Violence et traduction

Violence et traduction

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Livres
70 pages

Description

Troisième réimpression ce début octobre 2008, à un mois de sa parution, pour les 1200 pages du Contre-Jour de Pynchon : et le traducteur n’y serait pour rien ? Lire Claro dans le tourbillon Pynchon. Et l’occasion d’approfondir avec ces trois incises, comment Claro parle lui-même de son travail....


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Date de parution 09 octobre 2008
Nombre de lectures 37
EAN13 9782814500983
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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publie.net
claro violence, traduction
ISBN 978-2-8145-098-3 © Claro & publie.net – tous droits réservés première mise en ligne sur publie.net le 9 avril 2008 dernière mise à jour le 3 décembre 2009
« EN TOUTEVIOLENCE» 4 L’INTRADUISIBLE:MYTHE OU RÉALITÉ? 32 TRADUIRE« AGAPEAGAPE» :D’UNE BÉANCE LAUTRE47
« En toute violence »
àYves Pagès
Curieusement, les rares fois où il m’a été donné de prendre la parole en public, une sorte de ré!exe m’a pous-sé à relire Artaud, Antonin Artaud — à y chercher matière à parler plutôt qu’à citation, avec cette envie contagieuse de lire, je veux dire, à haute voix, des phrases d’Artaud. Ce ré!exe, je n’ai jamais vraiment cherché à le questionner, à le décomposer, mais, en apprenant qu’Artaud allait "gurer parmi les points forts de ces Assises, je me suis dit que le moment était venu, peut-être, de savoir ce que je cherchais dans ce recours à cet écrivain, écrivain sans lequel je ne se-rais pas là aujourd’hui, puisque sa lecture m’a aidé à aller de l’avant dans le métier de vivre, d’écrire et de traduire. Bien sûr, quand je prononce, en amorce d’un discours, des phrases d’Artaud, il est évident que je ne me contente pas de rendre hommage à une in!uence essentielle dans ma trajectoire ; il se peut aussi que me revienne en mémoire cette fameuse séance du Vieux Colombier, cette terrible
séance du Vieux Colombier, qui a fait couler tellement d’encre et qu’il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici brièvement : suite à sa sortie de l’Asile de Rodez, activée par Paulhan et quelques amies, dont la précieuse Paule Thévenin, Artaud est rentré à Paris, plus précisément à Ivry, et sa force d’écriture semble intacte. Dans le souci de le remettre au premier plan d’une certaine vie intellec-tuelle, dans celui, également, de l’aider, je veux dire "nan-cièrement, une « conférence » est organisée, qui, malgré la grande confusion des témoignages, tourne mal, c’est-à-dire qu’Artaud, qui doit faire alors autant pitié que peur, et je pèse mes mots, s’emporte, panique, on ne sait pas trop, se-lon certains ses papiers lui échappent des mains, il se met à quatre pattes, tente de les rassembler tels les membres d’Osiris, après tout est confus, mais l’impression qui sur-nage est celle d’un naufrage, le naufrage d’une vie, d’une parole, certainement pas celle d’une écriture. Longtemps cette vision d’Artaud éructant – excusez le cliché, mais si vous l’avez entendu grâce à des documents sonores, cela se tient –, d’un Artaud ne parvenant plus à maîtriser les dé-mons qui ne cessent de le revendiquer lui et sa parole de-puis des années et des années, bref, cette vision est si indis-solublement liée pour moi à la prise de parole en public
qu’il est fort possible que ma relecture systématique d’Artaud dans des conditions similaires soit en partie géné-rée par l’association parler/paniquer. Cela pourrait simplement faire sourire, s’il n’était tout aussi évident qu’Artaud joue ici un autre rôle. Car ce que j’ai retenu d’Artaud, ce qu’il me rappelle quand j’ose l’ou-blier, c’est combien toute cette histoire de parole, prise, in-terdite, trahie, lancée, piétinée, est avant tout l’histoire d’une violence fréquentée. (Ici j’ouvre une parenthèse — Jean Genet donnait cette sentencieuse, mais belle, dé"ni-tion de la violence, qui se trouve dansVoleurLe Journal du : « Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. ») Mais laissons pour l’instant Genet, sur lequel je reviendrai, et revenons à cet étrange ré!exe Artaud, qui ne me sauve de rien, et surtout pas de mes devoirs aujour-d’hui. Je dois donc sacri"er à cette tradition à tout le moins intime qui me pousse, me force, me persuade – et l’occa-sion s’y prête particulièrement ici – à dire un peu d’Artaud – après quoi, n’en doutons pas, tout ira mieux :
Là où d’autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.
La vie est de brûler des questions.
Je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie.
Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes œuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des !oraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi.
Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expli-quer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indiffé-rente de mon esprit.
Je souffre que l’Esprit ne soit pas dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations de mon moi à venir.
Toutes ces pages traînent comme des glaçons dans l’es-prit. Qu’on excuse ma liberté absolue. Je me refuse à faire de différence entre aucune des minutes de moi-même. Je ne reconnais pas dans l’esprit de plan.
Il faut en "nir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les de-grés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils
n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.
Et ceci n’est pas plus une préface à un livre, que les poèmes par exemple qui le jalonnent ou le dénombre-ment de toutes les rages du mal-être.
Ceci n’est qu’un glaçon aussi mal avalé.
Ça va déjà mieux, en"n, si on peut dire. J’aimerais dire, maintenant, comment Artaud m’a amené, m’a guidé à cette violence de la langue, et ce par la porte à peine en-trouverte de son approche de la traduction. Comme vous le savez, il est arrivé à Artaud de traduire, essentiellement Lewis, ou plus précisément le Lewis duMoine, et Lewis Carroll, du moins celui duJabberwocky. Pourquoi deux fois Lewis, voilà un sujet de ré!exion que je laisserais aux laca-niens, mais j’ai comme idée que l’idée de « loi » n’y est sans doute pas étrangère. Ce qui me frappe dans la démar-che de traducteur d’Artaud, c’est son absence absolue de théorisation, cette « audace » visiblement elle aussi amou-reuse des périls, cette absence en apparence totale de scru-pules traductants, pour parler très laidement. J’ai long-temps eu envie d’écrire sur le traitement qu’il a in!igé au Moine de Lewis, ayant l’intuition qu’il y avait là un versant
correspondant de cette violence d’écrire qui lui faisait di-re : « toute l’écriture est de la cochonnerie ». La peur de gloser m’en a empêché, et surtout cet aveu fait par Artaud dans une lettre à Paulhan, quand il dit : « J’airaconté le “Moine” comme de mémoire et à ma façon. » Cette décla-ration, qu’on n’hésitera pas à quali"er d’audacieuse, de-vient, dans la préface qu’il rédige pour l’édition Denoël, tout autre chose, puisqu’il écrit ceci : « La présente édition n’est ni une traduction ni une adaptation – avec toutes les sales privautés que ce mot suppose avec un texte – mais une sorte de “copie” en français du texte anglais original. » Voilà. Puisque soudain, par un étrange tour de passe-passe, écrire et traduire se confondent, comment toute la violence qu’on sait à l’œuvre parvient-elle à se loger dans cet humble terme de « copie ». Il y a là un mystère que j’ai mis un certain temps à percer, et surtout, à expérimenter. C’est quoi, cette histoire de copie, de texte raconté de mémoire, de sales privautés dont on se mé"e ? Artaud, dans le même temps qu’il fait violence au texte de Lewis, qu’il violente son moine et le lecteur avec, nous parle de copie. Et visiblement, il ne s’agit pas de cette copie qu’on associe aux scribes ou même à la simple tradition littéraire qui veut que les écrivains s’honorent et se renouvellent en
se copiant. Aussi la question se pose peut-être de compren-dre ce qu’est cetteviolente copiequi,qu’effectue Artaud, et je crois, je l’espère, doit parler à pas mal d’entre vous. Mais avant de gratter la croûte de cette dérangeante « copie », je voudrais faire un rapide détour par Milton et sonParadis perdu, ou plus précisément, plus nommément, par Chateaubriand, qui affirmait, à propos de sa traduction deParadise Lost: « Ce travail est l’ouvrage entier de ma vie, car il y a trente ans que je lis, relis et traduis Milton. » Or que dit par ailleurs Chateaubriand de son travail, de sa dé-marche, fruit de trente ans de compagnonnage ? Il nous dit ceci : « J’ai calqué le poème de Milton à la vitre. » À la vitre. Et Chateaubriand de faire violence au vers miltonien, de le plier à l’épreuve de la prose, de le tordre superbe-ment. On est assez loin, convenons-en, deEugène Onéguinetraduit par Falen ou Johnston. Ou duMoineen fran- rendu çais par Léon de Wailly. Je voudrais maintenant que nous allions voir plus près, ou plus loin, que nous tentions de traverser cette fameuse vitre dont parle l’auteur desMémoires d’outre-tombe et der-rière laquelle est posté, tel un spectre, cet inquiétant co-piste de mémoire dont Artaud revendique la posture.