140 pages
Français

Wake up little Suzie

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Description

Que feriez-vous si la mort frappait là où vous n'auriez pu l'imaginer ? Arkansas, été 1957. Les Etats-Unis vivent une période charnière de leur histoire, entre naissance du Rock'n'roll et abolition du ségrégationnisme. Nous avions l'insouciance de nos 12 ans lorsque les événements ont pris une tournure inattendue, faisant basculer la vie de notre bande d'amis. Faire face à l'impensable est une chose dont vous ne sortez pas indemnes. Même lorsque vous l'affrontez à plusieurs.

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Publié par
Date de parution 04 septembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782363156860
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0011€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Wake up little Suzie
Jonathan Delage
© 2017
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
A mon fils, Gabriel.
Chapitre 1
Ozark,Missouri, 20septembre2009.
Il faisait chaud en cette fin d’après-midiLe genre de lourde chaleur qui annonce l’orageToutes les maisonnées de la rue avaient tondu les pelouses et sorti les piscines, peut-être pour la dernière fois avant de les remiser jusqu’à l’année prochaine. Nos voisins, les McCandels, ne faisaient pas exception à la règle. Tom était né ici. Je l’avais vu naître, arpenter la rue en culotte courte, courtiser à l’adolescence, et passer à l’âge de raison de façon sereine. Il était devenu avocat, et c’est précisément lors d’un voyage à Boston pour son cabinet qu’il avait rencontré sa femme Karen. Une jolie jeune femme à la longue chevelure brune, chaleureuse et souriante. Elle exerçait ses talents de kinésithérapeute dans une maison de retraite à l’autre bout de la villeKaren est tombée amoureuse du quartier lors de sa première visite chez ses futurs beaux-parents. Et son envie d’y vivre ne s’est pas fait attendre. Lorsque le moment est arrivé, c’est sans surprise que la moindre annonce immobilière locale fut passée au peigne fin. Tous deux avaient décidé d’un commun accord que la maison d’en face, en vente depuis à peine trois semaines, serait un lieu propice pour fonder une famille et avaient tout fait pour l’acquérir. Une demeure spacieuse bordée par un joli jardin bien entretenu. S’en était suivi la naissance de deux beaux enfants. Julia et Max, respectivement douze et dix ans. Ils avaient beaucoup d’amis de leur âge dans le quartier, et certains jours, lorsque leurs obligations scolaires leur laissaient un peu de répit, il n’était pas rare de voir un amas de vélos entremêlés à même le sol dans l’allée de garage. Aujourd’hui était un de ces jours. Un de ces jours où l’air est rempli de ces cris de joies, de ces rires qui vous fracassent l’atmosphère par une authenticité qu’on possède encore à l’adolescence, et qui pour certains, disparaît avec les minutes écoulées d’une vie d’adulte. Ils étaient huit, dans cette piscine. Plus Bourrasque, notre Border Collie de cinq ans, qui s’était lié d’amitié avec Max à l’instant même où ils s’étaient rencontrés. Ils partageaient tous deux la même passion de la balle. Leurs parties pouvaient durer une éternité avant qu’ils ne s’effondrent tous deux dans l’herbe, éreintés. Trempé de sueur pour Max, toute langue dehors pour le chien. — Allez, Bourrasque ! Amène-toi que je t’asperge ! — Saute, Bourrasque ! Allez, viens dans l’eau ! Et il ne se faisait pas prier. Trois pas d’élan et, la truffe la première, il arriva dans l’eau comme un boulet de canon avant d’en sortir tout aus si vite pour s’ébrouer, et recommencer de plus belle, faisant le bonheur de tous les enfants hilares. — Il est over cool, ce chien, Max— Il est génial, tu veux dire !
Nous étions dimanche. Et j’étais assis là, sur le perron de la maison, dans mon vieux rocking-chair. Il était aussi vieux que moi, mais je l’aimais, ce fauteuil. Il avait fait partie de ma vie depuis le début. À la mort de mon père, j’en avais fait mon héritage. Une des seules choses qu’il m’ait laissées. Mon épouse et moi habitions Ozark depuis la moitié des années septante. Cette ville nous paraissait un bon compromis entre la qualité de vie que nous offrait la région et le boulot. Aujourd’hui, à soixante-cinq ans, c’est un endroit idéal pour la retraite, dont je profite un maximum. Comme tout un chacun, par cette belle journée de fin d’été, j’avais jardiné quelques heures et taillé la haie. Malgré le casque anti-bruit, j’avais la tête en compote et quand arriva seize heures, je rentrai pour prendre une douche. Sur la moustiquaire de la cuisine, celle que je n’avais pas choisie et qui, pourtant, partageait ma vie depuis tant d’années avait, comme à son habitude, accroché un mot: « Joey, Partie faire une course pour le match de ce soir. Bière au frais. Repose-toi mon chéri. Ta femme qui t’aime. Encore. » Pendant que je savourais ma bière et que je regardais mon chien amuser les copains de Max, j’allumai la vieille radio posée sur la table ronde en bois, juste à côté de moi. Je mis un peu de temps pour trouver quelque chose d’audible. Je trouvai finalement, entre deux ondes parasites, une voix claire et cohérente qui commentait l’actualité. En direct de Washington, une journaliste déclarait à qui voulait l’entendre que depuis son investiture il y a neuf mois jour pour jour, la cote de popularité du premier Président noir des États-Unis d’Amérique ne cessait de croître. «et avec les yeux fixés sur l’horizon et la grâce de Dieu, nous avons continué à porter ce formidable cadeau de la liberté et l’avons donné aux générations futures ».C'est ainsi que le Président Obama a terminé son discours d’investiture début d’année. Un discours qui est probablement, aujourd’hui plus que jamais, le cheval de bataille de la Maison Blanche. C’était Ellen Bolt pour KB News. A vous les studios. Barack Obama incarnait, pour beaucoup, le renouveau de l’Amérique Il était à lui seul symbole d’espoir et de rêve. Et à fortiori, il était par définition, la réussite matérialisée de tout ce qui n’avait pas été jusqu’iciIl était impossible de savoir si son mandat se passerait sans heurts, sans relents historiques propres à notre drapeauMais pour un type pareil, être arrivé sur la plus haute marche politique du pays était une preuve que la volonté de s’ouvrir au monde et aux mentalités était réelle. Je n’aurais jamais cru, au vu de ce que j’avais pu connaître dans ma vie, que les États-Unis, pays à la politique ségrégationniste jusqu’il y a peu, opéreraient un tel revirement un jourJe fermai les yeux, perdu dans mes pensées. — « Bon sang, SimonUn Président noirSi on t’avait dit ça un jour» marmonnais-jeLa bière et la chaleur aidant, je m’assoupis lentement, au rythme du balancement de mon fauteuil, bercé par le brouhaha d’en face.
Chapitre2
Hillsboro,Arkansas.Eté1957.
Cet été-là était celui de nos douze ansEt pourtant, il fut celui le plus riche en émotions de nos vies. Nous nous en rendrions compte plus tard, mais ces deux mois allaient nous marquer au fer rouge, mes cinq compagnons et moi. Nous étions au centre d’une période charnière dans l’histoire des États-Unis, et bien entendu, nous n’avions pas conscience de la portée des faits.
Tout commença dès les premiers jours qui suivirent la fin de l’année scolaire. Comme chaque matin des congés, nous nous retrouvions à un endroit que nous avions décidé d’appeler l’État-Major. Une sorte de point de ralliement sur les hauteurs de la ville, par lequel on accédait en grimpant un chemin de terre escarpé, parsemé de grosses pierres et de grosses racines. Arriver à l’État-Major était déjà une aventure en soi. Mais pour rien au monde, nous n’aurions voulu changer d’endroit. On s’y sentait bien, en sécurité. Même si les raisons de se sentir en danger étaient nulles. Un grand chêne trônait en haut du sentier. Il nous offrait de l’ombre pour nos petites réunions en cas de trop fortes chaleurs. Courantes en Arkansas. Nous avions décidé d’y graver nos initiales au couteau de poche. Comme si le fait d’avoir entaillé le tronc nous lierait pour toujours. Cet arbre nous servait à toutTout le monde s’y était mis pour creuser un trou sous les racines et en faire un petit terrier, nous offrant une cachette pour y déposer quelques affairesOh, pas grand-choseUne corde, une pelle pliable de l’US army récupérée dans mon garage, des allumettesBref, ce genre de choses. Ce jour-là, Suzie, Eddie et Dell étaient en avance, et nous attendaient. — Qu’est-ce que t’en sais, d’abord ? T’y connais rien en baseball— Je dis pas le contraire, EddieMais je sais que c’est un sport de fiottes. Ça, je le sais, dit Dell, allongé sur le sol, une main derrière la tête et l’autre tenant une cigarette. Pfff merde ! J’arriverai jamais à faire des ronds de fumée comme le père du petit Derek, avec ces satanées clopes. — C’est un abruti, dit Eddie. — Toute la famille est débile ! rétorqua Dell. Suzie était au prise avec une guêpe lorsqu’elle entendit du bruit en contrebas— Voilà Joey. — T’inquiète pas, Suzie. On va pas te le piquer, ton Joey. — La ferme, Dell. — Te vexe pas. Il a raison. On te le laisse. — T’y mets pas, Eddie. Les garçons éclatèrent de rire. C’était un jeu de mettre Suzie mal à l’aise, et ces deux-là
étaient passés maîtres dans l’exercice. La colline dominait Hillsboro, où vivaient quatre cent quatre-vingt-huit âmes, dont nous. Quatre centre quatre-vingt-neuf en fait, depuis qu’une famille, les Lewis, avait décidé d’adopter, il y a trois semaines, une petite orpheline. Mais personne ne l’avait encore jamais vue. D’après les rumeurs, elle aurait perdu ses parents dans un incendie, et se serait ensuite retrouvée dans un orphelinat de l’État. Bref, c’était une petite ville du Comté de Baxter, à l’extrême nord de l’Arkansas. Tout ce qu’il y a de plus communUne ville sans histoires. On était loin des grosses métropoles, mais on pouvait y trouver tout ce dont une ville à besoin : un bookstore, une station-service, un supermarché, une banqueMême un car-wash. Le vieux Cutter, qui tenait le garage de la ville, avait eu l’idée d’offrir ce service pas très courant dans les bleds comme le nôtre. Ce vieux singe était parvenu à pomper l’eau dans la Folk River, qui passait juste derrière son terrain. Ce qui ne lui coûtait pas un cent. Depuis ce jour, il faisait du bénéfice net à chaque fois que quelqu’un venait donner un coup de propre à sa voiture. Il avait tous les trucs, et magouillait dans tout qui était possible sans jamais enfreindre la loi à proprement parlerSon père avant lui, et le père de son père en faisaient déjà autant. Je crois que sous ses dehors d’escroc bourru, c’était un homme bon. Et un sacré mécanicien. — T’es en retard, Joey ! — Mais pas le dernier, à ce que je vois— Ouais, on a encore un peu de répit avant l’arrivée de Cyclone. — C’est bon, Dell. Tu sais qu’elle déteste qu’on l’appelle comme ça, dit Suzie. Annette Beck était délicieusement et affectueusement surnommée « Cyclone » par le reste du groupe. Malgré sa petite taille, son énergie était telle que lorsqu’elle arrivait quelque part, on avait la sensation de devoir s’accrocher à ce qu’on pouvait, sans quoi, on risquait d’être emporté par les déplacements d’air engendrés par ses mouvements survoltés. Elle était en conflit permanent avec son père, le Shérif Beck. Fille du représentant de la loi était une position difficile pour une intégration. Un problème accentué par sa sensibilité à fleur de peau qui, la plupart du temps, se manifestait par de petites crises dont nous avions tendance à nous moquer. Lorsque ses émotions prenaient le dessus, elle se réfugiait dans son havre de paix, les chevaux. Et nous revenait quelques heures après. Cyclone était usante, mais nous l’aimions tous dans le groupe. — T’as apporté des piles, Joey ? demanda Dell. — Tu me dois un dollar ! J’ai dû allonger. Ta sœur a pas voulu te faire crédit. — Amy me gonfle ! Elle travaille dans ce bookstore depuis deux ans, m’a avancé de l’argent trois-cent fois et je l’ai toujours remboursée. — Tu régleras tes comptes avec elle plus tard. Tiens, mets ça dans ton transistor, je voudrais pas que t’en crèves. — T’as raison ! La musique, c’est la vie. — A condition que tu te taises, dit Suzie. En guise de bonjour, je tapai dans la main d’Eddie, mon ami de toujours. On était lié comme deux frères, lui et moi. Puis du coin de l’œil, je vis Suzie. — Salut Suzie. — Salut Joey, répondit-elle, d’un rose tirant sur le rouge. Eddie savait que Suzie en pinçait pour moi. Il me fit un clin d’œil et dans la foulée, voulu ajouter quelque chose. C’était juste avant d’être interrompu par un tonitruant :
— DESOLEE LES GARS ! JE SUIS EN RETARD. — Sans blague, dit Suzie— Comment tu peux courir dans tous les sens comme ça et toujours être en retard, Annette ? — Mon père voulait que je lui donne un coup de main pour soigner les chevaux. Il était en retard pour son service, répondit-elle. Puis il a commencé à me parler de l’anniversaire de Vickie. Vickie, toujours Vickie ! Elle aura droit à une grande fête à la belle étoile, cette année. La moitié de la ville y est invitée. Chouette maillot, Eddie. — Les Razorbacks, ce sont les meilleurs, lui dit-il !
Vickie était la petite soeur d’Annette, et sans malentendu possible, la favorite du Shérif. Tout le monde le savait, et quelques fois, quand cela devenait trop flagrant, nos cœurs se serraient pour Cyclone. Elle était certes plus extravertie que sa frangine, mais bien plus authentique qu’elle. Quant à Eddie, il avait toujours été un fan absolu de l’équipe de baseball de l’Arkansas. Son maillot était le dernier en date. Bordeaux et blanc, floqué d’un « Razorbacks » en italique sur le torse. Dieu sait comment il s’était débrouillé pour l’obtenir, mais il l’avait eu. Edouard Millow n’avait jamais eu beaucoup de chance dans la vie. Il avait perdu sa mère en venant au monde, ainsi que sa sœur jumelle. Son père ne lui avait jamais pardonné, et depuis ce jour, il en faisait les frais. Son paternel était toujours sur les routes, vivant presque dans son camion, en compagnie de bières qu’il ouvrait dès son réveil. Du coup, s’élevant presque seul, Eddie avait fait de la débrouillardise sa qualité première. — Vous avez entendu la nouvelle ? dit Suzie. — Laquelle ? répondis-je. J’étais curieux de nature. — Parait qu’il y a une famille de noirs qui a débarquée à HillsboroIls arrivent de Little Rock. — Ouais. J’ai entendu mon père en parler avec ses adjoints, hier soir— Tu seras concierge plus tard, Annette. — T’es un pauv’ débile, Dell. J’étais dans la cuisine quand les seconds de mon père ont débarqué. Ils ont été discuter dans la pièce voisine. J’ai pas fait exprès d’entendre. Ils avaient l’air nerveux— J’ai lu un truc sur le journal, ce matin. Y avait une pile de nouvelles fraîches sur le comptoir d’Amy. On dirait que ça a chauffé là-bas, dernièrement, dis-je en me remémorant la une du journal local. Une grande photo noir et blanc montrant une foule en colère, brandissant des pancartes « stop à la mixité raciale » et autres slogans du même acabit. — Juste, dit Cyclone. Il y a quelques jours, les autorités d’un lycée de Little Rock ont déclaré qu’elles permettraient aux noirs de participer aux inscriptions scolaires pour la rentrée prochaine qui aura lieu le 3 septembre. Ça a provoqué des émeutes à cette simple annonce. Ça risque d’être l’enfer, à la fin des vacances. C’est Baley qui l’a raconté. — Qui c’est Baley ? — Suzie, tu vis ici ou quoi ?! C’est un des adjoints de mon père. — Même que l’autre, c’est Mills, dit Eddie. — Du coup, reprit Annette, plusieurs d’entre eux ont décidé de quitter Little Rock pour des villes plus petites, et une famille a décidé de venir se perdre ici. Ils ont acheté la maison en