Une ombre au tableau

Une ombre au tableau

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Français
192 pages

Description

« Une obscurité nacrée baignait le parc, lui conférant un aspect inquiétant et mystérieux, plus authentique aussi, comme si la nuit avait le pouvoir de révéler le vrai visage des choses. La pelouse avait le bleu foncé des mers australes et tout le reste était noir, les grands pins, les bosquets, les haies. Noir aussi le prunier en fleurs du printemps, dont tous les fruits avaient été mangés par les oiseaux et les vers. Seule la margelle de la piscine traçait dans l’ombre un ovale lactescent, au milieu duquel l’eau étalait son vif-argent. »

La Côte d’Azur. Ses villas de luxe et ses piscines.

Quand Greg Delgado, employé de banque, visite la maison de ses rêves, il décide de ne pas dire à sa femme, Mélissa, qu’un enfant s’est noyé dans la piscine. Le couple emménage. Mélissa est-elle dupe ? N’a-t-elle pas aussi certaines choses à cacher ?

Dans la chaleur caniculaire, chacun cherche son intérêt et son plaisir...


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Date de parution 05 avril 2018
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EAN13 9782283031544
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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MYRIAM CHIROUSSE
UNE OMBRE AU TABLEAU
La Côte d’Azur. Ses villas de luxe et ses piscines. Quand Greg Delgado, employé de banque, visite la maison de ses rêves, il décide de ne pas dire à sa femme, Mélissa, qu’un enfant s’est noyé dans la piscine. Le couple emménage. Mélissa est-elle dupe ? N’a-t-elle pas aussi certaines choses à cacher ? Dans la chaleur caniculaire, chacun cherche son intérêt et son plaisir…
Traductrice, entre autres, de Rosa Montero, Myriam Chirousse publie ses romans chez Buchet/Chastel.
Les publications numériques des éditions Buchet/Chastel sont pourvues d’un dispositif de protection par filigrane. Ce procédé permet une lecture sur les différents supports disponibles et ne limite pas son utilisation, qui demeure strictement réservée à un usage privé. Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur, nous vous prions par conséquent de ne pas la diffuser, notamment à travers le web ou les réseaux d’échange et de partage de fichiers. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivant du Code de la propriété intellectuelle. ISBN : 978-2-283-03154-4
Prologue
Sept heures et demie, c’était l’heure de l’apéro. La chaleur de l’après-midi stagnait dans le jardin malgré l’ombre qui obscurcissait la pelouse et grimpait aux façades des maisons. On parlait. De la chaleur justement, des moustiques tigres et de la dengue. La dengue, c’est la maladie qui rend fou ? On riait à quelques mètres de la piscine. Les tenues étaient légères, les peaux huileuses, les nuques parfumées. Aux poignets rutilaient de clinquants bracelets. Du cou d’une femme plongeait une chaîne dorée qui se perdait dans le profond de son décolleté comme une ancre de bateau dans les flots. Personne ne vit l’enfant lorsqu’il tomba. Accroupi au ras de l’eau, le corps en boule, sa chute eut la souplesse discrète d’une roulade qui l’escamota comme par magie. Il était là, puis il n’y était plus. Ni vu ni connu. La réussite du tour exigeait la parfaite inattention des spectateurs. On bavardait, on buvait des mojitos – excellents, ces mojitos. L’enfant ne fit pas de bruit en tombant dans l’eau. Niplouf. Nisplash. Nifloc. À peine un petitgloupse confondit avec la chute d’un glaçon dans un verre. Un simple qui clapotis. Une onde parcourut la surface, désignant l’épicentre fugace de ce qui deviendrait l’irréparable. De vagues ronds se formèrent, s’étendirent tel un signal radio, mais en grandissant s’atténuèrent… Le signal se perdit dans les verres, se dilua dans le bavardage, sombra dans le soir. La surface redevint lisse. Rien ne s’était passé. Happé par la piscine, l’enfant flottait entre deux eaux. Sans doute ouvrit-il les yeux, mais il n’est pas certain qu’il se débattît. La surprise le paralysait peut-être, le poids de l’eau l’étreignait, et il se peut qu’une étrange beauté le figeât. Le sublime, une expérience possible à trois ans ? Peut-être, quand on se noie. L’eau de la piscine devint un ciel liquide dans lequel l’enfant s’envola. Ses yeux s’écarquillèrent d’autant de bleu. Il découvrit l’antre de la sirène… Que dire, à part que c’est un banal fait divers. Tragique plutôt que banal, mais fait divers quand même. Ironiquement estival. Cela s’est passé un soir d’été et plus jamais personne ne reviendrait en arrière. L’eau des piscines coule aussi comme celle des rivières.
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Au milieu du parc, la piscine attendait. Sa surface vernissée s’étalait, si lisse qu’elle semblait une laque nacrée appliquée par de silencieux Chinois sur les dalles d’un palais. Tout ce qu’il y avait autour, tout ce qui se dressait à la ronde se réfléchissait dans son miroir de sorcière. Les grands pins parasols s’y miraient tête en bas, devant les répliques diaphanes et inversées des maisons de la résidence. Le ciel s’y reflétait aussi, aplati, dénué de nuances, appauvri de sa profondeur, un écran d’azur pris en capture par les pierres de la margelle. Le fantôme d’un nuage s’attardait, escorté d’oiseaux de passage, pigeons et tourterelles qui filaient sans s’arrêter, à tire-d’aile, dans un frou-frou léger… Ainsi la piscine épiait-elle son voisinage, vieille femme à l’affût derrière sa vitre, comme guettent les souvenirs assoupis ou les tentations trompeusement limpides.
Par un début d’après-midi d’avril, deux hommes sortirent de l’une des maisons dont les stores fermés tout l’hiver s’étaient levés avec la lenteur de paupières engourdies de sommeil, traversèrent son jardinet et ouvrirent le portillon qui donnait sur le parc. Ils étaient tous les deux vêtus de costumes bien coupés, l’un d’un beige un peu taupe, l’autre d’un gris foncé tirant sur le bleu. Leurs vestes déboutonnées décontractaient le sérieux de leur mise. Le premier portait une chemise saumonée dans laquelle se fondait une goutte de rosé de Provence, tombée tout à l’heure au restaurant, ainsi qu’une cravate de l’étrange teinte des anémones de mer. Le second avait roulé la sienne, bleue, dans sa poche, d’où elle dépassait, et dégrafé le col de sa chemise. Sur la pelouse vert tendre, ils avaient l’air de deux oiseaux appartenant à des espèces proches mais différentes, un héron cendré et une cigogne noire marchant côte à côte dans un marais. L’un était blond, l’autre brun. Ils mesuraient sensiblement la même taille, cependant le blond avait quelque chose de plus imposant car il parlait en décrivant de grands gestes, ce qui le parait d’une sorte d’ampleur. L’autre écoutait, concentré, promenant ses regards. Son visage affichait l’expression ambiguë de certains masques vénitiens, le front fendu par le sillon sourcilleux d’un mathématicien devant une équation tortueuse, mais les joues creusées par les fossettes d’un sourire semblable à celui d’un enfant. En vérité, Greg Delgado – c’était son nom – vivait l’un de ces instants décisifs dont la vie se montre assez avare. Incrédule, sceptique, tenté, conquis, puis dubitatif à nouveau, il voyait s’ouvrir devant lui une perspective qu’il ne soupçonnait pas le matin même, une possibilité attirante à laquelle il ne parvenait pas encore tout à fait à accorder son crédit. La fortune lui souriait et il avait du mal à le croire.
Une heure plus tôt, il était en plein déjeuner d’affaires avec Stéphane Ogier dans un restaurant du centre de Cannes, quand ce dernier avait sorti le lapin blanc de son chapeau. – Greg, mon ami, j’ai la maison de tes rêves ! avait-il lancé avec une pétulance un peu russe.
Greg – Grégoire pour ses clients – avait souri. Bien sûr, évidemment qu’il avait la maison de ses rêves. Toutes les propriétés qu’il vendait étaient des produits de luxe, quel homme fallait-il être pour que l’une de ces maisons ne fût pascelle de ses rêves? – Allons bon ! Va falloir que je braque ma banque ? plaisanta-t-il. – Ha ! Trafique juste quelques chiffres sur ton ordi et ça ira ! – Bien sûr, c’est si simple… Tu en as de bonnes ! – Sans rire, écoute-moi. J’ai la maison de tes rêves. Stéphane Ogier avait surtout un visage osseux au nez aquilin, aux sourcils bas dégageant un front immense. Ses yeux d’un bleu orageux étaient légèrement rapprochés, ce qui donnait à son regard un semblant de strabisme hypnotique, surtout lorsqu’il fixait son interlocuteur avec conviction. – Mais je n’en doute pas, rétorqua Greg avec prudence. Ses yeux à lui étaient d’une étrange couleur entre le vert et le gris, des yeux d’écorce d’arbre. Il était difficile d’y déceler la nature de ses pensées. – Sérieux, c’est une affaire. Tu me fais confiance ou pas ? Lancé au-dessus de leurs assiettes rectangulaires, dans ce restaurant cossu aux formules pseudo-gastronomiques, ce vieux mot appris dans l’enfance acquérait tout à coup le poids d’une marchandise négociable. – Bien sûr que je te fais confiance, répondit Greg après une gorgée de vin. Je suis ton banquier. Si je ne te fais pas confiance, qui d’autre le fera ? Pas ta petite avocate, non ? En réalité, sa carte de visite n’attribuait à Grégoire Delgado que la qualité de Conseiller clientèle Professionnelsà l’agence LCL de la rue d’Antibes, mais le langage courant lui permettait de se dire banquier et il ne s’en privait pas. Stéphane Ogier détourna les yeux. L’expression de son visage devint énigmatique. Greg se demanda s’il regrettait d’avoir raconté sa dernière conquête à son banquier. Après tout, peut-être n’étaient-ils pas d’aussi bons amis qu’ils s’en donnaient l’air. – Je ne lui fais pas confiance non plus, si tu veux savoir. Mais pour en revenir à toi, j’ai complètement, totalement, absolument la certitude d’avoir la maison qu’il te faut. – Ah, ce n’est pas pareil. Tu parlais de la maisonde mes rêves, et maintenant tu dis celle qu’il me faut. Ma femme t’expliquerait qu’il y a une différence. Il revit Mélissa le matin même, dans la cuisine exiguë de leur appartement. Clément venait de flanquer son bol de céréales par terre et Greg s’apprêtait à crier, lorsqu’elle l’avait poussé vers la sortie avec un sourire : Allez, ce n’est qu’un bol et il est cassé, pas de bol ! File, tu vas être en retard ! Nul doute qu’elle aurait apprécié la nuance qu’il venait de souligner. La maison de tes rêves, mon chéri, n’est pas forcément celle qu’il te faut. Elle lui sortait souvent ce genre de phrases, piochées dans ses livres de développement personnel ou ses applis de citations zen, dont la lecture œuvrait à la manière d’une éminence grise dans leur couple. Que lui avait-elle dit l’autre jour, lorsqu’il était rentré désappointé de son rendez-vous manqué avec Storiano ? Que ce après quoi une personne court n’est pas forcément ce dont elle a besoin. Presque la même chose. Et aussi, que la vie nous donne toujours ce qui est bon pour nous, qu’il s’agisse d’une claque ou d’une entrevue ajournée, à nous de comprendre pourquoi. Face à de telles professions de foi, Greg acquiesçait benoîtement. Il ne partageait pas les conceptions de Mélissa sur la vie et l’univers, mais il n’avait rien contre, car cette philosophie faisait d’elle une personne plutôt facile à vivre, positive, bien disposée. De plus, si elle était logique, cela signifiait qu’elle considérait qu’il était, lui, ce que toutes les forces du cosmos avaient jugé bon de lui offrir à elle. C’était plutôt flatteur. – Et comment se porte la petite famille ? demanda Stéphane.
Une question étonnante venant d’un homme si peu enclin à la vie de famille. – Ça va. Clément n’est pas toujours facile, mais on gère. Greg réalisa qu’il avait du mal à dire comment allait Mélissa, sans doute parce qu’elle allait toujours à peu près bien. – Tant mieux, parfait… bredouilla Stéphane sans conviction. La serveuse débarrassa leurs assiettes et, pendant qu’ils attendaient le dessert, l’agent immobilier lui parla de cette fameuse maison. – Elle est située dans un hameau privé avec gardien, dans les collines de Mandelieu. C’est calme, boisé, à cinq minutes du centre. Ce n’est pas le genre de produit que j’ai d’habitude à l’agence, mais les prestations sont excellentes. Cette maison est une affaire, elle va partir aussi vite que ça ! Il claqua des doigts. Comme par magie, Greg ressentit une forte envie d’en savoir davantage. – Combien ? – Attends, le meilleur pour la fin. On pouvait dire beaucoup de choses de Stéphane Ogier, qu’il n’était qu’un frimeur ou un escroc, mais la seule qui fût certaine était qu’il maîtrisait son art. Agent immobilier depuis ses vingt ans, il chassait les biens d’exception avec la passion d’un Yankee s’offrant des safaris interdits en Afrique pour la volupté féroce d’abattre de beaux spécimens d’espèces protégées. Il avait appris les ficelles du métier aux côtés de Jacques Maurin, une sommité qui avait possédé jusqu’à huit agences entre Nice et Saint-Tropez, ainsi qu’une réputation trouble pas tout à fait infondée. Tournant le dos à celui qu’il appelait parfois son père spirituel, il avait ensuite monté sa propre boîte, l’Agence Immogier, située à deux pas du restaurant où il déjeunait en ce midi d’avril avec son ami banquier. Grégoire Delgado n’oublierait jamais le jour où il était entré pour la première fois dans la minuscule agence de Stéphane, quatre ans plus tôt. À l’époque, Ogier était un nouveau client. L’agence possédait une courte vitrine de trois mètres linéaires que l’ombre de l’église Notre-Dame assombrissait en hiver. De somptueuses photographies de villas de luxe étaient exposées dans des cadres argentés, leur prix à sept chiffres écrit en caractères lilliputiens. À l’intérieur, Greg argumentait les conditions d’un crédit de trésorerie, lorsque Stéphane l’avait interrompu : Une seconde, regardez discrètement vers la vitre, l’air de rien… Intrigué, il s’était retourné. Un touriste affublé d’un bob et d’un T-shirt de footballeur au numéro de Ronaldo contemplait les photos, s’en approchait, inclinait la tête d’un côté puis de l’autre, s’approchait encore, et paf ! L’homme s’était mangé la vitre dans un bruit fracassant. Ogier avait éclaté de rire, avant de grommeler d’un ton goguenard : Passe ton chemin, manant ! Cette baraque, c’est pas pour les ploucs ! Greg n’avait pu s’empêcher de s’esclaffer. Un fou rire d’écoliers les avait secoués, au terme duquel, sans qu’ils eussent besoin de se le dire, ils avaient reconnu la complicité qui les liait. Greg avait accordé de larges facilités de caisse à son client et Stéphane s’était employé à faire fructifier l’Agence Immogier, récemment rebaptiséeImmogier Real Estate, ça claquait mieux à l’oreille. Au café, il lui annonça le prix de la maison. – À peine ? C’était incroyablement bas pour les prestations décrites. – À peine, confirma Stéphane. – Il y a un loup dans la bergerie ? – Aucun. Tu es libre dans l’heure qui vient ? Je récupère les clefs et je t’y emmène.
Greg n’avait aucun rendez-vous en début d’après-midi. Il accepta, paya le restaurant et garda la note pour la banque. Sur le trottoir, Stéphane lui expliqua la raison du prix dérisoire de la maison. Ce n’était pas grand-chose, mais autant le savoir. Les propriétaires voulaient s’en débarrasser parce qu’un événement dramatique s’y était produit l’été d’avant. Leur fils s’était noyé dans la piscine. Un accident bête, quelques secondes d’inattention. La femme avait fait une dépression, le couple se séparait, leur vie était foutue, mais la maison et le lotissement n’avaient rien à se reprocher. Les malheurs des uns font les aubaines des autres, avait conclu Stéphane en jonglant avec les clefs de sa voiture.
Les deux hommes s’arrêtèrent au bord de la piscine. – Quel âge avait-il ? – Qui ça ? Le capitaine ? Greg promenait son regard sur l’eau comme s’il suivait des yeux la nage indolente d’une carpe. – Le gosse des proprios. L’agent immobilier fit la lippe. – Dans les trois ou quatre ans, je crois. Clément avait presque quatre ans. Un déclic soudain retentit. Un léger frisson anima la surface de l’eau. Tous les reflets du ciel, des arbres et des maisons se brisèrent en minuscules soleils étincelants, tandis que de longs filaments d’or se déployaient sur les parois du bassin, draguant les profondeurs de leur filet mouvant. La filtration s’était mise en marche. – Alors ? demanda Stéphane. Qu’est-ce que tu en dis ? Greg releva les yeux et regarda autour de lui. Ce qu’il vit alors ne fut pas les maisons de la résidence, toutes semblables et cependant différentes, dont l’architecture moderne rappelait vaguement le style grec ou tunisien. Ce ne fut pas non plus les pins parasols, les palmiers, les portillons blancs ni les pergolas où s’enroulaient ces plantes grimpantes assez jolies dont il ignorait le nom. Ce qu’il vit en fait, bizarrement, fut la droguerie que son grand-père avait fondée dans la ville du Mans au début des années cinquante et dont il n’avait connu, lui, le petit-fils né des lustres plus tard, qu’une devanture grise et décatie remplie de balais-brosses et de barils de lessive soldés. Cette droguerie avait constitué la manne financière de la famille Delgado pendant une vingtaine d’années. Elle avait permis à son père de grandir dans un appartement avec réfrigérateur, machine à laver, téléviseur couleur et toutes ces choses qui vous faisaient une vie de rêve dans les années soixante. Puis l’affaire avait périclité. Après une enfance dorée et une jeunesse encore gâtée, son père avait hérité d’un commerce qui s’effondrait. La ruine fut son destin. Greg avait neuf ans lorsque la droguerie fut liquidée. Il apprit le sens du mot faillite, le sens des motsdettes etcréancier, et que le manque d’argent est une calamité comparable à la sécheresse, aux incendies ou à la guerre – il vous ravage la vie. Travaillant pour payer ses études, il était allé là où l’argent nichait, couvait et se reproduisait : dans la finance. Il ne tirait aucune amertume de ce déclin familial, au contraire. Au fond de lui, il nourrissait la conviction que, si la vie lui avait épargné l’héritage de cet empire de serpillières, c’était pour lui permettre d’en bâtir un autre, plus grand, plus beau – une pensée digne de Mélissa ! Il regarda la maison que Stéphane Ogier venait de lui faire visiter. Un arbre en fleur embellissait son jardin. Il n’avait jamais vécu dans une maison avec piscine. Il se dit que l’heure était venue.
Une secousse intérieure le traversa à cette idée, comme si une plaque tectonique de son être venait de s’enfoncer sous une autre. Une joie soudaine déferla sous ses côtes avec la force d’une lame de fond chargée de sable et de débris. Il éclata de rire. – C’est énorme ! – Je vois que tu kiffes, s’amusa Stéphane. Greg rougit comme un collégien devant lequel passe, en souriant, la fille désirée en secret. Il se sentait à la fois heureux, vulnérable et ridicule. C’était extrêmement gênant. Il fit glisser sa langue sur ses dents pour effacer son sourire. – Il y a un coup de fusil à faire, reprit Ogier. Mais faut te décider très vite. Greg hocha la tête. Il avait remis sur son visage son masque d’homme réfléchi, calculateur, subtilement caustique. – Tu veux un dessous-de-table ? Une invitation dans un grand hôtel avec quelques gentes dames triées sur le volet ? Stéphane lui tapa sur l’épaule. – Ah ah ! Tu me connais trop bien, je devrais me méfier. Alors tu achètes ? Greg fit la moue. La question était trop directe. – Je suis un homme marié, il faut que j’en parle à ma femme. Et il faudrait organiser une visite avec elle. Samedi prochain ? La bouche de Stéphane se tordit dans un sourire contenu. – Quand elle voudra, dit-il. Greg sortit son téléphone et prit une photo qu’il envoya à Mélissa. Cette maison lui plairait-elle ? Bien sûr, évidemment qu’elle lui plairait. Il y avait un grand salon, une cuisine équipée, deux salles de bains, trois chambres à l’étage dont une suite parentale avec balcon, un dressing, un garage, une terrasse, un jardin bien exposé avec cet arbre en fleur qu’il apercevait d’ici, et ce parc arboré, ces pins parasols, cette pelouse impeccable – et cette piscine magnifique, bordée de dalles claires et de palmiers, un vrai lagon. Son regard s’arrêta sur la piscine. Mais il y avait une ombre au tableau. Un jour à leur début, alors qu’ils se promenaient du côté des gorges du Verdon, Mélissa et lui s’étaient arrêtés par hasard dans une auberge du Haut Var. La salle était déserte, ils avaient longuement attendu assis près d’une fenêtre. On ferait mieux de partir, avait soupiré Mélissa en émiettant une tranche de pain, on ne va pas bien manger ici. Comme il s’étonnait, elle avait désigné la...