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Une famille des montagnes - Ou les Effets de la persévérance

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302 pages

A Saint-Jean-de-la-Pierre, petit village de la Tarantaise ; pays de la Savoie, désagréable, stérile, hérissé de montagnes, vivait une de ces humbles familles dont la seule condition sur la terre est de souffrir ; une de ces familles au milieu desquelles siégent de grandes vertus presque toujours ignorées, car rarement on les soupçonne sous le chaume et sous la livrée de la misère.

Cette famille était très-nombreuse, et les médiocres ressources que leur rapportait la culture d’un champ et d’un petit pré ne pouvaient suffire à les nourrir tous.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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H. de G. Nelly
Une famille des montagnes
Ou les Effets de la persévérance
CHAPITRE PREMIER
La Prière
A Saint-Jean-de-la-Pierre, petit village de la Tara ntaise ; pays de la Savoie, désagréable, stérile, hérissé de montagnes, vivait une de ces humbles familles dont la seule condition sur la terre est de souffrir ; une de ces familles au milieu desquelles siégent de grandes vertus presque toujours ignorées , car rarement on les soupçonne sous le chaume et sous la livrée de la misère. Cette famille était très-nombreuse, et les médiocres ressources que leur rapportait la culture d’un champ et d’un petit pré ne pouvaient suffire à les nourrir tous. Cinq enfants, dont deux en bas âge, le père et la m ère : combien il faut de morceaux de pain noir pour nourrir tant de monde ! Bien des années déjà s’étaient écoulées dans cet état de souffrance, et rien ne venait leur faire espérer d’en voir le terme. Quel moyen d e s’arracher à la misère ? Il était impossible aux uns de soulager les autres, attendu que presque tous les habitants de ce pays sont également pauvres. Cette famille, que nous désignerons sous le nom de Bertrand, était de mœurs tout à fait patriarcales : enfants de cultivateurs, et cultivateurs eux-mêmes, ils avaient appris à vivre de peu ; leur détresse venait de l’accroissem ent de leur famille. Ils étaient propriétaires du pré et du champ qu’ils cultivaient ; en les vendant, peut-être ils eussent pu améliorer leur position, en employant l’argent qu’ils en auraient retiré, à une industrie moins pénible et plus lucrative ; mais cela ne leur paraissait pas possible : c’était l’héritage de leurs pères, qui l’avaient eu de leur s ancêtres ; en reculant de plusieurs générations, et, selon leur manière de voir, ils ne pouvaient se déposséder d’un tel bien, dans aucun cas, sans manquer à la mémoire de ceux qui étaient descendus au tombeau, sans s’exposer à les voir chaque nuit se dresser au chevet de leur lit, le reproche et la menace à la bouche. Cependant, leur misère est bien grande et leur douleur l’est encore plus, car ils se voient souvent dans la cruelle nécessité d’imposer des privations à leurs enfants, de leur refuser le pain nécessaire, parce que la petite provision est épuisée, ce qui leur arrivait presque tous les ans quelque temps avant les moissons ; alors, ils étaient tous réduits à ne se nourrir que de pommes de terre ; aussi, comme tous ces enfants étaient chétifs, comme leur teint était blafard, comme leurs yeux étaient caves ! — Cela ne peut durer ainsi, disait le père Bertrand à sa femme, un jour que, revenus de leur champ pour goûter, ils avaient trouvé leurs plus jeunes enfants endormis, tandis que les plus grands étaient, ou en journée, ou occu pés dans le petit bien à soigner quelques maigres bestiaux qui les aidaient à vivre. Non, cela ne peut durer ainsi ! continua-t-il, en appuyant son front soucieux et hâlé dans sa main calleuse. — Ne te désole pas, mon homme, reprend la femme dissimulant ses inquiétudes et sa douleur afin de relever le courage de son mari ; cr ois-tu donc que Dieu a permis que notre famille soit aussi nombreuse, pour la laisser éternellement souffrir ? Pauvres innocents ! ajouta-t-elle en joignant les mains, tandis que son regard demeurait attaché sur deux belles petites créatures qui dormaient sur une couchette en bois blanc placée au pied d’un plus grand lit, pauvres innocents ! Dieu veille sur vous ! — Comme ils sont pâles ! dit le père Bertrand d’une voix suffoquée par les larmes, ils souffrent... et Dieu, qui veille sur eux, dis-tu, ne nous inspire par les moyens de mettre un terme à leurs souffrances ! — C’est que nous ne le prions pas assez, reprit la mère Bertrand.
 — Tu crois, ma femme ? pourtant je ne m’endors jam ais sans consulter ma conscience sur les péchés que j’ai pu commettre pen dant le jour et sans en demander pardon à Dieu, car je sais que notre réveil dépend de sa volonté. — Ce n’est point assez de le prier une fois par jour ; fais comme moi, mon homme, dit la mère Bertrand en se jetant à genoux auprès du lit où reposaient ses enfants ; prions-le ensemble à haute voix. Dis comme moi : Oh ! mon Die u, vous qui connaissez tous les maux d’ici-bas, mettez un terme à ceux que nous end urons. Oh ! mon Dieu si bon ! inspirez-nous un moyen de travailler, afin de gagne r assez pour les nourrir ;si vous ne venez à notre secours, mon Dieu ! nous allons tous mourir, les uns de besoin, les autres de désespoir. Le père Bertrand allait éclater en sanglots, lorsqu e sa femme les comprima en lui mettant sa main sur la bouche. — Tais-toi, lui dit- elle : tu vas réveiller nos enfants, et puis, voilà une pensée que Dieu m’envoie ! Elle dem eura quelques instants silencieuse, le regard levé vers le ciel qu’elle apercevait à travers l’étroite croisée de sa cabane. Tandis qu’elle demeurait dans cette muette extase, son mari, à genoux près d’elle, avait saintement croisé ses bras sur sa poitrine, e t de grosses larmes qui coulaient sur ses joues flétries, venaient attester le combat de douleur et d’espérance qui se passait en son âme.  — Dieu m’a écoutée ! s’écria sa femme avec transpo rt. Relevons-nous, mon ami, allons-nous asseoir, et tu me laisseras parler. — C ourage, mon ami, lui dit-elle en le conduisant vers une petite chaise de grosse paille qui restait en tout temps à un coin de l’âtre : vois-tu, comme on dit quelquefois, nous mangeons notre pain noir le premier, cela vaut mieux, nous aurons le blanc pour notre vieille sse. Il m’est venu une bonne idée continua-t-elle en approchant de la chaise un escab eau sur lequel elle s’assit ; et cette idée, c’est Dieu qui me l’a envoyée : nous avons bien fait de le prier. En y réfléchissant bien sérieusement cependant, mon cœur se serre ; ma is notre malheur est grand, et le remède doit lui être proportionné : c’est bien dur de se séparer, mon pauvre Bertrand ! — Qu’as-tu dit ? Oh ! pour cela jamais ! Ce n’est pas Dieu qui t’a inspiré une pareille pensée,car c’est lui qui nous a unis, c’est lui qui a permis que nous devenions les chefs d’une nombreuse famille, et tu parles de nous séparer ? Mais non, tu ne le pensais pas : tu as dit cela afin d’éprouver mon cœur, ma tendres se pour toi ; tu voulais me voir répandre des larmes. Eh bien ! sois donc contente, car je n’en puis plus... et si tu me tiens encore ce même langage, tu me verras mourir ! ! — Est-ce que je ne le sais pas bien que tu m’aimes ? Moi aussi, je t’aime, et pourtant, je me sens disposée à faire tous les sacrifices, pl utôt que devoir nos chers enfants malheureux comme ils le sont.  — Tais toi, Marguerite, j’entends notre Louise qui parle à ses petits poulets, elle va entrer dans la cabane : et tu sais comme elle est s ensible : quand nous pleurons elle pleure ; il ne faut pas lui laisser croire que nous manquons de courage, car elle pourrait en manquer aussi, et alors que deviendrions-nous ? — Oh ! que non, Louise ne manquerait pas de courage, elle est si raisonnable ! C’est justement devant elle que je veux parler, elle doit tout savoir : — Oui, mais... Bertrand n’eut pas le temps d’achever sa pensée Louise entrait à la cabane.
CHAPITRE II
Projet de voyage
Pauvre enfant des montagnes, qu’elle était intéressante, et comme sa pâleur traduisait avec éloquence les chagrins qui dévoraient son âme ! Quel cœur ne se serait pas senti ému en apercevant cette créature dont le candide vi sage respirait la souffrance et la résignation ! Ses traits étaient réguliers, ses yeu x bleus, au bord desquels semblait toujours briller une larme, se levaient avec bonté et se baissaient avec candeur ; il était facile de lire dans ce regard ses secrètes souffran ces. Elle traversait lentement la cour, tenant d’une main un petit vase en fer-blanc, et de l’autre, une petite corbeille. Elle était vêtue d’un jupon très-court en toile rayée, lequel laissait voir desbas bleus à coins rouges, et des souliers en assez mauvais état, que la beauté de la saison rendait portables pour vaquer aux soins intérieurs. Un petit corset de cotonnade rouge achevait sa toilette. Ses bras n’étaient couverts que jusqu’ aux coudes par les manches de sa chemise en toile jaune ; un velours noir, noué tout simplement autour de son cou, faisait ressortir la blancheur d’un fichu qui couvrait ses épaules, et un bonnet en indienne, d’une forme carrée au sommet, couvrait ses cheveux noirs dont elle ne laissait apercevoir qu’un étroit bandeau. — Je viens de traire la chèvre, dit Louise en entrant : j’ai cru que je n’en viendrais pas à bout aujourd’hui, elle ruait comme un vrai poulain.  — Il faut absolument nous défaire de cette chèvre, reprend la mère Bertrand ; car je tremble chaque fois que tu l’approches.  — Ne craignez donc rien, ma mère : si elle est la plus méchante, je suis la plus maligne, et, à la fin, je lui avais si solidement attaché les jambes, qu’elle ne pouvait plus remuer ; cette chèvre nous donne de bon lait, et en grande quantité ; nous ne la vendrions jamais ce qu’elle vaut : n’est-ce pas son lait qui nourrit mes petites sœurs ? Voilà des œufs aussi que je viens de dénicher, ma c orbeille aujourd’hui est presque pleine.  — Tant mieux, ma fille, tu les vendras ce soir, ce la nous fera quelques sous pour t’acheter un tablier : car celui que tu as devant toi est tout déchiré. Je n’ai besoin de rien, ma mère ; si nous achetons quelque chose, ce sera pour vous. — Pour moi, mon enfant, oh ! que non : alors nous mettrons cet argent en bourse, car il nous en faudra bien pour exécuter notre projet. — Un projet, ma mère ! lequel donc ? — Assieds-toi, Louise, nous allons causer tous trois comme de vrais amis. — Oui, causons comme de vrais amis ! dit Louise en s’asseyant entre son père et sa mère, sur les genoux desquels elle appuya chacune d e ses mains. Au fait, ajouta-t-elle en les regardant alternativement avec une touchante attention, vous avez quelque chose : toi, papa, tu as les yeux rouges. Ah ! mon Dieu ! fit-elle en frappant ses mains l’une contre l’autre, et les élevant vers le ciel : papa a pleuré, et toi, ma mère, ta figure est toute je ne sais comment ! il vous est arrivé quelque chose, j’en suis sûre.  — Tu te trompes, mon enfant, dirent ensemble les é poux Bertrand : ne t’afflige pas comme cela. — Ne pas m’affliger, quand je vous retrouve en un pareil état ! c’est bien aisé, n’est-ce pas ? dire que vous avez tant de chagrin, et que je ne puis rien pour vous consoler ! Et les larmes de la pauvre Louise tombaient comme de g rosses gouttes de pluie, sur les épaules de sa mère qui l’avait enlacée de ses bras.
 — Ne pleure pas mon enfant, disait cette malheureu se mère en serrant sa fille toujours plus étroitement contre son cœur. Vois-tu, le courage qu’il nous faut, nous l’attendons de toi : tu es l’ange que Dieu a placé près de nous pour nous consoler. Tu t’affliges à tort, car il ne nous est rien arrivé ; seulement, ton père et moi, nous venons de prier le bon Dieu, agenouillés devant le lit où dorment tes petites sœurs ; nous lui avons demandé de nous inspirer une bonne pensée pour sort ir de cette affreuse misère qui nous fait tant souffrir. — Vous avez prié Dieu, et je n’étais pas là ! Dieu a-t-il enfin exaucé votre prière ? — Oui, mon enfant, et c’est pour lui obéir qu’il nous faut tant de courage ! Ma fille, ma Louise, ajouta-t-elle, cherchant à retenir de grosses larmes qui roulaient au bord de ses paupières, que d’épreuves nous sont réservées peut-être !.... La première d’abord, et ce n’est pas la moins cruelle, c’est notre séparation.  — Ne parle pas de cela, reprend avec emportement l e pauvre Bertrand ; je n’y consentirai jamais ; tu nous trompes quand tu dis q ue c’est Dieu qui t’a inspiré un tel moyen. — Mais expliquez-vous donc ! dit Louise : que parlez-vous de séparation ?  — Oui, reprend sa mère, j’ai un projet bien arrêté , et ce projet s’est formé dans mon esprit au moment même où je faisais à Dieu la prièr e de m’aider dans ma misère : je l’exécuterai donc le plus tôt possible. D’ailleurs cela ne doit pas être une séparation éternelle : deux ou trois années seulement, pendant lesquelles nos plus jeunes enfants grandiront. Je veux aller à Paris avec Louise et Jé rôme : nous y gagnerons de l’argent que nous ménagerons bien. Toi, mon pauvre homme, tu resteras à la cabane avec Nicolas notre fils aîné : à vous deux, vous cultive rez notre pré et notre petit champ, qui vous feront vivre aisément. Tu élèveras Marthe et Catherine, nos deux jeunes filles, dans l’amour de Dieu ; tu le prieras avec elles de nous protéger. Quand le moment de nous réunir sera arrivé ; quand ta femme, tes enfants, g rands et heureux, seront groupés autour de toi, tu les béniras, parce qu’au fond de ton cœur tu penseras que tu leur devras le bonheur de ta vieillesse. C’est dur de se séparer quand on s’aime bien ! mais la nature, la religion veulent que les pères et mères se sacrifient pour leurs enfants. Si ce moyen venait à ne pas nous réussir, nous aurions au moins la consolation d’avoir fait notre devoir ; c’est si beau, vois-tu, quand la conscience ne nous reproche rien !  — Est-ce que je ne sais pas bien, ma femme, que tu parles comme un livre saint ? reprend Bertrand d’une voix émue ; est-ce que je ne sais pas bien que tu es la vertu même ? Mais ce que tu exiges de moi est au-dessus d e mes forces : tu parles de nous séparer pour deux ou trois ans ; et qui t’assure qu e j’ai encore tout ce temps à vivre, et que je pourrai jouir du bonheur que tu me promets ! S’il me faut mourir loin de toi, loin de ma Louise, loin de mon Jérôme ; si vous n’êtes pas là tous pour me fermer les yeux, tu feras de moi un grand pécheur : car alors je me rap pellerai que tu m’auras dit que c’est Dieu qui t’a commandé de me quitter, et.....  — Tais-toi, Bertrand : jamais on ne ferait une bon ne action, jamais on ne ferait son devoir si l’on manquait à ce point de confiance en Dieu. Quand la religion, le devoir et l’honneur nous tracent un chemin, nous devons le su ivre. ; l’Evangile dit : aide-toi, Dieu t’aiderai Je suis bien sûre, ajouta-t-elle en regardant sa fille, que Louise est prêle à me suivre malgré la douleur qu’elle éprouvera en se séparant de son père et de ses autres frères et sœurs.  — Je suis prête à tout ! répond la jeune fille qui , depuis quelques instants, semblait être plongée dans de pieuses méditations ; je vous suivrai, ma mère, je vous obéirai, je me vouerai à ma famille, afin que la volonté de Dieu s’accomplisse. — Je vois bien, reprend le père Bertrand, que je serai le plus faible, et que je dois me
préparer à vous laisser maîtresses de vos volontés ; d’ailleurs, quels sont mes droits pour m’y opposer, puisque je ne puis rien pour votre bon heur ? Je vais donc dire avec vous, mes chères amies : que la volonté de Dieu soit faite !  — A la bonne heure ! s’écrie la mère Bertrand se j etant au cou de son mari, où elle entraîna sa fille ; tu nous aideras du moins à tout disposer pour notre départ, et...  — Tiens, tiens, tiens ! dit Nicolas en entrant dan s la cabane au moment où ces trois êtres unissaient leurs volontés par ces touchantes caresses : je ne m’étonne pas si le temps ne vous semble pas long. Il y a deux heures au moins que tous les cultivateurs ont repris leurs travaux ; moi aussi j’étais retourné a ux champs dès que j’eus achevé mon repas, que j’ai fait, tout en mettant de l’ordre da ns le parterre de ma bonne Louise, qui aime tant les fleurs ! — Bon frère ! reprend Louise, en jetant sur Nicolas un regard plein de tendresse et de reconnaissance,  — Dis donc : heureux frère ! d’avoir une sœur comm e toi. Ah çà ! vous allez m’apprendre comment il se fait que je vous trouve encore à la cabane quand c’est l’heure du travail, et surtout quand l’ouvrage presse ; car le temps n’est pas sûr, nous aurons de l’orage avant vingt-quatre heures, et je voudrais a u moins que notre blé fût rentré : la pluie lui fait tant de tort quand il est abattu, et nous sommes loin d’avoir les moyens d’en perdre une gerbe seulement, car, lorsque le pain no us manque, nous sommes bien malheureux.  — Oh ! mon garçon, si tu savais, reprend le père B ertrand, ce qui nous a fait oublier l’heure du travail ! — Quoi ! si je savais ! il ne vous est rien arrivé ? — Non, il ne nous est rien arrivé, et pourtant un grand malheur... — Que dites-vous, mon père ? un grand malheur ! reprend Nicolas dont la mâle figure venait de s’animer d’une expression héroïque qui ré vélait l’énergie de son caractère, et son puissant amour pour sa famille. Que vous est-il arrivé ? quelqu’un vous aurait-il offensé ? — Qui pourrait en avoir la pensée ? lui dit sa mère avec calme : rassure-toi, mon fils, écoute, et tu sauras tout. Nicolas s’accroupit entre sa mère et sa sœur, et prêta là plus religieuse attention. Dès que sa mère eut parlé : — Si j’avais dix bras aussi vigoureux que ceux-là, dit-il en montrant ses deux bras musculeux, je me mettrais en travers du chemin que vous voulez prendre, et morbleu, vous ne le franchiriez qu’en t raversant sur mon corps ; mais mon impuissance à vous rendre heureux me fait tant souffrir, que je me soumets aveuglément à tout ce que vous ferez, vous, ma mère, si sage, si prévoyante pour votre famille ; et toi, ma bonne sœur, si tendre, si vertueuse : puisse le ciel seconder vos bonnes intentions ! C’est une cruelle pensée pourtant ! ajouta-t-il en se frappant la poitrine ; mais plus le sacrifice est grand, plus Dieu nous en tiendra compte. Partez donc, mes chères amies, et que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Toute la famille s’était levée ; Nicolas, sa mère e t Bertrand reprirent le chemin dés champs. Louise seule resta pour donner ses soins à ses jeunes sœurs qui venaient de s’éveiller.
* * *
CHAPITRE III
Les amis de l’adversité
 — Tu t’es trompé, Nicolas, disait le père Bertrand pendant le trajet de la cabane aux champs, tu t’es trompé, car le bon Dieu ne nous don nera pas vingt-quatre heures pour rentrer notre blé ; la pluie tombera cette nuit. Vois comme le ciel est couvert.  — Hâtons le pas, mon homme, doublons la force de n os bras pour, un moment, et nous en viendrons à bout tout de même.  — Ah çà ! je ne me trompe pas, dit Nicolas, je vois des hommes qui travaillent dans notre champ. — Et moi aussi, dit la mère Bertrand, ce sont les deux garçons à la veuve Guillaume, qui, aidés de Jérôme, mettent notre blé en gerbes. — C’est ça qui s’appelle de bons voisins, dit le père Bertrand. — Ah ! aie ! les camarades, s’écria Nicolas dès qu’il fut assez près d’eux pour se faire entendre : est-ce qu’on doit se presser autant pour glaner dans le champ des malheureux ? — Tu as raison, Nicolas, répondirent-ils, mais ce qu’on doit être pressé de faire, c’est d’aider ses voisins, surtout quand ils ressemblent aux voisins Bertrand.  — Merci ! dirent ensemble le père Bertrand et son fils en tendant cordialement une main à chacun d’eux, dès qu’ils les eurent rejoints, merci ; à charge de revanche.  — Est-ce que nous ne savons pas bien, mon cher Nic olas, comment vous vous conduisez avec les amis ? — Bon Guillaume ! dit Nicolas. — Y a-t-il donc quelque chose de si étonnant à cela, n’en feriez-vous pas autant pour nous ? — En doutez-vous ? répond Nicolas. Assurément, ce qui se passait alors dans l’âme de tous ces braves gens était bien une compensation à leur triste position, c’en est une, du moins, qui n’échappe jamais aux cœurs honnêtes et dévoués.  — Chaque instant qui s’écoulait venait les confirm er dans leur attente de l’orage, le vent s’élevait entraînant des nuages de poussière q ui se perdaient dans l’espace, de rares et larges gouttes de pluie annonçaient qu’il n’était pas éloigné et ne tarderait point à éclater. — Dépêchons-nous ! disaient les deux fils Guillaume.  — Ne craignez rien, répondit Bertrand. nous aurons fini, la pluie ne se décidera pas tout de suite, le vent est trop fort et trop froid.  — Le père Bertrand a raison, reprend l’un des fils Guillaume, en interrompant une chanson. — Eh bien ! la besogne s’avance ! s’écria Nicolas.  — Et l’orage aussi, reprit l’aîné des Guillaume. T iens, voilà mademoiselle Louise qui vient, elle aura confié ses petites sœurs à notre m ère, qui est restée à la maison pour préparer la lessive qu’elle doit faire demain. Louise, voyant l’orage s’approcher, venait offrir s es services. — Je vois bien que je