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Une chanson d'acier - Partie 2

De
330 pages

Dans la suite de cette saga, nous retrouvons Adam, toujours à la recherche de l'assassin de son père. En compagnie d’Alice et d’Alan, sa quête l’a mené à Aruca, la capitale du royaume de Wallane, où il espère découvrir l’identité d’Azraël. Tout au long de son parcours, Adam n’aura de cesse de lutter contre ses démons, ce désir de vengeance qui le ronge et l’empêche de se construire, mais l’amour d’Alice pourrait bien lui permettre de reconsidérer ces priorités.
Pendant ce temps, au sommet de l’État, le roi Léon III a réuni un conseil extraordinaire. Les Itrusques, des hérétiques du royaume poussés à la révolte par la répression violente du roi, s’attaquent à la noblesse et menacent l’équilibre du royaume. Dans cette période pleine d’instabilité, où l’ordre établi risque d’être renversé, le roi doit faire des choix pour combattre les rébellions et mettre en place de nouvelles réformes pour assurer la pérennité du royaume.


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ISBN numérique : 978-2-414-09116-4
© Edilivre, 2017
Chapitre 1 Un si noble conseil
En pénétrant dans la vaste salle, Léon se remémora le passage du vieil ouvrage de Ser Hylius, premier chef des Cinq de l’histoire et chevalier plus connu pour ses dons d’écriture que pour ses prouesses épée en main.Qu’ajouter à ce qui a toujours été dit sur la Salle du Conseil ? Qu’elle est vaste ? Que son plafond semble incrusté de milliers d’étoiles là où ont été fixés des diamants blancs entre les entrelacs de feuilles d’or ? Que sa table offre la forme du royaume pour placer tous les nobles à leur position, du plus puissant des ducs au plus piètre des comtes ? Que ses portes d’ébènes sont tenues par de lourds gonds de fer et fermées par des barres d’acier si massives qu’il faut trois hommes pour les manœuvrer aux ordres exclusifs du roi ? Que ses murs de marbre blanc sont ornés des portraits de chaque souverain ayant siégé en maître de Wallane leur vie durant ? Ce serait répéter les dires et les rumeurs mais les rumeurs prennent parfois les formes de la vérité. Quatre siècles plus tard, chacun de ces mots conservait tout son sens puisque la Salle du Conseil n’avait jamais été modifiée durant ce large intervalle de temps. Inexpugnable, inaltérable, elle semblait impassible à toute logique temporelle, se contentant de poursuivre sa route à l’abri des bouleversements des années écoulées, témoin privilégiée des haut-faits, des débats les plus houleux et des décisions les plus glorieuses du royaume de Wallane. La table avait conservé sa forme pendant toutes ces années alors que tant de batailles de frontières avaient eu lieu sans que les rois n’eussent permis quelque modification que ce fut. Les diamants continuaient irrémédiablement de luire entre les lignes dorées du toit de la pièce, voûte grandiloquente et grandiose à la hauteur des ambitions humaines comme si seule la beauté la plus éblouissante pouvait être leur unique limite à atteindre. Les tableaux demeuraient imperturbablement accrochés à leur place, seulement rejoints par les royaux défunts des siècles écoulés, tel Léon II et son portrait tout en bonhomie, ou son père Léon, Premier du nom, éternellement associé à son austérité, sa barbe imposante et ses yeux gris autoritaires, rejoignant leurs nombreux prédécesseurs, du plus émérite au plus disgracié, du plus téméraire au plus lâche, du plus adulé à l’éphémère oublié. Et cela continuerait ainsi encore de nombreuses années, de nombreux siècles, de nombreuses dynasties, tant que la royauté durerait et elle durerait, durerait après lui-même, durerait grâce à ses enfants, ses petits-enfants, ses descendants destinés à supporter la lourde tâche de l’exercice du pouvoir. Il était extrêmement rare que le roi se rende dans cette pièce puisqu’elle avait vocation à des réceptions aussi importantes qu’exceptionnelles. Cela faisait trois ans désormais qu’il n’y avait plus mis les pieds. Mais déjà à l’époque il s’était retrouvé dans cette situation, déjà la dernière fois quelqu’un l’avait précédé. Comme un symbole, alors qu’il venait juste de rejoindre la capitale après un mois de voyage, Louis Histarck se trouvait à sa place, les yeux fixés sur le royal entrant, son expression comme toujours indéchiffrable. Le duc était vieux, couturé de cicatrices sur la moindre surface de son corps à l’exception du dos et de l’arrière des cuisses et ce pour une raison très simple : jamais Louis ne tournait le dos à un adversaire. Chacune de ses blessures avait été reçue à la guerre, jamais à la chasse ou en tournoi. Histarck ne joutait pas, il bataillait. Et le plus souvent il gagnait. Pour sa maison, pour son seigneur, pour la postérité. Ses cheveux d’un gris luisant suivaient une courbe ondulée jusqu’à sa nuque. Pour le reste, son visage était totalement imberbe à l’exception de deux fins sourcils blanchâtres presque estompés. Son nez crochu surmontait une bouche aux lèvres pincées, ses joues creusées révélaient sa sécheresse. A cinquante ans passé, Louis n’était disgracié d’aucune once de graisse, se soumettant à un régime draconien qui en faisait toujours un guerrier redoutable, svelte, vif autant de corps que d’esprit. Car la force du duc ne résidait plus dans ses capacités de guerriers mais s’était logée dans ses talents de tacticien et de fins diplomate.
Pour résoudre un conflit à la pointe de l’épée ou de la plume, il s’en trouvait peu capables de rivaliser avec le duc Histarck. Depuis trente ans, personne ne s’était trouvé en mesure de le vaincre, par la force ou par la roublardise. Ce qui en faisait le noble le plus redouté, le plus admiré et le plus influent de tout Wallane. Supérieur même au roi du temps de Léon II. Au moins son égal depuis l’avènement de Léon III. Le roi savait ce que sa présence signifiait. Occupé par un imbroglio financier sur certaines mines d’une grande valeur, Louis s’était quelque peu désintéressé de la politique du royaume ces derniers mois. Cela avait donné toute latitude au roi pour agir mais ce temps de paix passagère était révolu. Croisant ses mains noueuses, le duc se leva pour s’incliner respectueusement face à son suzerain avant de se rasseoir. Léon le salua à son tour avec une certaine raideur puis rejoignit sa place, celle qui le situait au centre de toutes les attentions, à deux pas à peine du duc. Aussi celui-ci n’eut qu’à murmurer pour se faire entendre : « Un Noble Conseil convoqué avec autant d’urgence, la situation doit être des plus périlleuses pour alerter à ce point Sa Majesté. – Elle l’est comme elle le fut la première fois que les Itrusques se sont manifestés, répondit Léon sur le même ton. Le monde actuel se révèle très délicat. – Je comprends, approuva Louis. Deux comtes attaqués, l’un mort, l’autre sauvé de justesse. Ces hérétiques n’ont visiblement pas froid aux yeux. Mais il y a d’autres faits qui me préoccupent depuis quelques temps, Votre Grâce. – Lesquels ? demanda Léon, légèrement surpris. Les révoltes paysannes semblent s’essouffler en même temps que la météo les rappelle à leurs obligations. Il n’y a pas eu de seigneur turbulent depuis des lustres et il me semblait que vos problèmes miniers étaient résolus… – En effet, en effet, poursuivit le duc en balayant l’air de sa main, mais il y a des rumeurs sur des troubles hors de nos frontières, au niveau de la Muraille Alexandre, dans le froid glacial du Nord de Megor. De sombres nouvelles parlent de pillages, de razzias perpétrées par des engeances à demi-humaines. Visiblement, leur voisin le plus turbulent semble à nouveau s’agiter. – Des rumeurs sans confirmation officielle, lâcha Léon, agacé. – Des rumeurs remuant des spectres très anciens, corrigea Louis, mais des rumeurs encore certes, cloisonnées dans les lointaines contrées septentrionales. – Il y assez de problèmes au sein du royaume pour éviter de se préoccuper des chuchotements de Megor, lança le roi, poings serrés. De plus, il y a ce nouveau Gouverneur du Nord en place depuis quelques temps déjà. Si la moitié de ce qui se raconte sur sa personne est vrai alors il saura tenir toute menace éloignée un moment. Suffisamment pour les oligarques fassent appel à notre secours. Dans le cas contraire, nous aurions tort de nous inquiéter pour rien ou de vouloir interférer dans leurs affaires. – J’en conviens, Sire, tempéra le duc, mais à l’intérieur aussi, les nouvelles sont noires. Cette affreuse tragédie… » Louis s’interrompit en entendant quelqu’un approcher, ce qui attira l’attention du roi. Aussitôt, son regard tomba sur la nouvelle duchesse du royaume et une pensée lui fit remarquer que le hasard était d’une ironie morbide. Enveloppée dans un grand châle noire, Fanny Nathessac portait encore le deuil de son père disparu trois semaines auparavant. Il était déjà acquis que la jeune fille se rendrait à la capitale à la place de Ferdinand ; néanmoins, la nouvelle l’avait fortement ébranlée tout comme l’impossibilité d’assister aux funérailles. Les premiers devoirs de sa position se montraient bien cruels pour cette pauvre âme, réputée pour sa générosité et sa douceur, ce dont Léon, en partie responsable de ce fait, regrettait profondément. Autrefois, on décrivait la duchesse comme une beauté au regard envoûtant et au caractère fort. Autrefois, on comparait sa grâce à celle d’une chatte, agile et distinguée. Autrefois, le roi l’aurait cru.
Depuis, la perte et la chagrin avaient amaigri la jeune fille, creusant ses traits pour dépraver son élégance. Plus de port altier, plus de sûreté dans le maintien, plus de mine bienveillante, ne demeurait qu’un triste poids sur ses épaules et des cernes pour souligner ses yeux couleur chocolat rougis d’avoir trop pleuré. Même ses cheveux châtains dont on vantait les mèches rebelles n’étaient plus que des paquets fillasses retombant de manière désordonnée autour de sa face. D’elle, il émanait une sensation de fragilité qui fit émerger du cœur du roi une pitié piquante et sincère. Il l’observa aller s’asseoir à sa place à pas lents, solennelle dans son deuil, et attendit qu’elle se fut installée avant d’oser prendre la parole : « Dame Fanny, nous avons tous appris la terrible nouvelle de la mort de votre père. Je sais que nul mot ne peut apaiser le chagrin qui suit la disparition d’un proche mais je tiens à vous manifester ma plus profonde sympathie. Votre père était un vassal loyal et honnête, à défaut d’un ami très proche. Sa perte nous affecte tous, nous ne pouvons que compatir à votre douleur. – Permettez donc que je joigne mes condoléances à celle du roi, poursuivit dans un murmure Louis. Je connaissais Ferdinand depuis de nombreuses années, c’était une personne que j’appréciais foncièrement. Nous sommes, par mariage, unis dans l’affliction. – Je vous remercie pour votre sollicitude, Duc, Votre Majesté. » La réponse était froide, vide d’émotion comme prononcée de manière automatique et aussitôt oubliée. Comprenant sa situation pour l’avoir vécue, Léon ne voulut pas l’obliger à s’exprimer au-delà des conventions par respect pour son chagrin, comportement que Louis choisit de ne pas imiter, tentant de quérir des nouvelles de sa belle-famille. « J’imagine que votre mère doit être dévastée, continua-t-il, toujours dans un murmure. – Elle a beaucoup crié, beaucoup pleuré. Puis, on m’a dit qu’elle était redevenue plus calme et qu’elle continuait d’agir et de parler comme si mon père était toujours de notre monde. Son déni est si puissant que personne n’arrive à la raisonner. Ni ses serviteurs, ni ses proches, ni même mes lettres. Sa réalité n’est plus la nôtre. » Toujours ce même ton mécanique, froid et désabusé. L’effroi saisit le roi à l’évocation de telles nouvelles issues de cette voix si neutre, si inhumaine. Pour s’éviter de souffrir, Fanny tentait de s’éloigner de chaque mot qu’elle prononçait, sans succès puisque ses yeux s’emplirent néanmoins de larmes. Une situation qui marquait également Louis, malgré toute son expérience pour masquer sa détresse. Face à cette souffrance qu’il ne parvenait pas à partager, n’ayant jamais autant connu le défunt que ses deux interlocuteurs, le souverain se sentit brusquement étranger à la scène, coupable de ne pas être imprégné de cette douleur palpable, ce qui lui causa un profond malaise. Un léger cliquetis le fit sortir de ses pensées ; ce n’était qu’un membre des Cinq qui venait d’effectuer un mouvement discret en entendant les nouvelles apportées. Alors le roi se souvint que Ser John Grisvois était le frère d’Alizé Grisvois, veuve désormais du duc Nathessac, et que l’annonce subite de son désastreux état mental devait l’affecter. Pour autant, le chevalier feignit l’impassibilité comme ses devoirs l’exigeaient. Devenir l’un des Cinq revenait à s’éloigner de sa famille, renoncer à toute idée de mariage ou de procréation pour n’embrasser plus qu’une seule voie : protéger le roi, ses secrets, son sang, sa vie. A jamais. Et Ser John n’était que le demi-frère de la nouvelle veuve, bâtard de son état et jamais regardé d’un bon œil dans cette vieille famille traditionnelle. Ainsi peut-être n’était-il pas si affecté. Peut-être. Louis n’eut pas le temps de poursuivre que de nouveaux arrivants pénétraient dans la salle. A l’heure comme à son habitude, Philippe se contenta du salut réglementaire avec une certaine rigidité avant de rejoindre son siège. Plus chaleureux, le comte Estchebert Holissac, le mari de Diana Calétien, sœur aînée du roi, vint le saluer personnellement, lui transmettant les salutations de sa femme et son désarroi de ne pas avoir pu se dégager de ses obligations vis-à-vis de ses enfants pour venir à la capitale. Pris par son beau-frère, Léon vit à peine Gustave Rodeur et Kevin Grost
s’installer autour de Louis Histarck. En revanche, il ne rata pas l’étreinte ferme que Dimitri Dum administra à Fanny et se rappela qu’il était marié à la sœur de la duchesse, Léa Nathessac. Les Histarck n’était pas la seule famille liée par le mariage à la noble en deuil et tous faisaient montre d’une compassion réglementaire, feinte ou non. Enfin libéré d’Estchebert, le souverain put observer avec un détachement calculé Romain Grisvois, Richard de Pommerolles, Laurent de Marchis et Gregor de Laurentis s’avancer à leur tour, s’incliner puis rejoindre leurs sièges respectifs. D’un coup d’œil, il aperçut le comte Romain chuchoter rapidement à l’oreille de Dimitri des nouvelles qui ne semblèrent pas le mettre en joie. Sourcils froncés, ce dernier attarda un regard noir sur Fanny avant de tourner son attention sur un autre arrivant, le plus jeune et le plus attendu du jour : le comte Bertrand Gunterac. D’un mot bref, celui-ci s’excusa d’être le dernier avant de s’installer à sa place avec autant de discrétion que possible, visiblement gêné de se trouver déjà au centre de toutes les attentions. Ainsi ils étaient tous là, ramassis de noms chargés d’histoire, tas de vies entremêlées en alliance, trahison, mariage et enfants formant une immense chaîne de personnes avec une seule et unique mission : protéger et servir le roi. Pour cela, les trois grandes familles ducales environnaient le monarque, proches par leur puissance et leurs obligations. Chaque duc était le maître incontesté des trois plus grandes villes du royaume derrière l’immense Aruca, véritables capitales de leur provinces respectives. Louis Histarck régnait sur Loxys, et ses possessions à l’Est étaient plus grandes que celles des deux autres ducs réunis. Les Nathessac avaient la charge d’Aluna, la splendide petite sœur d’Aruca, et des côtes montagneuses de l’Ouest et du Nord, contrôlant notamment le port le plus important du royaume placé au cœur de l’imprenable et impétueuse cité d’Aquadista. Enfin, siégeant au sein du dernier quart du royaume, Vasa constituait la très controversée demeure de Philippe d’Estencourt. Pour l’aider à assurer au mieux ses charges, chaque duc était épaulé de trois familles secondaires qui établissaient la liste des comtes du royaume. Autour des Histarck résidaient les Hollissac, Rodeur et Grost. Aux pieds des Nathessac s’agenouillaient Gunterac, Grisvois et Dum. Enfin, cernant Philippe d’Estencourt, on trouvait De Pommerolles, De Marchis et De Laurentis. Trois comtes pour un duc. Trois ducs pour un roi. Enfant, Léon avait dû apprendre les lignées de chaque famille, laquelle était puissante, laquelle riche, laquelle pourvoyeuse de chevaliers… Et retenir chacune de leurs armoiries, chacune de leurs devises parce que c’était les offenser que de les ignorer. Il s’était donné tant de mal qu’il était à cet instant encore capable de les réciter toutes et il savait que chacun d’entre eux saurait faire de même. Il avait appris chaque prénom, chaque mariage, chaque inimitié. Le savoir était le premier pas vers la compréhension, le savoir était indispensable pour gouverner. A force de se répéter cette maxime sans discontinuer, il en avait fait son arme la plus dangereuse, son armure la plus imperméable, son bastion le plus impénétrable. Pourtant, il se trouvait dans cette salle des nobles dont il ignorait bien des facettes. A commencer par la plus épineuse, la nouvelle duchesse Fanny Nathessac dont il méconnaissait la façon de penser et les convictions profondes. Fameux handicap au moment de devoir convaincre ses vassaux du danger imminent des Itrusques. Dans un registre différent, le jeune Dimitri Dum, fils du défunt comte François, était également une attraction. Le visage bouffi mais charpenté comme un bœuf, il passait pour un combattant solide à défaut de se révéler une véritable terreur épée au poing. Volontiers meneur d’hommes et relativement fort en gueule d’après les rumeurs, sa situation était des plus intéressantes sans pour autant permettre de prévoir sa réaction. La mort de son père l’avait sans doute marqué au plus profond de son âme mais il devait allégeance à Fanny pour de multiples raisons. Parce qu’elle était sa suzeraine. Parce qu’il était lié à sa famille par mariage avec la propre sœur de la duchesse. Et parce qu’il était lui-même père de deux enfants. Se montrerait-il donc aussi téméraire que le prétendaient les racontars dans ces
conditions ? Dans la même veine, Romain Grisvois était un comte qu’il rencontrait pour la première fois, du fait de sa relative jeunesse gravée au fer sur ses traits candides. Auparavant, sa tante Alexandra la Hideuse avait assuré l’intérim après que son père soit mort dans les combats de Dastra. Géniteur décédé qui était le frère d’Alizée Grisvois, la mère de Fanny. Cousin de la duchesse mais certainement pas opposé à une action contre les Itrusques, Romain était une pierre particulièrement mouvante sur laquelle il convenait de ne s’appuyer qu’avec parcimonie. Le dernier comte de ce clan si mystérieux et si obscur restait le plus énigmatique comme la plus belle curiosité de la pièce. Bertrand Gunterac semblait identique à l’image vendue : jeune, beau, un air prétentieux rivé au corps ainsi qu’une fragilité d’adolescent marqué par l’attentat perpétré contre lui. S’il était moitié aussi borné et téméraire qu’esquissé, il se révélerait un allié peu fiable et embêtant mais un allié tout de même. Gregor, sa barbe et son crâne chauve, Laurent, ses tâches de rousseur et son allure dégingandé, Richard, son insolence et sa face de rat vicieux, tous il les connaissait et aucun il appréciait. De la même manière, les visages de Gustave, Kevin et Estchebert lui étaient très familiers comme leur indéfectible loyauté envers le duc Histarck. Dans cette tambouille de nobles, seuls Philippe et Louis comptaient véritablement, les autres se contentant de suivre comme un troupeau de moutons apeurés. Sauf Richard. Suiveur certes mais jamais effrayé. Ultime personne à être conviée au Noble Conseil et ultime arrivée, le chancelier Alexandre Grivesac vint se placer derrière le roi après avoir salué selon l’usage chaque noble un à un. Puis, comme tous étaient présents, les membres des Cinq, uniques gardes autorisés à entendre les débats, entreprirent de fermer les massives portes de bois. Il n’en fallut pas moins de deux pour y parvenir puis trois autres pour faire coulisser les lourdes barres d’acier qui les scellaient hermétiquement. Ensuite, ils prirent position, Ser Alain Rodeur, cadet de Gustave, et Ser Florian de Pommerolles, dont l’inimitié avec son père était un secret de Polichinelle, se placèrent de part et d’autre de la formidable ouverture de bois et de fer. Cernaient la table Ser John Grisvois et Ser Alex Dirk, positionnés comme les pointes des branches d’une étoile. Enfin, Ser Edric Dirk, frère de sang de Ser Alex, cheveux moins longs, cicatrice à la pommette en plus, était stationné en pointe haute à l’arrière de Léon III en sa qualité de chef de la garde. Tout était en place, il pouvait commencer. Aussi, Léon s’éclaircit la gorge et déclara avec une solennité péremptoire adaptée à la portée de l’événement : « Ducs, Comtes, merci à tous d’avoir répondu aussi rapidement à mon appel. Désormais que nous sommes tous réunis, le cent-deuxième Noble Conseil peut s’ouvrir. » Silence pesant tandis que le roi prenait un instant pour tourner sa phrase suivante : « La raison de ce rassemblement n’est inconnue de personne. Le meurtre du comte François fut un acte aussi horrible que tragique ; la tentative d’assassinat sur le comte Bertrand ne l’était pas moins. Or, ces deux actes ont été commis par la même organisation que nous croyions à tort avoir éradiquée il y a de cela dix ans. – Pour quelle raison avoir caché aussi longtemps que les Itrusques demeuraient toujours présents sur le territoire ? demanda Dimitri, colère et accusation mal dissimulées dans la voix. Notre sécurité était visiblement en jeu et nous aurions pu prendre certaines mesures pour éviter de tels drames ! – Nous ignorions tout jusqu’à la mort de votre père, rétorqua Léon avec calme. Ce ne fut qu’à cet instant qu’ils décidèrent de révéler leur présence. – Vous saviez donc dès cet instant-là mais vous n’en avez tout de même rien dit, intervint une autre voix. » Ainsi, il était aussi tête brûlée que le prétendaient les rumeurs. Tournant son attention sur le comte Bertrand, le roi détailla ce visage dissimulant si mal les émotions qui secouaient son âme. Trop jeune pour tromper les vieux joueurs présents. Et à cet instant, Bertrand était furieusement exaspéré.
Affectant un ton apaisant, Alexandre chercha à éteindre le début d’incendie : « Sa Majesté a fait réunir le Noble Conseil dès lors que plus aucun doute ne pouvait planer sur la menace qui pèse sur nos épaules. Cependant, il existe encore bon nombre d’éléments qui nous manquent dans cette affaire. – Dites toujours ceux que vous possédez ! s’exclama Philippe avec un air neutre. Si c’est pour cette raison que vous nous avez réunis, inutile de tergiverser. Déblatérer sur ce qui a été fait ne pourra nous mener que vers des débats stériles et la menace plane d’après vos dires. – Nous ignorons tout de leur nombre et de leurs moyens logistiques, répondit docilement Alexandre après un geste du roi. Nous pensons toutefois qu’ils possèdent une force armée réduite pourvue d’armes et de vivres suffisants pour des raids de longue portée, impliquant donc une base arrière où ils peuvent se retrancher. Cet endroit n’a pas été repéré au cours des dix dernières années, intentionnellement ou non, ni par des mouvements anormaux de population, ni par des expansions suspectes. Il doit donc se situer dans une place reculée, difficile d’accès avec une voie de retraite rapide et guère éloigné de leur ancienne région d’habitation. Il n’existe qu’un seul domaine répondant à ces caractéristiques : les Monts Dentelés. – Et vous allez donc préconiser une réponse armée, Majesté, glissa subrepticement Louis. » Ce n’était pas une question, cela faisait longtemps que le duc avait compris les volontés du roi. Ils n’étaient pas réunis pour discuter de la solution à adopter, ils étaient présents pour approuver les mentions royales et apporter leur soutien à son projet. Au demi-sourire narquois que Louis affichait, il paraissait curieux d’entendre la proposition de Léon, ce qui ne présageait rien de son appui. Décidant de jouer franc, le monarque répondit solennellement : « J’aimerais une autre solution mais notre marge de manœuvre sur une affaire aussi délicate est extrêmement réduite. Il faut éliminer cette menace avant que les Itrusques ne décident de s’en prendre à l’un ou l’autre d’entre vous. – C’est très touchant de penser à notre sécurité, Majesté, mais il existe une alternative moins répugnante, plus rapide et plus humaine, contra Fanny. » Son apparente fragilité demeurait dans son maintien mais disparue était sa tristesse, remplacée par une froide détermination et une espèce de volonté rageuse légèrement surprenante. Aucune crainte ne se discernait dans son regard, elle semblait à ce point affectée par ses émotions qu’elle en oubliait toute prudence pour se livrer franchement. C’était dangereux et pour elle et pour le roi. Elle n’en poursuivit pas moins : « Accordez-leur la paix, accédez à leur requête s’il le faut mais évitez un nouveau bain de sang, Sire. A quoi bon sacrifier de nouvelles vies dans ce combat quand d’autres problèmes plus urgents doivent attirer votre attention ? – Un tel traité n’est pas envisageable, intervint Alexandre en devançant le roi. Ce serait se mettre à dos les émyrs et le peuple. – Le peuple est déjà contre nous ! tempêta brusquement la nouvelle duchesse. Les Cléberts frappent en de maints endroits, leur révolte s’essouffle dans le duché de Philippe mais il se répand dans d’autres. Êtes-vous à ce point aveugle pour l’ignorer ? – Il n’en reste pas moins que le chancelier a raison, tempéra d’une voix douce Louis. Néanmoins, je ne peux discuter la justesse de vos propos. – Que s’est-il passé ? demanda froidement Léon, ne laissant rien montrer de son agacement. » Dans un autre contexte, il n’aurait pas permis une telle outrecuidance, même de la part d’une fille éplorée et nerveusement épuisée. Les responsabilités ducales s’assumaient en toutes circonstances, par toute santé et le respect au roi était un devoir qui ne souffrait d’aucune digression. Néanmoins, un tel énervement devait avoir des racines plus profondes. Il existait des actes dont Léon ignorait la teneur au sein du royaume, ce qui le navrait autant que
cela l’agaçait. Il haïssait se trouver en position de faiblesse devant cette assemblée, remplis d’opportunistes prompts à profiter de la moindre faille. Tout en circonspection pour ne pas envenimer les choses, ce fut le comte Romain qui répondit : « Les Cléberts ont étendu leur rayon d’action jusqu’aux portes de notre duché. Certains de nos vassaux ont été l’objet d’attaques sporadiques, un château a même été incendié sans qu’il n’y ait eu, fort heureusement, de victimes humaines. – Les petits toutous vont aboyer ailleurs maintenant qu’ils ont les fesses rougies de mon empreinte, sourit Richard, face de rat enlaidie d’un sourire vicieux. – A qui appartenait-il ? demanda Léon sans prêter attention à l’intervention. – Les Storn, répondit Fanny d’une voix faible. » C’était donc cela. Léon avait eu vent de la relation qui liait la duchesse au cadet de la famille Storn, Ser Devan. Seulement il avait longtemps été impossible qu’une telle histoire aboutisse à une liaison officielle ; les Storn n’étant qu’une famille de nobles de bas rang, Ferdinand n’aurait jamais donné son accord pour une telle idylle concernant son héritière directe. Néanmoins, le duc était mort et Fanny, désormais libre, pouvait se marier avec qui lui plaisait. Et voilà que les Storn se faisaient attaquer leurs maigres possessions, chasser de leurs terres par les personnes même qu’ils devaient préserver. L’honneur ordonnait à Fanny de le protéger, la raison lui imposait de réagir avec prudence. Se décharger sur le roi était la solution la plus évidente et sans doute celle qu’il aurait également choisie à sa place. Léon ne pouvait plus reculer désormais. Rajustant sa position, il déclara d’une voix chaleureuse : « J’ai conscience que le problème des Cléberts doit être réglé autrement que par la violence. Les derniers impôts ont eu l’effet escompté, bien que le peuple ait dû fournir un gros effort pour les soutenir. » C’était un doux euphémisme que ce discours. Pendant ses onze années de règne, Léon III avait dû prendre des décisions radicales pour redresser la situation économique. Or, le souverain n’avait rien inventé et fait payer le coût de ses réformes sur la majorité : les petites gens, paysans, ouvriers, artisans ou bourgeois peu fortunés tandis qu’une minorité engrangeait des profits phénoménaux. Entre la justice sociale et la réalité économique, le roi avait tranché, obtenant par ce biais des résultats satisfaisants pour l’assainissement du Trésor Royal. A cet instant, les comptes équilibrés n’étaient plus un souci permanent, le spectre de la banqueroute éloigné comme ses relents. Cependant, le prix à payer commençait à devenir trop lourd ; la situation dans les campagnes atteignait un point de rupture quand les quartiers défavorisés nettoyés par les « Exécuteurs » commençaient à se dégrader de nouveau. Pour obtenir une amélioration viable, le roi allait devoir plancher sur des réformes profondes et rapides qu’il avait trop souvent retardées. Néanmoins, avec Alexandre et ses ministres, il y avait consacré de longues heures, au point d’avoir enfin un programme clair et structuré qu’il exposa toutefois avec prudence : « Il est grand temps de le faire souffler. Mes prochaines réformes devraient s’effectuer selon quatre axes majeurs. Le premier sera une baisse immédiate des impôts, notamment la taille des paysans et la solde des ouvriers. Aucune contrepartie ne sera exigée, cela devrait permettre aux miséreux de sortir un peu de leur pauvreté. – A condition qu’ils osent s’en servir sans le laisser de côté au cas où des jours sombres reviendraient, prévint Estchebert. En particulier pour les ouvriers. Leur laisser plus d’argent ne garantit pas qu’ils en dépenseront plus. On ne saurait les blâmer de vouloir se protéger contre un futur incertain au regard des expériences passées. – J’ai songé à cette éventualité, réagit Alexandre. Il y a encore quelques menus détails à régler, notamment pour jouer sur la confiance que le peuple doit avoir concernant nos futures réformes.
– Le second axe, poursuivit Léon, consiste en une refonte des Confréries des artisans et petits commerçants pour améliorer l’accès à ces professions et augmenter leur savoir-faire. La formation est l’unique moyen pour faire en sorte que notre artisanat devienne performant et offre des produits de qualité. La renommée et ses revenus sont à ce prix. Le troisième est lié à un soutien royal concernant l’innovation industrielle et agricole. Il est temps que le royaume soit capable de créer ses propres inventions pour améliorer rendement et compétitivité. – Un joli tas de mots, sourit Richard, ironique à moitié. – Le dernier axe nécessite le soutien de l’Église, continua le roi, imperturbable. Toujours dans cette optique d’acquisition du savoir comme chemin vers le progrès, je compte permettre à chacun dans le royaume d’apprendre à lire, écrire et compter. Je vais créer des établissements dans ce sens qui seront confiés aux émyrs et à des prêtres instruits pour que tous soient sur un pied d’égalité au départ de la vie. L’histoire sera également enseignée pour que les prochaines générations apprennent des erreurs des anciens et ne les reproduisent plus. La connaissance ne doit plus être considérée comme une option souhaitable mais comme une obligation pour que chacun puisse trouver sa place dans une société qui, je l’espère, n’aura de cesse de se diriger vers la paix et la prospérité. Ainsi, tous les enfants de cinq à dix ans auront obligation d’y être inscrits et ce service sera intégralement à la charge des comptes du royaume. » Le silence suivit cette proposition, instant de stupeur gravé dans un écrin d’éternité. Tous, ducs, comtes, gardes, comprenaient la portée de ces mots. Sur les visages des nobles se lisait un étrange mélange d’effroi, de curiosité et de fierté d’être les premiers à envisager une telle possibilité et ils oscillaient entre les applaudissements et la dénégation, entre la merveilleuse opportunité de créer un royaume meilleur et la perspective d’un éventuel danger à donner le savoir aux gens du communs. Louis fut le premier à choisir son camp, ses mains claquant l’une dans l’autre sans ironie aucune, expression simplement admirative de ses sentiments. Et ses comtes se joignirent à lui comme Philippe, comme Richard et Laurent et Gregor. Puis, même Fanny, bien que perplexe, mêla ses propres acclamations aux autres et il n’y en eut rapidement plus un pour rester de marbre. Surpris mais touché, Léon demanda d’un geste un retour au calme, à nouveau initié par Histarck qui enchaîna : « Une proposition courageuse, Votre Majesté, mais des plus intéressantes. Cependant, elle exclut toute possibilité de traité avec les Itrusques puisque les membres de l’Église sont les seuls assez savants et nombreux pour réussir une telle mission. Il va donc falloir utiliser la force. » Ce disant, il guetta d’un œil la réaction de la duchesse Nathessac. Prise au piège, celle-ci devait trancher entre une intervention dont elle ne voulait pas et une mesure populaire qui seyait parfaitement à sa personnalité. Entre se renier et se répugner, elle préféra se perdre dans le silence, ce qui constituait déjà une réponse. Guettant les différentes réactions, notamment de Philippe et Fanny, Léon expliqua son projet : « Il convient de localiser en premier lieu leur campement afin de collecter le maximum d’informations. Cette mission devra être confiée à un groupe relativement réduit de soldats d’élites et sachant parfaitement se déplacer en milieu montagneux. En attendant le succès de cette entreprise, il faudra assurer votre sécurité au mieux. N’hésitez pas à doubler les effectifs de vos gardes personnels ! Nous ne savons pas le prochain nom qui se dresse sur leur liste. Ils peuvent choisir de frapper n’importe lequel d’entre nous désormais qu’ils sont à découvert. Il n’y a rien de plus dangereux qu’un homme acculé. – A moins que la peur ne les fasse hésiter et qu’ils choisissent de se terrer à nouveau, hasarda le comte Gustave, visiblement las de la réunion. – N’ayez pas une si grande confiance ! contra froidement Philippe. Les Itrusques ont