Un voyage de farfadets

Un voyage de farfadets

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Français
289 pages

Description

« Où sont les enfants ?

— Ils sont au premier, Monsieur.

— Et que font-ils ?

— Follet bâille et Follette dort.

— Parce que c’est toujours la même chose, Monsieur ; ces enfants s’ennuient. »

Le front déjà soucieux de Monsieur se rembrunit encore.

« Tu crois, Korrigane ?

— J’en suis sûre, répondit Korrigane d’un ton bref.

— Décidément il faut prendre un parti, murmura Monsieur. Où est Mme Farfadet ?

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Date de parution 21 décembre 2015
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EAN13 9782346029006
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Ils se trouvaient à Chamouny, dans la cour d’un hôtel.
Marthe Bertin
Un voyage de farfadets
I
DISCUSSION SOUS UN DOLMEN
« Où sont les enfants ? — Ils sont au premier, Monsieur. — Et que font-ils ? — Follet bâille et Follette dort. — Parce que c’est toujours la même chose, Monsieur ; ces enfants s’ennuient. » Le front déjà soucieux de Monsieur se rembrunit enc ore. « Tu crois, Korrigane ? — J’en suis sûre, répondit Korrigane d’un ton bref. me — Décidément il faut prendre un parti, murmura Mon sieur. Où est M Farfadet ? — Madame se promène dans le jardin. — Préviens-la que je suis rentré ; j’ai à lui parler. » De temps immémorial, la famille Farfadet possède so n hôtel (troisième avenue de meuliers, plaine de Carnac, Morbihan). Cet hôtel es t un des plus beaux dolmens du pays. Chacun sait qu’un dolmen se compose de trois pierre s : deux qui se dressent debout et, sur celle-ci, la troisième posée en trav ers. Ce que Korrigane appelle le premier, c’est la pierr e plate, appartement particulier de Follet et de Follette ; ce qu’elle décore du nom de jardin, c’est le sol, lande, mousse ou bruyère, tout ce qui n’est pas pierre, en un mot. me M. et M Farfadet occupent le rez-de-chaussée de leur hôtel , c’est-à-dire le terrain compris entre les deux pierres droites. Korrigane se contente d’une touffe de genêts qui fl eurit très à propos à deux pas du dolmen. Korrigane est un personnage. Elle a élevé Follet et Follette, et maintenant son autorité s’étend sur toute la famille. C’est une fille de bon conseil, et elle le sait bie n. me M Farfadet était à peine entrée sous le dolmen, que M. Farfadet avait entamé un discours. Sans attendre d’invitation, Korrigane s’appuya à l’ une des grandes pierres et écouta, prête à mettre son motet à venir à la rescousse si une discussion s’engageait. Ce ne fut pas long. « Ma bonne amie, dit M. Farfadet d’une voix grêle m ais ferme, j’ai fait dernièrement
de sérieuses réflexions. me  — Sur quel sujet, mon bon ami ? demanda M Farfadet d’une petite voix qui ressemblait à la chanson d’une cigale.  — Sur l’éducation de nos enfants. Il serait bien t emps de nous en occuper, ma bonne amie, et nous n’avons pas grandes ressources ici.  — Faites-vous donc le projet de les envoyer en pen sion ? » demanda Korrigane d’un ton rogue. Cette brusque interpellation parut intimider M. Farfadet. Non, Korrigane, dit-il doucement ; je n’y suis pas encore décidé ; pourtant tu répètes sans cesse que nos enfants s’ennuient. » Sur ce mot, comme si M. Farfadet eût sonné la charg e, Korrigane se lança à fond de train dans la question qui lui tenait si fort au cœ ur. « S’ils s’ennuient, les pauvres petits ! à en mouri r, Monsieur, s’ils étaient de simples mortels ; et vous conviendrez qu’il y a de quoi ! C royez-vous qu’ils mènent ici une vie agréable ? Sous prétexte qu’ils sont trop jeunes, vous ne les emmenez nulle part. Jamais le moindre petit sabbat, jamais une ronde au clair de la lune. Est-ce une existence pour de jeunes Farfadets ? Ils n’ont pas d’autre récréation que de sauter et d e voltiger d’un meulier à l’autre à la tombée de la nuit ; on se lasse de tout, Monsieur. Avec cela qu’ils sont gais, nos meuliers ! Le rende z-vous de tous les vieux savants du monde, qui viennent se quereller sur leur origin e et leur destination. Monuments celtiques marquant le lieu de sépulture des guerrie rs... Autels druidiques pour les sacrifices humains... Camp de César... Quoi encore ? me  — Oh ! Korrigane, s’écria M Farfadet toute scandalisée, respecte nos monuments.  — Certainement, Madame, je les respecte, dit-elle d’un ton fort respectueux, au contraire ; mais vous admettrez que les savants ne sont pas amusants comme voisins. Quand ils sont deux, c’est une discussion ; qu’il en survienne un troisième, c’est une dispute. Et quelle gaieté !
Les savants du monde entier y viennent se quereller.
Ils nous laissent le choix entre le cimetière et le sang humain. Ainsi, là où je vous parle, reposent sans doute les ossements d’un vieux Celte ; sur la pierre où dort ma petite Follette, un druide a égorgé de pauvres gens . C’est désagréable à penser. » me Comme M. Farfadet se taisait prudemment, M Farfadet éleva de nouveau sa
petite voix. « Il ne vient pas que des savants, Korrigane, dit-e lle d’un ton conciliant, nous avons aussi des touristes.  — Oui, Madame, les petites Anglaises, qui ont un a lbum sous chaque bras et qui dessinent nos onze rangées de meuliers, sans en oub lier un seul : elles les comptent !... Mais tous les voyageurs ne sont pas a ussi enthousiastes. Vous rappelez-vous celui qui se plaignait de tout ? Mauvaise voit ure, mauvaise nourriture, pays affreux et arriéré... Il avait bien raison ! » M. Farfadet écoutait tête basse, en homme qui atten d la fin d’une bourrasque, et bien résolu à ne pas risquer un seul mot de protest ation ; mais Korrigane allait trop loin, vraiment ; il se tourna vers elle, péniblemen t surpris. « Oh ! Korrigane, dit-il, qu’as-tu ce matin ? tu n’aimes plus ton pays ? — Monsieur, j’aime vos enfants, et vos enfants s’e nnuient ici. Toujours les mêmes pierres et les mêmes bruyères tristes ! Il faut les occuper, les instruire et les distraire.  — C’est mon seul désir, tu le sais bien, Korrigane , s’écria le pauvre M. Farfadet, tout bouleversé. J’en cherchais le moyen, mais tu a s brouillé mes idées avec ta tirade contre Carnac. — Le moyen ? il est bien simple, reprit Korrigane d’un ton bref. — Tu as une idée, s’écria M. Farfadet avec empress ement, donne-la. — Faites-les voyager. — Voyager ! » Ce mot sortit comme un gémissement de deux poitrine s oppressées. M. Farfadet me avait reculé d’un pas, M Farfadet de trois. Korrigane les regardait tranquillement. me « Voyager ! répéta la petite voix de cigale de M Farfadet, quitter Carnac !... — Quitter notre vieux cimetière, oui, Madame, les Celtes, les druides et tout ce qui s’ensuit, sans compter les savants ! » M. Farfadet, encore étourdi du choc, regardait sa f emme, qui, pétrifiée, regardait Korrigane. « Partir ! Mais pour quel pays ? reprit enfin la pa uvre femme toute tremblante.  — Oh ! il n’en manque pas, Madame ; nous ferons le tour du monde, si cela vous amuse. » Korrigane allait-elle devenir impertinente ? M. Farfadet revint à lui et prit soudain la parole. « Je ne sais qui t’a monté la tête, Korrigane, dit- il froidement ; tu déraisonnes, et nous avons tort d’attacher la moindre importance à ce que tu dis.  — Monsieur, écoutez-moi, au contraire : je parle s érieusement. Vous êtes préoccupé de l’éducation de vos enfants ; eh bien, suivez mon conseil, faites-les voyager. — Ils sont trop jeunes. » Korrigane bondit si haut, qu’on eût dit qu’elle all ait s’envoler. « Trop jeunes !... Nous y voilà !... Écoutez, Monsi eur, il y a longtemps que je grille de vous dire une vérité... Je n’y tiens plus !... Il faut que je parle !... » Et, frémissante, Korrigane se rapprocha de son maître. « Monsieur, vous êtes un esprit supérieur, c’est bi en connu, vous savez tout, vous êtes au courant de tout ce qui se passe chez les mo rtels ; où ne vous glissez-vous pas ? Séances, congrès, rapports, expériences, rien ne vous effraye ; mais à quoi cela vous mène-t-il ? — Comment, Korrigane ? A quoi mène la science ? — A quoi cela vous mène-t-il ? répéta dédaigneusem ent Korrigane. Vous n’êtes pas
pratique. C’est le fait des esprits supérieurs ; il s sont toujours dans les nuages, absorbés dans leurs grandes pensées, et ils ne voie nt pas ce qui se passe sous leurs propres yeux. Vous ne savez même pas être le maître chez vous, et si je n’étais pas là...  — Peut-être alors serais-je le maître chez moi, di t M. Farfadet en souriant avec bonhomie ; mais tu as raison, et comme un philosoph e doit savoir entendre la vérité, continue, Korrigane.  — Monsieur, je veux seulement vous dire que vous a vez des idées fausses. Puisque les sciences vous amusent, que ne courez-vo us le monde pour étudier les choses de près ? Emmenez les enfants ! Quoi que vou s en disiez, ils sont d’âge à comprendre tout ce que vous leur montrerez, si vous savez vous y prendre ; ils apprendront en s’amusant ce que vous savez vous-mêm e, et la question sera résolue. » M. Farfadet, ébranlé, se tourna vers sa femme. « Qu’en penses-tu, ma bonne amie ? Les hommes préte ndent que les voyages forment la jeunesse, Korrigane est de cet avis ; so n projet demande peut-être réflexion. » me Les ailes de M Farfadet s’agitèrent nerveusement ; elle comprit q ue, selon l’usage, cette terrible Korrigane l’emporterait. « Mon bon ami, dit-elle d’une voix résignée, je fer ai tout ce que tu jugeras bien pour nos enfants. » Cette soumission attendrit tout à coup Korrigane. « Voyons, Madame, dit-elle d’un ton adouci, nous ne les emmènerons pas dans la lune, ces chers petits. Et puis vous ne commencerez pas par un voyage en mer. »
En une seconde les enfants firent leur apparition.
Ce fut un mot imprudent. me « Jamais ! jamais ! » cria M Farfadet d’un ton perçant ; et sa résignation l’abandonnant : « Je ne partirai pas, dit-elle toute tremblante, ja mais !... » Korrigane opéra une retraite savante. « D’ailleurs, reprit-elle, il n’est pas nécessaire d’aller bien loin ; il y a tant de choses à voir autour de nous ! Nous irons doucement, dans des pays tranquilles et bien habités. » M. Farfadet mûrissait ce projet dans sa tête, et pe u à peu devenait très brave. « Au fait, ma bonne amie, dit-il après un instant d e silencieuse réflexion, nous ne
risquons pas grand’chose. Quels dangers pouvons-nou s courir ? Comme le dit très bien Korrigane, nous ne sommes pas de simples morte ls ! (Et la voix de M. Farfadet s’enfla, tandis que sa tête se redressait.) Là où d es hommes seraient embarrassés, nous nous tirerons d’affaire. Nos bagages ne seront pas lourds ; nous ne craignons pas les voleurs pour notre maison. Enfin Korrigane a raison, l’éducation de nos enfants exige ce sacrifice. me  — J’y suis prête, mon bon ami, dit M Farfadet, convaincue par tant de bonnes raisons. Appelle les enfants, Korrigane. — Follet ! Follette ! » A cet appel, on entendit sur le dolmen un bruit lég er, des pas rapides, un froissement d’ailes. En une seconde les enfants firent leur apparition. me M. Farfadet était solennel, M Farfadet très agitée ; Korrigane, droite et fière, dominait l’assemblée. Follet et Follette comprirent qu’il se passait quel que chose d’inusité. « Mes chers enfants, dit M. Farfadet, aimeriez-vous à faire un voyage ? — Oh ! oui, papal s’écrièrent-ils ensemble, les ye ux brillants déjà.  — Eh bien ! nous pensons, votre mère et moi, qu’il est temps de commencer sérieusement votre éducation, et nous avons pris la résolution de vous faire voyager. » Les enfants poussèrent un cri et, battant des ailes en signe de joie, ils se jetèrent au cou de leurs parents. « Quand partons-nous ? s’écria Follet, qui bondissa it finalement dans les bras de Korrigane. — Quand votre mère aura pris ses dispositions, rép ondit M. Farfadet, consultant sa femme du regard. — Demain, s’il le faut, mon bon ami, dit la maman, avec la même douceur d’agneau qu’on égorge. — Demain ?... Quel bonheur ! cria Follette, qui ne pouvait garder immobile ni pieds ni ailes. Et nounou vient ? reprit-elle tout à coup d’un air inquiet.  — Quelle question ! dit Korrigane, comme si vous p ouviez vous passer de moi ! » Et, très flattée au fond, elle embrassa tendrement sa benjamine. « Qui gardera le dolmen en notre absence ? demanda Follet. — Il ne s’envolera pas, dit Korrigane, et à moins qu’un savant ne l’emporte... » me M Farfadet étouffa un soupir. « Nous y laisserons Janik, ce sera moins abandonné, dit-elle d’une voix faible.  — Quelle bonne idée ! Madame, s’écria Korrigane, j e lui recommanderai ma touffe de genêt par la même occasion, et nous aurons tous l’esprit en repos. » Janik était un vieux hibou d’une honorabilité au-de ssus de tout soupçon ; on pouvait me laisser sans crainte entre ses pattes toutes les cl efs d’une maison, et si M Farfadet ne lui donna pas cette marque de confiance, ce n’es t que faute de serrures. Janik promit d’habiter l’hôtel tant que durerait l’absenc e des propriétaires, et, dès le lendemain, sans soucis, sans bagages, la famille Fa rfadet abandonna Carnac à la mélancolie de ses souvenirs. Ils hésitèrent à traverser le village (ce village o ù le touriste délicat avait mal déjeuné), et sans mesquines préoccupations de ce ge nre, les intrépides voyageurs se lancèrent en pleine bruyère, prêts à courir toutes les chances d’une expédition longue et hasardeuse.