Du plomb dans le cassetin

Du plomb dans le cassetin

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Français
112 pages

Description

Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional.

Ils m’ont mis à la Correction mais mon vrai métier, c’est ouvrier typographe. Dans quelques mois je pars en retraite, c’est pas trop tôt ; ça fait quinze ans que je corrige les faire-part que saisissent les clavistes d’à côté, de vraies gourdes qui font plein de fautes exprès pour m’énerver.

À travers les tribulations de Victor, vieux garçon un peu décalé, ce roman plein d’humour rend hommage aux ouvriers du livre.


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Date de parution 06 juin 2013
Nombre de lectures 25
EAN13 9782283026830
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Image couverture
JEAN BERNARD-MAUGIRON
DU PLOMB DANS LE CASSETIN
roman
 
Buchet/Chastel

Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional.

Ils m’ont mis à la Correction mais mon vrai métier, c’est ouvrier typographe. Dans quelques mois je pars à la retraite, c’est pas trop tôt ; ça fait quinze ans que je corrige les faire-part que saisissent les clavistes d’à côté, de vraies gourdes qui font plein de fautes exprès pour m’énerver.

Dans le cassetin ils ont tous un grain : Jean-Pierre le vieil anar, Pascal le puriste diplômé, Josiane la bourrique pistonnée, Chantal et ses gros nichons, tous sauf Madeleine, la déléguée du personnel.

La chef s’appelle Germaine. Elle me fait peur avec sa moustache et ses dents qui dépassent. C’est elle qui nous passe des savons quand on laisse trop de coquilles.

Mais moi quand on m’en fait trop, j’correctionne plus, j’dynamite… j’disperse… j’ventile…

 

À travers les tribulations de Victor, vieux garçon un peu décalé, ce roman plein d’humour rend hommage aux ouvriers du livre.

Jean Bernard-Maugiron vit à Bordeaux. Du plomb dans le cassetin est son premier roman.

Cet ouvrage a été numérisé avec le concours du Centre national du livre.
CNL - centre national du livre

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ISBN : 978-2-283-02683-0

CASSETIN n.m. Dans l’argot des typographes, ce mot désigne le bureau des correcteurs, et plus généralement un service de correction dans la presse ou l’édition. Étym. Le cassetin est le petit compartiment d’une casse d’imprimerie dans lequel sont rangés les lettres ou signes typographiques en plomb. Le cassetin aux apostrophes.

Pour Monique et Iñigo

1

Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional.

Depuis trente-six ans, j’embauche à six heures du soir et débauche vers minuit. C’est un peu fatigant de travailler la nuit, mais on a des compensations, et puis six heures de boulot c’est vite passé et avant on a toute la journée de libre. On a droit aussi à une brisure d’une demi-heure pour aller dîner à la cantine mais c’est jamais très bon et comme en plus on monte un par un pour pas désorganiser le service c’est pas très drôle non plus. Et si j’ai pas assez dormi, je fais une sieste avant d’aller bosser, pas trop longue sinon ça me rend de mauvaise humeur.

 

Ils m’ont mis à la Correction il y a une quinzaine d’années mais mon vrai métier, c’est ouvrier typographe. À quinze ans, après le brevet, j’ai passé mes CAP de typographe et de linotypiste, et je suis entré directement au journal, d’abord comme apprenti avant de signer un contrat définitif. Comme on sortait chaque nuit une vingtaine d’éditions, il y avait souvent de l’embauche, et dans tous les métiers. On devait bien être deux douzaines de linotypistes, oui, quatre rangs de six, dans une salle sans fenêtres grande et bruyante comme un hall de gare, chacun assis devant sa machine sur une chaise tournante en bois. J’aimais retrouver chaque soir ma bécane, une Linotype belle comme une locomotive avec ses arbres, ses bielles, son bras élévateur, ses cames et ses galets, que j’avais appelée la Lison, comme celle que conduit Jean Gabin dans La Bête humaine.

 

On les bichonnait, nos machines : il fallait tout le temps les graisser, les astiquer, les nettoyer, pour que les mécanismes tournent comme des horloges. Après avoir enfilé ma blouse bleue, je mettais en place les magasins qui contiennent les matrices de laiton – les matrices, ce sont les lettres en creux –, je réglais les moules et vérifiais la température du creuset dans lequel fondait le saumon de plomb. J’aimais bien l’odeur du plomb fondu et l’hiver on s’y réchauffait les mains. Le moteur démarré, la courroie tournait en tremblotant, je m’asseyais et plaçais le texte à composer dans le porte-copie sous la réglette et en avant la musique, comme ceux d’un organiste mes doigts glissaient sur le clavier de quatre-vingt-dix touches, noires pour les bas de casse, bleues pour les chiffres et espaces, blanches pour les capitales. J’avais même à main droite un clavier spécial pour les petites capitales, on ne se refusait rien à l’époque.

 

Les matrices descendaient en cliquetant, se mettaient en rang dans le composteur pour être remplies de plomb liquide chauffé à 280 degrés qui durcissait très vite pour composer des lignes-blocs, des lignes de caractères en relief prêtes à imprimer qui se rangeaient dans la galée. Ça faisait ding quand la ligne était complète puis clac quand l’étau se resserrait d’un coup pour frapper les caractères. Ensuite les matrices remontaient toutes seules reprendre leur place grâce au bras élévateur et à un système compliqué de distribution. En fait chaque matrice a son identité crantée, c’est comme une clé qui lui permet d’être reconnue à coup sûr par les rouages pour retourner à la case départ. C’est très sophistiqué mais ça marche bien, ça s’enraye parfois mais c’est rare alors on appelle le mécanicien.

 

J’avais l’impression d’être le patron d’une usine à moi tout seul, avec les matrices pour ouvrières, qui m’obéissaient au doigt et à l’œil. Au doigt il valait mieux ne pas se tromper, sinon il fallait refaire toute la ligne. Cela dit, on fait beaucoup moins de fautes de frappe sur une lino que sur un clavier d’ordinateur parce que les touches sont plus grosses et plus espacées. Et puis c’est pas en AZERTY, là au moins c’est prévu pour la langue française, les lettres les plus utilisées sont les plus accessibles, comme dans les casses de typo à la main. Je relisais rapidement sur le plomb les lignes à l’envers – on prend vite l’habitude de relire à l’envers, ça fait même bizarre après de relire à l’endroit –, et quand je repérais une coquille je remettais la ligne-bloc dans le creuset où elle disparaissait lentement, comme un noyé dans un lac, avant de se dissoudre complètement. Après, les lignes de la galée se mettaient en pavés, et les pavés étaient mis en pages dans des formes qui devaient peser près de trente kilos, que les apprentis portaient au marbre sur des chariots en faisant les idiots, il fallait toujours les surveiller pour qu’il n’y ait pas de casse. Quand une forme fait un soleil, on met des heures à tout ramasser et ça énerve tout le monde.

 

L’odeur du plomb en fusion flottait dans tout l’atelier, imprégnait les vêtements et ne nous quittait plus. On vivait sous la lumière artificielle, dans un vacarme permanent, avec une chaleur étouffante l’été à cause des creusets de plomb, mais on n’aurait pas échangé notre place pour aller dans les bureaux au calme et à la lumière du jour. On était contents d’être ensemble, faut dire qu’on picolait pas mal, c’est dans la tradition de l’imprimerie. Tous les 6 mai par exemple, pour la Saint-Jean-Porte-Latine, le patron payait sa tournée et on banquetait sur les marbres qu’on avait recouverts de papier blanc. Après bien sûr, on avait tous les jambes en italique pour le reste du service mais c’était pas grave on avait l’habitude et le journal est toujours sorti, c’est le principal.

 

Les patrons, on les a longtemps bien tenus....