conviendrait de faire lors de chacune des arrestations. Ai-je bien compris ?
Tout le monde reste silencieux. Je commence maintenant à comprendre pourquoi mon maître hésitait à les rencontrer.
— Monsieur, puis-je…, commencé-je sans réussir à demander la permission de parler.
La douleur est trop intense soudain, même ma bouche semble se remplir de lames bien affilées à chaque mot que je prononce, comme si c’étaient les mots eux-mêmes qui devenaient tranchants.
— Oui, David, tu peux parler librement.
— Puis-je… déposer la baguette… un instant…, s’il vous plaît, Monsieur ?
— Non.
— Monsieur, n’a-t-il pas été assez durement puni pour son retard ? Il a l’air de souffrir horriblement, dit Matt.
— La baguette n’est pas attachée à ses poignets. Il peut la déposer. S’il la garde, c’est son choix.
— Oui, mais j’imagine ce que vous feriez s’il avait le malheur de la déposer, dit Éric. Ne l’avez-vous pas menacé tantôt de ce qui arriverait s’il ne faisait même que l’échapper. Je trouve que c’est affreux. Arrêtez ça !
Tous tournent alternativement la tête entre moi, Éric et mon maître. On peut dire que mon maître donne quelque chose à observer aux « observateurs objectifs ». Que feront-ils en sortant de son bureau ? S’empresseront-ils d’aller porter plainte contre lui pour cruauté envers un novice ?
Je recommence ma tentative de question.
— Monsieur…
— Tu ne veux pas encore me demander de te libérer de la baguette ?
— Non, maître.
Je me dis que j’ai connu l’usage des pierres de sa table. Maintenant, je découvre celui de cette baguette. Quand donc utilisera-t-il sur moi ses plantes et la boîte ?
Au rythme où tu commets les erreurs, ça ne devrait pas trop tarder, me répond mon maître mentalement, avec un sourire moqueur qui doit paraître bien cruel aux autres personnes présentes.
— Que veux-tu alors ?
— Ne pourriez-vous pas…
Je m’arrête, incapable de prononcer un mot de plus.
— Essaie de respirer plus lentement et plus profondément. Pense à autre chose qu’à la douleur. Laisse-la agir en toi, ne la combats pas. Plus tu lui résisteras, plus tu auras mal.
Son ton de voix était presque hypnotique. Rien qu’en l’entendant, j’ai eu l’impression que la douleur s’atténuait un peu.
Je m’efforce de faire ce qu’il me demande. J’essaie de ne surtout pas paniquer, de mieux respirer, de me détendre et de ne pas lutter, ne pas me rebeller contre la douleur. Plus je sens le calme m’envahir, plus la douleur décroît. Je cesse de trembler et je relève la tête. Je vois que mon maître me sourit.
— C’est très bien, David. Tu fais du bon travail sur toi-même. Continue. Je suis sûr que tu peux faire encore mieux.
— Oui, maître.
La seule idée de la disparition possible de la souffrance m’aide à moins la ressentir. Et moins je la ressens, plus il m’est facile de ne pas lutter contre elle. Je sens que bientôt, elle aura complètement disparu. Cette idée m’apaise un peu plus encore. Voilà que je me sens assez bien pour poser la question que je n’avais pas réussi à terminer avant.
— Ne pourriez-vous pas juste présenter… leur demande de modification… du nombre de points… au Conseil et le laisser… décider de ce qu’il en fera ?
— Demande accordée, David. D’autant plus que le fait que tu arrives à penser à une solution et à la formuler clairement dans ta situation actuelle est une réussite qui mérite bien une récompense.
— Merci, maître, dis-je.
Je me sens même assez bien pour lui sourire. Et lorsque je regarde la baguette, je vois que les feux sont en train de s’éteindre complètement. Elle redevient telle qu’elle était avant que je ne la prenne.
— Bon, d’accord, conclut Céline. Pourriez-vous nous informer de ce que le Conseil aura décidé ?
— Le Conseil vous invitera sûrement à participer à leur prochaine rencontre. Sinon, je vous informerai de sa décision.
— Très bien, alors nous allons manger et retourner en classe.
Je regarde l’heure. Il est midi cinquante. Les cours vont bientôt reprendre. Si je ne veux pas arriver en retard, je n’aurai pas le temps de manger.
Éric me demande :
— Est-ce que ça va, David ?
Je tiens encore la baguette, mais elle s’est éteinte. Monsieur me dit que je peux la déposer. Je la replace dans la même position que je l’avais trouvée sur la table basse. Je regarde Éric et lui répond :
— Je me sens très bien. Je t’assure.
Et c’est très vrai. Si ce n’était la fatigue causée par ma course de ce matin et cet exercice de contrôle de soi, je me sentirais mieux que depuis bien longtemps.
— Tu devrais changer de maître. Laisse-le tomber, ajoute-t-il en désignant mon maître de la tête.
— Viens-t’en, Éric, lui dit Céline dans l’embrasure de la porte. On en reparlera, toi et moi.
Il insiste :
— N’importe quel maître accepterait de t’avoir comme élève.
— C’est gentil de t’intéresser à mon sort, Éric, mais je n’ai aucune envie de changer de maître. Celui que j’ai me convient parfaitement.
— Tu dis ça juste parce qu’il est là, hein ?
— Non. Je me doute bien que quoi que je te dise, tu ne voudras pas me croire, mais maître Arsh est mon maître et je tiens à continuer avec lui.
Éric me regarde, puis regarde mon maître, qui est en train de s’installer à sa table de travail et qui semble indifférent à cette discussion.
— Viens, Éric, s’il te plaît, insiste Céline.
Il la suit, non sans avoir jeté un dernier regard féroce au maître. Monsieur me permet de me lever.
— Ils vont porter plainte contre vous, Monsieur. J’en suis presque certain.
— Moi, je suis tout à fait certain qu’ils le feront. Mais ils vont avoir une jolie surprise.
— Comment ça ?
— Aucun d’eux ne connaît l’usage réel de cette baguette.
— Son usage réel ?
— Elle est une sorte de purificateur biologique. Ceux qui en font usage, comme tu l’as fait, voient tout leur organisme purifié de tout ce qui est nuisible à leur santé : virus, mauvaises bactéries, drogues, toxines, mauvais cholestérol, etc. En fait, personne ne sait exactement toute l’étendue de son action. Mais ceux qui l’utilisent et qu’elle ne tue pas en ressortent en une exceptionnelle forme physique et mentale.
— Qu’elle ne tue pas ? !
Aurait-il mis ma vie en danger ?
— Ta vie n’a jamais été en danger, David. Sois certain qu’elle m’est assez précieuse pour que je ne la risque pas inutilement.
— Je ne comprends pas. Pourquoi avez-vous dit « ceux qu’elle ne tue pas » ?
— On pourrait croire qu’un tel objet trouverait une place de choix dans les hôpitaux.
Cette idée m’avait en effet traversé l’esprit avant qu’il ne parle de ceux qu’elle tuerait.
— Tu as ressenti son effet, David. Tu imagines qu’on l’utilise sur des personnes très affaiblies par la maladie ou par une blessure potentiellement mortelle. Plus on est malade ou gravement blessé, plus la douleur qu’elle inflige est intense. Tu es jeune et en santé, alors ce que tu as ressenti n’est rien. Rien du tout. D’autre part, elle retire toute drogue du sang, sans tenir compte de l’usage de cette drogue. Elle éliminerait de l’organisme malade les
médicaments et analgésiques qu’on lui aurait administrés. Il y a aussi le fait que si elle tombe, si on la brise ou si on arrête simplement le processus en la déposant avant la fin, la douleur, loin de s’arrêter, se retrouve multipliée par cent. C’est comme si elle cherchait à poursuivre son œuvre à distance. Et pour y arriver, elle élargit son champ d’action et renforce son pouvoir bénéfique. Mais cela signifie une douleur terrible qu’aucune drogue ne peut calmer. Elle finit bien par s’arrêter d’elle-même, mais on ne peut pas prévoir quand. Ça dépend de chaque cas. Parfois, ça peut durer plusieurs jours. C’est pourquoi je te disais de ne pas la laisser tomber ni la déposer.
— Oui, je vous en remercie.
Lorsqu’il m’a dit que je n’avais pas intérêt à la lâcher ou la casser, il a eu l’air de me menacer de pire encore que ce qu’il m’infligeait déjà. Mais il ne faisait que m’avertir du risque que je courais, dans le but de m’épargner une plus grande souffrance.
— Mais, Monsieur, est-ce que ce n’est pas mieux de l’utiliser quand même que de laisser mourir quelqu’un à cause d’un virus dont il n’arriverait pas à se débarrasser autrement, par exemple ?
— Oui, sauf que ce n’est pas tout le monde qui réussit aussi bien que toi à laisser la douleur le traverser sans lutter contre elle. Si une personne très malade utilise la baguette sans la laisser agir, la douleur pourrait devenir assez intense pour le tuer. J’ai déjà laissé une personne mourante en faire usage. Tu aurais dû voir les feux qui sortaient de cette baguette, c’était… hallucinant ! C’est même devenu aveuglant dans la chambre du malade. Mais l’homme est mort dans la plus atroce souffrance. Il m’avait dit : « Il n’y a plus rien qui puisse me sauver que ça. Je mourrai si on ne fait rien. Je vous en prie, laissez-moi l’essayer. C’est ma dernière chance. » Alors je l’ai fait.
— Je comprends. J’aurais sûrement fait la même chose.
Son histoire le rend songeur et moi de même.
— S'il l'avait voulu, il aurait pu transférer son esprit dans une machine, au moins en attendant qu'on crée un clone de son corps, mais il ne voulait rien entendre de cette possibilité. Cet homme était un « naturaliste ». C'est-à-dire quelqu'un qui croit qu'un homme dont l'esprit est transféré dans une machine devient lui-même une machine. Il voulait rester totalement humain. C'est une philosophie très répandue sur toutes les planètes dont la science et la technologie permettent une fusion humain-machine. Sur Hadès, un tel mouvement philosophique n'existait pas. On a laissé les machines se réguler et se reproduire elles-mêmes, sans aucun contrôle humain. Et ces machines, pour on ne sait quelle raison, ont jugé préférable d'éliminer la forme de vie la plus intelligente de leur planète. Les Hadésiens ont gagné la guerre et réussi à éliminer les machines les plus évoluées. Dans le même élan, ils ont décidé d'éliminer et d'interdire toute forme de machines dites « intelligentes ». C'est comme ça qu'ils ont fini par se retrouver à vouloir créer un ordinateur biologique en prélevant et assemblant des cerveaux humains.
— Ce qui a causé la mort de Frances et de nombreuses personnes, ajouté-je.
— J’avais l’intention d’en faire usage sur toi, à un moment ou à un autre, possiblement peu de temps avant les grands jeux, pour te permettre de retrouver toute ta santé, ta vitalité et l’énergie qui étaient les tiens lorsque tu étais encore enfant. Mais tu m’as donné une trop belle