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Urraca

De
378 pages

Au fond de Neuilly, boulevard du Château, l’hôtel de madame de Masvres se profilait dans la nuit, quand tout à coup sur la façade obscure, deux fenêtres superposées s’éclairèrent à la fois.

Puis aussitôt l’ouverture supérieure redevint sombre.

Le vitrage poussé avec précaution s’ouvrit sans troubler d’aucun bruit le silence de l’heure avancée et la froide lueur des étoiles vint baigner doucement les contours adorables d’un visage de jeune fille.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

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Sidney Vigneaux, Charles Aubert

Urraca

Roman de mœurs parisiennes

PREMIÈRE PARTIE

LA LACHETÉ DU MALE

I

Au fond de Neuilly, boulevard du Château, l’hôtel de madame de Masvres se profilait dans la nuit, quand tout à coup sur la façade obscure, deux fenêtres superposées s’éclairèrent à la fois.

Puis aussitôt l’ouverture supérieure redevint sombre.

Le vitrage poussé avec précaution s’ouvrit sans troubler d’aucun bruit le silence de l’heure avancée et la froide lueur des étoiles vint baigner doucement les contours adorables d’un visage de jeune fille.

Un visage pensif encadré de cheveux d’or fauve, moins étonnant par la merveilleuse pureté des traits que par la sublimité de l’expression.

Cette physionomie d’un caractère naturellement grave et résolu vivait en ce moment d’une vie intense et semblait lutter sans défaillance contre le doute et la terreur.

D’un regard rapide et préoccupé, la belle enfant interrogea la crête du mur de clôture et scruta l’ombre des massifs, mais comme sur le sol tout se montrait désert et calme elle releva la tête et respira longuement.

  •  — C’est trop tôt, murmura-t-elle, il ne doit venir qu’à minuit.

Alors, sous l’influence calmante d’un répit assuré, l’émotion qui tendait ses traits s’effaça graduellement et son attitude devint rêveuse. Elle s’accouda sur la balustrade et laissa ses yeux s’égarer dans les profondeurs scintillantes du ciel.

Sa pensée cependant était loin des merveilles qu’elle contemplait. Les souvenirs qui la hantaient lui faisaient revivre les émotions éprouvées la veille au bal de l’ambassade Austre-Hongroise. Au milieu de la foule élégante tournant dans l’éclat des lumières sous l’impulsion des beaux rythmes sonores, elle ne distinguait que Maurice qui l’entraînait haletante vers ce petit salon bleu, où pâle et transporté il s’était si passionnément déclaré.

Les moindres paroles du jeune homme lui revenaient vivantes avec leur ardeur, leur soumission et ces hésitations exquises de celui qui se voue à jamais, qui s’anéantit pour mieux se fondre avec celle qu’il adore et, d’elle et lui, ne former qu’un seul être aimant.

Surtout, oh ! surtout, elle entendait encore l’irrésistible accent de cette prière murmurée tout près de son oreille : « Demain, à minuit, descendez au jardin, j’y serai... j’escaladerai le mur... c’est au nom de l’amour que je vous en supplie... oh ! n’hésitez pas ! il y va de ma vie. Là seulement, à l’abri des surveillances hostiles, nous pourrons trouver à nous deux les moyens de décider votre tante à notre mariage. »

Dans un irrésistible élan de tendresse, avant d’avoir pu réfléchir, elle avait dit oui, et maintenant l’heure était venue de tenir celte imprudente promesse. Bientôt, Maurice allait se montrer. Il serait, là sous ses yeux, confiant en elle, incapable de douter un instant de son courage, de sa parole, de son amour... Non ! il n’y avait de froid raisonnement qui pût tenir contre l’appel de Maurice. Elle sentait qu’elle irait le rejoindre ; et cependant elle ne pouvait se dissimuler ce que portait en soi d’inadmissible, le rendez-vous d’une jeune fille comme elle avec un amoureux.

  •  — Est-ce donc possible ! disait-elle, la nuit ! comme une voleuse ! tromper la surveillance de ma tante.

Et prenant à deux mains sa tête brûlante, elle cessait de suivre ses pensées ; toute notion lui échappait.

Tout à coup d’un vaillant effort elle maîtrisa son émotion.

  •  — Que craindrai-je ? continua-t-elle, mon honneur c’est le sien, et il serait indigne de douter de celui que j’aime. Quelles que soient les apparences, Maurice ne s’y trompera pas. Oui, oh ! oui, j’irai sans défiance, j’irai trouver au jardin le seul être qui m’aime en ce monde.

Son cœur eut un grand élan.

  •  — Maurice ! lança-t-elle à l’espace, Maurice je vous aime !

Balayés par l’exaltation, les doutes se dissipaient et les pensées se faisaient plus douces. Elles tournaient maintenant autour des justifications dont l’esprit avait besoin pour confirmer les décisions de la conscience. Elles accouraient en foule consolante, modifiant peu à peu sous leur influence l’aspect belliqueux de la jeune fille, et mettant sur ses traits, les charmes divins d’une tendresse, qui bientôt poussée à l’excès, se répandit en paroles ferventes.

  •  — Oh ! mère ! invoqua-t-elle, ma mère chérie, vous lisez, n’est-ce pas, dans le cœur de votre fille et vous savez qu’elle peut envisager sans honte ce rendez-vous clandestin. — Si vous viviez encore, vous m’auriez épargné cette angoisse. Vous seriez ma confidente de chaque minute, ma protectrice adorée, je vous aurai dit mes premiers troubles, mes joies, mes espérances ; c’est à vous que Maurice, plein d’affection pour une mère si tendre, serait venu simplement demander ma main. Ah ! si vous viviez, votre Urraca n’en serait pas réduite à comploter son mariage, dans l’ombre, comme une pauvre institutrice isolée. Mais je n’ai personne... ma tante... oh ! madame de Masvres !...

Une expression de colère méprisante se peignit à ce nom sur les traits de l’orpheline.

  •  — Ma tante !... répéta-t-elle, ici, du moins, je ne suis pas forcée d’appeler ainsi cette étrangère qui me hait comme une marâtre. Elle est jalouse de moi, sa coquetterie grandit chaque jour, elle veut tous les hommages et je ne suis à ses yeux qu’une bâtarde gênante. Nous savons bien, Maurice et moi, sa répugnance à notre accord qu’elle soupçonne. Nous n’aurons son consentement que par surprise, et si j’avais le malheur de lui dévoiler nos projets, elle trouverait quelque terrible moyen de nous séparer.

La jeune fille, à ce moment, contracta fortement ses sourcils et, chuchotant plus bas encore :

  •  — Ma mère ! fit-elle, cette femme est horrible ! Elle me le volerait si elle pouvait. Je la vois manœuvrer, mais qu’elle prenne garde... elle tourne autour de Maurice, l’occupe, l’accapare, cherche à l’éblouir de ses beautés de quarante ans et je sens que, plutôt que de me l’accorder, elle serait capable... de tout !

La pauvre enfant enfiévrée serrait furieusement la barre d’appui de la fenêtre, ses lèvres tremblaient d’un mouvement rapide, la pudeur soulevée l’empourprait et la rigidité de son regard accusait des sévérités inexorables.

  •  — Oh ! ajouta-t-elle, alors... je la broierai !

Elle se sentait si résolue qu’elle en était rassurée ; et puis Maurice n’était pas homme à se laisser séduire.

Comme elle désirait maintenant le voir paraître !

Il tardait beaucoup, semblait-il.

La pendule tinta.

  •  — C’est le moment ! pensa-t-elle tendant l’oreille au frémissement du timbre.

Mais le son s’éteignit sans se reproduire ; c’était encore une longue demi-heure devant elle.

Alors elle s’accouda de nouveau, s’installant pour l’attente, et, la tête inclinée sur sa main, elle demeura immobile, couvant les forces de sa volonté.

La passion noble et concentrée dont vivait son cœur anxieux, enveloppait ses traits d’un éclat sombre qui la faisait ressembler à un archange de Milton, méditant la révolte prochaine.

*
**

Pendant que ces bouffées orageuses ballottaient ainsi le cœur d’Urraca, des soucis moins farouches et non moins intenses absorbaient à l’étage inférieur la jolie veuve qu’on appelait sa tante.

Clarisse de Masvres ne dormait certes pas comme le croyait la jeune fille ; elle était, au contraire, très éveillée, très agitée, très perplexe.

A peine enfermée dans sa chambre, après le bonsoir habituel, elle s’était laissée aller à toutes les manifestations du dépit le moins équivoque, remuant, trépignant, soufflant, pinçant les lèvres, faisant du désordre par mille rangements intempestifs, et de temps à autre secouant la tête d’une façon comminatoire.

Enfin, lasse de tant de mouvement ineffectif, elle s’était jetée sur une chaise longue avec des envies de crier, de pleurer, de frapper, et son pauvre mouchoir tordu, mordu, tiraillé n’avait pu résister à tant de nerveuses atteintes.

Cependant de légers craquements s’étant produits au-dessus de sa tête :

  •  — Tu crois que je ne t’entends pas, petite malheureuse, lança-t-elle avec une moue dédaigneuse en levant les yeux au plafond, tu pourrais faire dix fois plus doucement que tes précautions seraient en défaut. Tu me prends pour une autre, petite rien du tout. A mon âge, on est aveugle et sourde, n’est-ce pas ? Va, va ! je n’ai pas de peine à suivre d’ici tous tes mouvements. Je t’ai bien entendue ouvrir la fenêtre tout à l’heure ; maintenant, tu te tiens à l’affût et tu t’impatientes. — Trop tôt, ma chère ! le bien-aimé ne vient jamais qu’à minuit, c’est classique et M. Maurice du Thaillan vous a parfaitement dit : « A minuit » dans le petit boudoir. Ah ! vous ne vous doutiez guère de ma présence, vous pensiez ma foi bien à moi ! J’étais pourtant à deux pas, devant la porte, et j’ai l’oreille fine. Vous aviez beau parler bas, je ne perdais pas tout.

Une suffocation causée par l’indignation l’ayant interrompue, Clarisse se releva à demi de la position horizontale et reprit avec amertume :

  •  — Vraiment, c’est exquis et d’un goût parfait ! Lui, le galant homme, escaladera mon mur et l’irréprochable, la hautaine demoiselle Vivaldo ira le rejoindre pour marivauder aux étoiles et se moquer de la maîtresse du logis, à l’instar des femmes de chambre... On me ménageait là un joli rôle !

Clarisse de plus en plus boursouflée dut se dresser en pied pour reprendre haleine. Quelques larmes lui vinrent au bord des cils.

  •  — C’est indigne, continua-t-elle aussitôt qu’elle put articuler, je suis abominablement jouée. Mais ça ne se passera pas comme cela.

Elle fit nerveusement quelques pas vers la cheminée et, saisissant brusquement la photographie d’Urraca :

  •  — Jolie ? dit-elle avec un haussement d’épaule, en étudiant le portrait. La belle affaire d’être gentille de la sorte, à son âge. Un sauvageon ! une petite sotte revêche ! Elle a parbleu les gros yeux d’une Andalouse d’album, mais... non, je n’aurais jamais cru M. du Thaillan assez simple pour donner là dedans. C’est pourtant ainsi et j’aurais dû m’en méfier. Il lui a suffi de paraître avec son étrangeté de bohémienne et crac...

Ah ! c’est une leçon et même un peu sévère. J’aurai dû la claquemurer au lieu de la traîner après moi dans le monde. Mais aussi qui aurait pu prévoir ? Elle ! une rivale ! Pour d’autres, passe encore, mais pour M. Maurice, ça n’a pas le sens commun. Et d’ailleurs il était tellement épris de moi...

La poitrine gonflée de madame de Masvres ondulait précipitamment. Elle rejeta le portrait, déplaça le baguier, alluma deux bougies, ôta plusieurs épingles de sa chevelure, chiffonna son col et releva sa jarretière.

Mais le flot de sa récrimination arrêté par ce manège rompit encore la digue.

  •  — Certes ! fit-elle d’un petit ton cavalier, j’en ai assez de ce monsieur. C’est le mensonge incarné. Jusqu’au dernier moment il s’est montré pour moi d’une attention, d’une galanterie... C’est sans doute une de ses nombreuses façons de jeter de la poudre aux yeux. Il m’aveuglait... Tant pis pour lui, il y perdra plus que moi. D’abord moi, j’étais sur le point de l’aimer... beaucoup... et j’ai un cœur, moi ! Quel avenir il perd, et quelle tendresse ! Ah ! c’est bien fini maintenant, mais ce n’est pas une raison pour tolérer ses rendez-vous impertinents et lui laisser son Urraca.

Ça, jamais, par exemple ! qu’il y vienne, tout à l’heure, dans mon parc !... Ce serait un peu violent ! Quelle audace !... mais patience, nous serons trois, mes bons petits amis, et vous verrez de quel bois je me chauffe... je vous réponds que vous n’aurez pas envie d’y retourner.

Plus tranquille après cette pétulante râtelée, Clarisse revint s’asseoir, mais en dépit de la bonne entente de son installation, elle se trouva fort mal à l’aise. La chambre, maintenant, lui, semblait vide comme si elle en eût chassé tout ce qu’elle contenait d’intéressant et sentant le découragement la gagner :

  •  — Ah ! je suis bien bonne, recommença-t-elle, de me faire ainsi du mal pour ce monsieur. Ça n’en vaut pas la peine. C’est vrai qu’il est très bien, même séduisant, mais après un tour pareil... non, non, non... il s’en mordra les doigts.

Elle ne trépidait plus, et passive, s’immobilisait dans une attitude attendrie.

  •  — C’est une déception ! laissa-t-elle tomber tout à coup, avec mélancolie. Je l’aurai cru plus fort... il faut en rabattre... Comment n’a-t-il pas réfléchi ? Car enfin ! Faut être juste ; qu’il n’ait pas su se défendre d’un peu d’entraînement, j’admets, là ! mais s’engager ! sacrifier son avenir... puisque c’est moi son avenir et je croyais qu’il l’avait compris... quelle turlutaine !... puisqu’il me trouvait jolie, je le sais bien, très jolie — il y a des signes auxquels une femme ne se trompe pas. Et, enfin... c’est à moi qu’il fait la cour et c’est l’autre qu’il épouse. Allons donc ! ce n’est pas naturel ! on n’agit pas sans motif, surtout lui.

D’un œil distrait Clarisse se mit à suivre le travail de ses mains qui plissaient et déplissaient sur ses genoux l’étoffe de la robe et ses lèvres murmuraient sans bruit :

  •  — Il y a quelque chose là-dessous, j’en mettrai la main au feu. Il est trop ambitieux pour renoncer à tout de gaieté de cœur. Il sait admirablement qu’un monsieur qui n’a comptant que sa figure et son métier de journaliste ne peut pas se permettre des coups de tête ; qu’il n’a d’autre issue que le mariage... riche ; alors... pourquoi s’adresser à Urraca ?

Dans une grande contention d’esprit la baronne se tut un moment.

  •  — Voyons, voyons, reprit-elle en mâchonnant les syllabes, ce n’est pas cela... ni cela ?... me serais-je trompée ? serait-il plus amoureux qu’ambitieux, ou bien ignore-t-il qu’Urraca ne possède rien ?... tant que je vivrai du moins... Au fait ! comment saurait-il ?

En ce moment, les sourcils de Clarisse se soulevèrent excessivement, sa pupille se dilata et du fond de sa gorge jaillit une exclamation étouffée, mais subite, involontaire et joyeuse.

  •  — Tiens, tiens ! mais il me semble que ça commence à devenir très clair... Voilà l’affaire... Il s’est fourvoyé le malheureux !

Après tout, il ne faut pas le jeter à l’eau pour cela... On peut comprendre, à la rigueur... Il a pu croire qu’il était un peu bien téméraire d’aspirer à la main de la baronne de Masvres, tandis qu’Urraca... à cause de sa naissance...

Si j’étais sûre... Mais parbleu, c’est si simple ; on peut s’assurer. Il n’y a qu’à faire savoir qu’elle n’a pas de dot. Oh ! je vois d’ici sa figure ! Quelle chute ! Je me moquerai un peu de lui... oh ! ça... mais je n’abuserai pas. Pauvre garçon ! Je ne pourrai pas. Non. Il faut être indulgente à la jeunesse. Il m’en tiendra compte et cela augmentera sa reconnaissance pour mon zèle à lui crier : casse-cou !

Ah ! le grand enfant ! je voudrais tant le voir heureux.

Elle eut un sourire empreint de tendresse, puis son regard pétillant de malice brilla comme à l’approche d’un plaisir prochain.

  •  — C’est entendu, fit-elle bien décidée, je vais lui ouvrir les yeux, et pas plus tard que tout à l’heure. L’occasion est bonne. J’irai le recevoir au jardin, — sans Elle, — je ferai cela pour Lui. Et puis ça m’amusera au lieu d’être leur dupe... Une fois, deux fois, c’est dit ; vite un brin de toilette. En me pressant un peu, je serai prête à l’heure.

Vivement débarrassée de ses vêtements, Clarisse courut plonger sa tête dans l’eau froide, puis revenant se placer devant sa glace, elle commença ses préparatifs de combat.

D’abord armée de la houppette de cigne, elle se caressa mollement la figure et les épaules qui étaient bien les plus belles épaules ! C’est-à-dire, belles n’est pas le mot, c’est jolies, très jolies, tout à fait, inexprimablement jolies qu’il faudrait dire.

« Vous avez, madame, les épaules de la fée Habonde, telles que Heine les aperçut en contemplant la chasse nocturne, » lui avait dit autrefois un poète de salon, en veine de madrigal.

Ces épaules avaient bien quelque tendance à s’empâter, mais ce n’était qu’une tendance ; elles étaient encore souples, avec des rondeurs mignonnes... et des fossettes !

Quant aux bras, ils n’avaient jamais été en meilleur point, c’était fin et fort, les parties minces faisant valoir les renflements, et vice versa.

Les mains, des bijoux ! — doigts en fuseaux, ongles en tuiles, — toutes petites, mais pas courtes et d’une chair si moelleuse.

Elle constatait tout cela avec complaisance, la jolie baronne.

  •  — Allons, cet ingrat de Maurice ne sera pas trop à plaindre.

Et le sang, fouetté par la remarque, courait plus vif sous la peau, donnant du ton à ses joues pâles, pendant que, souriant au miroir, Clarisse massait artistement ses cheveux, et, d’un coup savant de son peigne d’écaille, redonnait à cette forêt noire, des plis sur lesquels la lumière plaquait des blancs de cuir vernis.

  •  — Il faudrait assurément, pensa la baronne, s’y prendre avec une maladresse particulière, si avec tout cela, on ne parvenait pas à faire oublier cette petite morveuse.

En ce moment de pleine satisfaction, la chemise de la baronne, qui descendait le long des hanches avec une lenteur perfide, détermina l’examen critique des monts et vallées qui se dégageaient du nuage de la batiste.

  •  — C’est entendu, dit-elle avec une petite moue câline, il y en a trop, ça vient jusque sous les bras, et c’est gênant dans le corset... comme les hanches... cette mode d’aujourd’hui les coupe tout du long comme avec un sabre. Mais après tout, si ça nuit aux lignes, ça sert souvent à la femme. Il y a compensation et la sécheresse est un bien autre défaut... il se cache mieux, tant qu’on peut cacher, oui, mais... Tiens ! je vais mettre mon peignoir de cachemire bleu, il a un don particulier d’amincissement ; plaquant par derrière, flottant par devant, il fait valoir la taille très fine encore près des reins et dissimule... le reste... Mais le temps presse, dépêchons.

Malgré cette excitation à l’activité, la baronne perdit encore un certain temps à mesurer de l’œil les développements qui l’inquiétaient.

  •  — Bah ! dit-elle enfin avec un ricanement quelque peu lascif et mutin, il faut s’arrêter là, voilà tout. Mais tout de même... C’est vraiment déplorable, il n’y a plus moyen de porter des bas de teinte claire, dès qu’on approche du blanc, c’est trop fort... par exemple des mollets comme cela, ça fait joliment valoir le pied.

Clarisse chaussa donc des bas noirs brodés de fleurs rouges dressées en coins. Elle choisit des souliers minces et si souples qu’ils semblaient ne lui point tenir aux pieds ; puis, d’un tour de main, elle saisit sous des sachets quelque chose d’impalpable et de parfumé qui une fois développé se trouva être une chemise, une véritable chemise tout aussi ample qu’il fallait et garnie de dentelles très précieuses, en vrai... je ne sais quoi, mais les dames le savent parfaitement.

Souplement, elle s’insinua dans le tissu vaporeux et se mit à régler mignonnement sur sa poitrine, une coulisse de velours noir qui ne se trouvait point là par innocence.

Donc, la figure, la coiffure, la chaussure, l’enchemisement ne laissant plus rien à désirer, la baronne consulta de nouveau la pendule.

  •  — Sapristi ! dit-elle, mais c’est fini.

En deux temps, elle passa un jupon et revêtit le fameux peignoir de cachemire bleu sobrement ruché de rousses dentelles. Vraiment, il allait à ravir. Au moyen de la ceinture intérieure, il suivait l’inflexion du dos et des reins et ne trahissait que ce qu’il y avait plaisir à livrer.

Après tout, quand on n’est pas parfait, — et c’est un sort qui n’est pas rare, — il est encore bien merveilleux de le paraître, et il faut être positivement ingrat pour ne pas adorer ces recherches et trouvailles à demi mensongères, mais très certainement artistiques, qui donnent à l’homme la révélation d’un Absolu que la nature n’a pas su réaliser et auquel la femme seule vous initie.

Maintenant Maurice pouvait arriver et n’avait qu’à se bien tenir. Le miroir en était bon garant, devant lequel se pourlèchant les lèvres au nom du succès promis, elle donnait à son ensemble un dernier regard inquisiteur.

  •  — Alors, pas un bijou ? — Non... Pas même aux oreilles ?... ? — Cependant, peut-être une broche ? — Non, rien. — Ah ! ce bracelet moscovite..., parce que... parce que ces deux bras, nus ainsi depuis le coude, c’est trop... trop en chair.

Clarisse a définitivement terminé, ce qui veut dire qu’elle n’a plus qu’une infinité de petits soins à se donner encore. Rapprochant de son visage les girandoles, elle époussète ses sourcils, les cils, les ombres fines de sa lèvre qu’elle rougit d’un coup de crayon cosmétique.

Tout est au mieux. Où donc maintenant pourrait trouver à mordre la critique d’un connaisseur ? Il y a bien autour du cou un double collier de Vénus dont les sillons un peu profonds laissent entre eux gonfler un bourrelet trop accentué ; il y a bien quelques lourdeurs aux joues et sous le menton, et sous l’œil encore, en gagnant vers les pommettes, une place large, pâle et plate, que respectent évidemment les courants vivifiants qui par ailleurs animent l’épiderme, puis, non loin de là, quelques égratignures fines, rayonnant droit d’un même angle, et aussi... Mais la jolie veuve s’est probablement interdit tout commentaire à ce sujet. C’est un contrat tacite de soi à soi.

Il ne faudrait pas croire pourtant que les choses qu’on ne veut point apercevoir dans leur particularité se laissent écarter sans laisser d’impression, car la baronne continue à monologuer devant son visage avec plus de sérieux que n’en laisse percer son intonation coquette.

  •  — C’est vraiment bien plus facile de rester belle que jolie, rumine-t-elle. Certes, c’est bien plus avantageux d’être jolie ; cela se comprend mieux, tente davantage, et ne tient personne à l’écart dans une terreur superstitieuse, mais il faudrait devenir belle après avoir été jolie... Voilà que pour un rien, tous ces miracles de petits coins, ces narines mobiles, ces lèvres dont l’extrémité semble s’enfoncer dans la bouche avec un retroussis précieux, ces pommettes délicates, cette petite boule du menton... tout cela peut se noyer et disparaître dans une rondeur sans caractère. Mais tel quel...

D’un regard câlin Clarisse acheva sa pensée en se détirant félinement.

  •  — Ah ! monsieur le traître ! comme vous êtes heureux d’avoir affaire à une femme d’esprit. Parce que là, du premier mouvement... toute autre vous aurait chassé sans pitié, et du coup, adieu la fortune, l’avenir, l’amour d’une gentille baronne, et tout, et tout... C’est vrai que moi j’aurais eu de la peine... rester veuve après cet espoir, oh ! je lui en aurai voulu !... et un autre... Ce n’était pas lui... Mauvais sujets d’hommes ! Mais ça vaut mieux pour lui, ça vaut mieux... pour moi. Je vais m’armer d’une infinie mansuétude, ou plutôt, c’est bien plus simple, je feindrai, monsieur, d’ignorer vos fredaines avec Urraca.

Elle s’arrêta sec comme si elle s’était piquée la langue à quelque aiguille sournoise.

  •  — Bah ! après tout. Chacun pour soi, fit-elle avec une vivacité peu endurante. Ça lui apprendra à faire ses cachotteries.

Il y eut une pose.

  •  — Et puis je connais ça, ces amours de péronelle. C’est impersonnel, celui-là ou un autre, c’est tout pareil. Elle ne le regrettera pas deux heures et, en apprenant que c’est moi, je la vois d’ici : Fi donc ! un monsieur qui aime sa tante ! Elle fera la dégoûtée. Au besoin je lui en jetterai un autre dans les jambes qui dira tout aussi bien : Je vous aimé ! Je vous adore ! — Ou, mieux encore, je la marierai à quelqu’un de très bien... Gradignan !... ce cher comte... soixante ans, hein !... mais si jeune et puis il en est, je crois, tout à fait coiffé.

Cette dernière réflexion acheva d’équilibrer Clarisse. Au moral comme au physique, maintenant tout était en règle, et, comme minuit allait sonner, elle éteignit vivement les lumières, sauf une petite lampe qu’elle emprisonna dans son cabinet de toilette. Puis avec une prudence infinie, elle entr’ouvrit la porte, ouvrit en grand la fenêtre, et voilée de dentelle noire, blottie à demi dans les rideaux, elle fit le guet.

II

L’attente ne fut pas longue.

Bientôt du haut de la muraille quelques gravats roulant à petit bruit provoquèrent aux deux fenêtres la même interjection étouffée :

  •  — C’est lui !

En même temps, une forme confuse et mouvante, dissimulée à demi par les branchages, apparut sur la crête de la clôture, puis aussitôt disparut.

Pendant un instant — un siècle — rien ne bougea.

Enfin quelques tiges s’agitèrent, et l’on vit émerger d’un épais rideau d’arbustes le visiteur si bien attendu. Glissant comme un fantôme avec mille précautions, il gagna le point le plus découvert de l’enclos, s’arrêta, fit un geste d’appel, et se hâta de rentrer dans l’ombre.

  •  — Il a reçu sa réponse, pensa Clarisse. — Allons ! c’est le moment d’agir.

Sans pouvoir dominer entièrement l’émotion qui venait de s’emparer d’elle, madame de Masvres s’arma de sa lampe et vint rapidement coller son oreille à l’entre-bâillement de la porte.

Déjà le pas furtif d’Urraca trahissait sa venue. Le bruissement de la jupe glissant par saccades le long de l’escalier devenait de plus en plus net. Elle approchait du palier de sa tante. Encore quelques pas et le dangereux passage serait franchi. Le cœur battant, elle se hâtait, quand, tout à coup, elle se sentit inondée de lumière et clouée sur place par ces simples mots :

  •  — Urraca, ma chère enfant, où donc allez-vous ainsi ?

D’abord elle n’en’crut pas ses yeux, un vertige la prit. Cette forme imprévue, se détachant tout à coup sur le fond sombre de l’appartement, bleue, blanche, rosée, comme une madone de grotte miraculeuse, la frappa d’une angoisse superstitieuse.

Cramponnée à la rampe, elle restait sidérée avec des tremblements dans les jambes ; mais subitement ramenée à elle-même par la pensée de celui qui l’attendait, elle trouva dans sa volonté hautaine la puissance de répondre simplement :

  •  — Je vais au jardin, ma tante.
  •  — Y pensez-vous, ma fille ! modula madame de Masvres de sa voix la plus harmonieuse. — A pareille heure ! Toute seule ! Cela n’est pas convenable.

A ces façons étudiées, Urraca eut le pressentiment que tout était découvert ; alors elle accepta la lutte et ne tolérant pas l’idée d’un soupçon outrageant :

  •  — Où donc, est le mal, je vous prie ? interrogea-telle avec un accent de révolte.

Clarisse se crut bravée et quittant à l’instant ses allures caressantes, se fit ironique et sévère.

  •  — Je vais vous le dire, Urraca, puisqu’aussi bien, vous n’avez su le voir de vous-même. Le mal n’est pas dans l’action un peu insolite et bizarre de descendre la nuit en cachette, pour rêver seule au jardin, encore que cela, je le répète, ne soit pas convenable. Mais quand une jeune fille de votre monde se permet une pareille excentricité, au moment même où un jeune homme vient de pénétrer dans le parc en franchissant les clôtures, cela change par trop évidemment la thèse pour qu’il soit besoin d’insister. Vous vous en rendrez compte en y réfléchissant, et vous me remercierez plus tard de vous avoir arrêtée à temps.
  •  — Mes réflexions sont faites, ma tante, répliqua sèchement la jeune fille. Je vais au jardin, parce que je dois m’y rendre, parce que c’est indispensable, parce qu’il s’agit de toute ma vie et que je n’ai pas d’autre moyen de m’éclairer avant une décision. — D’ailleurs, j’ai promis.

Clarisse ne se méprit pas à la violence du sentiment que couvrait le calme apparent d’Urraca. Mais elle sentait la force de sa position et ne voulait pas la compromettre par trop de raideur.

Elle était pourtant bien aiguillonnée, bien incitée à lui dire son fait à cette petite impertinente, mais elle crut que l’emploi d’une autorité bienveillante ferait mieux l’affaire.

Aussi sourit-elle en entendant la déclaration d’Urraca, et répondit-elle avec l’accent de l’indulgence :

  •  — Vous êtes une enfant, ma chère, vous avez à peine dix-huit ans et vous vous laissez aller à de fausses et romanesques idées, mais ce que vous prétendez faire est absolument impossible. Vous êtes sous ma garde et je ne souffrirai certainement pas...
  •  — Cependant, ma tante...
  •  — Oh ! n’insistez pas, Urraca, et croyez - moi... Cela passe les bornes. Vous ne pouvez vraiment pas supposer que je puisse favoriser l’entrevue de mademoiselle Vivaldo avec un amoureux.

Là jeune fille rougit, mais ne baissa point la tête ; son désir de passer croissait en elle et ce fut d’une voix qui tremblait d’orgueil offensé qu’elle répondit :

  •  — Vous savez bien que je suis incapable de méconnaître mes devoirs. Celui que je vais rejoindre est mon fiancé. Bientôt il doit vous demander ma main et il attend mon consentement à cette démarche. Vous voyez bien qu’il faut que j’aille le lui porter.

Urraca avait fait un pas en avant.

La patience faillit échapper à Clarisse ; elle avait envie de la gifler. Mais c’était évidemment jouer trop gros jeu. Elle se sentait aux prises avec des énergies qu’on ne brise pas et qu’il est dangereux d’exaspérer en les abordant de front. Hypocritement, elle plia, se faisant douce et maternelle.

  •  — Allons, Urraca, ma pauvre enfant, ne vous exaltez pas. Vous savez bien qu’il ne peut entrer dans ma pensée de mettre en doute la noblesse de vos sentiments. Il ne s’agit pas de cela, soyez-en persuadée et calmez-vous. Il s’agit d’une compromission aussi funeste qu’une faute. Voyons, voyons, ma fille, puisque je vous répète que ces choses-là ne se font pas, que c’est impossible.

L’esprit droit de la belle enfant ne lui disait que trop que c’était impossible. Son sentiment seul luttait, mais amolli par les cajoleries de Clarisse, déprimé par l’approche d’une défaite certaine, car sa tante ne cèderait plus maintenant. Elle appellerait ses gens et qu’y gagnerait-on ? De l’aliéner à jamais.

Cependant elle ne pouvait se résigner encore et cherchait au hasard quelque branche où se raccrocher.

  •  — Mais, ma tante, trouva-t-elle, ce jeune homme...
  •  — Ne vous inquiétez pas de cela, ma chère, répondit onctueusement la baronne qui déjà chantait l’Hosanna ! Cela me regarde.
  •  — Vous ?
  •  — Parfaitement, je vais le recevoir moi-même. C’est la seule issue raisonnable à cette équipée. Je l’interrogerai, je recevrai l’expression de ses sentiments et j’en mesurerai la valeur.

Et comme Urraca anxieuse, ne faisait pas mine de rétrograder.

  •  — Allons, allons, ma belle, dit patelinement Clarisse pour la décider, je ne le gronderai pas trop. Je comprends bien des choses et sais ce que je fais. Qui donc, sinon moi, doit veiller sur votre bonheur ? Soyons sage, Urraca ; je descends, rentrez chez vous
  •  — Mais encore, ma tante...

Il fallait en finir. La baronne était sur le gril et ne voulait pas voir renaître une discussion de détail. La présence de Maurice l’attirait en bas et du reste, à présent, elle avait partie gagnée et pouvait tout se permettre. Aussi, reprit-elle un peu de sécheresse gourmée en répondant :