Une fortune littéraire

Une fortune littéraire

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Français
316 pages

Description

M. Jacques Lilois a laissé au répertoire de la Comédie-Française plusieurs pièces qu’on ressuscite de temps en temps pour éprouver la patience et le goût du public. De plus il a publié deux romans qui, jadis, ont fait du bruit : témoin quelques bonnes gens, de ceux de 1818 et de 1820, qui en parlent encore. Aussi jouissait-il, à Paris, d’une certaine notoriété. Le jour qu’il mourut, tous les journaux furent d’accord pour lui consacrer un article nécrologique d’une quinzaine de lignes environ.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 24 août 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346092765
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

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Henri Vigneau

Une fortune littéraire

A MONSIEUR U. MARRAST

 

 

 

MON CHER AMI,

 

Ce livre vous serait dédié, s’il en valait la peine. Mais, quel qu’il soit, comme je ne puis concevoir que le premier volume que je publie paraisse sans que votre nom y soit, d’une façon quelconque, attaché, j’y mets une lettre et vous l’adresse. D’ailleurs, bien que je ne me fasse pas illusion sur cette œuvre, je la sais écrite d’un esprit libre ; à ce titre elle n’est pas indigne de vous être offerte. Recevez-la donc comme un témoignage de mon amitié.

 

VIGNEAU.

UNE FORTUNE LITTÉRAIRE

M. Jacques Lilois a laissé au répertoire de la Comédie-Française plusieurs pièces qu’on ressuscite de temps en temps pour éprouver la patience et le goût du public. De plus il a publié deux romans qui, jadis, ont fait du bruit : témoin quelques bonnes gens, de ceux de 1818 et de 1820, qui en parlent encore. Aussi jouissait-il, à Paris, d’une certaine notoriété. Le jour qu’il mourut, tous les journaux furent d’accord pour lui consacrer un article nécrologique d’une quinzaine de lignes environ. En outre, comme il n’est pas plus étonnant qu’il ne convient que bonne renommée et ceinture dorée s’accommodent d’être ensemble, M. Jacques Lilois, avec un nom honorable, transmit à son fils, lequel s’appelait Hyacinthe, un revenu de six mille francs. Ce n’était pas la richesse, mais c’était le bien-être. Hyacinthe entrait dans la vie sans avoir à résoudre, chaque matin, le problème de la pièce de cent sous : problème diabolique, lorsqu’on est honnête ! Et comme ce jeune homme avait été nourri de principes solides, il apprécia sainement l’avantage qui lui était fait. Il jugea cependant que six mille livres de rente n’étaient qu’un commencement, un bon commencement, et voilà tout. Il lui semblait qu’il y avait mieux à désirer et à réaliser. C’est pourquoi il se dit homme de lettres, de même qu’on se dit comte ou baron, parce qu’on est fils de son père.

Une détermination semblable, prise de la sorte, hors dé l’entraînement d’une vocation fatale, paraîtra peut-être imprudente à première vue. Mais l’imprudence était le moindre défaut d’Hyacinthe. Il avait d’excellentes raisons pour faire ce qu’il faisait. D’abord, il savait lire et écrire. Que répondre à cela ? Il est démontré, aujourd’hui, que, lorsqu’on sait lire et écrire, on a tout ce qui est nécessaire pour être un écrivain. Ceci n’est ni de l’ironie ni de la naïveté ; c’est un fait. Qu’on considère, en effet, le train dont va le monde, et l’on verra le premier venu trancher du Pascal et du Larochefoucauld, du cardinal de Retz et du Saint-Simon, du Molière et du Racine, du Voltaire et du Jean-Jacques. A là vérité, quelques-uns s’étonnent bien un peu de l’audace générale et admirent qu’il soit si facile de devenir, dans l’espace de Vingt-quatre heures, un personnage en littérature ou en politique, quand, pour le plus humble des métiers, pour être gâcheur de plâtre ou épicier, un apprentissage est obligatoire ; mais ceux-ci sont des esprits chagrins. Car le génie est indépendant de toute éducation, et chacun sait bien, in petto, qu’il en a autant qu’homme du monde. Il est d’ailleurs évident que, puisqu’on a appris à écrire, ce n’est pas seulement pour soi, ce qui n’aurait pas le sens commun, mais que c’est pour en faire profiter les autres et pour leur communiquer les idées qu’on a lorsqu’on ne peut pas leur parler.

Devant la logique d’un pareil langage, il ne reste plus qu’à s’incliner et à reconnaître que ce ne furent ni les sollicitations du génie, ni les ardeurs dé la jeunesse, ni là vanité, ni l’inexpérience qui décidèrent le choix d’Hyacinthe. Il obéit à une influence plus haute ; il eut une révélation. La chose est positive : voici dans quelles circonstances elle eut lieu.

C’était peu de temps après la mort de son père, la nuit, à l’heure où tous les bruits se taisent. Hyacinthe était dans sa chambre, songeant, sous la pâle clarté d’une lampe, à la perte récente qu’il avait faite. La tristesse l’envahissait et l’effroi descendait plus profondément dans son cœur à mesure qu’il prenait lé sentiment de sa solitude. Lui qui avait toujours marché entouré de l’affection paternelle et qui, protégé par une sorte d’idolâtrie, ne s’était jamais aperçu que sa mère, morte quand il était au berceau, lui manquât ; lui, le fils unique, l’enfant gardé comme une jeune fille, ignorant de tout et ignoré de tous, il se trouvait seul tout à coup ! seul, abandonné aux orages, livré à l’inconnu, sans la volonté âpre que donne l’adversité et sans la mâle ambition qui fait que l’homme se roidit contre l’injure du sort. Alors un découragement le saisit si grand qu’il fit un cri et qu’éperdu il tomba à genoux, en levant vers le portrait de son père des mains suppliantes. Fut-il le jouet d’une illusion ? Il crut remarquer plus de tendresse encore que de coutume sur ce visage où le peintre avait reproduit avec bonheur les traits habituels d’une bonté tranquille et sereine ; et, par degrés, il sentit l’apaisement se faire dans son âme et je ne sais quel espoir dissiper ses terreurs. Plus calme, il se leva ; et, comme s’il obéissait à une voix mystérieuse, il prit une clef sur la cheminée et se dirigea vers le cabinet de son père. Ce ne fut pas sans émotion qu’il franchit le seuil de cette pièce pleine de souvenirs vivants encore. Là, chaque chose était dans le désordre familier du travail ; un journal était par terre ; sur le canapé, des brochures étaient jetées avec le couteau, et, sur le bureau, des livres étaient ouverts et des pages inachevées près desquelles la plume reposait. On eût dit que le maître allait rentrer.

Hyacinthe parcourait à travers ses larmes ces feuilles délaissées dont la pensée avait été brusquement coupée. C’était la fin d’un roman. Il la lut. Cette lecture l’intéressa ; il en voulut connaître le commencement. N’était-ce pas comme le dernier souffle et l’empreinte suprême de l’être le plus cher et le plus regretté qu’il recueillait ? n’était-ce pas comme la trace chaude encore d’une vie à peine éteinte ? Il trouva ce commencement sous un presse-papier. Il le dévora. Il fit mieux. Il ouvrit les tiroirs, les bouleversa, les vida et mit la main sur le scenario de plusieurs pièces de théâtre et sur le plan détaillé d’un roman historique aux trois quarts écrit : M. Jacques Lilois était un homme d’ordre. L’attitude d’Hyacinthe s’était singulièrement modifiée pendant qu’il marchait à ces découvertes son front rayonnait, sa bouche s’entr’ouvrait avec des frémissements, ses yeux avaient un brillant extraordinaire. Il fouillait fiévreusement, impétueusement. Soudain se dressant, il s’écria, en frappant avec force la liasse de papiers rangés sur le bureau :

  •  — Je cherchais, j’ai trouvé !... Oui, ajouta-t-il en se promenant avec agitation, j’ai trouvé ! Je serai homme de lettres. Où est l’obstacle ? N’ai-je pas un bagage suffisant ?

Il se pencha et, feuilletant les manuscrits, — Une, deux, trois, quatre, dit-il, quatre pièces dont deux comédies en trois actes, une en cinq et un drame ! que me faut-il de plus ? C’est d’hier que mon père est mort ; ses amis n’auront donc pas eu le temps de l’oublier. Il en avait beaucoup ; ainsi je ne chômerai point de collaborateurs. Sera-ce un crime ?, une cause de non-valeur ? Quelle plaisanterie ! Qui n’en a pas ? Combien même qui n’ont jamais fait autrement ?

Il se rassit : — Gloire, fortune, amour ! ô mon père, murmura-t-il. Il rêva un peu : — Certes, reprit-il, tout cela est magnifique ; mais il y a plus beau. Ce qu’il m’aurait fallu, c’eût été une œuvre signée de mon nom, une œuvre qui m’eût appartenu en propre, sur laquelle nul n’aurait rien eu à prétendre. Oh ! alors...

Pendant qu’il faisait ces réflexions, il avait placé la main dans un des tiroirs ouverts, et, allongé dans le fauteuil, les yeux au plafond, machinalement, il sifflait entre ses dents, tandis que ses doigts tambourinaient. Cette petite musique accompagnait sa rêverie, comme la flûte l’orateur antique. Mais bientôt, à sa grande surprise, Hyacinthe n’entendit plus le son vif de la marche qu’il battait ; il cessa de siffler et regarda d’où venait l’interruption. Il le sut sans peine ; il aperçut un cahier jauni et poudreux, d’un médiocre volume, qui, sans doute, s’était collé contre la paroi, au fond du tiroir, et que le mouvement de sa main avait fait tomber. Il l’attira à lui et l’ouvrit après en avoir secoué la poussière. Non ! son transport, à la vue d’une tragédie en cinq actes et en vers sur Clovis, ne se peut décrire. Il sauta, dansa, chanta dans ces mêmes lieux où il avait pleuré tout à l’heure. Sa joie tenait du délire.

  •  — Une tragédie ! s’écria-t-il, une tragédie ! Mais c’est un miracle ! Je la donnerai au Théâtre-Français. Mon père faisait bien les vers. Oh ! voilà bien une autre gamme. L’Académie s’occupera de moi... tra, tra, la, tra, la, la, la...

Et qui sait, jeune bergère,
Où cela vous conduira ?

Sur cette poésie de son cru, il alla se coucher après avoir fermé la porte du précieux cabinet. Son sommeil fut bercé par la troupe des songes agréables. Il se vit revêtu de l’habit à palmes vertes, avec l’épée battant sur la cuisse gauche.

Le lendemain, sans retard, Hyacinthe, habillé de noir, alla faire visite aux amis de son père, la plupart auteurs dramatiques et romanciers, quelques-uns académiciens. Chez tous on lui fit accueil. Son père avait été le meilleur homme du monde, honnête, serviable, modeste et paisible ; on s’en souvint ; et, chez tous, on lui parla d’un ton pénétré de celui qu’il venait de perdre. Quelqu’un eut même la politesse de dire que ce deuil de famille avait été ressenti par la France. Afin de lui marquer davantage la sincérité des regrets qu’on faisait paraître., on s’informa de ses occupations et de ses projets ; on lui demanda s’il n’était pas tenté par quelque carrière pour laquelle on s’offrait à le servir. Hyacinthe répondit avec une mesure parfaite. Ce qui surtout gagna les cœurs, ce fut la franchise avec laquelle il confessa ses visées littéraires et la manière dont il s’expliqua à leur sujet. « Mainte fois, dit-il, il avait eu des idées de pièces et de nouvelles, et il les avait soumises au jugement de l’auteur de ses jours. Ç’avait été là les exercices de sa jeunesse, un noviciat. Il ne restait rien de ces essais. Mais il venait de tracer le plan d’une comédie historique en trois actes et les scènes lui en paraissaient nettes et bien dessinées, l’action rapide. Et voilà que les conseils lui manquaient ! Son isolement le décourageait ; il avait envie de jeter le manche après la cognée. » Chacun, alors, de se récrier, de le consoler, de relever son courage et de se dire prêt à le seconder. Hyacinthe remercia tous ces braves gens à la ronde, avec une égale effusion, et leur promit à tous, sans distinction, de leur apporter sa pièce. Il ne se compromettait pas par cette promesse générale. Il n’ignorait point que les préoccupations individuelles sont, en ce monde, plus fortes que le bon vouloir et que l’engagement pris de part et d’autre serait bientôt oublié. Il n’eut garde pourtant de laisser échapper l’occasion qu’on lui faisait si belle ; d’ailleurs il n’était pas homme à faire de fausses démarches. Il avait pris position, comme on dit. Maintenant, comme il avait un but, et que ce but il voulait l’atteindre sûrement et promptement, il écarta, sans pitié, les académiciens. Il savait que, hormis quelques exceptions, ces messieurs ont, en littérature, des goûts que tout le monde n’a pas. Il avait avisé dans la foule un auxiliaire qui lui paraissait plus puissant que tous les autres ensemble ; c’était un nommé Baron que trois ou quatre théâtres se disputaient entre eux ; c’était l’auteur en vogue ; ce fut à lui qu’Hyacinthe résolut de confier sa pièce. Ce Baron avait travaillé avec M. Lilois père et lui avait des obligations ; il se prêta complaisamment au désir de collaboration qu’Hyacinthe lui manifesta. Au demeurant, l’affaire en valait une autre. Baron n’eut que de légères retouches à faire au scenario. Quelques scènes étaient sans vigueur, d’autres sans couleur ; celles-ci languissaient, celles-là se précipitaient ; il leur donna à toutes le ton et l’équilibre convenables, en disant : «  — C’est étonnant combien ce garçon ressemble à son père ! » Et, sur le tout, il broda de l’histoire à sa fantaisie, prodiguant avec insouciance les fleurs artificielles de cet esprit nouveau, sorte de commode à tiroirs, cascade de mots et d’équivoques dont on accuse Beaumarchais d’être le père.

Au poids considérable du nom de Baron, se joignirent deux bonnes fortunes pour le débutant. D’abord le directeur auquel la pièce fut apportée se rappela, sans se faire prier, les relations qu’il avait eues avec M. Jacques Lilois ; ensuite on était en été : le théâtre était vide. Il n’est pas nécessaire d’être du métier pour savoir que l’été est l’époque critique des théâtres. Les salles doivent, bon gré mal gré, demeurer ouvertes pour les quelques spectateurs que la chaleur n’effraye pas et, comme les auteurs n’aiment pas à être sacrifiés et se réservent pour l’hiver où les recettes se font sans effort, les directeurs n’ont aucun moyen de combattre du ciel l’influence fatale. Aussi quelle bonne aubaine qu’une œuvre nouvelle ! Par ces considérations, on peut juger de l’empressement avec lequel la pièce d’Hyacinthe et de Baron fut acceptée. Elle avait un bon titre, en somme, et un bon titre assure un certain nombre de représentations qui permet d’attendre des jours meilleurs ; c’est une amorce à quoi le public est toujours pris. Elle avait encore un mérite qui n’était point à dédaigner ; elle n’exigeait pas de frais. Quel théâtre n’a pas dans son vestiaire des costumes du xve siècle ? Devant la perspective d’affronter l’été, Baron se souleva d’abord et refusa net. Mais il s’agissait bien de scrupules de cette nature pour Hyacinthe ! Impatient de voir son nom s’étaler en lettres majuscules sur une affiche, il s’attacha à Baron et ne lui fit point de trêve qu’il ne l’eût amené à capituler. Il le pressa, le circonvint, l’absorba ; il le poursuivait le jour, il l’assaillait la nuit ; il mit en jeu toutes les séductions, l’arsenal complet d’une diplomatie savante. La résistance de Baron avait déjà molli lorsque Hyacinthe lui refit, pour la centième fois, son fameux raisonnement, qui consistait à prouver qu’une pièce signée Baron devait faire salle comble, la température fût-elle pire qu’au Sénégal ! Pour se soustraire à ce pavé avec lequel on l’assommait tous les. jours, Baron céda. Aussitôt la pièce fut montée, répétée, jouée. Le directeur était réellement aux abois ; Cette comédie, épisode de la Guerre des deux roses, réussit. Les critiques du lundi furent unanimes dans leur appréciation. Ils félicitèrent M. Hyacinthe Lilois de marcher sur les traces de son père. Ils établirent même entre eux une sorte de parallèle d’où il ressortait que le premier avait un talent plus vivant que le second. Ce trait léger, assurément mis sans malice à la fin d’un feuilleton, fit tressaillir Hyacinthe. Mais l’ivresse dit triomphe ne tarda pas à faire taire les susceptibilités d’une conscience encore mal dressée aux nécessités du succès.

La pièce de théâtre a sur le livre une incontestable supériorité, pour les gens pressés dumoins. Elle donné en-quinze jours la notoriété que l’œuvre de cabinet la plus fortement conçue et la mieux exécutée poursuit souvent en vain pendant un nombre égal d’années. Le changement qu’elle produit, du soir au matin, dans la situation d’un homme est tel que le mot coup de théâtre semble avoir été créé pour lui. On se couche inconnu, on se réveille célèbre. Jeté aux trois mille spectateurs de la première représentation, reproduit par les journaux, affiché sur tous les murs, placardé à tous les coins de rue, le nom de l’auteur dramatique saute aux yeux et s’impose à la mémoire ; et le renom est acquis ici sans bénéfice d’inventaire. Qu’importe, en effet, qu’on ait vu la pièce ? L’affiche a fait son devoir et le nom a fait son chemin, l’un portant l’autre. Jouée pendant deux mois, la comédie d’Hyacinthe eut l’effet ordinaire des choses de ce genre ; elle le tira de l’obscurité. Il n’avait plus qu’à entretenir le beau feu qu’il avait allumé ; il n’y faillit pas. Ce jeune homme, aux allures pacifiques et timides, avait emprunté à la langue du peuple une expression énergique dont il s’était fait une règle. « Il faut, disait-il à ses amis, battre le fer pendant qu’il est chaud. » Toujours aux aguets, toujours prêt, les circonstances purent lui manquer, il ne manqua jamais aux circonstances. Dès qu’il voyait un point où se faire jour, il s’y lançait avec une résolution et un à-propos qui rarement échouaient. Il disait encore familièrement : « L’à-propos, l’à-propos, tout est là ! L’important est moins d’agir que de savoir agir. Telle démarche qui a été repoussée hier, aurait été bien venue aujourd’hui. La marée tarde, Vatel se tue, elle arrive ; trop tard et trop tôt, voilà le mal. » Armé d’une théorie et d’une pratique semblables, un homme possède une force dont on ne se rend pas assez compte. Par elles s’expliquent cependant bien des fortunes dont on n’aperçoit pas d’abord la raison suffisante. Quoi qu’il en soit, deux années après son début, Hyacinthe avait fait avancer deux pièces nouvelles de sa réserve, ainsi que le roman auquel son père travaillait à l’heure de la mort. Désormais Hyacinthe était authentiquement homme de lettres ; ce qu’il voulait.

Une observation digne de remarque, c’est qu’Hyacinthe n’eut ni détracteurs ni envieux. Au contraire, on était bienveillant pour lui. C’était un si aimable homme ! Il ne causait d’ombrage à personne. Il n’avait ni indépendance ni orgueil ; il n’avait pas de lui une opinion qui eût blessé de légitimes fiertés. D’une douceur et d’une réserve exquises, en quelque lieu qu’il fût, il ne tenait que sa place.

Son portrait physique est en harmonie avec son caractère. Il n’est ni grand ni petit, ni blond ni brun. JI est peut-être maigre ; mais sous ses habits, coupés par un tailleur intelligent, sa taille a de la désinvolture. Il porte les cheveux demi-longs et peignés avec une recherche extrême. Il a les yeux bleu faïence, les joues roses et les lèvres souriantes. Son nez est une caricature du genre dit à la Roxelane. Au total, il ne déplaît pas ; on lui connaît des maîtresses.

Il serait fastidieux de le suivre dans chacune de ses manifestations littéraires. Il suffira de dire qu’il épuisa le bagage paternel, à un roman près, et qu’il n’en continua pas moins son commerce. Toutefois il fit une variante dans sa manière de procéder. N’ayant plus rien, il n’allait plus aux autres ; mais les autres venaient à lui, sa réputation étant fondée. A ceux-ci, il ne refusa jamais sa collaboration ; et, comme il pouvait alléguer la tyrannie de ses occupations plus nombreuses qu’il n’aurait voulu, disait-il, il remettait à un tiers le manuscrit du débutant, recopié de sa main, biffé, raturé, annoté, et l’on signait la pièce à trois. Il avait aussi à sa suite des jeunes gens qu’il tirait de la misère, qu’il recueillait, qu’il habillait, qu’il nourrissait, à qui il donnait, de temps en temps, quelques écus pour se griser et qu’il chassait ensuite, comme des serpents réchauffés dans son sein, lorsqu’ils prétendaient à une part quelconque dans l’œuvre qu’ils avaient faite et dont lui seul tirait gloire et argent. La bassesse de la condition de ces misérables le mettait à l’abri de leurs atteintes. Quand, par hasard, on faisait devant lui allusion à quelque fait de cette nature, il haussait les épaules et souriait en racontant les services qu’il avait rendus à ces mêmes détracteurs. On n’avait pas de peine à le croire ; car comment imaginer qu’il fût incapable, comme le bruit en courait, d’écrire deux lignes et d’avoir une idée, lui, l’auteur de tant de pièces et de romans ! Les embarras qu’on lui suscitait étaient donc sans portée. Hyacinthe avait également apaisé la critique qui lui reprochait ses collaborations continuelles, en livrant aux feux de la rampe sa tragédie sur Clovis. Ce fut un coup de maître. Il eut une chute ; il s’y attendait ; mais sa tentative lui valut les plus sérieux compliments ; un succès ne lui aurait pas donné autant de profit.

La littérature, a dit l’un des esprits les plus délicats de ce siècle, mène à tout, à la condition qu’on fasse autre chose. Si Hyacinthe ne connaissait pas ce mot, on doit l’en estimer davantage, car il le pressentit. Ce jeune homme se mêla de politique. Mais dans le choix d’une opinion, il montra la même sagesse et la même sûreté de coup d’œil qui distinguèrent tous les actes de sa vie. Il ne fut ni républicain ni légitimiste ; à quoi bon ? Quelle chance avaient les républicains ? Sans compter que le nom seul de république effraye. Légitimiste ? il y songea toute une nuit ; cette couleur est d’excellent ton ; mais quel avenir ? Il fut orléaniste puisque la branche d’Orléans occupait le trône. Dans les salons où il faisait visite, il parlait du roi et de la famille royale avec un respect et un enthousiasme qui ne laissaient pas de faire sensation à notre époque de scepticisme et de moquerie. Nul mieux que lui n’était au courant de ce qui se passait à la cour. Le roi avait-il été à Neuilly ? Il était le premier à le savoir et à en répandre la nouvelle. Un prince du sang s’était-il promené ? Hyacinthe l’avait rencontré et vous disait si l’Altesse était sortie à pied, à cheval, en voiture, seule ou accompagnée. Il nommait les personnes qui, le soir, avaient été admises soit au couvert, soit au jeu du roi ; celles qui, le matin, avaient été reçues par Sa Majesté, il les citait également. Bref, c’était une gazette vivante : expression d’autant plus exacte qu’il fut question, un instant, de fonder un journal à l’usage des gens du monde, appelé la Chronique royale, et de lui en confier la direction. Ce projet n’eut pas de suite par crainte du ridicule ; on eut peur de la caricature. Mais ce déboire ne fit aucun tort à Hyacinthe. Loin de là ! On se lamenta en sa compagnie sur la licence effrénée de la presse, et Hyacinthe dirigea contre cette funeste institution quelques plaisanteries qui provoquèrent l’hilarité. Plus que jamais on le trouva charmant. La nature humaine est ainsi faite ; elle n’aime bien que ceux qui ne la contrarient ni dans ses idées ni dans ses goûts. Tout le système social est dans la réponse naïve attribuée à madame Élisaheth, demandant et apprenant pourquoi le peuple se révoltait : «  — Il n’a pas de pain ? eh bien ! qu’il mange de la brioche ! » C’est, en effet, une chose si simple de manger de la brioche quand en n’a pas de pain, qu’on ne s’était pas avisé de l’expédient. Pour les gens satisfaits, les hommes de l’opposition sont, au bas mot, des malades, des monomanes ; ils en ont horreur. Ah ! qu’ils comprennent mieux un jeune homme bien élevé et bien mis qui est de l’avis de tout le monde. Ainsi Hyacinthe. Sa figure n’attristait pas les fêtes. Il faisait bon de le regarder ; il vous réconfortait par l’air de son visage où se lisait l’heureux état de son âme. Donc tout le monde l’aimait. Toutes les portes s’ouvraient devant lui et toutes les mains se tendaient vers la sienne. On l’adulait, on le prônait ; on le proposait pour modèle à son fils ; on le rêvait pour sa fille. Sa faveur s’accroissait de l’éclat chaque jour grandissant d’une renommée qui faisait comme une parure à sa jeunesse.