La Panthère d

La Panthère d'Héloïse

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Livres
304 pages

Description

Avec ce récit, Manon Loisvaine nous livre une histoire toute en sensibilité et en délicatesse. Avec habileté et sans jamais tomber dans le pathos, elle tisse les fils des relations humaines qui s'articulent et s'enchevêtrent en une chaleureuse pelote. Celle de la vie, certainement...


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Date de parution 29 juillet 2016
Nombre de visites sur la page 13
EAN13 9782754732772
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Manon Loisvaine

La Panthère d'Héloïse

2016

www.editions-pantheon.fr

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Remerciements

À ma moitié.

À tous mes proches qui me soutiennent inconditionnellement et m’aident dans les relectures.

À Virgule, Ronchounette, Pacha et Opale, les chats qui ont inspiré cette histoire.

Un grand merci au Collectif Féministe Contre le Viol de m’avoir donné son accord afin que je le cite.

Leur ligne : SOS Viols Femmes Information : 08 00 05 95 95

Tous les personnages et lieux de ce roman sont imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait donc fortuite.

 

24 décembre 2056

Julie et Lucas,

Je vais mourir d’ici quelques heures, mais à 95 ans, quoi de plus banal… Je le sais, je le sens, l’au-delà m’aspire lentement depuis déjà plusieurs années. Je suis seule maintenant, dans ma grande maison que j’ai tant aimée. Je distingue à peine, de la fenêtre de mon bureau, les arbres de mon jardin qui sont nus de tout feuillage, de tout artifice… La maison est vide depuis trop longtemps, même Pacha s’en est allé depuis plusieurs mois, et c’est tant mieux, il ne sera pas triste de me voir partir… Pacha a été mon dernier chat !

Je vous livre par cette lettre (et les fichiers dans mon ordinateur) mon secret, jusque-là bien gardé !

Si je tiens à livrer ce secret, c’est pour me sentir enfin libre et ne pas l’emporter dans ma tombe. Tout cela s’est passé il y a si longtemps et je me dois de vous dire la vérité. Vous comprendrez alors, qu’à cette époque et à mon jeune âge, il ne pouvait en être autrement. L’histoire racontée est celle d’un fragment de vie qui m’a bouleversée et changée à jamais. Depuis ce 25 octobre 1995, je n’ai plus jamais été la même Héloïse. Mais vous n’avez pu le savoir, vous n’étiez pas nés, sauf Julie, qui était à l’aube de sa vie…

Mais à cette simple évocation, voyez-vous, j’ai ma peau ridée qui frémit, un frisson parcourt mon dos courbé sur cette feuille et mes doigts se crispent encore de souffrance. Pourtant, j’ai eu le temps d’apprendre à lui pardonner et à me pardonner. Il est vrai, cependant, que ce souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire, même si cela fait plus d’un demi-siècle que c’est arrivé…

Mon récit commence quand j’avais 34 ans, à partir du jour où cela s’est produit, jusqu’à ce que je puisse recommencer à vivre. Il faudra le prendre avec indulgence et penser qu’il s’agit de l’écrit d’une femme blessée dans ce qu’elle avait de plus profond, et qui doit pourtant supporter la vie chaque seconde et chaque heure avec cette injustice au fond du cœur, et cette question sans réponse : qu’ai-je fait pour mériter cela ? Ensuite, j’ai agi pour qu’il en soit autrement. Ainsi, la vie a repris ses droits et j’ai eu une belle existence : heureuse et épanouie ! En partie grâce à vous, d’ailleurs !

Je tiens à vous dire l’infini bonheur que Panthère (le premier chat à m’avoir adoptée ce 25 octobre 1995) m’a apporté et à le remercier d’avoir fait de moi une adepte inconditionnelle de ces félidés. Cela vous le saviez déjà, mais vous découvrirez cette relation sous un nouveau jour… Je vous en livre ici le secret, si bien gardé, jusqu’à ce jour. Si, comme je le pense, Panthère, tu m’attends là-haut, merci pour ta patience, et sache que je suis heureuse de venir te rejoindre toi et tous les tiens. S’il n’y a plus de chat qui frôle mes jambes, miaule pour demander à manger, ronronne sous mes caresses et m’observe de ses yeux pénétrants, c’est parce que je n’ai pas voulu laisser un orphelin, ma mort approchant… J’ai enduré, de ce fait, mes derniers mois de vie sans mes compagnons préférés et vous, qui aimez les chats, savez que même une infime partie de notre vie sans eux est morne et sans saveur. Comme ces derniers temps m’ont paru interminables et insipides !

Je vous souhaite, mes neveux, une lecture, sinon agréable, du moins éclairante, afin que vous sachiez tout de cette affaire : ce secret a fait de moi une personne que je vous laisse le soin de juger… Mais ne soyez pas trop durs avec moi, je vous surveillerai de là-haut !

J’ai œuvré toute ma vie pour que justice soit rendue, en tant que juge des enfants, puis présidente de tribunal. C’est pourquoi, il m’a été parfois si délicat de trouver une harmonie entre tous les domaines de ma vie… À vous de réfléchir à ce que doit être la justice, même si celle-ci a pourtant bien changé…

Quant à mes proches, vous n’en avez jamais rien su et c’était mieux ainsi.

Je pars heureuse de quitter ce monde, mes souffrances physiques vont se taire et mon amour s’exprimera pour toujours avec mes compagnons de route vers l’au-delà. Je ne serai plus seule dans cette grande maison à souffrir du cancer…

Je pars en paix par rapport à ce qui est écrit dans ces fichiers car cela aura été mon chemin de guérison et ma vision de la Justice à ce moment de ma vie. Ce que j’ai fait me semblait le plus juste qui soit ! Je sais maintenant, du haut de mes 95 ans, que ce n’était peut-être pas le cas, bien que parfois, j’en doute encore, mais la sagesse vient avec le temps, paraît-il…

Je vous demande de faire en sorte que cette maison ne soit pas détruite et de bien vouloir continuer à laisser mes chats reposer en paix, dans leurs tombes dans le jardin, sous la glycine et l’arbre à soie. J’ai fait le nécessaire chez le notaire de famille pour que ma maison vous revienne, Julie et Lucas.

Je compte sur vous mes petits chéris, pour prendre soin de ce sanctuaire, car vous en avez compris l’importance… Merci, de bien vouloir fleurir la tombe de Panthère avec ses fleurs préférées… Vous savez comme je vous aime et comme je pars heureuse d’avoir été votre tante, je ne vous oublierai jamais… Et regardez comme la vie offre des joyaux inestimables cachés là où on les attend le moins… Juste un petit mot : soyez attentifs aux chats que vous adopterez, ils pourraient vous rappeler un peu de votre tante, qui sait ?

J’espère que vous ne m’en voudrez pas de partir ainsi sans vous avoir prévenus, mais je dois me retirer seule, il en est ainsi. « Une grande dame sait toujours quand elle doit se retirer » et votre grande dame le sait : c’est maintenant.

Je voulais nous éviter à tous la peine de devoir nous séparer… Ainsi je pars avec vos photos sous les yeux, votre amour dans le cœur, et je vous laisse le mien, dans cette maison et dans mon histoire.

Je vous aime et vous embrasse tendrement…

Votre tante, Héloïse

 

Chapitre 1 - Le réveil…

Si je prends le temps de narrer cette histoire dans l’état où je suis, c’est parce que je n’ai personne vers qui me tourner pour expliquer ce qui vient de m’arriver. Je n’ai jamais eu besoin de le faire jusqu’à présent, mais l’émotion est trop forte, la peine trop lourde, la douleur insoutenable. Je dois évacuer tout cela, et raconter mon histoire m’aidera peut-être… Voici une partie de celle-ci.

Mercredi 25 octobre 1995, jour de grève générale en France, jour où je rentre donc à pied du Palais de justice de Paris jusque chez moi. Ce chez moi que ce soir-là, je n’ai jamais atteint… Il devait être environ 21 h…

Je sens du fond de ma souffrance comme une langue râpeuse, mais je ne comprends pas ce que cela peut bien être, ni même où je me trouve… Que s’est-il passé ? Je n’arrive pas à me concentrer, je crois bien même que je ne dois pas être encore totalement consciente. Je suis entre l’envie de vivre et l’envie de mourir et mon corps me tire plutôt vers la mort… Mais avec insistance, cette langue râpeuse mêlée à cette odeur fétide s’applique à faire avec tendresse une toilette de mon visage. Je sens comme de petits coussins froids se poser sur mes joues, de timides ronrons ont commencé à se faire entendre, mes oreilles captent ce doux murmure de très loin, mais dans toute cette douleur, cela me fait un bien surnaturel…

Puis, je perçois distinctement les sons dans mon oreille droite, des poils frôlent ma joue, quelque chose continue à lécher mon front et les petits coussins froids à me marcher dessus, comme s’ils voulaient se faire un nid dans mes cheveux… Mais où suis-je ? Pourquoi ai-je l’impression que tout mon dos est en contact avec un marbre glaçant, d’où proviennent ces douleurs lancinantes dans mon bas-ventre et pourquoi ai-je l’impression de ne plus pouvoir bouger ? Même si je reviens peu à peu à moi et que mon cerveau recommence à fonctionner normalement, certaines connexions ne semblent plus se faire…

D’un seul coup, tout me revient en mémoire : et de ma gorge les premiers sons à sortir sont un cri déchirant, qui n’a, jusque-là, pas pu s’exprimer ! J’ai été attaquée, frappée, menacée par un homme armé d’un pistolet et violée brutalement dans cette petite rue de Paris où je me trouve encore ! Les ronrons cessent un instant pour reprendre dès que ma voix se tait. J’arrive enfin à ouvrir les yeux et je vois deux petits yeux vert émeraude qui me fixent avec une intensité qui me marquera pour toujours ! Je ne peux voir autre chose que cette petite tête de bébé chat de couleur sombre qui me scrute de ses yeux tendres et qui semble partager ma souffrance… me comprendre…

Le chat est là, il ne quittera jamais la dame… Le chat a tout vu et connaît l’histoire de la dame. Le chat va veiller sur la gentille dame, comme la dame veillera sur le chat… Tous deux sont maintenant liés pour toujours… Car le chat vient d’adopter la dame et la dame doit en faire autant…

Quels sont ces mots ? Suis-je folle ou ce bébé chat vient de me parler sans émettre un son ? Mais que m’arrive-il ? Des pas précipités viennent de mon côté gauche, je veux bouger pour voir de quoi il s’agit et demander de l’aide, mais je ne peux pas encore remuer, je suis comme paralysée. Les ronrons cessent et un petit feulement se fait entendre, le bébé chat semble vouloir me défendre… Et au milieu de toute cette souffrance, de toute cette douleur, de cette rage et de cette incompréhension, je ne peux m’empêcher de sourire – émue plus que je ne le voudrais – par le geste protecteur de ce petit bébé chat d’à peine deux kilos…

J’ai mal, si mal, que mes yeux se referment et le noir envahit de nouveau tout mon être… Non, je vais me réveiller, ce n’est pas possible, il ne m’est pas arrivé ce cauchemar, cette horreur !

Des voix parlent, on crie d’appeler les pompiers, on demande si quelqu’un a vu quelque chose, les feulements continuent et le bébé chat ne me quitte plus, il est collé à ma tête, prêt à bondir… Je vois cette drôle de scène comme si je n’étais pas dans mon corps, mais au-dessus : je me vois commencer à remuer les jambes, à redresser mon buste et, dans un élan d’orgueil, à me rhabiller du mieux que je peux, avant que les gens qui accourent ne soient trop près de moi ! Je ne veux pas qu’on me voie ainsi, les vêtements déchirés… Alors que je suis assise de façon douloureuse, les jambes serrées contre mon ventre, le bébé chat sur mes genoux me regarde de ses yeux implorants mais confiants.

La gentille dame ne va pas laisser le petit chat dans la rue ? Le chat a été abandonné, le chat n’a plus de mère. Adopter le chat rendra la dame heureuse. Les deux vies sont liées, la vie du petit chat et de la dame, à jamais…

Mais pourquoi ai-je l’impression que ce chat me parle pour de vrai ? Mon sac est posé à côté, à quelques centimètres, je tends le bras et réussis à l’attraper, il est ouvert, je prends le bébé chat et le plonge dans mon sac, sans réfléchir je lui dis :

« Ne bouge pas de là-dedans, je t’adopte, c’est d’accord, mais tais-toi maintenant, chuttt ! »

On s’approche de moi, on me presse de questions bienveillantes, on me prévient que les pompiers et la police vont arriver. On me demande comment je me sens, si je ne veux pas me rallonger et éviter de bouger, si jamais quelque chose est cassé… Ma tête ne peut pas supporter autant de questions, j’ai la nausée et des vertiges, je m’agrippe à mon sac et m’étends sur le sol, vidée de tant d’efforts.

Lorsque je me réveille, c’est un pompier qui se trouve au-dessus de mon visage, alors que j’aurais aimé entendre les ronrons du petit chat. Je ne sens plus mon sac dans mes mains, j’ai un moment de panique, je demande où est mon sac, je dis qu’il ne faut pas me le prendre, qu’il est ce que j’ai de plus précieux au monde… Un jeune pompier me l’apporte, en me disant qu’il est drôlement lourd, qu’il vaut mieux que je ne le porte pas, étant donné mon état… Je lui demande de le poser sur mes jambes une fois sur le brancard. Je veux sentir le poids du petit chat, c’est le fil rouge qui me retient encore à la vie. Puis, je pars à l’hôpital et je sombre de nouveau dans le noir, rassurée par la chaleur du bébé fauve sur mes jambes…

Une fois aux urgences, j’essaye de ne pas quitter mon sac des yeux, priant pour que le petit chat ne manque pas d’air et n’ait pas trop faim. Je m’inquiète de sa jeune capacité à se retenir pendant ce temps qui me paraît interminable… On me demande si j’ai une pièce d’identité, mais je tiens à ouvrir mon sac moi-même : le bébé chat est couché, il semble calme, étrangement calme, comme s’il comprenait la situation ; il me fixe intensément de ses yeux verts hypnotiques et, tandis que je cherche mon portefeuille, il n’émet aucun son, aucun ronron. Je me dis que ce chat doit être doué d’une intelligence supérieure ! Avant de refermer le sac, je le caresse rapidement, pour le rassurer, il me lèche la main et reste paisible.

Sois tranquille, le chat sait attendre. Le chat et la dame sont ensemble maintenant, tout va bien.

Le voilà qui recommence à me parler, je dois vraiment avoir un problème, mais je ne peux évidemment pas en parler aux médecins, sinon ils emporteront sûrement le petit chat dans un refuge, ou je ne sais où, et c’est hors de question ! Cette petite boule de poils est devenue ma raison de vivre, je n’ai que lui pour me raccrocher à la vie, tout le reste me semble sans importance… Ma vie est brisée, je ressens de la honte au plus profond de moi et la souillure fait maintenant partie de mon corps : plus rien n’a d’importance, je suis comme morte à l’intérieur… La seule portion de vie qui bat encore dans mon cœur est cet attachement aussi soudain qu’incompréhensible à ce petit être vivant, qui m’a ramenée à la vie…

Après une longue série d’examens, ceux du « kit de viol » passés, les preuves recueillies, avec ce que les photos comportent d’humiliant, je peux enfin me reposer. On me laisse seule dans une chambre, je dois attendre la venue de la police. Maintenant que tout le monde sait que la juge Héloïse Félinois du tribunal de Paris s’est sauvagement fait agresser et violer, tout le monde est aux petits soins. Je demande alors à téléphoner : je veux appeler Virginie pour qu’elle apporte à manger au chat… Car du soutien et de la compassion, je n’en ai que faire… Je n’ai plus d’importance en tant que personne ; seule cette petite bête bien vivante et saine importe à mes yeux. Ce chat représente la perfection dans ce monde de sauvages et mes valeurs les plus profondes : le courage, la douceur, le don de soi, la gentillesse, l’amitié, l’amour et c’est surtout le seul être vivant que j’ai envie d’aimer !

Virginie ne comprend pas tout de suite pourquoi, après ce qui m’est arrivé, je lui demande d’apporter une boîte à chaussures avec des journaux, à manger pour un bébé chat et une vieille couverture… Mais parce qu’elle est ma plus vieille amie, elle ne pose pas plus de questions et arrive, avec ce que je lui ai demandé, avant même ses collègues… Travailler dans la police a certains avantages… Elle est dans une rage terrible de me voir couverte de bleus et savoir ce qu’on a pu me faire la révolte au plus haut point ! Elle m’assure qu’elle va faire tout ce qu’elle peut pour avoir des informations et faire payer cette ordure. Mais elle ne sera pas sur l’enquête de façon officielle. Elle ne peut pas non plus s’attarder, elle doit prendre son service.

J’ai peu de temps devant moi, avant de devoir subir une humiliation de plus : être obligée de raconter à nouveau tout ce qui s’est passé à des inconnus, et surtout « tous les détails dont je pourrais me souvenir » et que je voudrais tant oublier…

Mais une question me semble plus importante, comment vais-je appeler ce bébé chat ? Il ne peut pas rester le « bébé chat » éternellement !

D’après ce que je peux constater, il doit s’agir d’un mâle. Maintenant qu’on y voit clair, je distingue sa couleur : il est majoritairement gris très foncé, presque noir, avec des sortes de taches noires, peu perceptibles mais qui lui donnent une allure de panthère en fonction du jeu de lumière sur sa fourrure. Il s’appellera donc « Panthère » ! Et ses admirables yeux verts, les plus expressifs du monde, lui donnent une allure s’approchant étrangement de Bagheera, l’amie panthère de Mowgli !

Oui, « Panthère », le chat est d’accord. Et la dame, c’est Héloïse ? Panthère aime, il est la Panthère d’Héloïse !

Mais est-ce que ce chat continue à me parler, ou alors cette agression a eu cet effet sur moi : me permettre d’entendre ce que disent les chats ?

Pas « les chats », juste Panthère, car nous sommes liés par la douleur…

C’est incroyable, ce chat me comprend et me parle, je nage en plein délire ! D’après moi, il me faut sûrement du repos, beaucoup de repos. Je n’ai malheureusement que quelques minutes avant que la police n’arrive pour enregistrer mon dépôt de plainte.

D’ailleurs, les voilà qui débarquent à trois dans ma petite chambre d’hôpital, je ferme les yeux… Heureusement, j’ai eu le temps de remettre Panthère dans mon sac avec la couverture, le tout sur mes jambes. Panthère a juste eu le temps de faire ses besoins sur les journaux dans la boîte à chaussures et de manger un peu de pâté.

Je ne voudrais plus être là, mais me fondre dans le décor, ne plus exister. Seuls les battements du cœur de Panthère sur mes jambes me retiennent ici-bas… Je n’ai pas envie de parler à des gens, je veux juste pouvoir enfin me laver de toute cette horreur : oui, prendre une douche, comme pour purifier mon corps. Mais je dois encore attendre que la police collecte des preuves sur ma peau, comme si j’étais à moi toute seule la scène de crime… Cette procédure est interminable…

Le capitaine chargé de l’affaire est une femme qui a l’air strict et elle semble peu compatissante. Dès le premier regard, je ne me sens pas à l’aise. Ma malchance continue… Son second, le lieutenant masculin qui tape sur l’ordinateur portable le procès-verbal, semble avoir une lueur d’humanité et un profond dégoût pour les violeurs. La troisième personne est une femme de la police scientifique, elle est là pour tenter de collecter d’autres preuves, comme de la peau sous mes ongles, qui pourrait être celle de l’agresseur. Elle semble vouloir cacher ses émotions derrière ses manipulations scientifiques, cependant, une forte empathie se dégage d’elle, elle m’apparaît tout de suite plus humaine que le capitaine. Malheureusement, je ne la verrai qu’aujourd’hui, enfin devrais-je dire, que cette nuit, après elle n’aura plus de lien avec le reste de mon affaire, une fois son rapport rendu !

Je raconte comment l’homme s’est approché de moi sans bruit, aux environs de 21 h, m’a surprise par-derrière, en pointant son arme sur ma tempe et en me bâillonnant avec sa main gantée. J’étais trop surprise et trop effrayée pour pouvoir tenter de me défendre et pour crier, puis il m’a poussée dans un coin plus sombre. Il s’agit du passage Vendrezanne dans le 13e arrondissement de Paris. Il a continué en me jetant contre le mur de droite, ma tête a cogné sur le grillage, nous étions cachés par les haies de laurier qui avaient gardé leurs feuilles. Puis, il m’a frappée au visage de sa main droite, tout en pointant vers moi son pistolet. Là où nous étions, il n’y avait plus de lampadaires et l’aplomb des immeubles ne permettait pas qu’on nous voie. Je le sais parce que je n’ose pas le regarder, mes yeux se perdent vers le ciel, dans un appel à l’aide muet et sans portée… Il n’est pas à l’aise avec son pistolet dans la main gauche, mais une balle est si vite partie… Il me dit : « Tu vas payer pour ce que tu as fait, salope, moi aussi je vais rendre justice, à ma façon ! » Et il a continué en me rouant de coups au visage, puis dans le ventre, sur les côtes. Je me suis écroulée par terre et je crois que je n’étais qu’à moitié consciente quand il a continué en me déshabillant. Il a réussi à me remettre sur mes pieds, il m’a tournée dos à lui, m’a écrasé la tête dans le grillage et il m’a violée, avec toujours son pistolet braqué sur ma tempe. Je l’ai juste senti gémir plus fort, puis il s’est retiré et m’a assommée pour de bon avec un coup de pied au visage. Même si je me suis protégée la tête du mieux que j’ai pu, après je ne me souviens plus de rien. Quand je me suis réveillée, je ne sais pas combien de temps après, j’étais au pied du mur opposé au grillage, celui aux pierres apparentes avec un guide-main…

J’omets de parler du bébé chat et explique que je suis revenue à moi petit à petit… Je ne peux pas reconnaître mon agresseur car il portait des gants et une cagoule, j’ai juste vu dépasser des cheveux blonds qu’il semblait porter assez longs pour un homme. Il paraissait assez jeune, était fort et semblait soigneux de sa personne.

La policière de la scientifique a alors passé tous mes vêtements en revue, à la loupe, pour tenter de trouver un morceau de peau, des cheveux, mais sans résultat, puisque l’homme était bien couvert et ganté.

Elle trouve cependant, coincé dans le col de mon manteau, un cheveu blond assez long, qui n’est pas à moi, car je suis châtain et j’ai les cheveux coupés en carré plutôt court. Mais il peut appartenir à toute personne m’ayant frôlée d’assez près pour perdre un de ses cheveux sur moi, ou alors, c’est un cheveu de mon agresseur…

Je n’en peux plus de leur présence, je n’ai qu’une envie : rentrer chez moi, me laver et me mettre au lit avec Panthère comme gardien de mon sommeil…

À ce moment, le capitaine me fait comprendre que cela suffira pour l’instant, mais qu’il va falloir que je reste à l’hôpital en observation cette nuit. Il faudra que je me rende au commissariat du 13e arrondissement dès que possible afin de signer ma déposition et d’ajouter autre chose si des détails me reviennent en mémoire. « Tout a de l’importance » ajoute-t-elle, comme si je ne le savais pas ! Je suis juge, l’a-t-elle oublié ?

J’ajoute, à l’attention du lieutenant qui tape à l’ordinateur, qu’il peut commencer par fouiller du côté de mes dernières affaires jugées en cours d’assises pour mineurs, que la piste est sûrement par là. À mon avis, il s’agit d’un règlement de compte : la famille d’un auteur que j’aurais emprisonné ou quelque chose de cet ordre…

Le capitaine s’énerve et me lance :

– Je connais parfaitement mon travail, Madame le Juge. Vous êtes en état de choc, laissez faire la police, et reposez-vous, plutôt…

Je me demande ce que j’ai bien pu lui faire pour qu’elle soit aussi peu aimable à mon égard… Aurais-je dû me laisser agresser et violer sans rien dire ? C’est à se demander de quel côté elle est pour me traiter comme un suspect ! Tout cela m’a fortement épuisée, je n’ai même pas le courage de me défendre et de lui rappeler mes compétences, et encore moins de les saluer. Je m’endors presque d’un seul coup, assommée par tant de malveillance, mon rêve de rentrer à la maison envolé, je n’ai plus que cela à faire… J’ai juste conscience de Panthère sortant de mon sac pour venir se blottir contre moi, de façon frénétique, il ronronne tout ce qu’il peut, tout contre mon cou et mon oreille ; ce qui me rassure suffisamment pour me faire sombrer dans un sommeil de plomb. Il doit être minuit passé…

Lorsque je me réveille, il fait jour, je n’ai entendu ni les infirmières faire leur ronde et changer mes perfusions, ni Panthère bouger de mon cou pour aller faire ses besoins dans la boîte à chaussures. Il a mangé toute sa pâtée, il doit être affamé ! Soudain, une infirmière d’un certain âge entre dans ma chambre, je n’ai pas le temps de cacher Panthère, mais elle arrive avec du thon et un petit bol d’eau fraîche. Je la regarde bouche bée et des larmes montent à mes yeux sans que je ne puisse rien y faire, elle me sourit et me dit :

– Vous savez à mon âge, ils n’oseront plus rien me faire… Et puis, il est si adorable, je n’allais pas le laisser mourir de faim ! Il a dévoré toute sa boîte de pâté, alors j’ai pris ce que j’ai pu trouver pour ce matin… Il mange comme un ogre ! Et il n’y a qu’à voir comment il vous surveille, comment il vous couve des yeux, ce chat vous soigne et vous protège… C’est une bien bonne chose après ce qui vous est arrivé ! Ne vous inquiétez pas pour moi, pensez plutôt à vous, à vous reconstruire et occupez-vous bien de ce petit fauve très attentionné ! Je vais m’occuper de vous ce matin, jusqu’à ce que le médecin passe, puis vous pourrez rentrer chez vous, une ambulance vous y déposera.

Je ne sais plus quoi dire, mes larmes coulent devant tant de gentillesse, enfin quelqu’un d’humain et de compréhensif… Elle ajoute :

– Ne dites rien, si c’est trop dur, vos yeux parlent pour vous de toute façon, Madame le Juge… N’ayez crainte, tout va bien, et vous allez aller mieux… Je vous aide à vous lever pour prendre une petite douche ? J’ai retiré vos perfusions ce matin, vos hématomes vont se résorber doucement, une chance qu’il ne vous ait pas cassé des côtes en plus de ça !

Quel délice de sentir l’eau chaude sur ma peau bleutée, quelle douceur cette chaleur qui réveille mon corps de son insensibilité… J’aurais eu les côtes cassées, je crois que je ne l’aurais même pas senti, je suis comme privée de la douleur, insensible, sans perception, seules ma vue et mes oreilles fonctionnent encore… Je ne remercierai jamais assez cette infirmière qui a pris le risque de se voir sanctionner en laissant un animal dans une chambre d’hôpital… Elle m’a fait tant de bien, depuis ce qui m’est arrivé : c’est la seule personne à avoir réellement pris soin de moi, avec Panthère… Je suis tellement bouleversée et déphasée que je n’ai même pas pensé à lui demander son nom afin de pouvoir la remercier convenablement pour ce qu’elle avait fait pour moi…

Enfin, j’ai pu voir le médecin, préparer mes affaires et rentrer chez moi, Panthère dans mon sac toujours aussi sage et silencieux…

Je me sens très seule tout d’un coup dans cette ambulance, tout s’est passé si vite, je n’ai pas eu le courage de prévenir mes amis, ma famille… C’est tant mieux dans un sens, je ne veux pas qu’ils sachent tout de suite, je ne veux pas de leur compassion, ni de leurs questions, je souhaite juste dormir et oublier ce cauchemar, si c’est possible, ne serait-ce que quelques heures… Il est 12 h 36 quand je franchis enfin le portail de ma maison, au 25 bis rue Dieulafoy dans le 13e arrondissement de Paris, la grille de fer forgé grince, une euphorie m’envahit, je me suis toujours sentie protégée dans la maison de mon enfance, et en sécurité.

C’était la maison de mes parents, ils me l’ont laissée pour partir en proche banlieue. J’ai du mal à monter les quatre marches du petit escalier qui m’amène à la porte d’entrée. La couleur or des feuilles de la glycine sur la droite me réchauffe le cœur, mon vieux mimosa et l’arbre à soie caché derrière sont toujours là, rien n’a changé : cette constance dans les lieux m’aide à me dire que la vie continue, peut-être que la mienne aussi va se poursuivre pour que Panthère grandisse et devienne le plus beau félin du quartier et maintenant, mon meilleur ami.

Oui, Héloïse, Panthère est heureux d’arriver dans la première maison de Panthère. Voilà la maison d’Héloïse et de Panthère maintenant…

Je ne suis plus surprise d’entendre Panthère me parler dans ma tête… Il doit en être ainsi apparemment !

J’ouvre la porte, je hume le parfum de mon intérieur aux fragrances d’encens, comme on hume un thé parfumé et rare… Mes poumons respirent, que c’est bon d’être chez soi ! J’attrape Panthère dans mes bras et lui dis :

« Voilà, mon grand bébé chat, tu es chez toi… Mais il va y avoir certaines règles à respecter ! Tout d’abord, il est interdit de faire ses griffes sur le canapé en cuir et les fauteuils du salon et de partout ailleurs ! Je t’achèterai tout ce qu’il faut pour que tu fasses tes griffes sans devoir faire des travaux dans cette maison, en attendant tu peux les faire sur le paillasson, juste là… Et puis, si tu pouvais ne rien casser, cela serait merveilleux ! Ah oui, aussi, il ne faut pas manger les fils électriques, cela vaut mieux pour toi, même si cela ressemble à un jeu très drôle ! »

Je repose enfin Panthère qui, après un bref regard vers moi, se met à courir et à sauter partout, reniflant de tous ses poumons les odeurs de sa nouvelle demeure. Il semble heureux et peu effrayé comme aurait pu l’être un chaton normal découvrant un environnement inconnu… Plus le temps passe, plus je me dis que ce chaton n’est pas comme les autres. Je l’entends pour la première fois pousser de petits cris comme des cris de contentement et d’approbation, ce chaton est vraiment étrange et hors du commun. Quelle chance qu’il ait été là à ce moment…

Une fois rassurée d’être chez moi, les verrous de la porte d’entrée bien fermés, je n’ai pas envie de prendre le temps de ranger quoi que ce soit, je monte au premier étage, suivie par Panthère qui ne me quitte plus. Les marches sont un supplice pour mes membres endoloris, pour finir, je préférais quand je ne sentais rien, c’était bien moins douloureux… Je fais couler un bain. Une fois enfin débarrassée de mes vêtements sales et souillés qui vont directement dans la poubelle, je constate l’ampleur des dégâts : je n’avais pas fait attention, ou je n’avais pas voulu voir, pour éviter de penser que cela m’était réellement arrivé, mais il n’y a plus de doute possible… J’ai le visage tuméfié, couvert de bleus du côté gauche, celui qui a pris le plus de coups, un œil au beurre noir et des coupures importantes à l’arcade et aux lèvres : je suis presque défigurée ! Quel salaud ! Et le reste de mon corps n’est guère en meilleur état : j’ai des bleus aux côtes, sur les cuisses, entre les jambes, sur les avant-bras et les épaules, dans le dos, il a vraiment dû s’acharner pendant longtemps pour que je sois dans cet état ! Et surtout, j’ai réellement eu de la chance de m’en sortir sans plus de dommages… Mes huit années de pratique de Taï Ji Quan ne m’ont pas été d’une grande utilité : je ne me souviens pas avoir pu me servir de quoi que ce soit !

Je me suis arrêtée là, pour la contemplation du massacre, je n’ai pas pu aller plus loin, de toute façon, la douleur me dit bien de quoi il retourne… J’ai mal et ne sais comment anesthésier les douleurs envahissant tout mon corps… Même si le médecin m’a prescrit des antalgiques, j’ai l’impression qu’un rouleau compresseur m’est passé dessus et continue à me labourer le ventre sans qu’aucune molécule chimique ne puisse y faire quoi que ce soit. C’est comme passer sous un bus ou un train et en réchapper ! Mais à quel prix !

L’immersion dans l’eau brûlante m’apporte trois secondes de répit, et une fois bien installée dans ma baignoire, j’essaye de penser à autre chose. La raison voudrait que je cherche dans mes derniers dossiers quel individu aurait bien pu m’en vouloir à ce point, mais je n’en ai pas la force. Je préférerais disparaître sous terre et ne plus avoir ces flashs qui font irruption devant mes yeux régulièrement. Panthère est très intéressé par ce qui se passe dans la salle de bain, mais il n’arrive pas à monter sur le rebord de la baignoire, il est encore trop petit… C’est mignon de le voir essayer de monter, pour vérifier ce qui se passe dans ce grand réservoir blanc !

Puis, fatigué ou résigné, il se couche sur le tapis de sortie de bain en ronronnant doucement. Ce chat est un vrai baume du tigre à lui tout seul !

« Merci Panthère, ta présence, tes ronrons, me font un bien immense que tu n’imagines même pas… J’ai tellement mal partout, que ce doux murmure m’apaise jusqu’au plus profond de moi, jusque dans mes cellules, cela me relaxe, c’est incroyable ! Tu ne serais pas un maître zen, des fois ? »

Héloïse a mal, Panthère a tout vu et va aider Héloïse à aller mieux… Panthère va guérir les blessures d’Héloïse par l’attachement du chat envers maîtresse…