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L'animal sauvage entre nuisance et patrimoine

Livres
192 pages

Description

Dans un contexte social et médiatique largement ouvert sur les thématiques et problématiques environnementales, l'animal sauvage s'invite dans les débats humains. Objet de discussions passionnées de la part des scientifiques, des naturalistes et des écologues professionnels aussi bien qu'amateurs, il a désormais acquis droit de cité dans les travaux des sciences humaines et sociales. Dans leur diversité, les animaux non domestiques ont parfois été redoutés ou chassés pour procurer des ressources indispensables à la vie humaine. L'ère contemporaine a commencé à brouiller les frontières que l'on croyait solidement établies entre différents statuts accordés aux animaux : certaines espèces sont désormais considérées comme victimes de l'action humaine dans un contexte d'inquiétude grandissante face aux dégradations réelles ou supposées commises par les hommes à l'encontre des écosystèmes. Des animaux emblématiques, tels l'ours et le loup, font l'objet de mesures de protection ou de restauration, le brouillage des frontières entre nature et culture, domestique et sauvage, étant illustré par l'artificialisation d'espaces et d'espèces que l'on voudrait maintenir « sauvages ». Les études de cas rassemblées dans le présent ouvrage s'interrogent sur la place de l'animal en France : cadre d'enquête volontairement restreint, mais qui permet cependant un vaste questionnement interdisciplinaire, balayant différents espaces (littoraux, montagnards, mais aussi urbains), sur une durée longue.


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Date de parution 27 juin 2017
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EAN13 9782847887419
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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L'animal sauvage entre nuisance et patrimoine

France, xvie-xxie siècle

Stéphane Frioux et Émilie-Anne Pépy (dir.)
  • DOI : 10.4000/books.enseditions.6476
  • Éditeur : ENS Éditions
  • Lieu d'édition : Lyon
  • Année d'édition : 2009
  • Date de mise en ligne : 27 juin 2017
  • Collection : Sociétés, Espaces, Temps
  • ISBN électronique : 9782847887419

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • Date de publication : 4 novembre 2009
  • ISBN : 9782847881981
  • Nombre de pages : 192
 
Référence électronique

FRIOUX, Stéphane (dir.) ; PÉPY, Émilie-Anne (dir.). L'animal sauvage entre nuisance et patrimoine : France, xvie-xxie siècle. Nouvelle édition [en ligne]. Lyon : ENS Éditions, 2009 (généré le 05 juillet 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/enseditions/6476>. ISBN : 9782847887419. DOI : 10.4000/books.enseditions.6476.

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© ENS Éditions, 2009

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Dans un contexte social et médiatique largement ouvert sur les thématiques et problématiques environnementales, l'animal sauvage s'invite dans les débats humains. Objet de discussions passionnées de la part des scientifiques, des naturalistes et des écologues professionnels aussi bien qu'amateurs, il a désormais acquis droit de cité dans les travaux des sciences humaines et sociales.

Dans leur diversité, les animaux non domestiques ont parfois été redoutés ou chassés pour procurer des ressources indispensables à la vie humaine. L'ère contemporaine a commencé à brouiller les frontières que l'on croyait solidement établies entre différents statuts accordés aux animaux : certaines espèces sont désormais considérées comme victimes de l'action humaine dans un contexte d'inquiétude grandissante face aux dégradations réelles ou supposées commises par les hommes à l'encontre des écosystèmes. Des animaux emblématiques, tels l'ours et le loup, font l'objet de mesures de protection ou de restauration, le brouillage des frontières entre nature et culture, domestique et sauvage, étant illustré par l'artificialisation d'espaces et d'espèces que l'on voudrait maintenir « sauvages ».

Les études de cas rassemblées dans le présent ouvrage s'interrogent sur la place de l'animal en France : cadre d'enquête volontairement restreint, mais qui permet cependant un vaste questionnement interdisciplinaire, balayant différents espaces (littoraux, montagnards, mais aussi urbains), sur une durée longue.

Stéphane Frioux

Doctorant en histoire contemporaine, UMR LARHRA, université de Lyon, responsable du laboratoire junior PRADIS-GRAIQUE, ENS LSH (2005-2008), agrégé-répétiteur, ENS LSH

Émilie-Anne Pépy

Docteure en histoire moderne, chercheuse associée au LARHRA, université de LYON, ATER ENS LSH, membre du laboratoire junior PRADIS-GRAIQUE, ENS LSH (2005-2008)

    1. Première partie. Introduction

    2. La disparition des loups ou essai d’écologie historique

      Éric Fabre et Julien Alleau
      1. Écologie historique ? Une expression déjà connue
      2. Mise en œuvre pratique
      3. Traitement cartographique des données
      4. Pour aller au-delà
      5. Conclusion
    3. Du bon usage de l’animal sauvage. Exemple d’un mode d’équarrissage écologique

      Sophie Bobbé
      1. Élevage en terrain caussenard
      2. L’équarrissage, entre tradition et modernité
      3. La réintroduction d’une espèce protégée ou l’arrivée d’un équarrisseur potentiel
      4. Polymorphie des pratiques d’équarrissage caussenard
      5. Du bricolage illicite à la contractualisation individuelle des placettes
      6. Les rapaces nécrophages, nouvel acteur du système pastoral ?
      7. L’équarrisseur naturel, un trait d’union entre les gestionnaires et les éleveurs
      8. Conclusion
    4. Renouveler l’approche géographique en environnement : l’ours des Pyrénées, entre territoires et géopolitique

      Farid Benhammou
      1. Les géographes français, les animaux et l’environnement
      2. L’ours, révélateur d’évolutions territoriales et socioenvironnementales
      3. Des conflits au sujet de la conservation de la nature et des territoires de montagne
    5. Quel « vivre ensemble » possible avec le loup et le sanglier

      Coralie Mounet
      1. Des arguments communs entre le conflit lié au loup et celui lié au sanglier
      2. Des espaces et des espèces au statut ordinaire ou protégé : des combinaisons vectrices d’innovations territoriales
      3. Conclusion
  1. L'animal sauvage en représentation(s). Diversités historiques et géographiques des images et des statuts

    1. Seconde partie. Introduction

    2. Imaginaire du sauvage : l’ours sur le territoire de la Grande-Chartreuse

      Émilie-Anne Pépy
      1. XIXe siècle : l’ours en spectacle
      2. xvie-xviie siècles : une cohabitation discrète
      3. L’ours symbole d’un territoire sauvage
    3. La blatte, ou le monde en images

      Nathalie Blanc
      1. Cadre de l’enquête
      2. L’imagination, cadre d’expérimentation de l’esthétique
      3. La métaphore cadre d’expérience du réel
      4. La domestication de l’espace
    4. Les insectes, menace pour la ville à la Belle Époque ?

      Stéphane Frioux
      1. Fléau ou victimes ? Un regard savant indulgent et sympathique aux insectes
      2. Peurs hygiénistes de la Belle Époque : les raisons de la « croisade » contre les insectes
      3. Prévenir le danger des mouches et/ou éradiquer ces « hôtes incommodants » : combattre l’insecte en ville
  1. L'homme à la conquête du sauvage. Recompositions et domestications

    1. Troisième partie. Introduction

    2. Discours et réalités autour de la naissance des activités ostréicoles en France

      Olivier Levasseur
      1. L’Ancien Régime
      2. Le XIXe siècle : la naissance de l’ostréiculture contemporaine
      3. Conclusion
    3. Pêcheurs, pisciculteurs, science et État français face au « sauvage » aquatique de 1842 à 1908

    1. Jean-François Malange
      1. L’évolution des rapports entre les hommes et la faune aquatique d’eau douce aux XIXe et XXe siècles
      2. Le cas d’une espèce autochtone, la truite : entre fascination et désir de contrôle du « sauvage » aquatique
      3. Le cas de deux espèces allochtones, le saumon de Californie et le poisson-chat : complexification du « sauvage » aquatique
      4. Conclusion : de la relativité du « sauvage » aquatique…
    2. La visite au zoo. Regards sur l’animal captif 1793-1950

      Éric Baratay
      1. La fureur de l’exotisme
      2. Les itinéraires privilégiés
      3. Lectures populaires
      4. Entre connivences et violences
  1. Postface

    Mais qu’ont-ils donc tous à s’occuper des animaux ?

    André Micoud

Introduction

Stéphane Frioux et Émilie-Anne Pépy

Depuis longtemps « familiers » des hommes dans leur imaginaire – que l’on pense aux peintures des grottes préhistoriques – et dans les mises en forme littéraires du monde et de la société humaine (contes pour enfants et adultes, fables…), les animaux sauvages font partie intégrante de la montée médiatique récente des thématiques environnementales. Baleines, éléphants, ours blancs alimentent les rubriques des journaux gratuits et font l’objet de nombreux reportages télévisés. Les safaris attirent toujours de riches photographes chasseurs de lions en Afrique du Sud. L’ours blanc est devenu le symbole d’une nature en péril, emblème utilisé dans les discours environnementalistes à l’intention des urbains occidentaux. La biodiversité, objectif affiché depuis le sommet de Rio (1992), versant naturaliste du « développement durable », fait l’objet de travaux de chercheurs de très nombreuses disciplines, en même temps qu’elle vient conforter l’action de certaines associations.

Mais la « protection » de la nature et des animaux en particulier remonte bien plus loin, au moins au XIXe siècle (loi Grammont en France, 1850), avec la création d’associations de défense des animaux (SPA, Ligue de protection des oiseaux). C’est l’époque du « conservationnisme », où les Anglo-Saxons créent les premiers parcs naturels (Yellowstone en 1872, Canada en 1885), et où les élites, imprégnées de romantisme et d’esthétisme, tentent de préserver des « sites naturels » de la modernité industrielle (loi de 1906). La dégradation de la nature est alors une préoccupation majeure d’élites cultivées, inquiètes de voir la campagne anglaise disparaître derrière des projets d’aménagements faits pour les citadins1, au moment où l’industrialisation et l’urbanisation des sociétés occidentales, les progrès des transports (chemin de fer, automobile) bouleversent sur de nombreux aspects les rapports des hommes à leur espace2.

Plusieurs évolutions majeures sont apparues durant ces quarante dernières années : d’abord, l’institutionnalisation des questions environnementales à travers la création de ministères, d’organismes, d’emplois dédiés à la protection de la nature3. Ensuite, une popularisation de la connaissance de la nature et de l’intérêt pour sa protection. Enfin, certains chercheurs et penseurs parlent désormais d’un renversement de conception des rapports homme/nature, qui passe par exemple par la reconnaissance d’un devoir de l’homme envers la nature en général et des « espèces protégées » en particulier (loi de 19764).

Ces débats de société, ces transformations législatives et juridiques nous ont amenés à nous poser la question de la place de l’animal sauvage en France, aujourd’hui comme au cours des derniers siècles, à travers quelques études de cas présentées au cours d’une journée d’étude organisée par des doctorants à l’École normale supérieure Lettres et sciences humaines de Lyon, où sont intervenus principalement des jeunes chercheurs, ainsi que des spécialistes des thématiques liées à l’animal sauvage5.

Les textes rassemblés dans le présent ouvrage, issus de cette journée, balaient différents espaces (villes, campagnes, littoraux, montagnes) et traitent d’animaux variés. Cependant, plusieurs pistes de réflexion se dégagent :

  1. Le statut des espèces sauvages : des espèces à chasser pour leur intérêt alimentaire ou pour le plaisir, aux espèces à protéger, il semble bien qu’une profonde évolution ait accompagné les XIXe et XXe siècles, en laissant subsister des écarts d’attitude selon les animaux.

  2. La place réservée aux animaux sauvages par les sociétés dans leur environnement. Le recul des activités traditionnelles en montagne s’accompagne de débats virulents sur la présence ou non d’animaux considérés tant comme prédateurs que comme symboles de biodiversité ; dans d’autres espaces, comme les villes, les animaux sauvages existent aussi, avec des situations aussi variées que celles des insectes, blattes et autres indésirables, et celles des espèces exotiques enfermées, admirées, étudiées dans les zoos.

  3. Avec cette approche sociospatiale surgissent des questionnements sociopolitiques : qui contrôle ou cherche à contrôler la territorialisation du sauvage ? Qui définit les espèces utiles, nuisibles, ou précieuses, et les politiques à mener selon les statuts ?

  4. Enfin, ce que l’on pourrait appeler l’« artificialisation » du sauvage : la maîtrise de la reproduction des espèces aquatiques (huîtres, truites, etc.) permet de satisfaire une demande sociale toujours croissante à partir du XIXe siècle, comme la mise en scène de la nature exotique dans les zoos. Cette intervention humaine qui va de plus en plus loin dans la maîtrise du vivant met sérieusement en question la pertinence, au XXIe siècle, d’une vraie frontière domestique/sauvage.

Notre ouvrage explorera ces axes en débutant par l’aspect le plus brûlant dans la France actuelle, les conflits d’acteurs autour de la cohabitation entre sociétés rurales et animaux sauvages dans les territoires de montagne. Ensuite, c’est l’évolution et la diversité du statut et des représentations des animaux sauvages qui nous intéresseront, avant d’entrevoir comment, depuis la fin du XVIIIe siècle, l’homme est devenu capable – et désireux, par goût ou par nécessité – de recomposer le sauvage.

L’animal sauvage, un statut en profonde mutation

Jeunes chercheurs en sciences sociales, nous n’avons pas eu la prétention de vouloir travailler sur la frontière domestique/sauvage, domaine qui relève de la compétence des éthologues et des spécialistes du monde animal. Loin de nous également l’ambition d’apporter une pierre à l’édifice mouvant de la conception philosophique de la différence homme/animal. Gardons à l’esprit, cependant, que la culture judéo-chrétienne a placé d’emblée l’homme au-dessus de l’animal ; modelé par Dieu à son image, il possède une âme immortelle, ce qui reste très discuté pour le reste de la création6. Or, récemment, les philosophes ont relativisé les anciens clivages homme/animal et culture/nature7. Citons Dominique Lestel, pour qui la séparation homme/animal est une construction intellectuelle dont il est possible de retracer les étapes dans l’histoire. Il développe le concept de « communauté hybride », qui englobe les rapports entre l’homme et l’animal domestiqué ou apprivoisé, y compris des relations affectives fortes dont témoignent littérature et culture populaires. L’association homme/animal repose alors sur des intérêts partagés et des échanges réciproques. Or de tels rapports ne peuvent exister entre l’homme et l’animal sauvage. « L’animal sauvage est d’abord l’étranger à la communauté, celui avec lequel le pacte conjoint de partage des intérêts et de partage de sens fonctionne d’une toute autre façon. »8 D’autre part, vu des sciences humaines et sociales, l’animal que l’on pourrait qualifier de « sauvage » serait un être vivant qui échappe à la maîtrise de l’homme – ce qui ne veut pas dire que l’homme ne met pas en œuvre, quand il le désire, des stratégies de contrôle et même d’aide à la reproduction, comme l’ont montré les lâchers d’ours dans les Pyrénées.

Les animaux sauvages font l’objet de représentations variées dans l’imaginaire collectif. Les religions leur ont attribué une dimension mythologique importante depuis la préhistoire. Les hommes de Lascaux partageaient l’espace avec une faune sauvage souvent dangereuse, alors que les territoires respectifs des groupes humains et des animaux n’étaient pas différenciés. En érigeant l’animal en totem, l’homme en faisait le symbole de la toute-puissance de la nature, tout en cherchant à s’approprier sa force, sa ruse, sa sagesse. Par exemple, jusqu’au VIIIe siècle, les peuples germaniques et scandinaves vouaient un culte à l’ours, perçu comme un intermédiaire entre le monde des hommes et celui des dieux ; les spécialistes s’interrogent même sur la possibilité qu’une religion de l’ours ait existé dès le Paléolithique9. Dans les mythologies grecques, romaines, celtes, bien des héros ont été élevés par des animaux sauvages, acquérant des qualités physiques exceptionnelles à la hauteur de leur destin. Le Livre de la Jungle de Rudyard Kipling, popularisé par les studios Disney, n’en serait qu’un lointain avatar… La tradition chrétienne renvoie une image plus négative de l’animal. L’homme pourvu d’une âme est à l’image de la divinité, tandis que l’animalité est renvoyée au chaos, voire à la tentation diabolique. Dans les récits de fondation de monastères, Anne-Marie Helvétius remarque que le saint est souvent aux prises avec une « ménagerie baroque » (ours, loup, renard, lion, âne) qu’il lui faut chasser du lieu qu’il doit occuper10. Ces animaux sont considérés comme les serviteurs du diable. Il faut attendre le XIIIe siècle et saint François d’Assise pour que soit réhabilitée la figure de l’animal comme créature de Dieu ; sa bonne entente avec l’homme renvoie à la pureté originelle d’avant la chute. Émilie-Anne Pépy examine le cas des ours sur le territoire de la Grande-Chartreuse ; le décalage entre les pratiques et les représentations montre que la conception chrétienne de l’animal a perduré jusqu’au XXe siècle.

Aujourd’hui, certains animaux sauvages effraient (araignées, serpents, piranhas…) de part leur dangerosité supposée ou leur aspect déplaisant. D’autres deviennent des « familiers » des enfants dès leur plus jeune âge : à travers les histoires, les peluches… jusqu’aux animaux en chair et en os des parcs animaliers. En quelques semaines, le petit ours polaire Knut, né à l’hiver 2007 au zoo de Berlin, est devenu la coqueluche des internautes du monde entier et l’objet d’un véritable commerce de produits dérivés. Ce genre de phénomène n’est pas nouveau, Éric Baratay nous relate l’histoire de la construction de ces attractions touristiques et de l’attitude du public. Les visiteurs du zoo, au XIXe siècle, adoptent des « mascottes » et recherchent avant tout à voir des espèces exotiques ; ils classent les animaux selon une « zoologie populaire », qui attribue à certains un caractère « méchant », à d’autres la gentillesse. Mais un statut réunit les animaux pensionnaires, c’est celui de captif : les évasions d’animaux, comme celles des prisonniers humains, alimentent les médias et les hantises suscitées par la transgression d’une frontière symbolique entre nature et culture.

Si les animaux sauvages échappent, par l’adjectif même qui les qualifie, à la notion de domestication, et à des idées connexes comme la familiarité, il n’en demeure pas moins qu’en ce début de XXIe siècle, des rapprochements de plus en plus nombreux s’opèrent entre les hommes et eux, en particulier parce qu’ils font l’objet d’un contrôle de plus en plus poussé. Comme l’explique Dominique Lestel,

les mouvements écologistes et la multiplication des animaux de compagnie instaurent un nouveau type de rapport à l’animal dans nos cultures. Ni apprivoisement, ni domestication, l’approche écologiste renvoie à la préservation, […] à une manière subtile de laisser les animaux habiter nos cités et notre langage, double condition d’une cohabitation dans la communauté des hommes […]. Le couple animal domestique/animal sauvage a été supplanté par le couple animal de compagnie/animal à préserver.11

Bagues de repérage posées sur les oiseaux migrateurs, capteurs sur les ours ou les lions des réserves africaines : l’animal, protégé pour sa beauté, sa rareté ou son intérêt touristique, est rarement laissé en dehors de la surveillance des hommes qu’il intéresse.

Derrière la qualification de « sauvage », se cachent des statuts extrêmement divers, dont certains sont en pleine évolution : des animaux sauvages recherchés pour leur consommation alimentaire ou le simple plaisir de les chasser ou de les pêcher se sont « désensauvagés » : c’est le cas du sanglier selon les agriculteurs alpins interrogés par Coralie Mounet, des truites élevées en pisciculture pour satisfaire ensuite les pêcheurs à la ligne (article de Jean-François Malange).

L’animal sauvage et son territoire

La question du statut à accorder à l’animal sauvage a des répercussions importantes en matière d’aménagement du territoire. Le statut d’animal « protégé », quasiment « patrimoine naturel », vaut à certaines espèces de bénéficier de l’attention des hommes dans des espaces-réserves dévolus à la nature sauvage (faune, mais également flore).

Cette « territorialisation » du sauvage n’est pas nouvelle. Les hommes de l’Antiquité avaient instauré un modus vivendi avec le règne animal qui se fondait sur un partage de l’espace. Aux humains, la domus, l’hortus, et l’ager, sphères du domestique, du familier, des terres cultivées ; aux bêtes sauvages, le saltus, incluant la forêt. Ce modèle, où l’animal sauvage (fera) représentait l’inconnu et le danger, a perduré jusqu’à la sortie de l’Ancien Régime en Europe. Jusqu’au XIXe siècle, la transgression des frontières du domestique n’était pas rare. Au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime, l’animal sauvage ne limite pas ses déplacements aux marges de la civilisation, dans les brumeuses forêts des chasses seigneuriales. L’enquête de Jean-Marc Moriceau sur le loup porte sur une période allant de la guerre de Cent Ans à la première guerre mondiale12. Les attaques de canis lupus sur l’homme s’inscrivent dans des contextes particuliers et récurrents. Les loups sortent du bois précisément lorsque l’espèce humaine s’entredéchire dans des guerres civiles ou européennes, famines et pestes achevant de l’affaiblir, alors que les privilégiés, qui sont supposés donner la chasse aux nuisibles, ne remplissent plus leur office. D’après la grille de lecture providentialiste de l’époque, l’irruption de l’animal sauvage dans l’espace domestique est souvent interprétée comme le signe de l’ire divine, puisque l’ordre naturel des choses est bouleversé.

Le XIXe siècle est un tournant majeur dans l’histoire de l’appropriation de l’espace. La révolution industrielle entraîne la dilatation de l’espace économique, la densification du maillage routier, l’apparition du chemin de fer. La circulation des hommes augmente, y compris à des fins de loisir avec la démocratisation des pratiques touristiques13. Les espaces qui restaient à l’écart se découvrent, se parcourent. Le positivisme ambiant invite à considérer la nature comme une ressource maîtrisable qu’il faut mettre au service du bien commun. En même temps que s’accroît l’emprise de l’homme sur les milieux naturels, s’amorce une prise de conscience aiguë du risque de dégradation irrémédiable de la nature. Malgré la naissance des premières associations de protection de la nature à la fin du siècle, on est loin de considérer les animaux sauvages comme des représentants d’une biodiversité qu’il faut maintenir. Au contraire, le XIXe siècle voit se démocratiser les pratiques de chasse. Il faut attendre la conception des parcs nationaux dans les années 1960 pour que soit débattue la question de faire revivre des espèces sauvages autrefois éradiquées, afin de recréer une richesse faunistique perdue.

Aujourd’hui, la nouveauté réside dans la vocation patrimoniale des espaces naturels. Le loup ne fait plus peur, l’ours n’est plus une bête de foire, mais ils servent à la promotion touristique de régions rurales où les activités agropastorales ont subi un net recul. On tente de segmenter l’espace en territoires dévolus aux activités humaines et en réserves de « nature naturelle », valorisées comme un patrimoine14. Cependant, l’opinion est partagée à leur égard, tant il n’est pas possible de cantonner des prédateurs à l’intérieur de frontières étanches. La rencontre entre l’ours ou le loup et un troupeau de brebis, ou à l’inverse entre un chasseur et un plantigrade déclenche la colère d’un groupe social, éleveurs ou écologistes. Farid Benhammou dans le cas de l’ours pyrénéen et Coralie Mounet au sujet du loup des Alpes examinent les conflits sociaux qui naissent de cette délicate gestion territoriale du partage homme/nature. Le discours du monde de l’élevage, qui semblait dans un premier temps homogène, se différencie lorsqu’on se penche sur les spécificités locales d’un territoire. Il convient alors d’adopter une échelle d’analyse très fine afin de rendre compte des multiples configurations possibles, d’autant plus qu’il faut distinguer les espèces sauvages « protégées » et les espèces sauvages « ordinaires ». Avec le cas du sanglier dans le Valbonnais, l’intrusion réelle ou supposée d’un animal relevant de la nature ordinaire dans un espace protégé a eu pour conséquence de remettre en cause le rôle de protection de cet espace (parc national des Écrins). En filigrane, la question qui se pose est celle de la légitimité de l’irruption d’une espèce définie comme ordinaire dans un espace sanctuarisé, censé protéger une nature remarquable.

Mais les débats autour des réintroductions d’animaux potentiellement dangereux révèlent aussi le rôle complexe et ambigu de ces réserves, puisqu’il s’agit à la fois de préserver la faune sauvage, et de protéger les activités humaines en cantonnant l’animal à l’intérieur de frontières. Dans le cas du parc naturel régional du Vercors, les expériences menées montrent que les conflits autour d’une espèce protégée potentiellement nuisible peuvent être étouffés dans un espace à vocation réglementaire (dont l’occupation et la mise en valeur sont soumises à condition), pour peu que les gestionnaires prennent en compte l’aspect humain, en plus de l’aspect écologique. Les enjeux territoriaux autour de la préservation et/ou la réintroduction d’espèces sauvages révèlent des clivages sociaux mouvants, selon les espèces ou les espaces considérés. À partir du cas des vautours des Grands Causses, Sophie Bobbé relativise les antagonismes classiques entre les représentants du monde agropastoral et les défenseurs de la nature ; autrefois « nuisible » et promis à l’extermination, le vautour d’aujourd’hui est promu « véritable auxiliaire sauvage » de la profession d’éleveur, alors que sont expérimentés de nouveaux modes de cohabitation, voire de collaboration entre les éleveurs et les charognards.

Ainsi, les enjeux environnementaux montrent que le non-humain (qu’il s’agisse d’une espèce animale, végétale, ou d’un milieu géographique) produit du social… et beaucoup de réflexions. L’environnement, champ d’étude encore sous-investi par certaines disciplines des sciences sociales, comme l’histoire, est pourtant un sujet d’étude fécond pour celles-ci15.

L’animal sauvage, une question politique et sociale déjà ancienne