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Vacances d'artiste

De
281 pages

ET, au mois d’août, mademoiselle, que comptez-vous faire ? »

Cette question s’adressait à Sapho de Merville, la célèbre danseuse qui a, de nos jours, transformé la chorégraphie en une mouvante succession d’attitudes sculpturales et l’a élevée ainsi à la hauteur d’un des Beaux-Arts. Elle était assise, presque couchée dans une rocking chair américaine, près de l’immense paroi vitrée de sa serre-boudoir : une des merveilles de l’hôtel de l’avenue Montaigne.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Augustin Filon
Vacances d'artiste
Mon cher Töppffer,
DÉDICACE
Tout d’abord je dois t’expliquer pourquoi je l’aborde avec cette familiarité el pourquoi je me permets de le tutoyer. Je suis un inconnu pou r toi, mais tu es, loi, un de mes plus vieux amis. Ton nom, quand on le prononce deva nt moi, me replace dans l’atmosphère familiale, innocente el gaie, où se so nt écoulées les quinze premières années de ma vie. Quand j’étais petit garçon (il y a diablement longtemps de cela !) ce nom était dans toutes les bouches. Le soir on lisai t tout haut les Nouvelles genevoises.Mon père qui passait pour « faire l’anglais dans la perfection », obtenait toujours un grand succès dans le Col d’Anterne, el je crois bien que c’est dans ce récit que j’ai fait la rencontre de mon premier Anglais. Si je m’en étais tenu là, je n’aurais pas, il faut en convenir, une notion bien complète ni bien juste du peuple au milieu duquel j’habite à présent. Ta psychologie n’était pas bien profonde, mais elle était si aimable ! Ton récit cheminait au pas et à mi-côte, bien au-dessous des cimes de l’héroïsme, mais bien au-dessus des abîmes du mal, parfaitement décidé à ignorer les extrêmes de l’âme humaine et à conduire le lecteur vers quelque concl usion raisonnable et tranquillisante. Tu ne songeais guère à résoudre ni même à poser les grands problèmes sociaux et philosophiques où patauge le r oman moderne, mais tu n’avais pas ton pareil pour faire rire les honnêtes gens au x dépens de leurs petits travers. Plus tard, j’ai connu un de tes anciens élèves, le comte Daviller. J’aimais à me faire raconter par lui comment se passaient les soirées à la maison Töppffer, la physionomie de ce salon où tes pensionnaires se mêl aient à tes amis, tandis que toi, indifférent en apparence au bruit qu’on menait auto ur de toi, tu dessinais sur un coin de table et ne te dérangeais que pour tendre la mai n ou jeter un mot à quelque nouvel arrivant. Pendant bien des années, je t’ai oublié, mon vieil ami. Et voici que je reviens vers loi, comme, au soir de la vie, on revient vers un a ncien logis où l’on a passé de bonnes heures dans la jeunesse. Je mets sous ton pa tronage, je place à l’ombre de ton nom ces petites histoires que j’ai écrites pour m’amuser et qui peut-être en amuseront d’autres. Dirai-je que je t’ai imité ? No n. D’abord je n’aurais pas pu. Je ne possède pas celle plume qui, en se retournant , devenait un crayon pour traduire aux yeux l’idée comique sous une seconde f orme, aussi spirituelle que la première. Je n’ai ni ta bonhomie, ni la finesse, ni ton confortable optimisme. Je suis d’une génération à qui la vie s’est montrée peu clé mente et qui ena gardé quelque amertume. Cependant j’ai fait mon ironie aussi mode ste et aussi charitable que possible etsauf dans un seul récit —j’ai passé à côté des tragédies de l’existence en feignant de ne pas les voir. C’était bien là, si je ne me trompe, bon Töppffer, ton esthétique. D’ailleurs —autre point de rapprochement —je promène mon lecteur, comme toi, dans les environs de ton lac et dans ce pays romand vers lequel je suis attiré, moins, peut-être, par ses admirables beauté s naturelles que par certaines affinités intellectuelles, éprouvées dès longtemps et fortifiées par une communication intime. J’aurais bien du malheur si l’on me traite de « Sans-patrie » ! car j’en ai trois. La Suisse française est la troisième et c’est à ell e que je dédie ce livre en te le dédiant. Le cadeau n’a rien de fastueux, mais, tu l e sais, la plus belle fille du monde....
AUGUSTIN FILON.
Croydon, juin 1907.
VACANCES D’ARTISTE
I
Eaire ? »T, au mois d’août, mademoiselle, que comptez-vous f Cette question s’adressait à Sapho de Merville, la célèbre danseuse qui a, de nos jours, transformé la chorégraphie en une mouvante s uccession d’attitudes sculpturales et l’a élevée ainsi à la hauteur d’un des Beaux-Arts. Elle était assise, presque couchée dans unerocking chair américaine, près de l’immense paroi vitrée de sa s erre-boudoir : une des merveilles de l’hôtel de l’avenue Montaigne. Un jet d’eau parfumée sortait du bec d’argent d’un cygne en marbre et emb aumait l’air autour d’elle, puis retombait en chuchotant dans une vasque de nacre ro se. Celui qui l’interrogeait, debout devant elle dans u ne posture respectueusement familière, était Jules Bovaret, l’indiscret sans ri val, l’homme aux mille troisinterviews, qui, lui, a fait du reportage une branche de la littérature. Sapho venait de lui expliquer l’itinéraire de sa to urnée de printemps. D’abord, Milan ; puis Naples ; puis le Caire. Retour par Bukarest, B uda-Pesth, Vienne et Munich. C’est là qu’était intervenue la question de Bovaret : « Et au mois d’août ? — Au mois d’août, je me reposerai. — Où cela ? à Dieppe ? à Deauville ? à Ostende ? à Homburg ? » Sapho ne répondit pas, mais elle sourit et, à l’omb re de ses grands bandeaux bruns, soufflés, palpitants comme des ailes, ses yeux prir ent cette expression d’ironie pensive, bien connue de ses admirateurs. « Est-ce qu’il y a un secret ? Prenez garde : je le s devine tous. » Sapho se taisait toujours, mais le petit jet d’eau parut s’étouffer de rire à cette vanterie de journaliste. Bovaret reprit : « Songez que je suis doublement curieux, par tempérament et par métier.  — Laquelle de ces deux curiosités-là est la plus f orte ? Êtes-vous homme à sacrifier l’une pour satisfaire l’autre ? — Peut-être. Mais comment l’entendez-vous ?  — Si je confie quelque chose à mon ami M. Bovaret, me promettez-vous que M. Bovaret le journaliste, n’en saura rien ? — Je vous le promets. — Votre parole ? — Ma parole.  — Hé bien, sachez que le 31 juillet, à minuit, Sap ho de Merville aura cessé d’exister. — Un suicide ! fit Bovaret, jouant l’alarme. — Pas tout à fait ! Une disparition.... Un voyage circulaire dans le néant. — Avec retour vers la vie ? — Naturellement !  — Fort bien, mais, pendant la disparition de Mlle Sapho, qui occupera dans l’espace la place qu’elle remplit... si gracieuseme nt ? — Une jeune fille quelconque qui s’appellera Louis e Morin. — Ah ! ah ! — A moins qu’elle ne se nomme Jeanne Leroux. » Le jet d’eau s’esclaffa. « Ce sera une petite bourgeoise bien sage qui habit era une petite chambre dans le petit hôtel d’un petit village : un trou, enfin !
— Et, là, que fera-t-elle ? — Ce qu’on fait dans les trous. Elle jouera au cro quet avec les autres jeunes filles, s’il y en a ; elle écoutera religieusement les hist oires des vieux messieurs ; elle se couchera dans l’herbe pour lire un roman de René Ba zin. Elle se promènera en bateau sur le lac. — Bon ! il y a un lac. — Ou sur la rivière... ou sur la mer. » Nouvel éclat de rire du jet d’eau. « Elle se mettra au lit quand neuf heures sonneront à la vieille église. — Quelle vieille église ? — Est-ce qu’il n’y a pas toujours une vieille égli se dans les trous ?... Le lendemain, elle recommencera et toujours ainsi pendant un mois . — Mais c’est assommant, cette vie-là ! — Du tout ! c’est délicieux. — Parce que ? — Parce que c’est exactement le contraire de ce qu e je fais tous les jours. — On vous reconnaîtra tout de suite !  — Erreur ! J’ai déjà essayé. C’était dans un petit bain de mer en Bretagne. le m’épatais moi-même. Les vieilles dames me proposaie nt pour modèle à leurs petites-filles : « Tu devrais prendre exemple sur Mlle Blan che. Elle est si convenable ! » — Pour jouer ce rôle-là, il faut une mère. — J’en ai une. — Où vous êtes-vous procuré cet article-là ? — Mon habilleuse ; la mère Henckel. — Est-ce qu’elle a une éducation suffisante pour faire illusion ? — Elle prétend qu’elle a été institutrice chez un général anglais. — Pour lui apprendre l’art de la guerre ? — Non. Pour enseigner le français à ses filles. — Mais si je ne me trompe, elle est Allemande au d ernier des points. — Justement ! L’accent allemand sauve tout, Avec l ’accent allemand impossible de distinguer une portière d’une duchesse. — Il ne vous reste plus qu’à me dire le nom du tro u. — Cela, non ! Je n’en ai que trop dit.... Mais j’a i votre parole. — C’est vrai, vous l’avez ; mais je suis furieux d e vous l’avoir donnée.... Au fond, y attachez-vous une importance réelle, à ma parole ? — Certes ! Vous êtes un gentleman, un homme d’honn eur. — Peuh !  — Je vous préviens que si vous imprimez un mot de tout ceci, vous serez impitoyablement consigné à ma porte. A l’avenir, je raconterai toutes mes petites affaires à votre ennemi Sauvageot. — C’est bien. Je me soumets. — A la bonne heure ! Et au revoir ! En septembre ! » Le journaliste s’inclina sans mot dire et baisa la main que lui tendait Sapho. Le jet d’eau eut encore un petit mouvement moqueur ; mais, cette fois, il sembla à Bovaret que le rieur était de son côté.
II
LE soleil est descendu derrière le Jura. Des vapeurs montent du couchant comme des fumées roses et se noient dans l’azur assombri. La plaine s’endort déjà et l’on n’entend plus que de lointains abois qui se réponde nt, de ferme en ferme, et la chanson obstinée des dernières cigales dans les bui ssons. La journée a été brûlante, 1 mais le Joran s’élève et va balayer la brume chaude qui pèse sur les champs. Le chef de la petite gare de M... qui est aussi pré posé aux billets, préposé aux bagages, facteur, homme d’équipe, et qui ne change pas de costume, comme maître Jacques, mais passe prestement d’un compartiment à l’autre de sa boîte, suivant que vous avez affaire à l’un des personnages qu’il repr ésente, est étonné de voir trois voyageurs descendre du train de Berne à sa station. Était-il jamais descendu du er monde à M... avant ce soir-là, qui est le soir du 1 août ? Cependant il se remet de sa surprise et offre ses s ervices à deux dames qui sortent d’un wagon de seconde classe. Elles sont simplement vêtues et paraissent fort tranquilles. Il y en a une vieille et une jeune, et la plus âgée , appelle sa compagne Ettefiche : ce que le chef de gare traduit par Hedwige, d’autant p lus aisément qu’il est lui-même Allemand plus qu’à demi. La station est située en pleine campagne. On n’aper çoit ni un arbre ni une maison. Les dames demandent une voiture pour se rendre à l’ hôtel. Une voiture ! A la station de M... ! L’idée paraît au chef de gare si neuve, s i imprévue qu’il en. demeure sans voix. Il explique, sans aucune ironie, que, pour ob tenir une voiture, il faudrait se rendre au bourg dé Saint-B... qui est bien plus éloigné qu e le village de M... Mais ces dames ne peuvent pas se tromper. Elles n’ont qu’à tourner à droite après avoir passé la poste. Il y en a pour cinq minutes. Les dames s’éloignent. Le chef de gare cherche des yeux le troisième voyageur qui lui avait apparu à l’autre bout du train. Mais il n ’est plus visible. Où diable a-t-il pu passer ? L’homme qui préside aux destinées de la ga re de M... conclut qu’il aura rêvé. Les deux dames sont entrées dans le village dont le s maisons, peu nombreuses et très espacées, se perdent dans la verdure. Bientôt l’hôtel se montre, une façade pleine d’irrégularité et de bonhomie, avec des balcons de bois qui s’avancent curieusement dans la rue, tout enguirlandés de glycines et de cl ématites. Sur le banc de pierre, devant la porte, trois personnes sont assises : deu x vieilles dames et un vieux monsieur. « Quel amour de petite auberge ! murmure la plus je une des deux étrangères. Et ces fossiles sur le banc ! Les pensionnaires, sans doute. Ils sont idéals ! » Elle les salue gracieusement au passage, et ce salu t produit une bonne impression. Mme Valloy, la maîtresse de l’hôtel, installe les n ouvelles venues et redescend ensuite vers ses pensionnaires. « Ce sont des dames de Nancy, Mme et Mlle Kauffmann , des personnes très bien. — Nancy ! J’ai été à Nancy, moi, dit M. Collenot.  — La mère et la fille ! Je l’avais deviné, observe l’aînée des demoiselles Gobel. Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau. — Oh ! proteste la cadette, toujours prête à contredire sa sœur, comme sa sœur, du reste, est toujours prête à la contredire. La mère est affreuse et la fille, à ce que j’ai cru voir, n’est pas trop mal. — Quand elle aura l’âge de sa mère, elle sera exac tement pareille. » M. Collenot, employé de l’enregistrement en retrait e, remarque, avec l’autorité que
lui assurent ses longs services dans l’administrati on, que l’âge apporte toujours un certain changement dans les traits et dans la physi onomie. La discussion ne va pas plus loin. Un monsieur se présente à la porte de l’hôtel. C’es t le troisième voyageur, aperçu un instant par le chef de gare de M.... Il demande une chambre, s’informe du prix de la pension. On l’établit au 17, à côté des dames Kauff mann, et il donne son nom : Émile Florimond, résidence ordinaire : Amiens. « Tiens ! dit M. Collenot, j’ai été à Amiens. Nous pourrons causer. » M. Florimond est monté, sans avoir salué personne. « Il serait photographe ou clerc d’huissier, dit la moins âgée des demoiselles Gobel, que je n’en serais nullement surprise. — Cependant, ma chère, dit l’aînée, il a écrit sur lé registre : rentier.  — La plus belle de toutes les professions, ricane M. Collenot.... Ma vraie vocation ! »
1Dans la Suisse romane, vent frais qui descend vers le soir des hauteurs du Jura.